| n° 23676 | Fiche technique | 19906 caractères | 19906 3635 Temps de lecture estimé : 15 mn |
27/06/26 |
Résumé: Noémie veut comprendre ce qui lui échappe, quitte à chercher des réponses là où elles risquent de se brûler. | ||||
Critères: #réflexion #psychologie #érotisme #rencontre #regret #confession #adultère #candaulisme #couple #voyeur #masturbation | ||||
| Auteur : L'artiste (L’artiste) Envoi mini-message | ||||
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Résumé de l’épisode précédent :
Marc s’est rapproché de Maëva, mais elle comprend vite qu’il n’est pas venu vide. De retour à Collioure, il avoue tout à Noémie, qui découvre dans cette autre femme une blessure, mais aussi une présence impossible à ignorer.
La machine a fini depuis longtemps. Je l’ai lancée hier soir, après le retour de Marc. La chemise bleue est entrée la première, j’ai ensuite ajouté ses caleçons, ses T-shirts salés, ses chaussettes de mer, tout ce linge froissé par la traversée et par ce qu’il avait rapporté avec lui. Le bouchon-doseur était déjà plein de lessive, mais j’ai quand même continué à verser, jusqu’à sentir le liquide déborder sur mes doigts. L’odeur m’est montée au nez, puis j’ai refermé le flacon et j’ai lancé le programme.
Ce matin, la maison est froide. La tramontane durcit le carrelage, les murs, les bruits. Je descends avant Marc. Je crois qu’il dort encore, ou qu’il fait semblant pour que je le laisse tranquille. Dans la buanderie, le linge est tassé contre le hublot couvert de buée. J’ouvre la machine et en sors d’abord les T-shirts, puis les chaussettes, les caleçons. La chemise bleue vient ensuite, son col plié sur lui-même. Elle ne sent plus que le savon, je devrais être satisfaite. Pourtant, j’aurais finalement préféré garder une trace, une faible odeur, quelque chose dans la fibre que j’aurais pu reconnaître et détester.
Je la suspends dans la cuisine, à la poignée d’un placard. Elle goutte sur le carrelage, je mets une assiette dessous. Voilà ce que je sais encore faire : limiter les dégâts.
Ploc.
Ploc.
Marc descend vingt minutes plus tard. Il s’arrête devant la chemise, avec sa barbe mal rasée, les traits tirés, les épaules un peu rentrées. Avant, cette tête-là m’aurait attendrie tout de suite. Il va jusqu’à la cafetière.
Il s’en sert un trop court. Depuis son retour, il fait tout avec excès : les silences, les précautions, les gestes commencés, puis retenus. Il boit une gorgée et grimace. Il pourrait le jeter dans l’évier, mais le termine. J’observe sa main, ces phalanges abîmées, le hâle des Caraïbes sur sa peau, l’éclat clair de son alliance quand il tourne le poignet.
Ploc.
Marc regarde la chemise, puis l’assiette, puis moi.
Il ne dit rien, mais je l’entends quand même.
Maëva.
À la pharmacie, fin février remplit le comptoir : toux grasses, nez rouges, enfants fiévreux, ordonnances pliées en quatre. Je scanne, je dose, je répète les posologies. J’explique qu’un antibiotique ne soigne pas un virus, qu’ « avant le repas » veut dire avant, et que naturel ne veut pas dire inoffensif.
Le soir, Marc a préparé à manger. Une omelette brûlée sur les bords, baveuse au centre, et une salade trop huilée. Il pose le plat devant moi et attend une remarque, je ne lui donne rien, ou presque. Je lui en veux d’avoir couché avec elle, mais aussi et surtout de l’avoir invitée dans notre maison avec une chemise, quelques aveux, des images qu’il n’a pas toutes dites et que je fabrique quand même.
S’il mentait, je saurais où poser ma colère. Là, je me retrouve avec un homme coupable, sincère, et difficile à haïr, parce qu’il reste les détails : Marc qui met de l’eau partout en rinçant une casserole, Marc qui m’écoute raconter mes péripéties avec une cliente impossible.
Quand je passe derrière lui dans la cuisine, il se tend avant même que ma main le frôle. Si je pose les doigts entre ses omoplates, il s’immobilise. Ensuite, seulement, il respire, plein d’envie et de crainte.
*
Quelques jours plus tard, un soir, je le trouve dans le canapé, un livre ouvert sur les genoux. Il a l’air concentré, mais le livre est à l’envers. Je reste dans l’encadrement de la porte, mon gilet sur les épaules.
Il baisse les yeux vers la couverture, puis les relève vers moi.
J’étouffe un rire qu’il reçoit comme une faveur ; ça me serre le ventre. Je n’ai pas envie de le voir reconnaissant pour si peu ; je ne compte pourtant pas non plus lui donner davantage.
Je monte sans l’embrasser. Dans la chambre, je retire mon pull, ma culotte, et commence à plier mes vêtements. Puis non, je les laisse sur la chaise. Je regarde mes hanches, mes seins, la trace de l’élastique, mes doigts secs malgré la crème. Je repense à l’odeur disparue. À cette femme sans visage que j’ai pourtant déjà trop vue. Un bateau appelé Mauvaise Foi. Une peau brune, selon Marc. Des rides au coin des yeux, des mains abîmées. « Un corps qui a vécu », a-t-il dit avec précaution.
En bas, un grincement. Le pied de la table basse contre le carrelage, peut-être.
Je tends l’oreille, Marc ne monte pas. Je m’assois au bord du lit et me demande s’il attend que je m’endorme, s’il n’ose plus entrer dans notre chambre autrement que lorsque je l’y invite. Je me relève, sans savoir d’abord ce que je vais faire. Lui dire de venir ? Lui reprocher de ne pas le faire ? Je remets seulement mon T-shirt, sans culotte, et je sors.
Dans l’escalier, je m’arrête à mi-hauteur. Le salon est sombre. La petite lampe à côté du canapé découpe un bout de tapis, la table basse, le livre abandonné. Marc est affalé dans l’angle, le pantalon aux genoux, la main sur son sexe, la tête un peu rejetée en arrière, la bouche à peine ouverte. Cela fait des jours qu’il ne me touche pas. Des jours qu’il dort près de moi, que je sens sa retenue dans le matelas. Je descends une marche avant même d’avoir décidé quoi faire.
À qui pense-t-il ? À elle ? J’imagine Maëva, nue, ses mains sur lui. À moi ? Peut-être à moi. Au grain de beauté sous mon sein. À ma colère du soir de son retour. À mon pied sur lui, à son sperme sur ma cheville. Ma poitrine se tend sous le T-shirt. Je descends encore une marche et pose une paume sur mon ventre. Mes doigts trouvent ma peau, puis l’humidité déjà là. Je retire ma main aussitôt, vexée contre mon propre corps.
Marc respire plus fort, le visage crispé. Je voudrais entrer dans sa tête pour savoir où j’y suis. Omniprésente ? Effacée ? Mélangée à elle ? Collée à Steph ? Son ventre se contracte. Ce n’est ni beau ni noble, ce n’est même pas vraiment sale. Ma main revient entre mes cuisses. Cette fois, je la laisse, deux doigts glissés en moi.
Il murmure quelque chose. Un prénom ? Je me penche malgré moi, mais je n’entends qu’un son avalé. « Dis-le, imbécile. » Lequel est-ce que j’attends, d’ailleurs ? Le mien pour me calmer ? Le sien pour la maudire ?
Il reprend plus vite. Sa main descend, remonte, serre, ses hanches suivent le mouvement. Je connais cette crispation de sa mâchoire, la façon qu’il a de froncer les sourcils en fermant les yeux avant l’orgasme. Je pourrais l’arrêter. Je pourrais faire du bruit, lui dire : « Non, pas sans moi. » Je pourrais me réapproprier ce plaisir, l’arracher à Maëva si c’est à elle qu’il pense, le salir avec Steph si c’est à moi qu’il songe. Je ne bouge pas et sa main s’affole, puis se bloque. Un râle lui échappe alors que son sperme jaillit. La chaleur me monte au visage. Entre mes cuisses, mes doigts se sont immobilisés, je les retire d’un coup.
Marc reste la tête basse, l’air perdu. Quelques secondes plus tôt, j’aurais voulu le punir. Là, j’aimerais aussi le consoler. Il attrape un mouchoir sur la table et s’essuie. Mes phalanges brillent. Après une hésitation, je les pose sur ma langue. Il n’aura même pas mon goût.
Je remonte sans bruit et me lave les mains dans la salle de bain. Quand Marc me rejoint enfin, je suis couchée sur le côté, tournée vers le mur. Il se déshabille avec mille précautions, puis le lit s’affaisse sous son poids.
Une question brûle, lourde : « À qui pensais-tu ? »
Je la garde.
*
Le lendemain, pendant ma pause, je cherche Maëva. Sur l’ordinateur de la pharmacie, entre deux commandes et trois dossiers clients, je tape le nom du bateau.
Mauvaise Foi voilier Maëva Deshaies.
Je tombe sur une annonce pour un restaurant fermé, et une autre pour une chanson dont le titre suffit à me décourager. Je recommence une fois, deux fois, six fois, en modifiant les termes de la recherche.
Maëva convoyage Guadeloupe voilier Mauvaise Foi.
Et là, sur une page apparaît un vieux profil :
Maëva L. Aide convoyage Antilles, gardiennage, avitaillement, entretien courant.
Aucune photo. Dommage, j’aurais aimé voir son visage pour lui trouver quelque chose : un mauvais angle, une bouche trop dure, un bouton sur le nez. N’importe quoi, pourvu que ça la rende possible. J’avale la moitié de mon sandwich. Le pain est mou, le jambon trop salé. Dehors, deux pigeons se disputent une croûte près d’une poubelle qui déborde. Je note l’adresse mail indiquée, mais je n’écris pas.
Le soir, je retrouve Marc. Nous mangeons l’un en face de l’autre. La cuisine retrouve peu à peu son désordre : du courrier sur le frigo, un torchon sur le dossier d’une chaise, une tasse oubliée dans l’évier. Après le repas, pour résister à l’envie de lui soutirer d’autres détails sur Maëva, je lui demande s’il a eu des nouvelles de Steph. Son visage change à peine.
Son trouble revient, moins vif que celui de l’été dernier, mais plus inquiet. Je pourrais utiliser Steph pour lui faire mal, j’ai déjà la phrase, le ton, le demi-sourire, mais je n’insiste pas.
Plus tard, dans la chambre, il vient contre moi. Sa main se pose sur ma hanche, puis s’arrête. Je pourrais la guider plus bas, mais je préfère garder pour moi la veille : le salon, la question sans réponse.
Dehors, le vent appuie contre les volets.
*
La semaine suivante, pendant ma pause, je décide enfin de la contacter :
Bonjour Maëva.
Je suis Noémie, la femme de Marc.
J’aimerais vous parler.
« J’aimerais. » Trop poli. Je rectifie.
Bonjour Maëva.
Je suis Noémie.
Marc m’a parlé de vous. Pas assez.
J’ajoute mon numéro et relis. C’est sec, un peu impoli, pas tout à fait maîtrisé. Parfait. J’envoie avant de trouver une meilleure façon de reculer.
Cinq minutes plus tard, je suis de retour au comptoir. Une femme veut doubler la dose d’anxiolytiques, je lui réponds calmement qu’il lui faut une ordonnance. À dix-sept heures douze, mon téléphone s’agite dans ma poche. J’attends d’être seule dans la réserve pour le lire.
Bonjour Noémie. Je doute que Marc vous ait correctement parlé de moi.
Je reste debout entre deux cartons de compresses, blouse ouverte, les mains froides.
Une deuxième vibration.
« S’il vous a donné mon contact, c’est qu’il n’a vraiment rien compris. »
Je réponds aussitôt.
« Il ne me l’a pas donné. »
« Je vois. »
Deux mots seulement. Je précise :
« Je ne veux pas vous demander des comptes. »
Je m’arrête, le pouce au-dessus de l’écran, puis j’ajoute :
« Je veux juste comprendre ce qu’il est venu chercher chez vous. »
Je retourne au comptoir. Les clients défilent avec leurs symptômes, leurs cartes Vitale, leurs certitudes. Une collègue me demande de vérifier une commande. Je dis oui, mais ne sais pas laquelle.
À la fermeture, je lis enfin sa réponse.
Je ne suis pas sûre que ce soit à moi de vous répondre. Mais je peux vous dire une chose : il ne cherchait pas seulement une femme.
La pharmacie est maintenant vide. Dehors, la rue commence à bleuir.
« Alors quoi ? »
« Un endroit où ne plus être celui qui vous a vue avec un autre. »
Une collègue m’appelle, je ne réponds pas. Une autre vibration.
« Ça n’a pas marché. Mais il vous aimait jusque dans sa façon de me désirer. »
Je la déteste.
Le soir, Marc a mis la table : deux assiettes, deux verres, du pain, une salade, une bouteille de vin qu’il n’a pas ouverte. Il lève les yeux vers moi avec prudence.
Je retire mon manteau. Mes mains sentent le gel, le carton. Je pense aux messages de Maëva, à lui, la semaine dernière, dans le salon, et à lui maintenant, debout devant moi, prêt à payer sans même savoir combien je vais demander.
Dans la chambre, la lumière de la rue suffit. Je retire mon pull, puis mon jean. Mon téléphone vibre sur la commode. Maëva.
« Je suis désolée si j’ai été trop directe. »
Après avoir couché avec mon mari, qu’elle s’excuse pourrait me sembler déplacé. J’écris :
« Non. C’est mieux que les détours. »
Le message passe en « lu » aussitôt.
« Dans ce cas, je peux continuer. »
« Continuez. »
En bas, Marc éteint la cuisine, puis le silence s’installe au pied de l’escalier. Je l’imagine la main sur la rampe, le visage tourné vers la chambre.
Maëva répond.
« Il parlait peu de vous au début. Le bateau, le vent, la fatigue : ça allait. Vous, moins. »
Je le reconnais là-dedans. Cet été, il faisait déjà ça : contourner les mots en espérant éviter ce qu’ils impliquent.
« Il vous a parlé de Steph ? »
« Pas tout. Assez. »
« Assez pour quoi ? »
« Assez pour comprendre que ce qu’il avait accepté lui pesait. »
Je pose le téléphone sur le lit. Marc monte et s’arrête devant la porte entrouverte.
Je verrouille l’écran, il le voit. La chambre est dans le noir.
Il hoche la tête, puis se déshabille. Son pull, son T-shirt et son jean. Sa peau porte des marques de soleil, une petite cicatrice près des côtes, une zone plus sèche sur les coudes. Je connais tout cela, même sa verge, arquée sur la gauche. Je pourrais le retrouver à tâtons. Une autre femme connaît maintenant autre chose de lui : son désir quand il essaie de fuir.
Il plie son pantalon sur la chaise, c’est nouveau. Puis il vient se coucher sans me toucher. Le matelas bouge à peine.
Je soulève la couverture, il se rapproche. Sa chaleur se colle à mon dos, son bras passe sur ma taille, sa main se pose sur mon ventre et reste là.
Le téléphone vibre contre mes doigts, je rallume l’écran sous les draps.
« Il m’a désirée comme un homme perdu qui cherchait un ancrage. Ça m’a plu au début, puis ça m’a blessée. Parce qu’il a continué de dériver. »
Puis un autre message arrive aussitôt :
« Je suis en métropole dans dix jours. Une vieille connaissance a un bateau en chantier à Sète et prétend qu’il sera prêt à partir pour la Grèce. J’ai accepté de le convoyer. Si vous voulez vraiment comprendre, les textos vont vite devenir insuffisants. »
Sète. Deux heures de train, pas plus. Je réponds :
« Vous voulez me voir ? »
« Pas particulièrement. Mais je crois que vous, oui. »
Le bras de Marc est autour de moi, son souffle touche ma nuque. Je ne lui montre rien.
*
Par la suite, je fais semblant de ne pas attendre. Je travaille, je dors mal, je réponds à Marc sans toujours l’écouter. Puis, neuf jours plus tard, Maëva m’envoie l’adresse d’un café près du vieux port de Sète. Je ne parle à Marc que d’une amie à Montpellier, d’un détour possible. Il entend le faux, je pense.
Le matin du départ, je change trois fois de tenue. Mon orgueil essaie une veste, puis une autre. J’attache mes cheveux, les relâche, les rattache. Je m’asperge d’un peu de parfum, puis je regrette aussitôt.
Marc m’observe depuis la cuisine.
Dans le train, les étangs, les zones industrielles, les pins tordus par le vent défilent. À l’approche de Sète, Maëva écrit.
« Je suis déjà là. Table dehors. Chemise verte. Mauvais café. »
Je souris malgré moi.
Une rafale venue du port me surprend dès la sortie de la gare. Sète en février ne fait aucun effort ; les façades sont fatiguées.
Le bar est à moitié vide. Trois hommes parlent trop fort près du comptoir, une femme en doudoune lit son journal. Dehors, sous un chauffage de terrasse, Maëva est assise. Bien que n’ayant jamais vu de photo d’elle, je la reconnais immédiatement. Ses cheveux noirs sont attachés sans soin, sa peau est mate, ses lunettes sont posées sur la table. Son visage est plus marqué que je ne l’avais imaginé. Plus beau aussi. Elle se lève quand j’arrive. Nous restons face à face, à une distance raisonnable.
Nous ne nous faisons pas la bise. La décision se prend seule, entre nous. On s’assoit.
Pendant quelques secondes, elle ne dit rien. Je regarde ses mains, courtes, solides, les ongles nus. Des mains qui réparent, portent, tirent. Des mains qui se sont posées sur Marc.
Maëva tourne enfin la tête vers moi.
Le thé arrive dans une tasse ébréchée, le sachet flottant tristement à la surface. Maëva avait raison.
J’avais préparé des questions dans le train. Devant elle, elles m’échappent.
Je lui demande si elle lui en a voulu, à lui. Elle se tourne vers le port avant de répondre. Un chalutier manœuvre derrière elle, lentement, le moteur lourd.
Je ne souhaite pas savoir lesquelles. Marc l’a désirée sans réussir à me quitter ; je ne vais pas la plaindre trop vite.
Elle me parle de Deshaies, du mouillage, du café sur son bateau, de ce que Marc a raconté, et surtout de ce qu’il n’a pas su dire. J’observe les ridules au coin de ses yeux, la peau à la base de son cou, le col de sa chemise ouvert un peu de travers, et je la trouve belle. Vraiment belle. Elle parle, je l’écoute de moins en moins. Une chaleur naît peu à peu dans mon ventre. Les femmes ne m’attirent pas d’ordinaire, mais elle, elle est l’endroit où Marc a posé les mains en croyant me quitter un moment.
Quand la conversation s’interrompt, Maëva propose de marcher. Nous longeons le port sans nous presser.
Son téléphone sonne.
Sa voix change dès qu’elle répond.
Elle raccroche avec un soupir.
Le voilier d’une dizaine de mètres se trouve à flot le long d’un quai, dans une zone moins avenante du port. Une odeur de travail interrompu. La cabine est encore encombrée d’outils et de réparations à moitié terminées. Maëva passe à bord ; je la suis plus maladroitement, elle me tend une main. Sa paume est fraîche, un peu rêche. Elle me lâche dès que j’ai les deux pieds sur le pont ; c’est moi qui garde le contact une seconde de plus dans ma tête.
Dans le carré, il fait froid. Des coussins sont empilés sur une couchette, une caisse à outils reste ouverte près de la table. Maëva retire son manteau, se penche vers le moteur, tire une durite et jure doucement. Sa chemise remonte dans son dos, une mèche s’échappe de son élastique. Encore une fois, je comprends que Marc ait pu la désirer. Elle est là, pleine de sa propre vie, avec ses gestes sûrs et sa fatigue visible.
Elle se redresse.
Elle s’essuie les mains et me propose à boire. Je demande de l’eau ; elle me sert un verre, puis s’assoit en face de moi. Je voudrais lui parler de la chemise pliée avec soin, de la façon dont Marc attend maintenant mon autorisation pour respirer trop près. Elle est là, avec sa petite cicatrice au bord du sourcil, le pli du tissu entre ses seins, ses cheveux mal retenus, ses lèvres sèches à cause de l’air. Marc a aimé ce corps et est entré dans cette vie assez longtemps pour me trahir.
Le jour baisse quand je repars. Le vent a fraîchi. Elle me tend de nouveau la main pour m’aider à descendre. Je la prends.
Sur le quai, nous restons face à face. Elle passe ses doigts dans ses cheveux.
Je lui dis au revoir, sans l’embrasser. L’envie bien présente.