Mamie Gisèle est assise aux côtés de Henry, son mari, mon grand-père, donc. Un dimanche ordinaire, qui nous voit tous réunis après la messe pour le repas dominical. Pas très joyeux, ce déjeuner où la famille se retrouve. Et Gertrude la bonne sert les entrées. Ça me barbe toujours ces moments guindés où seules des banalités d’usage sont à l’ordre du jour. Une fois tout le monde servi, la serveuse va se replacer dans l’angle de la pièce, debout face à moi. Elle a juste un an ou deux de plus que moi. Dans son bel uniforme, robe noire, bas noir, tablier blanc, ses cheveux roux regroupés en chignon lui donnent l’air d’avoir la tête en feu. Elle me fixe et j’ai l’impression qu’elle me fait un clin d’œil.
Papa, qui se prénomme Hector, est au bout de notre tablée, place du maître de maison, avec à sa gauche maman Marlène. Seul le bruit des couverts est perceptible. Je redresse mon visage et, cette fois, j’en suis certaine, Gertrude vient de cligner d’un œil. Pas question de montrer une quelconque émotion qui serait de toute manière mal perçue, mal interprétée. Mais un sourire discret pour lui faire savoir que j’ai vu, alors qu’Henry, en patriarche absolu, entame la conversation. Et moi, Edwige, petite-fille des uns et fille des autres, je n’ai pas droit au chapitre.
- — Qu’as-tu pensé du sermon de notre bon abbé, Hector !
- — Un réactionnaire ! On devrait peut-être le signaler à l’évêché, tu ne crois pas ? Parler aux ouvriers d’augmentation, ce n’est pas le rôle d’un prêtre.
- — Peut-être, peut-être, mais il doit aussi garder ses ouailles sous sa coupe, et puis je ne l’ai pas senti aussi vindicatif que tu le dis.
- — C’est avec de tels propos qu’on met le feu aux usines.
- — Voyons Hector ! Nous sommes à table et tu devrais parler de choses plus gaies.
- — Maman ! C’est sérieux, la paix sociale. Mais tu as raison, je vais vous annoncer une bonne nouvelle.
- — Voilà ! Vous voyez mère, votre fils va vous faire plaisir.
Là, c’est maman qui prend la parole. Toujours pour flatter son mari. Et puis, comme ça, elle se met belle-maman dans la poche. Tout cela me laisse songeuse et anxieuse pour la suite. Mon père n’est pas réputé pour sa jovialité. Alors, ce qu’il a à nous raconter doit valoir son pesant de sel.
- — Edwige va bientôt avoir vingt et un ans, de ce fait, bientôt majeure, et j’ai invité la famille Eston. Donc, Roger, Mathilde et leur fils, pour le déjeuner de dimanche prochain !
- — Ah ! Mais pourquoi les Eston, Hector ? Je ne comprends pas ! Et quel rapport avec notre fille ?
- — Les Eston ont un fils, Charles ! Un bon parti pour notre jeune Edwige. Il est temps de lui trouver un gentil fiancé !
- — Quoi ? Mais je ne veux pas de fiancé, moi, papa, je ne le connais même pas votre Charles ! Comment dis-tu pour son patronyme ?
- — Eston ! Et tu n’as pas droit à la parole. Ici, c’est moi qui décide qui choisir comme fiancé pour ma fille.
- — Mais c’est ma vie ! J’ai le droit de décider pour mon avenir, non ? Au moins dois-je avoir mon mot à dire. Et puis, je ne l’aime pas, moi, ton Charles.
- — La belle affaire. Mariage de raison vaut toujours mieux que mariage d’amour. Regarde ta mère et moi ! Crois-tu que j’en étais amoureux lors de notre première rencontre ? Non ! Bien sûr, c’est venu ensuite, en vivant à ses côtés !
- — Hector, ces choses-là ne se disent pas ! Surtout à notre enfant.
- — Oui ? Si, en bonne mère, tu m’avais donné un fils comme ce doit être la règle dans toutes les bonnes familles, je ne serais pas dans l’obligation de choisir pour cette demoiselle qui n’a que l’amour en tête. Ce sera Charles, c’est dit ! Et personne n’est autorisé à me contredire.
Je sens maman rougir et moi, d’un coup, j’ai comme un goût amer dans la bouche. Il se découvre tous les regrets du monde dans les paroles de mon père. Une sorte de fiel qui ressort de n’avoir eu qu’une fille. Pas l’héritier mâle qu’il escomptait sans doute. Mais je ne tiens pas à me marier avec un homme que je n’aimerais pas. Alors je m’emporte.
- — Je n’épouserai pas ce Charles machin. Il n’est même pas question que je lui adresse la parole à ton Eston !
- — Tu feras ce que je te dis de faire ! Tout ce que tu portes, ce que tu manges, bois, touches ou te permets de vivre, c’est à moi que tu le dois. Et puis tu n’as pas à me parler sur ce ton ! Va dans ta chambre et tu ne pourras en sortir que lorsque ta folie passagère sera calmée. Va !
Le ton est sec, autoritaire. Personne ne semble prendre ma défense. Surtout pas ma mère, qui s’est toute sa vie effacée devant cet homme qui se montre là sous son vrai jour. Un tyran, un bourreau qui m’en veut de n’être « qu’une fille ». Jamais un signe d’affection, jamais un mot gentil, pas non plus de violence bien sûr, mais son indifférence de toutes ces années qui d’un coup me saute au visage. Je comprends, en connais désormais la cause. Je m’apprête à répliquer vertement lorsque Mamie me pose la main sur l’avant-bras.
- — C’est bon, ma belle ! Fais ce que te demande ton père, je vais venir te tenir compagnie dans quelques instants ! Obéis ma jolie !
- — Mais…
- — Chut ! Va, sors de table !
Pourquoi est-ce que la voix agréable de ma grand-mère me fait me lever lentement ? Je pose ma serviette. Par contre, je ne peux m’empêcher de lancer suffisamment fort pour que tous entendent.
- — Jamais je n’épouserai votre Charles ! Je préfère me tuer.
Papa est tout rouge de colère. Il claque littéralement sa fourchette sur le tablier de bois recouvert d’une nappe blanche.
- — Bon sang ! Je vais te faire regretter ton impertinence ! Petite effrontée ! C’est toujours moi qui commande dans cette maison. Les sœurs de l’institution où tu es en pension ne t’ont donc rien appris ? Tu vas voir de quel bois je me chauffe.
Lui aussi se remet sur ses jambes. Il marche brusquement vers la cuisine et revient une cravache à la main. Je suis debout, face à lui, je le fixe sans baisser les yeux. Nous nous toisons et autour de la table, personne ne bronche. Gertrude a le menton qui penche sa tête en avant, comme si elle refusait de regarder la scène qui risque de suivre. Je n’entends qu’un sifflement. La fine tige munie d’une palette de cuir vient caresser durement ma joue droite. La douleur n’est pas si violente, mais la haine, elle, est immense, soudain.
- — Tu crois vraiment qu’en frappant une femme sans défense, tu te grandis ? Tu peux me tuer sur place, je n’épouserai pas ton laquais, jamais, et tes coups n’y changeront rien.
- — Ça suffit, Hector ! Tu ne peux pas corriger ta fille devant les domestiques, bon Dieu !
- — Oui ! Ton père a raison, mon fils… et toi, ma petite Edwige, va dans ta chambre, je vais sermonner ton père, ça ne se reproduira plus, n’est-ce pas Hector ?
- — Qu’elle disparaisse ! Hors de ma vue avant que je ne voie encore rouge…
Je me tiens l’endroit qui me brûle. Il a mis une telle violence pour me faire mal. Et cette douleur qui se mue en une haine farouche, bien ancrée dans mon cerveau… Mais j’en veux aussi à cette mère qui n’a pas seulement levé le petit doigt pour s’interposer entre lui et moi. Comment peut-on laisser faire de telles monstruosités ? Grand-père a tout de même réagi. C’est bel et bien lui qui a engendré ce fils si peu digne qui bat sa petite-fille. Je redresse ma bouille, fière jusqu’au bout. Et je lis dans les quinquets injectés de sang de mon père son mépris pour celle qu’il exècre. Raide comme un piquet, droite comme un « I », je passe devant ce fou furieux, en gardant la tête haute.
Le bruit des voix s’atténue et je reste un long moment prostrée sur mon lit. Dire que je suis là pour les vacances d’été. Je saisis le pourquoi de cet envoi chaque année de cours dans un pensionnat pour filles, bien loin de la maison. Quand je dis maison, il s’agit plutôt d’un manoir. C’est vrai que mon père fait la pluie et le beau temps dans la région. Ses usines textiles font travailler tellement de braves gens. Mais me marier avec un type dont je ne sais rien, non, jamais je n’accepterai cette situation ! Je rumine ces pensées lorsque, fidèle à sa parole, Mamie Gisèle déboule dans mon espace intime.
Menue, fine, ses cheveux jadis blonds sont désormais couleur neige. Elle vient prendre place à mes côtés. Sa main caresse l’endroit où la badine a meurtri la peau.
- — Ma chérie… ma pauvre Edwige, ton père est une brute parfois. Quel idiot ! Mais tu ne dois plus jamais l’affronter de cette manière. Tu sais, les hommes se pensent les plus forts, mais ce sont les femmes qui font tourner le monde.
- — … ? Je ne veux pas me marier, Mamie. Pas avec un type que je n’ai jamais vu. Et puis, pourquoi serait-ce à papa de décider pour ma vie ?
- — Ça fait des millénaires que c’est ainsi. Et c’est aussi pour préserver son patrimoine que ton père te cherche le meilleur parti. Ce jeune homme, Charles Eston… il est peut-être beau comme un dieu, et tu vas peut-être en tomber amoureuse pour de bon ! Attends donc de l’avoir vu, qui sait ?
- — Comment peux-tu dire cela, Mamie ? On ne tombe pas amoureuse comme ça ! Ton père t’a aussi imposé Papi ?
- — Écoute-moi, jeune tourterelle ! Ce n’est pas parce que nos parents nous imposent quelque chose que la vie s’arrête. Et puis, il y a toujours celui avec qui l’on vit, et celui que l’on aime. Il se peut aussi que ce ne soit pas une seule et unique personne. Tu saisis la nuance ?
- — Quoi ? Tu me racontes là que tu trompes, ou as trompé ton mari !
- — Le mari que mes parents m’ont donné, une nuance que tu es assez subtile pour comprendre, il me semble, ma chérie.
Un grand remue-ménage se fait jour dans ma cervelle. Mamie a donc eu, ou a encore, un ou plusieurs amants ? Comment est-ce possible ? Elle si frêle, si douce à mes yeux, je n’arrive pas à assimiler ce qu’elle me raconte là. Sa main délicieuse me câline la joue, lentement, avec amour.
- — Viens à la lumière, devant la fenêtre, que je vois ça de plus près !
- — Hein ?
- — Je veux m’assurer que tu ne vas pas être défigurée par l’inconscience de ton père.
- — Tu vois grand-mère de quoi est capable ton fils, hein ! Tu sais, même au pensionnat, les rumeurs aussi circulent sur la manière dont papa traite les employés de l’usine. J’ai même entendu parler de grève possible.
- — Il est impossible ! Tu as entendu comme moi le sermon de notre abbé, mais comment lui faire entendre raison ? Il est têtu et borné. Il se croit le plus fort du monde. En fait, je suis certaine qu’il a peur de l’avenir.
- — Quel avenir ? Le sien ? Et en quoi le mien peut-il mettre son futur en avant ou en péril ?
- — Si tu étais un garçon, le problème ne se poserait même pas.
- — Ah non ! Pas toi, Mamie ! Tu ne vas pas aussi me reprocher de n’être qu’une fille. On ne choisit pas de naître homme ou femme !
- — Je veux seulement sous-entendre que, dans notre monde, les femmes ne dirigent pas les usines. C’est un univers de loups, fait pour les plus mordants. C’est le plus fort qui gagne et c’est sûrement ce qui motive ton père à se trouver le plus… costaud des jeunes ambitieux de notre époque.
- — Parce que tu le connais, toi, cet Eston ?
- — Non ! Mais je connais ton père… et pour cause, c’est moi qui l’ai fabriqué. Et je le sais suffisamment fin d’esprit et suffisamment sagace pour te dénicher le meilleur pour mari.
- — Et si moi, je n’en veux pas de ce mari ?
- — Je t’ai dit mari, pas amant, ma chérie. Médite un moment sur ce fait et la noirceur des choses te paraîtra sûrement moins sombre, ma poulette.
- — … !
- — Bon ! Dans un jour ou deux, tout ceci sera effacé ! Personne ne verra cette affreuse strie. Et il ne recommencera plus, je te prie de me faire confiance. En attendant, entre dans son jeu et ne te rebelle pas. Tu as tout à y gagner. Un mari ne signifie pas l’arrêt de ta vie de femme. C’est même une nouvelle liberté qui s’ouvre à toi.
- — Je n’arrive pas à imaginer que ce soit toi qui te charges de me remettre dans le droit chemin, Mamie. Il t’a demandé de me faire passer le message, c’est ça ? Je n’épouserai pour rien au monde ce Charles, que je ne connais pas.
- — Chut, jeune fille ! Tu raisonnes imprudemment. Ne jamais dire jamais, c’est une bonne devise que tu te dois de respecter, en toutes circonstances ! Je vais te mettre un peu de baume à l’arnica… tu vas voir, il fait des miracles cet onguent.
Elle sort de sa poche un petit pot de verre, dont elle tire une noisette d’un baume qu’elle étale sur ma joue endolorie. La douleur est oubliée dans les secondes qui suivent. Mais dans ma tête un signal s’allume soudain. Comment se fait-il que Grand-mère se balade avec une pommade à l’arnica dans ses poches ? Elle n’avait aucune raison de se trimbaler avec ce genre de médication ! Là aussi, je n’ai pas de solution, et n’ose pas poser la question. Sa tâche accomplie, elle me fait un bisou du bout des lèvres sur la meurtrissure et s’éclipse sur la pointe des pieds. De la porte, elle me sourit et me lance une dernière phrase.
- — Est-ce que tu veux que je demande à Gertrude de t’apporter de quoi te restaurer ? À ton âge, on doit manger pour rester en forme, et le dessert est une pure merveille !
- — … je… fais comme tu veux, Mamie.
Elle sort cette fois et tire sur elle la porte. Il n’y a plus de bruits de voix dans la salle à manger. Les hommes sont sûrement passés au fumoir pour leur sacro-saint digestif et leur cigare du dimanche. Les propos de Grand-mère me trottent pourtant sous ma tignasse brune. Elle est venue pour voir les dégâts, éventuellement les réparer ? Et puis sûrement que son fils lui a demandé de me ramener dans le giron familial, me remettre au pas tout en délicatesse ? Reste aussi le point d’interrogation du baume à l’arnica, sorti comme par miracle de la poche de la robe de Mamie. Une pommade qui tombe à pic ! Très étrange du coup dans mon esprit.
— xXx —
- — Ça va, mademoiselle Edwige ? J’ai eu très peur pour vous, vous savez !
- — Oh ! Il ne faut pas Gertrude. Mon père était seulement en colère. Je n’aurais pas dû le défier de la sorte.
- — Tout de même ! Vous donner un coup de cravache, c’est très douloureux, surtout sur le visage.
- — Mais ? Qu’en savez-vous, Gertrude ? Vous avez déjà connu la badine ? Ne me dites pas que mon père vous… frappe aussi !
- — Une seule fois, mais je dois dire que je le méritais.
- — Que me chantez-vous là ? Personne ne mérite d’être châtié.
- — Si ! J’avais cassé un beau vase en cristal, et j’ai eu droit à mes dix coups de trique.
- — Quoi ? Mais c’est honteux ! Nous ne sommes plus au Moyen Âge, bon sang. Comment avez-vous pu accepter ce genre de traitement ?
- — Entre dix coups de bâton et perdre mon emploi, le choix est vite fait, vous savez !
- — … et vous avez eu aussi des marques sur le visage ?
- — Oh ! Non, mademoiselle Edwige ! Ce n’est pas sur le visage que monsieur Hector m’a corrigée.
- — Ah bon ? Et où donc l’a-t-il fait ?
- — Ben… sur le derrière quoi, une fessée spéciale.
- — Et ça ne vous a pas indisposée qu’il ose voir vos dessous ? C’est incroyable ce que vous me narrez là, Gertrude.
- — Mes dessous ? Mais non, vous n’y êtes pas du tout, c’est à cru que la correction s’est déroulée.
- — … ! Impossible ! Je ne peux pas croire ce que vous me dites. Ma mère n’aurait pas laissé faire ça. C’est tout bonnement impensable.
- — Madame votre mère ? Madame Marlène ? Je l’entends parfois la nuit, après mon service, qui compte, elle aussi, lorsque la badine lui caresse le cuir.
- — Quoi ? Vous mentez, n’est-ce pas ?
- — Oh ! Non, mademoiselle Edwige. Mais ce ne sont pas des fessées pour la corriger, elle. Je crois plutôt qu’entre monsieur Hector et votre maman, il s’agit d’une sorte de drôle de petit jeu !
- — … C’est bon ! Vous pouvez me laisser le plateau sur la table. Merci pour ce petit service.
- — Je suis là pour servir tout le monde au manoir, Mademoiselle.
- — Vous avez un petit ami, Gertrude ?
- — Oui… je le rencontre seulement lors de mes jours de repos, et loin de la maison de vos parents. Jamais mon Jeannot ne doit venir ici.
- — Vous avez bien de la chance de pouvoir choisir toute seule.
- — L’argent ne rend donc pas heureux ? Mais ce monsieur Charles, que votre père vient d’inviter… c’est peut-être un beau jeune homme… vous auriez tort de ne pas le rencontrer.
- — Bon… de toute manière, si vous aussi vous êtes du côté du plus fort, je sens bien qu’il ne me reste qu’à m’incliner. Merci Gertrude…
La bonne quitte ma chambre. Bon sang, toute la maisonnée se ligue contre moi. Je vais devoir en passer par ce déjeuner qui m’horripile déjà ? Mon Dieu… prier le ciel ne m’est d’aucune utilité. Chaque matin qui passe me rapproche donc du dimanche fatidique. Et me voilà sur mon trente-et-un, robe à fleurs et blouson assorti, chapeau sans voile pour une messe dominicale, prélude à ce déjeuner qui me torture. L’église est bondée. Femmes d’un côté, hommes de l’autre, là les riches côtoient les ouvriers, les gens de service. Et j’ai beau me démonter le cou, je n’arrive pas à déterminer dans cette assemblée hétéroclite, qui sont ces « Eston » invités par le grand patron.
Nos relations ne se sont pas vraiment améliorées. En fait, je l’évite et, comme apparemment il ne cherche pas non plus à renouer le lien rompu, nous nous croisons seulement à l’heure des repas. C’est drôle aussi ! J’emploie les mots de « liens rompus » alors que je devrais sûrement dire qu’il n’y en a jamais vraiment eu d’attaches, entre mon père et moi. Distant, c’est bien cela, il est toujours resté loin de cette fille qui représente à ses yeux le plus grand raté de sa vie. Il doit regretter la paire de seins qui orne mon buste, et toute cette féminité qui le hante. Si au lieu de me prénommer Edwige, j’étais Émile, Jean, Pierre ou Paul, combien les choses seraient différentes !
Le chauffeur est là qui ramène la famille au manoir. Les chevaux marchent au pas et il n’y a pas un regard entre les occupants de la berline. Maman scrute les alentours, et son Hector a les yeux dans le vague ou bien rumine-t-il quelque vengeance à mon encontre si je me rebelle une fois de plus ? De toute façon, je ne vais pas y couper à ce repas qui se profile rapidement à l’horizon. Mes grands-parents aussi sont sur le pied de guerre, rentrés dans leur propre voiture quelques minutes avant nous. Et tous attendent avec une impatience non dissimulée les hôtes de marque qui sont sans doute en chemin.
Je suis moins pressée, je dois l’admettre. Gertrude passe et repasse, vaquant à ses occupations. Elle se retrouve nez à nez avec moi au fond d’un couloir, et elle m’adresse la parole gentiment.
- — Ça y est, mademoiselle Edwige ? C’est le grand jour ! Vous allez enfin voir le minois de votre futur époux.
- — Taisez-vous, oiseau de mauvais augure.
- — Détendez-vous et souriez, sinon vous allez avoir des rides avant l’âge, ce n’est qu’un déjeuner et vous pouvez aussi en faire un bon moment.
- — Comment ça ? Expliquez-vous, Gertrude.
- — Ben ! Vous êtes une femme intelligente et, si vous savez vous y prendre, ce Charles vous mangera dans la main. Faites-en un allié plutôt qu’un ennemi. Vos meilleures armes sont votre sourire et votre érudition. Personne ne peut rien contre une dame aussi bien lotie que vous l’êtes.
- — … ? Je me demande parfois pourquoi vous n’êtes que domestique, Gertrude. Vous me semblez tellement plus mûre que moi.
- — Je vous laisse, sinon madame votre mère va me gronder et, qui sait, la cravache me guette si monsieur Hector me surprend à comploter avec vous.
Nous rions sans faire d’éclat. Du reste, un bruit de carriole se fait entendre dans la cour. Sans doute que les invités de mon père sont là. Je me rends donc sur place pour accueillir les arrivants. Si l’envie n’est pas là, l’impolitesse n’est pas une option. Et la grosse femme dégoulinante de sueur qui descend de la calèche est sûrement Madame Eston. Son mari a un profil analogue à celui de son hôte. Sec, raide comme un pieu, il retire son chapeau haut de forme pour saluer maman d’abord, puis Hector. Enfin, il se tourne vers moi.
- — Bonjour, jeune fille. Vous devez être Edwige. Permettez-moi de vous présenter mon fils ! Charles !
Oh, mon Dieu ! J’appréhende un petit être malingre et moche comme un pou allant s’extirper lentement de la voiture. Il se déplie comme un papillon sortant de son cocon. Et non ! Le jeune homme porte beau. Lui aussi, chemise à lavallière et chapeau de feutre, penche la tête qu’il vient de dénuder dans un salut révérencieux. Mince ! Il n’a rien de la bête monstrueuse que j’imaginais encore durant la messe.
- — Mademoiselle Edwige ! Enchanté de faire votre connaissance.
Puis il se dirige vers la maîtresse de maison, salue maman et papa, avant de faire de même pour mes grands-parents. Je suis abasourdie par ce hobereau qui ne présente pas si mal. Les yeux de tous sont sur ma petite personne. Chacun guette, à sa manière, mes réactions, et je tiens à rester de marbre. Ne rien montrer, ne pas laisser voir ce qui intérieurement m’agite pourtant. Non ! Et telle une envolée de moineaux, tout notre joli petit monde entre dans le manoir. Papa discute avec Roger Eston et sa dame. Maman et mes grands-parents suivent le mouvement. C’est l’heure du « porto » d’avant le déjeuner. Et bien entendu, le gaillard est placé à mes côtés.
Ce repas s’annonce prometteur ! Je n’ai aucune intention d’être la douce soumise aux attentes de ce coq trop stylé. Il me paraît maniéré au possible, sans se montrer dangereux ni collant. Juste ce qu’il faut de courtoisie pour que notre conversation de table ne devienne pas un vrai cauchemar. Les autres participants à ce banquet ne font aucune allusion à ce qui nous réunit en ce dimanche ensoleillé. Si la chère est exquise, la longueur du service m’horripile au plus haut point. Enfin, ces messieurs et dames décident que le temps de fumer et de digérer peut les faire se lever. C’est encore Mamie, fine mouche qui choisit son moment pour m’interpeller.
- — Edwige, ma chérie, je sais bien que le plaisir du tabac et des alcools forts n’est pas ta tasse de thé. Si tu montrais le parc à notre jeune ami. Ainsi, vous pourriez bavarder loin des oreilles indiscrètes.
- — … ?
Le garçon se porte à ma hauteur et sa voix est légèrement chantante pour m’adresser quelques paroles.
- — Rassurez-vous, charmante Edwige, je suis un homme bien éduqué. Je ne mange pas les petites filles. Et votre grand-mère a raison, l’odeur de la fumée, mais aussi la force des alcools ne sont pas faites pour moi ni pour vous, apparemment. Et le ciel d’un bleu si pur de ce jour est une invitation à la promenade. Alors, si vous y êtes favorable, en votre compagnie, celle-ci ne peut qu’être plaisante.
- — Mais…
- — Oh ! Laissons les grandes personnes à leurs tractations répugnantes. Nous avons mieux à faire, non ? Qu’en dites-vous ? Pendant qu’ils parlent contrat et gros sous, allons voir au bois si le loup n’y est pas.
- — … Vous parlez toujours aux gens de cette façon, Monsieur ?
- — Non ! Seulement aux jeunes filles qui me sont promises en épousailles.
Il rit de bon cœur et le mien, pourtant pas vraiment en joie, ne peut que lui répondre par une modeste risette. L’allée ombragée entre les grands arbres du parc qui entourent le manoir est un bon rempart contre ce soleil d’été qui inonde tout. Nous marchons lentement et lui, les mains dans le dos, se tait. Il admire le paysage et, de mon côté, je ne sais pas vraiment ce que je peux lui dire. Je n’ai aucun sujet pour discourir en sa compagnie. Au bout d’un temps qui semble très long, il se décide enfin.
- — Je ne suis pas votre ennemi, vous savez, Edwige. Les fils de bonne famille se doivent de respecter leurs parents et c’est leur volonté que de me faire venir déjeuner ici ce dimanche.
- — Je comprends, Monsieur. Je me plie à cette loi familiale également, je vous prie de me croire.
- — Oui ! Je m’attendais à une fille hideuse et repoussante, et j’ai face à moi une créature de rêve. Comme quoi il est aisé de se tromper. Mais… sans doute que, pas plus que moi, je présume, vous n’êtes intéressée par ce qui se trame dans votre salon !
- — Évidemment ! Comment peut-on forcer les gens à prendre un mari ou une épouse ? À l’aube du vingtième siècle ? Le monde devrait être un peu plus moderne.
- — Je vous suis dans votre saine analyse, mais vous et moi sommes soumis à cette dure loi qui régit encore bien trop de familles.
- — Oui ? C’est surtout que mon père est déçu de n’avoir eu pour tout enfant qu’une fille. Et une femelle n’est pas digne à ses yeux de diriger ses usines, vraisemblablement.
- — Comme vous y allez ! Je ne m’estime guère plus méritant.
- — Tiens donc ! N’est-ce donc pas votre père qui a formulé le vœu de cette union ?
- — Si ! Mais il a ses raisons que la vôtre ignore !
- — Quelles sont-elles, je vous prie ? Puisque vous avez l’air sûr de votre fait. Dites-moi donc cette ou ces causes qui l’obligent ?
- — Disons que ce n’est pas agréable pour moi de devoir étaler à une inconnue mes mœurs que tous disent dissolues.
- — Mon Dieu ! Vous me semblez pourtant si jeune, auriez-vous déjà tant de maîtresses qu’il ne soit plus possible de les dénombrer ?
- — Vous voyez cela de votre point de vue, moi du mien, et ils ne sont pas forcément identiques.
- — Que dois-je en conclure ? J’ai du mal à saisir où vous voulez en venir, Charles !
- — À la bonne heure ! Mon prénom dans votre bouche est du plus bel effet. Mais ça ne change rien au fond du problème. Je cherche les mots qu’il convient de vous offrir pour vous soumettre mon cas, sans heurter votre sensibilité de gente demoiselle.
- — Parlez plus clairement bon sang ! Je peux tout entendre, tout comprendre peut-être.
- — Bien ! Ma chère Edwige, je vous dirai donc que je ne suis guère attiré par les poitrines trop proéminentes et les jolis derrières des dames.
- — Que dois-je en déduire ? Vous vous destiniez donc à la prêtrise ? Vous vouliez devenir moine ?
- — Que nenni, ma foi ! Voyons ! Faites un effort et laissez votre imagination faire le tri. Je ne veux pas être ascète ni aimer les femmes ! Que peut-il bien rester sur cette terre comme attrait pour un jeune homme ?
- — Mignon peut-être ? Mais…
Je réalise soudain que je viens de lui mettre en pleine face une idée contre nature. Lui me regarde avec un sourire qui en dit long sur ses pensées. Et dans mon cerveau, une sorte d’éclair qui éclate, c’est ça ? Il est plus attiré par les gens de son genre que par les appâts féminins ? Je ne veux pas y croire.
- — Vous êtes, ma chère Edwige, d’une perspicacité désarmante. En quelques secondes, vous m’avez percé à jour. Envolé mon plus triste secret. Celui qui déshonore mes parents et qui rend si compliqués mes rapports aux autres. Je compte évidemment sur vous pour une discrétion de tous les instants. Ce mariage arrangé ne saurait être qu’une façade pour tous les deux.
- — Une façon de vivre aux yeux de tous comme un couple normal, et en cachette, nos vraies amours ? Est-ce ce message que je dois interpréter dans vos paroles ? Vous me demandez une entière discrétion, mais vous, de votre côté, m’en garantissez-vous la parité ? Parce que dans ce genre de marché, il doit bien se trouver une dupe et un aveugle, non ? Mon père est-il au courant de vos… comment dire, déviances ?
- — J’espère bien que non ! Comptez sur mes parents pour se taire. Bien trop heureux de cette demande d’union entre nos deux familles. Là où ils se trompent tous, c’est sûrement dans ma capacité à gérer mieux que vous les affaires florissantes de votre paternel. À vous de voir si vous et moi avons intérêt à nous allier. Je n’irai pas contre votre volonté.
- — Mais, je fermerais les yeux sur vos relations et vous sur les miennes ? C’est un peu… étrange comme situation. Et qui me garantit que vous vous contenteriez de cela ?
- — Ma parole, mademoiselle Edwige ! Ma parole ! Celle donnée est sacrée. Quels qu’en soient les motifs.
- — J’entends bien, Charles, j’entends bien ! Mais j’ai tout de même besoin de réfléchir à tout ceci, à tête reposée.
- — Bien sûr. Nos noces ne sont pas pour demain, puisque nous ne sommes pas seulement fiancés. Reste tout de même un détail. Celui qui vaut aux yeux de tous ! La nuit de noces devrait se passer avec un petit moment dans un lit unique, pour le spectacle et les « qu’en-dira-t-on » !
- — Je vois. Mais si la couche est suffisamment large, n’est-il pas possible de ne se jamais frôler ?
- — Je suppose que oui ! Enfin, nous n’en sommes pas encore si proches. Promenons-nous ! Votre propriété est immense. Vous êtes une femme riche, ma chère Edwige.
- — Riche d’ennuis surtout, Charles. Puisque même choisir mon amoureux ne m’est pas permis. Comme si le cerveau des dames ne fonctionnait pas tout aussi bien que celui des messieurs. C’est notre monde qui veut cela ?
- — Sans femme, pas de société ! Personne n’a jamais vu un mari mettre au monde un enfant, et je crois que, même si je couche avec des tas d’hommes pour mon plaisir, il sera toujours impossible à l’un d’entre eux de m’engrosser…
- — C’est vrai ! Ce qui va nous poser le problème de l’héritier, si je devais accepter votre plan ! N’est-il pas vrai ?
- — … ça demande réflexion, c’est certain ! Mais rien n’est dans ce domaine insurmontable et j’imagine que bien des galants se damneraient pour une nuit dans votre lit, ma chère.
- — Comme vous y allez ! Aucun homme ne m’aura avant le mariage, soyez-en convaincu.
- — Je vous crois, mais rentrons, voulez-vous. Il y a un long temps que nous avons déserté votre salon. Nous verrons si nos aînés se sont arrangés entre eux. Mais convenez que c’est hypocrite jusqu’au fond de l’âme, ça ! Décider du sort de leurs enfants sans même les associer à cette décision ! Espérons que le siècle nouveau qui nous arrive va faire évoluer les mentalités !
- — Humm ! J’en doute. Il est des traditions que les hommes ne sont pas près de laisser tomber en désuétude, à mon sens ! Rentrons toutefois sans rien montrer de nos émotions.
- — Parfait ! Je ne suis donc plus votre ennemi, mais plutôt un allié à qui se fier ?
- — Oui… j’en conviens. De là à sauter de joie pour vous épouser, permettez-moi de rester de marbre sur le sujet !
— xXx —
La maison est vide. Un grand silence juste perturbé par les chants d’oiseaux et des grillons. Gertrude passe le bout de son nez dans l’entrebâillement de ma porte. J’imagine aisément qu’elle vient aux nouvelles, jouant les curieuses.
- — Vous n’avez besoin de rien, mademoiselle Edwige ?
- — Non ! Mais entrez Gertrude et donnez-moi votre avis sur ce prétendant que mon père a déniché. Allons, parlez ! Vous êtes plus délurée que je ne le serai jamais, alors je vous écoute. Que vous inspire ce jeune monsieur Charles ?
- — Dois-je vraiment répondre à cela ?
- — Ben oui ! Ceci va rester entre nous de toute façon !
- — Je ne le vois pas avec vous, Mademoiselle.
- — Comment ça ?
- — Il est érudit, il est beau parleur, mais, à mon avis, ce garçon n’est pas fait pour vous !
- — Et à quoi voyez-vous cela ? Vous qui avez l’œil aussi vif que l’esprit.
- — Je ne sais pas comment vous tourner ça, il y a dans son comportement quelque chose d’efféminé.
- — Ah bon ? Et vous pouvez m’en dire un peu plus sur cette remarque ?
- — Je ne sais pas ! Il tortille le derrière comme une femme, c’est un signe, non ?
- — Un signe de quoi ?
- — Ben… il me paraît plus enclin à reluquer les fesses des hommes que celles des femmes. Mais c’est seulement mon avis.
- — Vous m’avez l’air bien avertie dans ce domaine, dites donc !
- — Oh ! Mon ami Jeannot m’en a montré lors de nos sorties, de ces hommes à hommes. Et je les « sens » de loin maintenant. Je ne veux pas vous faire peur, mais je devine chez ce monsieur Charles une attirance manifeste pour des personnes qui portent un pendentif comme le sien !
- — C’est-à-dire ? Je ne saisis pas tous vos propos.
- — Vous me faites marcher là, n’est-ce pas ? Ne me dites pas que vous ne savez pas comment sont faits les bonshommes.
- — Et comment le saurais-je ? Mon pensionnat n’est occupé que par des jeunes filles telles que moi. Les garçons sont priés de rester éloignés de nous, alors… non. Je vous assure que je ne sais pas.
- — Pas même une vague idée, tout de même ?
- — Non, vraiment. Je sais la différence entre un il, et une elle ! Mais je n’ai jamais constaté cet état de fait.
- — Ah ? Ben… vous n’êtes pas obligée de me croire, mais votre monsieur Charles a sûrement plus d’émoi en voyant un postérieur masculin qu’en regardant votre poitrine, j’en jurerais.
- — … ça en fait un mauvais parti, donc ?
- — Tout dépend de ce que vous voulez en faire, Mademoiselle ! Ça peut sauver les apparences, ou aggraver la situation et vous rendre très malheureuse.
- — Tiens donc ! Et pourquoi cela ?
- — Vous connaissez le dicton : chassez le naturel, il revient au galop. Les hommes qui goûtent à ce genre de plaisir ont souvent bien des maux pour s’en dépêtrer. Vous n’y trouveriez pas votre compte, sauf si…
- — Sauf si quoi ? Dites-moi, Gertrude, vous m’avez l’air de bon conseil.
- — Sauf s’il n’est qu’un pis-aller ! Une manière de faire bonne figure aux yeux du monde. Je crois que ça existe ce genre de transaction. Chacun voit midi à sa porte et vit sa vie en dehors de l’autre. Mais ça reste acceptable au regard des gens qui ne se mêlent pas de vos histoires.
- — Je vois ce que vous voulez me faire passer comme message. Merci Gertrude ! Je ne veux pas vous mettre en retard pour votre travail, ce soir, vous partez en repos, n’est-ce pas ?
- — Oui ! Je vais retrouver mon Jeannot.
- — Ah !
- — Oh oui, et nous ferons des choses en pensant bien à vous. Je vous les dédicace même si ça peut vous plaire.
Nous rions sous cape. Pas question de grandes effusions qui peuvent alerter maman ou papa. Je serais de nouveau sous les feux des foudres paternelles. Je me garde bien d’aller davantage au-devant des frasques de notre bonne. Un jour, qui sait, peut-être aurais-je quelques questions ou conseils à lui réclamer, mais, pour l’instant, je me contente de la maintenir dans mes petits papiers. Au moins ai-je une alliée dans la place, et très dévouée, ce qui ne gâche rien. Bien ! Je vais aussi devoir affronter le loup dans sa tanière. Monsieur Hector me demande dans son bureau, et je me doute que ce n’est pas pour m’écouter réciter des vers ou me crier son amour.
Il est, comme toujours, impassible, si sûr de lui. Assis derrière son bureau en bois d’acajou, les yeux cachés par ses lorgnons, il me scrute.
- — Ah, Edwige ! Te voilà ! Alors ?
- — Alors quoi ? Tu me convoques telle une domestique maintenant ?
- — Ne recommence pas. Tu veux donc goûter de ma cravache une fois de plus ?
- — Qu’as-tu à me demander de si urgent que ça ne puisse se dire à table ?
- — Je veux ton avis sur Charles, ton « fiancé ».
- — Depuis quand te préoccupes-tu de ce que je pense en particulier et de ce que les autres croient en général ?
- — Tu te trompes ! Je suis prêt à faire ton bonheur. Il n’y a même que cela qui m’importe. Je ne suis pas éternel et le monde des affaires n’est pas tendre avec les jeunes dames qui s’immiscent en son sein.
- — Mais je n’ai aucune intention de me plonger dans ce cloaque que représente la direction de tes usines, tu n’as donc rien à craindre.
- — Et qui va s’en occuper s’il m’arrive malheur ? Ce Charles te paraît-il apte à cette tâche, ô combien difficile ?
- — C’est peut-être à lui que tu dois le demander, non ?
- — C’est à toi que je pose la question ! Tu es la plus compétente à répondre, puisqu’il est ton mari tout désigné.
- — Bon ! Que veux-tu exactement de moi ?
- — Calme-toi. Nous n’allons pas nous battre comme des chiffonniers. Nous sommes dans un temps d’apaisement. Je n’ai pris aucun plaisir à te remettre dans le droit chemin l’autre jour.
- — J’ai pourtant cru le contraire ! Une sorte de jouissance intérieure, non ? Les coups de cravache ne sont-ils pas un de tes jeux favoris ?
- — C’est ta mère qui t’en a parlé ?
- — Pourquoi maman devrait-elle parler cravache, ou coup avec moi ? Sauf si tu la châties, elle aussi ! Est-ce que c’est le cas ?
- — …
Il hausse les épaules et élude ma question. Je n’aurai donc pas de réponse une fois encore. Il reprend sur son sujet du moment, sa marotte, on dirait.
- — Mais tu ne m’as pas dit tes impressions sur mon gendre potentiel. Je dois te dire qu’entre ses parents et nous, tout est clair, sans aucune ambiguïté. Et si, de ton côté, vous vous êtes apprivoisés, nous pouvons finaliser rapidement la première phase de cette… affaire !
- — J’ai donc raison ! Ce mariage n’est qu’une affaire de plus pour toi. Et qui va gagner le plus dans cette histoire ? La famille de Charles, ou mon propre père, qui va s’acheter un fils ? Parce qu’il s’agit bien de cela, s’acheter ce fils que tu regrettes si fort que j’en suis devenue un paria à tes yeux !
- — Arrête ! Ne me fais pas sortir de mes gonds avec tes remarques acerbes et surtout déplacées.
- — Fais ce que de toute façon tu vas finir par faire, quel que soit mon avis. Fais ce que bon te semble ! Mais j’ose espérer qu’un jour tu paieras tout ce malheur que tu répands autour de toi et par extension autour de nous. Les murs des pensionnats ne sont pas suffisamment épais et étanches pour que les « on-dit » ne me soient pas parvenus aux oreilles.
- — … ? Petite peste ! Tu mériterais…
- — Quoi ? Tu veux me gifler ? Me donner des coups de trique ? À moins que ce soit mon derrière que tu veuilles reluquer ? Tout se paie un jour ou l’autre. Dans cette vie ou dans une autre. Dans ce cas, apprête-toi à la honte ! Parce que la maréchaussée sera mise dans la confidence, je n’ai pas, moi, à craindre le déshonneur.
- — D’accord ! Notre discussion est désormais close. Nous te fiancerons donc le premier dimanche de novembre. Ainsi, les noces seront célébrées en début d’année prochaine. Va donc annoncer la bonne nouvelle à Marlène ! Elle espère tellement cela.
Je tourne les talons. La messe est dite et le grand homme replonge dans sa paperasserie habituelle. Moi ? Je regagne ma chambre bien décidée à ne plus faire de vagues. De toute façon, j’ai perdu la partie. Et puis, je sais bien comment je peux me venger grâce aux confidences du jeune Eston. J’imagine la frimousse de mon père si d’aventure quelques fuites venaient à se répandre dans le milieu dans lequel il évolue. La fille du grand ponte du tissage et de la filature avec un… homosexuel ! Et puis, je saurai aussi faire pression sur Charles pour obtenir quelques avantages pour les ouvriers chez qui la colère va grandissante. Rira bien qui rira la dernière, et là, j’ai, je pense, un coup d’avance.
À suivre…