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Temps de lecture estimé : 28 mn
14/07/26
Présentation:  L’histoire : La vie d’une jeune femme d’un autre temps. Non, non, ça n’a jamais existé et surtout pas en France… Rebelle, mais pas trop ! Pas toujours maitresse de ses sentiments, pas plus que de ses choix… À y bien réfléchir… est-on vraiment toujours en mesure de faire ce qui nous plait ?
Résumé:  L’obéissance Papa dit, les autres obéissent. Bon gré mal gré… quand l’argent est le plus fort faut-il toujours se coucher ?
Critères:  #nonérotique fh dispute
Auteur : Jane Does      Envoi mini-message

Série : Rebelle

Chapitre 01 / 04
L'obéissance

Mamie Gisèle est assise aux côtés de Henry, son mari, mon grand-père, donc. Un dimanche ordinaire, qui nous voit tous réunis après la messe pour le repas dominical. Pas très joyeux, ce déjeuner où la famille se retrouve. Et Gertrude la bonne sert les entrées. Ça me barbe toujours ces moments guindés où seules des banalités d’usage sont à l’ordre du jour. Une fois tout le monde servi, la serveuse va se replacer dans l’angle de la pièce, debout face à moi. Elle a juste un an ou deux de plus que moi. Dans son bel uniforme, robe noire, bas noir, tablier blanc, ses cheveux roux regroupés en chignon lui donnent l’air d’avoir la tête en feu. Elle me fixe et j’ai l’impression qu’elle me fait un clin d’œil.


Papa, qui se prénomme Hector, est au bout de notre tablée, place du maître de maison, avec à sa gauche maman Marlène. Seul le bruit des couverts est perceptible. Je redresse mon visage et, cette fois, j’en suis certaine, Gertrude vient de cligner d’un œil. Pas question de montrer une quelconque émotion qui serait de toute manière mal perçue, mal interprétée. Mais un sourire discret pour lui faire savoir que j’ai vu, alors qu’Henry, en patriarche absolu, entame la conversation. Et moi, Edwige, petite-fille des uns et fille des autres, je n’ai pas droit au chapitre.



Là, c’est maman qui prend la parole. Toujours pour flatter son mari. Et puis, comme ça, elle se met belle-maman dans la poche. Tout cela me laisse songeuse et anxieuse pour la suite. Mon père n’est pas réputé pour sa jovialité. Alors, ce qu’il a à nous raconter doit valoir son pesant de sel.



Je sens maman rougir et moi, d’un coup, j’ai comme un goût amer dans la bouche. Il se découvre tous les regrets du monde dans les paroles de mon père. Une sorte de fiel qui ressort de n’avoir eu qu’une fille. Pas l’héritier mâle qu’il escomptait sans doute. Mais je ne tiens pas à me marier avec un homme que je n’aimerais pas. Alors je m’emporte.



Le ton est sec, autoritaire. Personne ne semble prendre ma défense. Surtout pas ma mère, qui s’est toute sa vie effacée devant cet homme qui se montre là sous son vrai jour. Un tyran, un bourreau qui m’en veut de n’être « qu’une fille ». Jamais un signe d’affection, jamais un mot gentil, pas non plus de violence bien sûr, mais son indifférence de toutes ces années qui d’un coup me saute au visage. Je comprends, en connais désormais la cause. Je m’apprête à répliquer vertement lorsque Mamie me pose la main sur l’avant-bras.



Pourquoi est-ce que la voix agréable de ma grand-mère me fait me lever lentement ? Je pose ma serviette. Par contre, je ne peux m’empêcher de lancer suffisamment fort pour que tous entendent.



Papa est tout rouge de colère. Il claque littéralement sa fourchette sur le tablier de bois recouvert d’une nappe blanche.



Lui aussi se remet sur ses jambes. Il marche brusquement vers la cuisine et revient une cravache à la main. Je suis debout, face à lui, je le fixe sans baisser les yeux. Nous nous toisons et autour de la table, personne ne bronche. Gertrude a le menton qui penche sa tête en avant, comme si elle refusait de regarder la scène qui risque de suivre. Je n’entends qu’un sifflement. La fine tige munie d’une palette de cuir vient caresser durement ma joue droite. La douleur n’est pas si violente, mais la haine, elle, est immense, soudain.



Je me tiens l’endroit qui me brûle. Il a mis une telle violence pour me faire mal. Et cette douleur qui se mue en une haine farouche, bien ancrée dans mon cerveau… Mais j’en veux aussi à cette mère qui n’a pas seulement levé le petit doigt pour s’interposer entre lui et moi. Comment peut-on laisser faire de telles monstruosités ? Grand-père a tout de même réagi. C’est bel et bien lui qui a engendré ce fils si peu digne qui bat sa petite-fille. Je redresse ma bouille, fière jusqu’au bout. Et je lis dans les quinquets injectés de sang de mon père son mépris pour celle qu’il exècre. Raide comme un piquet, droite comme un « I », je passe devant ce fou furieux, en gardant la tête haute.


Le bruit des voix s’atténue et je reste un long moment prostrée sur mon lit. Dire que je suis là pour les vacances d’été. Je saisis le pourquoi de cet envoi chaque année de cours dans un pensionnat pour filles, bien loin de la maison. Quand je dis maison, il s’agit plutôt d’un manoir. C’est vrai que mon père fait la pluie et le beau temps dans la région. Ses usines textiles font travailler tellement de braves gens. Mais me marier avec un type dont je ne sais rien, non, jamais je n’accepterai cette situation ! Je rumine ces pensées lorsque, fidèle à sa parole, Mamie Gisèle déboule dans mon espace intime.


Menue, fine, ses cheveux jadis blonds sont désormais couleur neige. Elle vient prendre place à mes côtés. Sa main caresse l’endroit où la badine a meurtri la peau.



Un grand remue-ménage se fait jour dans ma cervelle. Mamie a donc eu, ou a encore, un ou plusieurs amants ? Comment est-ce possible ? Elle si frêle, si douce à mes yeux, je n’arrive pas à assimiler ce qu’elle me raconte là. Sa main délicieuse me câline la joue, lentement, avec amour.



Elle sort de sa poche un petit pot de verre, dont elle tire une noisette d’un baume qu’elle étale sur ma joue endolorie. La douleur est oubliée dans les secondes qui suivent. Mais dans ma tête un signal s’allume soudain. Comment se fait-il que Grand-mère se balade avec une pommade à l’arnica dans ses poches ? Elle n’avait aucune raison de se trimbaler avec ce genre de médication ! Là aussi, je n’ai pas de solution, et n’ose pas poser la question. Sa tâche accomplie, elle me fait un bisou du bout des lèvres sur la meurtrissure et s’éclipse sur la pointe des pieds. De la porte, elle me sourit et me lance une dernière phrase.



Elle sort cette fois et tire sur elle la porte. Il n’y a plus de bruits de voix dans la salle à manger. Les hommes sont sûrement passés au fumoir pour leur sacro-saint digestif et leur cigare du dimanche. Les propos de Grand-mère me trottent pourtant sous ma tignasse brune. Elle est venue pour voir les dégâts, éventuellement les réparer ? Et puis sûrement que son fils lui a demandé de me ramener dans le giron familial, me remettre au pas tout en délicatesse ? Reste aussi le point d’interrogation du baume à l’arnica, sorti comme par miracle de la poche de la robe de Mamie. Une pommade qui tombe à pic ! Très étrange du coup dans mon esprit.



— xXx —




La bonne quitte ma chambre. Bon sang, toute la maisonnée se ligue contre moi. Je vais devoir en passer par ce déjeuner qui m’horripile déjà ? Mon Dieu… prier le ciel ne m’est d’aucune utilité. Chaque matin qui passe me rapproche donc du dimanche fatidique. Et me voilà sur mon trente-et-un, robe à fleurs et blouson assorti, chapeau sans voile pour une messe dominicale, prélude à ce déjeuner qui me torture. L’église est bondée. Femmes d’un côté, hommes de l’autre, là les riches côtoient les ouvriers, les gens de service. Et j’ai beau me démonter le cou, je n’arrive pas à déterminer dans cette assemblée hétéroclite, qui sont ces « Eston » invités par le grand patron.


Nos relations ne se sont pas vraiment améliorées. En fait, je l’évite et, comme apparemment il ne cherche pas non plus à renouer le lien rompu, nous nous croisons seulement à l’heure des repas. C’est drôle aussi ! J’emploie les mots de « liens rompus » alors que je devrais sûrement dire qu’il n’y en a jamais vraiment eu d’attaches, entre mon père et moi. Distant, c’est bien cela, il est toujours resté loin de cette fille qui représente à ses yeux le plus grand raté de sa vie. Il doit regretter la paire de seins qui orne mon buste, et toute cette féminité qui le hante. Si au lieu de me prénommer Edwige, j’étais Émile, Jean, Pierre ou Paul, combien les choses seraient différentes !


Le chauffeur est là qui ramène la famille au manoir. Les chevaux marchent au pas et il n’y a pas un regard entre les occupants de la berline. Maman scrute les alentours, et son Hector a les yeux dans le vague ou bien rumine-t-il quelque vengeance à mon encontre si je me rebelle une fois de plus ? De toute façon, je ne vais pas y couper à ce repas qui se profile rapidement à l’horizon. Mes grands-parents aussi sont sur le pied de guerre, rentrés dans leur propre voiture quelques minutes avant nous. Et tous attendent avec une impatience non dissimulée les hôtes de marque qui sont sans doute en chemin.


Je suis moins pressée, je dois l’admettre. Gertrude passe et repasse, vaquant à ses occupations. Elle se retrouve nez à nez avec moi au fond d’un couloir, et elle m’adresse la parole gentiment.



Nous rions sans faire d’éclat. Du reste, un bruit de carriole se fait entendre dans la cour. Sans doute que les invités de mon père sont là. Je me rends donc sur place pour accueillir les arrivants. Si l’envie n’est pas là, l’impolitesse n’est pas une option. Et la grosse femme dégoulinante de sueur qui descend de la calèche est sûrement Madame Eston. Son mari a un profil analogue à celui de son hôte. Sec, raide comme un pieu, il retire son chapeau haut de forme pour saluer maman d’abord, puis Hector. Enfin, il se tourne vers moi.



Oh, mon Dieu ! J’appréhende un petit être malingre et moche comme un pou allant s’extirper lentement de la voiture. Il se déplie comme un papillon sortant de son cocon. Et non ! Le jeune homme porte beau. Lui aussi, chemise à lavallière et chapeau de feutre, penche la tête qu’il vient de dénuder dans un salut révérencieux. Mince ! Il n’a rien de la bête monstrueuse que j’imaginais encore durant la messe.



Puis il se dirige vers la maîtresse de maison, salue maman et papa, avant de faire de même pour mes grands-parents. Je suis abasourdie par ce hobereau qui ne présente pas si mal. Les yeux de tous sont sur ma petite personne. Chacun guette, à sa manière, mes réactions, et je tiens à rester de marbre. Ne rien montrer, ne pas laisser voir ce qui intérieurement m’agite pourtant. Non ! Et telle une envolée de moineaux, tout notre joli petit monde entre dans le manoir. Papa discute avec Roger Eston et sa dame. Maman et mes grands-parents suivent le mouvement. C’est l’heure du « porto » d’avant le déjeuner. Et bien entendu, le gaillard est placé à mes côtés.


Ce repas s’annonce prometteur ! Je n’ai aucune intention d’être la douce soumise aux attentes de ce coq trop stylé. Il me paraît maniéré au possible, sans se montrer dangereux ni collant. Juste ce qu’il faut de courtoisie pour que notre conversation de table ne devienne pas un vrai cauchemar. Les autres participants à ce banquet ne font aucune allusion à ce qui nous réunit en ce dimanche ensoleillé. Si la chère est exquise, la longueur du service m’horripile au plus haut point. Enfin, ces messieurs et dames décident que le temps de fumer et de digérer peut les faire se lever. C’est encore Mamie, fine mouche qui choisit son moment pour m’interpeller.



Le garçon se porte à ma hauteur et sa voix est légèrement chantante pour m’adresser quelques paroles.



Il rit de bon cœur et le mien, pourtant pas vraiment en joie, ne peut que lui répondre par une modeste risette. L’allée ombragée entre les grands arbres du parc qui entourent le manoir est un bon rempart contre ce soleil d’été qui inonde tout. Nous marchons lentement et lui, les mains dans le dos, se tait. Il admire le paysage et, de mon côté, je ne sais pas vraiment ce que je peux lui dire. Je n’ai aucun sujet pour discourir en sa compagnie. Au bout d’un temps qui semble très long, il se décide enfin.



Je réalise soudain que je viens de lui mettre en pleine face une idée contre nature. Lui me regarde avec un sourire qui en dit long sur ses pensées. Et dans mon cerveau, une sorte d’éclair qui éclate, c’est ça ? Il est plus attiré par les gens de son genre que par les appâts féminins ? Je ne veux pas y croire.




— xXx —



La maison est vide. Un grand silence juste perturbé par les chants d’oiseaux et des grillons. Gertrude passe le bout de son nez dans l’entrebâillement de ma porte. J’imagine aisément qu’elle vient aux nouvelles, jouant les curieuses.



Nous rions sous cape. Pas question de grandes effusions qui peuvent alerter maman ou papa. Je serais de nouveau sous les feux des foudres paternelles. Je me garde bien d’aller davantage au-devant des frasques de notre bonne. Un jour, qui sait, peut-être aurais-je quelques questions ou conseils à lui réclamer, mais, pour l’instant, je me contente de la maintenir dans mes petits papiers. Au moins ai-je une alliée dans la place, et très dévouée, ce qui ne gâche rien. Bien ! Je vais aussi devoir affronter le loup dans sa tanière. Monsieur Hector me demande dans son bureau, et je me doute que ce n’est pas pour m’écouter réciter des vers ou me crier son amour.


Il est, comme toujours, impassible, si sûr de lui. Assis derrière son bureau en bois d’acajou, les yeux cachés par ses lorgnons, il me scrute.



Il hausse les épaules et élude ma question. Je n’aurai donc pas de réponse une fois encore. Il reprend sur son sujet du moment, sa marotte, on dirait.



Je tourne les talons. La messe est dite et le grand homme replonge dans sa paperasserie habituelle. Moi ? Je regagne ma chambre bien décidée à ne plus faire de vagues. De toute façon, j’ai perdu la partie. Et puis, je sais bien comment je peux me venger grâce aux confidences du jeune Eston. J’imagine la frimousse de mon père si d’aventure quelques fuites venaient à se répandre dans le milieu dans lequel il évolue. La fille du grand ponte du tissage et de la filature avec un… homosexuel ! Et puis, je saurai aussi faire pression sur Charles pour obtenir quelques avantages pour les ouvriers chez qui la colère va grandissante. Rira bien qui rira la dernière, et là, j’ai, je pense, un coup d’avance.



À suivre…