| n° 23671 | Fiche technique | 12039 caractères | 12039 2186 Temps de lecture estimé : 9 mn |
23/06/26 |
Résumé: Partir loin ne suffit pas toujours à laisser derrière soi ce qui vous poursuit. | ||||
Critères: #réflexion #psychologie #érotisme #aventure #regret #nostalgie #candaulisme #couple | ||||
| Auteur : L'artiste (L’artiste) Envoi mini-message | ||||
| Épisode précédent | Série : Presque entier Chapitre 04 / 08 | Épisode suivant |
Résumé de l’épisode précédent :
Steph a fini par rejoindre Marc et Noémie au club. Sous le regard de Marc, le désir partagé entre eux a franchi une limite que personne ne pourra simplement effacer.
La saison s’est vraiment terminée deux jours après le départ de Steph. Il a envoyé un mot poli.
Merci pour l’accueil, pour le stage, pour les progrès improbables en planche à voile. Une pensée pour Noémie, qui a rendu mes naufrages plus supportables.
Forcément, il fallait qu’il la cite. Noémie a gardé le message.
Steph s’est éloigné, l’automne s’est pointé et les plages se sont vidées de leurs serviettes. On a essayé de parler de cette soirée au club, par petits bouts, puis on est passés à autre chose : météo, chauffe-eau, impôts, poubelles du voisin. Parfois on riait, ce n’était pas toujours faux, mais certains gestes ramenaient le souvenir : sa nuque au-dessus d’une casserole, ses pieds contre mes cuisses.
L’hiver est arrivé avec ses pluies et ses coups d’est. Pendant mes deux mois de congés annuels, la mer continuait de bouger. C’est sans doute pour ça que j’ai eu envie d’y aller.
*
Noémie rentre, l’odeur de la pharmacie sur les fringues, et jette ses clés dans la coupelle de l’entrée. Je suis penché sur la table du salon, une carte marine ouverte devant moi, mon passeport, trois stylos dont un seul écrit, et une liste de matériel griffonnée sur une enveloppe EDF.
Elle soupire, se débarrasse de son sac sur une chaise et va se laver les mains. Je fixe l’itinéraire : départ de Port-Vendres, descente vers Gibraltar, puis les Canaries, pour finir sur la Guadeloupe.
Noémie ressort de la salle de bains, les manches encore relevées. Elle s’approche, baisse les yeux sur les papiers.
Avec un sourire un peu triste, elle pose un doigt sur la route tracée au crayon.
Le propriétaire, Casanière, rêve des Antilles, pas de la traversée. Il m’a demandé si je pouvais convoyer son bateau, un cinquante-deux pieds bien entretenu. J’ai répondu oui trop vite.
Noémie s’assoit en face de moi.
La pluie tape contre les vitres. Un coup d’est remonte depuis la veille, la mer doit cogner dur derrière les maisons. On ne la voit pas, mais on l’entend parfois quand le vent tombe entre deux grains.
Un coin de sa bouche bouge, puis elle se lève pour ranger les courses. Pâtes, yaourts, pommes, dentifrice. Même les couples en crise ont besoin de dentifrice. Elle ferme le dernier placard, revient derrière moi et pose ses doigts sur ma nuque. Ses pouces appuient juste là où la tension se loge depuis des semaines, peut-être des mois.
Je prends sa main et l’embrasse.
Elle me frappe doucement derrière la tête – « Idiot » –, puis m’enlace.
Je pense à son âge, puis au mien. Elle a encore cette façon de remplir mes bras sans y peser. Moi, j’ai le ventre qui commence à pousser, le dos en compote d’avoir trop porté et mal au genou depuis deux jours parce que j’ai descendu un escalier trop vite. Je chasse l’idée. Je ne vais pas passer ma vie à compter les années d’écart.
*
Le dimanche matin, Port-Vendres est gris. Les quais luisent sous une pluie fine, les drisses claquent contre les mâts, des goélands traînent près des poubelles et un reste de houle casse encore derrière la digue. Noémie insiste pour porter un sac, le trouve quand même un peu lourd, me le rend. Son manteau lui mange les épaules. Elle a l’air trop jeune dedans, ou moi trop vieux à côté.
Le Zizanie attend. Casanière, déjà là, me salue avec soulagement. Nous faisons le tour. Papiers, clés, vanne de gaz, armement, pharmacie de bord, deux ou trois consignes inutiles pour se rassurer. Il pose la main sur le balcon arrière.
« Elle », c’est le bateau, évidemment.
Casanière repart, nous laissant seuls sur le pont. Noémie glisse ses paumes sous mon ciré. Sa joue est contre mon épaule, sa respiration ralentit.
Elle m’embrasse, le genre de baiser qui donne envie de s’enfermer dans la première cabine venue. Puis, pour ne pas me laisser le temps de trouver une phrase stupide à ajouter, elle descend à son tour sur le quai.
Je largue les amarres. Le bateau s’écarte doucement, Noémie s’efface peu à peu dans la grisaille.
Grand-voile arisée, cap au sud. Le pilote à tester, la météo à vérifier, les bouts qui traînent sur le balcon arrière m’occupent un moment. La côte, elle, glisse lentement sur tribord. Je file bon plein bâbord amure, Port-Vendres rétrécit dans mon sillage, puis le cap Creus apparaît. Collioure peut bien disparaître sous la pluie.
À peine une heure après mon départ, mon téléphone vibre. Noémie. Je regarde d’une main, l’autre sur la barre. Elle a envoyé un cœur. Un simple et ridicule petit dessin rouge qui me serre pourtant la poitrine.
Au large de Rosas, la nuit tombe, mais le vent faiblit et me permet de dérouler un peu de génois. Le Zizanie fend les vagues proprement, le pilote tient son cap. Je me fais des pâtes. La sauce accroche au fond. Il y a assez de cargos au loin et d’alarmes à vérifier pour hacher le sommeil. Je dors par morceaux, vingt minutes, une demi-heure, et monte contrôler les voiles, redescends, bois de l’eau et me recouche.
*
Après plus d’une semaine de mer, il m’arrive de parler au bateau. Juste assez pour m’inquiéter moi-même. Les Canaries se dessinent à l’horizon et le téléphone reprend vie dans ma poche. Vibrations en série. Trois appels manqués, cinq messages. Tous de Noémie.
« Tu dois être hors réseau maintenant. »
« J’espère que tout va bien. »
« Je m’ennuie de toi. »
« Je n’aime pas te savoir loin de moi. »
« Écris quand tu peux. »
Debout sur le pont, les jambes encore pleines de mer, je réponds :
« Les Canaries dans le compas. Tout va bien. Bateau OK. »
Le port de Las Palmas est bruyant, sale, mais pratique, avec tout ce qu’il faut quand on a besoin de gasoil, d’eau, d’une douche et d’une nuit sans alertes. Un chariot sur le quai, un moteur qui tousse, deux types qui s’engueulent en espagnol près d’un chalutier, et le son sec d’un nouveau message.
« Je pense beaucoup à cet été. Et ça me fait peur. »
J’ai envie de répondre que moi aussi, mais si j’en dis trop, je vais mentir ou m’excuser.
« Je sais. »
Sa réponse arrive aussitôt.
« Repose-toi. Je t’écris demain. »
Elle entrouvre la porte, comme toujours, mais reste sur le seuil.
Je descends dans le carré pour récupérer mes affaires de toilette. Malgré l’immobilité du port, mon corps cherche le roulis et je manque de me cogner contre la table à cartes. Serviette et savon en main, je ressors et pars vers les sanitaires de la capitainerie. La douche est tiède, peu importe : le sel, la fatigue, le café froid et l’odeur du ciré coulent dans le siphon.
*
Après deux jours à quai pour vérifier le gréement, laisser passer une dépression plus au nord et récupérer un vrai sommeil, je m’apprête à reprendre la mer. Le soleil se lève tout juste, quelques ombres rôdent sur les pontons : un pêcheur qui prépare ses filets, deux touristes tombés du lit.
Le vent est régulier. Les Canaries restent derrière, et cette fois, le réseau disparaît pour de bon. Les premiers temps, je mange, je dors, je profite. Le sillage s’allonge.
Chaque soir, j’écris dans le journal de bord.
J+3. Vent ENE 15-18 nœuds. Mer peu agitée. R. A. S.
Le lendemain :
J+4. Vent E 10-12 nœuds. Mer belle. Pensé à N.
Le stylo reste un instant au-dessus de la page. Je referme le carnet.
Dans le cockpit, la nuit est claire. L’océan est noir, avec des éclats blancs qui naissent pour mourir aussitôt. En haut, les étoiles font de leur mieux pour me distraire. La jalousie devrait être une chose simple : on souffre, on maudit, on picole et on se défoule sur un sac à spi. À défaut, je me lève, vérifie le cap, règle d’un demi-tour de winch l’écoute de foc.
*
Le treizième jour, cela fait trois heures qu’il fait nuit, et c’est là qu’un grain me tombe dessus. Le vent monte d’un coup. Poussé par une vague, le Zizanie s’emballe, le pilote corrige trop tard et le bateau part violemment au lof. Pendant vingt minutes, je n’ai plus de cerveau. Il y a de l’eau, des bouts, de la toile à réduire. Je choque, j’affale, je jure. La pluie me fouette le visage, entre par le col, coule dans mon dos. À genoux sur le pont, je me fais rincer sévère.
J’ai géré le plus urgent, il ne reste plus qu’à subir et attendre que ça passe. Je redescends dans le carré, trempé jusqu’aux os. Le bateau part sur bâbord, revient sur tribord, la lampe tempête se balance, mon ciré dégouline sur le plancher. Je m’assois sur la banquette, et Noémie s’invite à bord. La main de Steph sur son sein. Ses doigts à lui sur sa peau à elle.
Une casserole mal calée vole dans le carré. Le vent hurle.
Steph entre ses cuisses. Ce moment exact où le gland écarte les chairs et s’enfonce. Je l’ai vu. J’ai laissé faire. Le souvenir n’a même pas la décence d’être flou.
Le bateau se cabre sur une vague, je me rattrape à un équipet. Je retire mon ciré, sors mon sexe de mon pantalon trempé. Il est dur, c’est absurde. J’empoigne mes couilles d’une main et commence à me branler de l’autre.
Un choc éclate dehors, sec. J’ai déjà tout arrimé, pourtant le bruit revient à chaque tangage et la vibration se propage dans toute la coque. Je tends l’oreille, reconnais la bôme, me promets de remonter. Dans une minute. Mais là, plus rien n’a vraiment d’importance, sauf Steph qui la baise, coup de reins après coup de reins. Mon corps a choisi son naufrage. La pluie tape plus fort, ou c’est le sang dans mes tympans. Je ne sais plus. Je suis plié sur moi-même, trempé, sale, bandé. Puis vient l’image de la capote. Le latex plein, le nœud pour sceller ça. Il s’est vidé en elle. Protégé, oui. Et jeté aussitôt aux ordures. Mon sperme glisse entre mes doigts, un râle m’échappe.
Le calme revient. Le vent a baissé d’un cran, la pluie est devenue moins dure. Je m’essuie, reste assis une minute de plus, puis renfile mon ciré et remonte. L’écoute de grand-voile a sauté du winch et la bôme fouette le hauban. Je m’empresse de la récupérer. J’aurais pu démâter.
L’orage s’éloigne enfin. Je remets un peu de toile et rajuste le cap. Quelques étoiles reviennent. De retour dans la cabine, j’écris dans le journal de bord :
J+13. Grain 23 h 30. Bôme partie. Évité le pire. Rien cassé.
Je regarde le désordre autour de moi, puis ajoute :
Pas sûr pour le reste.
*
Passé quinze jours, il reste encore de l’eau devant l’étrave, mais le chaud s’installe peu à peu. Les nuits deviennent plus souples, les vêtements diminuent. Au dix-neuvième matin, les Antilles apparaissent. Je devrais ressentir quelque chose de grand, mais j’ai surtout l’envie d’une douche, d’un fruit frais et d’un lit qui ne bouge pas.
Le téléphone reprend du réseau avant d’entrer au mouillage et les messages arrivent. Noémie, surtout :
« Toujours rien, forcément. »
« J’imagine que tu avances. C’est stupide, je sais. »
« Aujourd’hui, un client m’a demandé si le sirop pour la toux marchait aussi contre la déprime. J’ai pensé à toi. »
« J’espère que tu dors. »
« Tu me manques. Même quand tu m’agaces. Surtout quand tu m’agaces, peut-être. »
La dernière phrase me serre plus que prévu. J’envoie un petit mot accompagné d’une photo : la côte, un bout de voile, le ciel bleu.
« Terre en vue. Je suis arrivé presque entier. »
La réponse ne se fait pas attendre.
« Presque ? »
« Quelques morceaux sont restés dans l’océan. Rien de vital. »
« Reviens avec ceux qui comptent. Je t’aime. »
Le soleil chauffe mes épaules. La Guadeloupe se précise, verte, massive, avec des nuages accrochés aux reliefs.