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Temps de lecture estimé : 29 mn
15/07/26
Présentation:  L’histoire : La vie d’une jeune femme d’un autre temps. Non, non, ça n’a jamais existé et surtout pas en France… Rebelle, mais pas trop ! Pas toujours maitresse de ses sentiments, pas plus que de ses choix… À y bien réfléchir… est-on vraiment toujours en mesure de faire ce qui nous plait ?
Résumé:  Péché de chair Mariage de raison, mariage solide ? La faute aussi qui va au-delà de ce qu’il est possible de pardonner ? Entre petits secrets et grande lâcheté.
Critères:  #nonérotique fh dispute
Auteur : Jane Does      Envoi mini-message

Série : Rebelle

Chapitre 02 / 04
Pêché de chair

Résumé des épisodes précédents :

Chapitre I

L’obéissance

Papa dit, les autres obéissent. Bon gré mal gré… quand l’argent est le plus fort, faut-il toujours se coucher ?




Tout ce que les alentours comptent de gratin est là ! La mère de Charles, boudinée dans une robe prête à exploser au moindre de ses mouvements, n’arrête pas de me serrer dans ses bras. À croire que je vais lui voler son fils. Bon sang ! Il ne s’agit pas d’un enlèvement, mais bien d’un jour de fiançailles entre un nom d’un côté, le leur, et l’argent de mon père d’autre part. De quoi renflouer les caisses des uns et de donner l’illusion à la bourgeoisie que l’on peut entrer dans le camp de la noblesse. Tout cela me laisse froide. Nous nous sommes revus évidemment, dans le cadre de ces petits accommodements mesquins, Charles et moi.


Nous sommes, hors de tout contact avec les autres membres de nos deux familles, tombés d’accord sur le caractère libre de cette union à venir. Juste pour les apparences, et rien de physique entre nous. Il est beau, mais ne m’attire pas plus que cela et surtout, sa propension à aimer des gens de son sexe est garante de notre accord tacite. L’abbé est là aussi, qui insiste sur une confession qui ne m’inspire guère. Je ne vois pas ce que j’ai à me reprocher, si ce n’est le fait de suivre les prescriptions de mon père tout-puissant.


La bague que Charles me passe au doigt n’a de solitaire que la fausseté de son diamant. Mais pour faire bonne figure, tous s’extasient sur la taille de la pierre bien moins pure que l’on se l’imagine. Tout le monde y va de ses congratulations, à tel point que j’ai l’impression que j’assiste à mon propre enterrement avant l’heure. Un orchestre est la seule bonne nouvelle de la journée. La musique me rend moins triste à défaut d’être joyeuse. Et Mamie Gisèle, qui n’est sûrement pas dupe, y va de sa petite larme. De crocodile, puisqu’elle sait parfaitement de quoi il retourne. Mais pour les autres invités, c’est bien la marque d’un bonheur à venir.


L’essentiel est donc préservé. Il y a aussi l’épisode où mon père, trop enthousiaste à l’idée de voir sa fille au bras de « son » Charles, s’avance imprudemment devant tout un parterre de personnalités plutôt influentes de la ville et des alentours. Alors, c’est sûrement ce que je rétorque à celui-là qui marque les esprits. Lui qui n’a jamais montré le plus petit sentiment à mon égard serait-il trop ivre pour se rendre compte de ce qu’il dit ? Toujours est-il que je profite de la faille qu’il entrouvre pour m’engouffrer dans la brèche.



Faux jeton devant tous ceux qui suivent la conversation. Mon Dieu ! Il palabre avec aisance, pérore et d’un coup, ça lui revient dans la figure comme un boomerang.



Un long silence, un vrai frisson parcourent l’assemblée. Tous guignent la réaction immédiate de l’intraitable patron qui devient livide. Mais cochon qui s’en dédit, il doit prendre la parole et c’est d’une voix blanche qu’il lance d’un air faussement heureux.



Et c’est le prêtre lui-même qui joint ses mains pour remercier son Bon Dieu. Il vient me bénir les yeux mouillés, au nom de tous les salariés de mon saint père. Mais lui sait bien que je viens de le berner dans les grandes largeurs. Il se sent dépouillé d’une partie de son patrimoine et j’avoue qu’intérieurement, je jubile. Il ne sait pas encore que ce n’est que le premier acte d’une pièce qui se joue entre nous deux. Ses yeux par instants sont comme deux revolvers et, si nous étions seuls, j’imagine bien le raffut que ma demande pourrait faire. Là ? Il se trouve dans l’obligation d’accéder à ma requête, à ce que je souhaite, et je suis certaine que, dorénavant, il n’ouvrira plus la bouche pour me faire des appels « ruineux ».


J’en rajoute une couche en lui sautant au cou.



Il me serre contre lui, mais je sens bien que c’est plus défensif que souhaité. Mais je m’en moque, j’ai réussi mon coup au-delà de mes espérances et, demain, toute la ville ne parlera que de ce coup d’éclat. Finalement, il va encore tirer les marrons du feu, puisque c’est sa générosité qui va faire la une des journaux locaux. Rien ne se perd dans nos villes de province et s’il ne s’exécute pas vraiment, beaucoup n’auront plus confiance en sa parole. C’est là pour lui que le bât blesse. Et il peut toujours me haïr, il ne parviendra jamais à avoir autant de rancœur que celle que je développe à son encontre.


Combien sont-ils de braves gens à venir me saluer lors des offices des dimanches suivants ? Gertrude est la première à voir son salaire faire un bond en avant. Ses sourires sont le gage de ma réussite. Alors, un mercredi soir, son jour de repos étant le lendemain, elle fait un passage rapide dans ma chambre.



Elle s’esquive sans bruit avec un petit signe de la main. Je songe donc à ce demain si proche et rêve de ces larges allées grouillantes de monde. La foire, les bêtes que l’on vend, mais aussi les camelots aux étals multicolores et ces belles dames qui s’y promènent parfois. Oui ! J’ai envie de faire un tour au village. Demain, peut-être que Charles va m’y accompagner, lui qui me rend visite tous les jours depuis le banquet. Une occasion de vivre un bon moment en dehors du manoir. Les murs trop épais de celui-ci me crispent les nerfs de plus en plus souvent. Fausses raisons, sûrement, que mon esprit met en avant pour rester polie et courtoise vis-à-vis de mon géniteur.



— xXx —



La voiture est prête et le chemin me secoue depuis une bonne heure. Le village de notre bonne est niché à flanc de montagne et les deux chevaux qui tirent le cabriolet vont d’un pas tranquille. Charles n’a pas daigné m’accompagner. Qu’à cela ne tienne, je sais manier les rênes et j’arrive à bon port sans accroc. Ça grouille de personnes inconnues. Des maquignons qui tâtent et tripotent les bêtes, leur trouvant mille défauts imaginaires pour en baisser les prix. Des badauds pour qui la foire est un moment de détente. Des dames aux jolis atours s’y montrent, des gens simples aussi qui déambulent entre des chiffonniers qui haranguent les femmes, vantant des tissus que je sais venir des usines de mon père.


Une buvette aussi, avec ses tonneaux de vin et de cidre, et des hommes qui s’adonnent à la boisson, suivent des quinquets la masse fluctuante de visiteurs qui se presse dans les rues ensoleillées. C’est au détour d’un marchand de quincaillerie que la voix de Gertrude me parvient, noyée dans le brouhaha ambiant.



D’abord, je cherche d’où sort le son familier de cette voix connue. Puis je dirige donc mes pas vers celle qui se tient assise à une table du débit de boisson temporaire. Un jeune homme est là, qui la tient par la taille. Brun, un visage que deux grands yeux bleus éclaboussent d’un air gentil, il est là, son fameux Jean !



Il a une sorte de sourire et je ne sais pas pourquoi, mais ce garçon est plaisant à voir. Une bizarrerie de la nature qui fait que dans ma poitrine, mon cœur semble vouloir, sans raison apparente, battre à un rythme inhabituel. Je ne sais pas ce qui m’arrive, et je dois me pincer les lèvres pour ne rien montrer de cette émotion qui me gagne. Ce garçon est sûrement plus âgé que Gertrude et moi de quelques années. Il paraît plus mûr, plus homme. Et ses deux billes azur me transpercent, voyageant en moi, s’escrimant à deviner ce que je pense. Mon visage s’empourpre et je dois être si rouge que j’ai l’impression que tous peuvent s’en apercevoir.


Tous, sauf la bonne qui me parle d’un ton enjoué. Je n’entends qu’un bourdonnement et elle doit répéter sa question pour que mon cerveau se remette au diapason.



Mon Dieu ! Je ne comprends rien à ce qui m’arrive. Je suis sur un nuage. L’homme face à moi lâche la taille de la jeune femme et ses mains dansent sur la table. Je me sens attirée par ce gaillard qui est pourtant le petit ami de Gertrude. Bon sang ! Je dois vite rectifier le tir avant qu’elle ne s’aperçoive de mon malaise. Mais elle est dans son monde et l’étrangère ici, c’est bel et bien ma pomme. Si contente de me présenter son « petit ami » que mon trouble lui passe largement au-dessus de la tête. Lui, a-t-il ressenti ce qui m’étreint, m’écrase d’une force inconnue ? J’en tremble à coup sûr et ma fièvre ne retombe pas vraiment.


Je bois ! Moi qui, d’ordinaire, ne prends jamais d’alcool, les quelques degrés de la boisson issue des pommes me chauffent le corps sans préambule. Je n’arrive plus à détacher mes prunelles de celles de ce Jean si différent des gens de mon univers. Et Gertrude, lancée dans une explication que je ne décrypte pas, ouvre les vannes de son moulin à paroles. Rien ne sait la stopper dans son élan. Elle est chez elle dans ce patelin où circulent des dizaines de personnes, bien éloignées de mon coup de sang inattendu. Le feu qui me brûle est en partie dû à ce jeune homme qui me regarde sans baisser les yeux.


Pourquoi ? C’est un grand mystère. Impossible d’afficher un détachement de bon aloi. Non ! C’est un aimant qui m’oblige à reluquer celui qui me fouille aussi de deux lacs aux eaux profondes. Et je me noie dans un sentiment nouveau, ignoré. La bolée fait son effet également, ajoutant de la chaleur à mon trouble persistant. L’homme, dès que nos verres sont vides, nous invite à faire le tour de la foire. Je n’ai pas le cœur à refuser. Le pourrais-je seulement ? Totalement obnubilée par une langueur ravageuse, je me baguenaude en compagnie des amoureux dans les méandres de rues envahies de chalands. Étrange équipage que notre trio si mal assorti. Je fais figure d’épouvantail dans une robe longue qui se frotte à la poussière des pavés.


Au bout d’un moment dont je suis incapable de déterminer la longueur, Jean veut prendre congé de sa Gertrude et de moi.



Nous reprenons la carriole et nous quittons la copine de Jean qui, de ses mains, fait de grands moulinets en guise d’au revoir. Sur le siège où nous sommes assis côte à côte, le garçon se serre un maximum, pour que nos jambes ne se heurtent pas. Ou pour me fuir, qui sait. En tout cas, je ne suis pas dans un état normal, incapable d’analyser la situation. Quelque chose m’étreint le cœur, le rendant fou dans sa cage. La promiscuité avec Jean n’arrange pas du tout l’affolement de mes sens. À n’y rien comprendre. J’avoue que jamais je ne me suis sentie dans un tel état de tourment. Que m’arrive-t-il ? Les cahots du chemin ne replacent rien dans le bon sens non plus.


Je n’ose pas détourner le regard des deux sillons qui tracent les lignes des roues. Lui non plus ne bronche pas. Guindés sur le siège, nous ne parlons pas. Lentement, la voiture monte vers le col qui sépare la ville où je réside du village de Gertrude. Lorsqu’il s’enhardit suffisamment pour me bredouiller deux ou trois mots, je suis sur un nuage de coton.



Il rit de bon cœur et je me sens étrangement encore plus attirée. Une ornière fait sursauter notre voiture et sa jambe entre en contact avec la mienne. Il ne fait rien pour la retirer et cet attouchement persistant involontaire me brûle. La peau, évidemment, mais également l’âme. Et je ne sais plus où je suis. C’est moi qui tire sur les rênes, pour stopper notre élan. Lui se tourne vers moi, ne saisissant probablement pas ce que mon geste veut dire. Et prise d’une folie subite, mon visage vient au-devant de celui de mon passager. Il ne recule pas sa bouille, ce qui permet à mes lèvres de se coller aux siennes. Et… ce qui suit est fabuleux.


Un vrai premier baiser. Une magnificence unique ! Je me sens transportée dans un abîme de sensations et de couleurs que rien au monde ne peut décrire. La langue du jeune homme, d’abord inerte, se met à danser une carmagnole effrénée. Combien et comment ce qui nous réunit là, par une surface si peu étendue me rend-il une grâce inouïe ? Quel bonheur que cette embrassade bouillante que, du coup, Jean prend un vrai plaisir à renouveler à maintes reprises ! Je suis subjuguée par mon audace dans un premier temps, puis par la multiplication du péché que nous réitérons autant de fois que nos respirations le permettent. Je suis loin de mon univers guindé et précieux. Là, c’est la vraie vie !


Nos baisers se font douceurs. Je m’enflamme et lui a sûrement une expérience qui me fait défaut. Quand ses mains douces folâtrent-elles dans mes cotillons ? Pourquoi aussi est-ce que ça ne me paraît pas déplacé ? Je recherche même la chaleur des doigts du garçon sur ma peau frémissante. Il sait, j’apprécie. Et nous atteignons très vite un point de non-retour. Mais nous abandonnons, pour ce faire, le siège rembourré de cuir de la calèche pour un matelas de feuilles bien plus confortable, à l’abri d’un chêne qui a sûrement vu bien d’autres fredaines. Je découvre sur la mousse tendre la virilité masculine.


Je réalise trop tard que je viens d’offrir à Jean, le petit ami de la bonne de la famille, ce que je ne donnerai jamais à Charles. Je ne me sens coupable de rien, sauf d’être heureuse de connaître une telle extase. Nous restons encore de longues minutes, lui à caresser ma chevelure, moi à me blottir dans ses bras vigoureux. Puis il faut se décider, à regret, à rentrer. Le carrefour des « Trois Chênes » arrive trop rapidement à mon goût. Et je vois partir mon amant fougueux qui sifflote sur un sentier qui l’éloigne de moi. J’ai dans la tête ce qui vient de se passer, et je songe que, si c’est cela l’amour, je veux bien le faire et même le refaire à l’infini… avec celui qui a pris ma virginité.



— xXx —



La mairie avant l’église et les balivernes habituelles qui sont débitées dans pareilles circonstances. Nous avons, Charles et moi, écouté sans mot dire. Le maire, dans un premier temps, et ses articles sur la vie commune et enfin notre bon abbé, trop heureux de nous unir sous la croix. Je le soupçonne de se lécher les babines d’avance en songeant à faire ripaille. Ma seule consolation dans cette affaire, c’est le nombre incroyable d’ouvriers des usines de mon père qui sont à la messe. Une manière muette de me dire merci pour quelques sous à la fin du mois sur leur bulletin de paie ? Charles est beau, mais inaccessible comme toujours. La couturière qui a réalisé ma robe blanche a dû la reprendre aux hanches. Je dois avoir un peu forci, sans pour cela que j’aie fait des folies alimentaires. Bizarre, tout de même !


Mes parents et beaux-parents endimanchés se pressent pour recevoir les félicitations d’usage. Moi, je suis loin de cette fête qui me lie à un homme qui ne m’intéresse que bien peu. Oui ! Je reconnais que je ne fais guère d’effort pour montrer un visage affable. Mon esprit navigue loin de ce salon de réception qui va voir se goinfrer les invités bien trop nombreux à mon goût. Je crois que mon père se garde bien de faire de grandes promesses. Chat échaudé craint l’eau froide, dit-on ! Alors, pas question de mettre la main plus que nécessaire à son sacro-saint portefeuille. Il me tarde de quitter cette ambiance qui me saoule pour de bon. Mais, impossible de couper à ces simagrées, l’usage veut que la mariée soit souriante.


Je n’ai pas le cœur à rire, alors je dois trouver un subterfuge pour que ma mélancolie latente ne transparaisse pas trop. Je fixe mes pensées sur un bout de montagne, sur un voyage en carriole, loin de ce tumulte et les vibrations de mon corps refont surface. Je n’ai plus jamais revu Jean depuis ce fameux jour de foire. Ça fait deux mois donc à quelques jours près et je dois admettre que le souvenir de ces instants est omniprésent. Souvent les soirs avant de me coucher, je repense à ce qui s’est passé, à ce bonheur offert par ce garçon. Gertrude ne sait rien, Dieu merci. Elle me donne involontairement des nouvelles parfois.


Qu’il est long, ce repas de noces ! Comme je souhaiterais être ailleurs… seule ou avec lui. Mon mari – tiens, c’est vrai ça, Charles est désormais mon mari – semble occupé à je ne sais quoi avec quelques gaillards de son acabit. Que je sois son épouse n’est que gravé sur un parchemin, pas vraiment dans nos esprits. Le logis qui va nous accueillir est composé de deux appartements. Chacun chez soi, pas de concession possible sur ce plan-là. Nos accords sont très clairs sur le sujet. Et je suis impatiente de gagner celui qui m’est dévolu. La soirée se traîne en longueur, je ne coupe pas non plus à l’ouverture du bal. Au bras de mon époux tout frais, puis de mon beau-père. Hector, qui vient pour prendre son tour, se voit opposer mon refus sous prétexte d’une grande fatigue.


Il est furieux, bien qu’il ne montre rien. Maman, elle s’en donne à cœur joie et son rire à intervalles irréguliers éclate sur le parquet. Ce jour, Gertrude n’est pas employée au service. Je me suis gendarmée pour qu’elle compte parmi les invités. Elle est courtisée par une ribambelle de gars dont j’ignore jusqu’au nom de famille. Elle ne paraît pas s’en plaindre vraiment. L’abbé, lui, a le ventre bien rond, bonne chère n’est pas incompatible avec ses propos en chaire. Il somnole sur un banc sous le grand châtaignier près de la fontaine. Tous les invités vivent l’évènement d’une façon différente. Et la lassitude qui me prend n’est pas feinte. Mon mari tout neuf qui discute avec un bel éphèbe, me voit arriver.



Ce grand « ma chérie » n’est monté à ses lèvres que pour la galerie. Il se fiche éperdument de ce que je suis. Seule importe la vitrine et pour ses parents, il est de nouveau recommandable. Difficile d’admettre que leur fils n’est attiré que par des reflets de lui-même. Je sauve les apparences en fait. Ouf ! C’est beaucoup plus serein à l’intérieur du manoir. Ma chambre, pour y accéder, je dois longer celle que mes parents occupent en temps ordinaire. Et des sons aussi étranges que bizarres se font entendre à mon passage derrière la porte de la chambre parentale. Quelqu’un, quelqu’une serait malade ? Mue par une curiosité pertinente, je pousse la cloison mobile. Le spectacle me laisse sans voix. Mon père est là ! Mais pas seul.


Et si je ne sais rien des traits de son accompagnatrice, j’ai pourtant une vue extraordinaire sur deux fesses rebondies. Pas moyen, bien entendu, de savoir qui en est l’heureuse propriétaire. De plus, elles montrent des marques d’un rouge sombre. Personne ne s’aperçoit de mon museau qui perce le mystère. Et la grosse main d’Hector s’abat avec une régularité de métronome sur ce fessier inconnu. Me reviennent en mémoire quelques mots, des mois plus tôt, suite à un coup de cravache sur mon minois. Se peut-il que cet homme, mon géniteur, soit d’une telle perversité que son plaisir se trouve dans cette manière d’agir sur le cul des dames ? Un doute est légitimement permis. Mais je me replie sans faire connaître ma présence.


Le dîner est un autre moment, pas franchement mauvais bien sûr, mais pénible. Je mange un peu trop et j’ai quelques frémissements de mon estomac qui m’indiquent qu’il est temps de me restreindre sur la nourriture. La musique est omniprésente lors de la fête. Je suis heureuse de voir arriver la voiture qui nous emporte, mon mari et moi, vers nos appartements. Le calme d’un petit matin succède aux folies nocturnes. Mais j’ai de nouveau le cœur chaviré. Cette fois, ce sont des nausées plus conséquentes qui m’obligent à une halte pour me soulager. Charles, inquiet, me suit des yeux.



Il rit et mon cœur se serre. Est-il possible que cette unique expérience avec Jean germe en mon sein ? Je serre les dents et rougis jusqu’à la racine des cheveux. Mon Dieu, le monde serait bien mal fait. Impensable, mais pas impossible, et ça me chagrine pour de bon. Nous sommes enfin chez nous… lui dans sa partie, et moi dans la mienne avec une porte de séparation qui s’ouvre et se ferme, au gré de nos humeurs. Il n’y a pas, ne doit pas y avoir, d’envie de sexe entre nous, malgré le fait que mon mari soit d’un physique agréable, j’en conviens. Et notre maison est spacieuse, avec des dépendances et un immense parc. De quoi accueillir une famille, voire des enfants si le besoin s’en fait sentir. Encore faut-il être en mesure d’en faire !


Les jours nous glissent entre les doigts et c’est bizarre, mais mes haut-le-cœur s’estompent au fil des semaines suivantes. Par contre, ma taille, elle, ne se réduit pas pour autant. Et ce matin, l’impression que quelque chose bouge en moi me fait sursauter. Charles est dans le parc, marchant avec son chien. Un coucou de la main me fait tourner la tête parce que, visiblement, ce geste ne m’est pas destiné. Une ombre se faufile à travers les buissons et la silhouette me paraît être celle d’un homme. Une visite nocturne chez Charles ? Sans doute ! Mais je n’ai pas mon mot à dire. Ma main sur mon bidon tressaille une fois encore. Que se passe-t-il dans ce ventre qui s’arrondit ? Le doute m’assaille. Et si… croissait réellement un petit là-dedans ? Un rendez-vous chez le médecin s’impose.


Le repas de midi est pris en commun. Là, nous discutons donc des choses de la maison, celles actuelles et celles à envisager.



Un nouvel éclat de rire résonne dans la salle à manger. Tandis que je frissonne à la seule pensée que je sois enceinte, lui rêvasse à quoi ? Un bel adonis à mettre dans son lit ? Quel gâchis tout de même ! Comment de tels hommes peuvent-ils ne pas aimer les femmes ? Cette question est stupide, j’en conviens, mais impossible de ne pas me la poser. Aucunement étalée au grand jour, elle demeure bien au chaud dans ma caboche. Et j’ai comme une bouffée de chaleur, à la seule évocation par mon esprit d’une sexualité qui me fait défaut. Je dois me rendre à l’évidence, une vie intime me manque et, surtout, mon corps sait me rappeler que je suis bien une femme. Ce qui d’un coup fait mouche chez moi. Je n’ai plus de règles depuis fort longtemps ! Est-ce cela qui a un effet sur mon comportement ?



— xXx —



Gertrude est dans le bureau de mon père et je dois patienter pour lui parler. Mamie Gisèle a des yeux fureteurs et elle m’observe minutieusement. Nous parlons de tout, de rien et d’un coup, elle cible mon petit ventre rond, avec une espèce de cri sorti de sa gorge.



Je balaie d’un revers de main le doute qui m’envahit. La disparition de mes règles, les vomissements des semaines passées, puis cette étrange sensation d’intrusion, de parasite dans mon corps. Et si elle voyait juste ? Ça me fiche un coup au moral. Nous n’avons jamais rien fait, Charles et moi, alors, comment serait-ce possible ? Il y a bien cet épisode « foire du village », mais une seule et unique fois ? Mmm ! Je ne peux pas le croire. Bon ! Le médecin que je vais visiter tout à l’heure saura bien me le dire, lui. Zut ! Cette affirmation de Mamie me fiche le bourdon. Je suis interrompue dans mes folles pensées par la sortie du bureau paternel de la bonne.


Elle fait grise mine. Elle baisse les yeux en me voyant et je sens bien qu’elle me tait quelque chose. Ma grand-mère aussi baisse le nez. Elle s’élance vers Gertrude pour lui murmurer quelques mots à l’oreille.



C’est un tel coup qu’elle vient de m’assener là. Son Jean, possible homme à tout faire chez nous ? Ça demande réflexion, bien qu’au fond de moi, l’idée de Gertrude emporte déjà ma totale adhésion. C’est donc avec l’assurance qu’elle le lui demandera que je quitte le manoir pour me rendre chez le docteur de la famille Eston. Je me sens toute ragaillardie à la pensée que peut-être Jean va revenir dans mon entourage proche. Et c’est le cœur bougrement plus léger que j’entre dans le cabinet médical de Pierre Masson, diplômé de la faculté de Paris. Je n’ai guère à faire le pied de grue dans son boudoir. La porte s’ouvre rapidement sur un homme de l’âge de mon père.



Il me cède le passage et me voilà dans son antre. Un bureau médical dont un mur est totalement recouvert par des livres reliés, et quelques objets plutôt barbares sur des étagères. Un immense bureau apparemment en chêne massif derrière lequel le grand type, stéthoscope autour du cou, s’assoit. Il m’invite d’un geste du menton à prendre place sur le siège capitonné qui fait face à son autel de travail.



Je fais en baissant les yeux ce qu’il dit. Et la fraîcheur de son instrument me surprend malgré sa mise en garde. Il me le colle ensuite dans le dos, sur mes vêtements cette fois. Puis Masson me demande de toussoter comme il est d’usage. Bon ! Il arbore après cela, un franc sourire pour m’annoncer des chiffres très vagues dans mon esprit, qui pourtant, lui donnent satisfaction. Et son sourire est rassurant.



Me voici sur une bascule et lui note ce que l’aiguille indique. Il me jauge du regard, se ravise et me demande tout à trac.



J’applique à la lettre ses consignes et, une fois étendue sur une sorte de lit peu large, j’ai l’impression d’être à sa merci. Il me rejoint, mains cachées par des gants transparents. Il officie sous mes cotillons et je ne peux pas dire que c’est agréable. Désagréable non plus, du reste. C’est simplement humiliant pour une femme, de sentir ces choses qui glissent en elle. Et je tressaille malgré moi alors que les yeux sombres du bonhomme me fixent. Il est très concentré sur son examen et son ou ses doigts vont profondément dans mon intimité. Puis il recule son corps. Les lèvres pincées, il se redresse pour retirer ses gants en les retournant.



Le ton est sévère. Pour un peu, il me ficherait la trouille. Dans mon esprit, tout est embrouillé. Qu’a donc bien pu découvrir ce monsieur Masson ? Je me remets en état présentable et regagne donc le fauteuil où je repose mon derrière. Lui a chaussé une paire de lorgnons, docte jusqu’au bout des ongles. Sa voix me revient comme un coup de tonnerre.



Il me sourit. Je dois donc afficher une mine réjouie pour qu’il n’ait aucun doute. Comment vais-je bien pouvoir expliquer à Charles cette monstruosité ? Mon Dieu ! Quelle gourde ! Dire que je me suis laissé aller une seule et unique fois avec Jean et que… le résultat est catastrophique. Bon ! Je rumine tout ceci en rentrant à la maison. Ça tourne dans mon ciboulot, à toute vitesse. Ne rien dire n’est pas une option. Peut-être que les dates sont sans importance après tout. Je peux sûrement omettre l’antériorité de la chose à mon époux. Par contre, l’absence de rapports physiques entre lui et moi demeure un problème insoluble.



À suivre…