| n° 23666 | Fiche technique | 27002 caractères | 27002 4872 Temps de lecture estimé : 20 mn |
20/06/26 |
Résumé: Une réunion au sommet pour déterminer une marche à suivre. Et un ralliement à la cause !
La guerre est déclarée. | ||||
Critères: #nonérotique fff | ||||
| Auteur : Jane Does Envoi mini-message | ||||
| Épisode précédent | Série : Tour de chant Chapitre 02 / 03 | Épisode suivant |
Résumé de l’épisode précédent :
Épisode I
Les révélations de Pierrette !
Un récital, un objet perdu, voilà Juliette en vadrouille. Parcours qui l’amène à découvrir que tout n’est pas forcément toujours rose pour tout le monde.
Je surfe sur la vague d’un sommeil fait de rêves dont il ne reste rien au lever. Et une nouvelle semaine de boulot va débuter ce lundi matin. Bien sûr, les dires de Pierrette ont mis en éveil mes sens, mais Thomas ne vient pas nous saluer dès son arrivée. Il s’enferme dans son bureau et nous ne le revoyons pas. Puisque nous partageons le même espace de travail les autres filles et moi, je relève fréquemment la tête pour voir si quelque chose dans leur comportement peut alerter sur d’éventuelles misères faites par notre boss. Mais c’est forcément une erreur, aucune d’entre elles n’a une inscription sur le front dénonçant des agissements douteux de notre directeur. Alors ? Comment savoir s’il a vraiment fait d’autres victimes ? C’est vers dix heures du matin que nous voyons toutes Marjorie, une des dernières embauchées de notre cabinet, qui repose son téléphone et se rend directement au bureau de Riavesale.
Convoquée pour un problème sur un de nos dossiers ? Il arrive parfois que nous ayons à en référer afin de prendre la meilleure des solutions. La moins mauvaise aussi souvent. Pas toujours simple dans le labyrinthe des chiffres de s’y retrouver avec ces lois qui en contredisent quelques autres. Et là, je trouve que c’est très long pour des explications de textes. Mais bon ! Je n’ai pas la science infuse, et puis rien ne me permet de douter qu’il s’agit d’autre chose que d’une question de travail. Une dizaine de minutes avant la coupure du repas, la gamine, oui, ses vingt piges font d’elle la benjamine de l’équipe, sort du burlingue avec des joues d’une rougeur excessive. Méfiance tout de même, pas de conclusion hâtive. Et je rattrape notre petite demoiselle discrètement dans les vestiaires.
À l’insu des copines qui se changent, je l’apostrophe en toute discrétion.
Elle sursaute pourtant de se sentir ainsi apostrophée. Y aurait-il vraiment anguille sous roche ? Bizarre comme réaction, non ? Et j’y vais donc de mon petit couplet sympa.
Et tout en passant sa veste pour quitter le bureau, elle et moi avançons vers la sortie. Là, Pierrette semble m’attendre aussi.
Nous partons toutes les trois d’un vrai fou rire. Et c’est bras dessus bras dessous que nous prenons à pied la direction de la place du marché. Là, la table est déjà prête comme tous les jours. Une dizaine de couverts attendent leurs convives. Nous sommes accueillies à bras ouverts par le patron, un gentil monsieur d’une soixantaine d’années, plutôt bien conservé et surtout fin cordon bleu. Pas de la cuisine de grande table, mais un repas chaud et peu onéreux, de quoi flatter nos estomacs tout en laissant respirer nos porte-monnaie. Et nous nous mettons à table avec des rires de pintades. Nous sommes six en tout à goûter le plat du jour de notre cuistot préféré. Et du coup, Marjorie est logée entre Pierrette et moi.
La femme d’Allan s’attend-elle à ce que je revienne sur le sujet brûlant qui la préoccupe ? Peut-être que, comme toutes ici, elle a vu la « bleue » quitter son poste un très long moment ce matin. De toute façon, si les autres écoutent, eh bien tant mieux. Crever l’abcès me paraît une nécessité. Et j’aborde tout doucettement le sujet.
L’ambiance se trouve soudain un zeste plombé. Le bruit des couverts n’est plus absorbé par celui des paroles de la meute de femmes qui déjeune là. C’est drôle ce silence qui se propage aux autres tables environnantes. Et la jeunette qui rougit. Joues et front cramoisis, se sent-elle d’un coup plus vulnérable que soutenue ? Il est temps de la rassurer.
Autour de nous, bien des visages viennent de se fermer et c’est au tour de Pierrette de revenir en première ligne.
Silence de nouveau ! Et puis, du bout de la table, une petite voix se fait enfin entendre.
C’est Suzanne qui vient de me jeter ces mots à la figure. Combien il est difficile de faire comprendre à toutes celles qui ont eu maille à partir sexuellement avec Thomas Riavesale, que ne pas parler, c’est l’encourager à aller de plus en plus loin, et que leur seule sauvegarde possible, c’est de ruer dans les brancards. Ce type se sert de leur honte, de leur peur des autres, celle aussi de lire dans les yeux de ceux qui les entourent une sorte d’opprobre. Mais c’est forcément tout l’inverse du résultat escompté. Et je fais face à Suzanne.
Je m’attends, je ne sais pas pourquoi, à ne voir aucune main se lever, ce en quoi je me mets bougrement le doigt dans l’œil. Sur toutes celles qui forment la table, toutes sans exception sont d’accord. Et c’est Suzanne qui me prend toujours de court.
Et sous mes yeux ébahis, elles partagent toutes une même détermination. C’est donc décidé. Nous finissons notre mangeaille et nous quittons le restaurant de Julien sous des regards admiratifs de quelques curieux qui ont une vague idée de la situation. Je me creuse la cervelle tout au long du court chemin qui mène à mon appartement. Les dés sont jetés, il va nous falloir désormais aller au bout de ce micmac ! Et les petits groupes se forment un peu partout dans mes soixante mètres carrés. Nous discutons de la meilleure manière de mettre en lumière les faits et reproches formulés à l’encontre de Thomas. C’est Marjorie qui finalement trouve une bonne formule.
Suzanne édicte cela avec un ton de dogme, presque cérémonieux. Là où elle a raison, c’est que les moyens de pression employés par notre directeur sur chacune de celles qui ont eu des soucis avec lui ne sont pas fatalement simples à déballer aux yeux de toutes. Et puis à chacune sa conscience. Finalement le temps est aux aveux transcrits sur papier. Et comme demandé, chacune reçoit de quoi rédiger ce qui l’a amenée à être prise dans les griffes du sieur Thomas. Quant à moi, puisque je ne suis pas « punie » par une page d’écriture, mon rôle revient au premier plan. Dénicher sur internet un cabinet d’avocats désireux, ou voulant bien s’occuper de l’affaire de ces dames. Un but dans lequel je me jette à corps perdu. Et c’est un après-midi de folie.
Les téléphones de toutes, le mien y compris, se mettent à sonner. Bien sûr que celles qui n’ont pas déjeuné en notre compagnie s’inquiètent de voir que la moitié de la bande manque à l’appel. Mais là, les consignes sont claires, personne ne répond et chacune y va de son récit très précis du déroulement des faits la concernant. Être les plus précises, affiner les détails, se remémorer des dates, des moments qui ne puissent en aucun cas être réfutés, tout doit être tiré au plus juste. Et la bande d’amazones qui veut s’émanciper du joug d’un fieffé cochon se met à l’ouvrage. Tout se déroule dans une ambiance studieuse. Et je prépare aussi du café… ça peut servir, sait-on jamais. Il est presque vingt heures lorsqu’une à une, après m’avoir remis chacune leur courrier dûment clos, elles prennent toutes congé et le chemin du retour à leur vie de famille.
La pile de lettres gonflées est assez impressionnante. Et je tressaille en saisissant que je tiens là de la dynamite. Comment un seul type peut-il compter autant de mauvaises actions ? La position élevée dans la société autorise-t-elle ce genre de comportement ? Je tremble du coup à l’idée de la bombe que je viens d’amorcer. Mais impossible de leur faire faux-bond. Elles comptent toutes sur moi. Et je me couche avec des sueurs froides, mais en ayant pris soin de camoufler les « transcriptions de mes collègues » dans un endroit où personne n’ira les dénicher. Enfin, je veux le croire. Et je dors mal. Je ne serai jamais une Margaretha Zelle bis, ça, j’en suis convaincue. Le nombre de fois où au cours de ces fichues heures de nuit, je m’éveille en sueur, en est le signe le plus visible et évident. Mon petit déjeuner du matin a toutes les peines à se frayer un passage dans mon gosier.
— xXx —
Il y a, ce matin au bureau, une ambiance très spéciale. Les filles, celles qui ont amorcé la révolte des humbles, sont toutes aux aguets. Bien sûr que ça jase dans les rangs des dames qui n’ont pas participé avec nous au cours d’écriture. Ce qui fait que trois nouvelles employées se rangent de notre côté et viennent aux news dans « l’open space » que nous occupons, Pierrette et moi. Je sens aussi que je ne fais pas l’unanimité envers ces plaignantes de la dernière heure, puisqu’elles s’adressent toutes à elle avant de me jeter des coups d’œil méfiants. Pourquoi ? Je veux croire que c’est seulement parce que Thomas Riavesale ne m’appelle jamais dans son fichu bureau pour des « dossiers spéciaux ». Ça me rend donc si suspecte aux yeux de mes collègues ? C’est fou de se sentir un peu comme une proscrite.
J’entends les messes basses entre ces dames, dont deux sont à quelques années à peine de la retraite, qui s’instaurent entre Pierrette et elles. Je ne veux rien influencer et n’ai surtout nulle envie de me justifier. De plus, comment le pourrais-je ? Mais à voir le remue-ménage que provoque notre absence de l’après-midi de la veille, je comprends que bien peu ont dû échapper à notre « brave » directeur. C’est seulement après qu’elles aient quitté notre espace de travail personnel qu’enfin, la femme d’Allan m’annonce que les trois femmes vont sûrement me pondre elles aussi un courrier pour l’avocat que nous allons choisir ensemble. L’heure qui nous sépare de notre prise de poste et celle du dirlo, qui, de son côté, n’arrive qu’à neuf heures, passe à une vitesse que je juge folle. Et c’est dans un silence absolu qu’il stoppe d’un coup sa progression vers son bureau.
La salle formée de boxes qui isolent les espaces de travail est comme figée. Lui est surpris de voir tout le monde à son poste. Et nous le voyons toutes faire signe à Suzanne de le suivre. Elle se lève et dans le calme le plus plat, et sans faire un pas, elle lui demande :
Mais elle s’est déjà rassise et ne daigne même plus le regarder. Je le sens fou de rage et moi, je suis dans mes petits souliers. Notre collègue a mis les pieds dans le plat un zeste trop rapidement et, du coup, je me sens moi, en porte à faux. Enfin, pas encore tout à fait, puisqu’elle n’a pas prononcé mon nom. Thomas revient à la charge et s’adresse à une seconde femme qui n’est pas venue bosser hier après-midi. Et cette nouvelle interpellée le renvoie dans les cordes.
Et celle-là ne rajoute rien de plus, baisse la tête sur son pupitre. Bon ! Ça sent le roussi et je dois me montrer forte, avant que cette affaire ne dégénère et que ce sale type ne tente de détourner la chose à son profit. Toutes attendent sans doute que je me montre et fasse front. Alors ! Je me remets sur mes gambettes.
Et du coup, la voix de Marjorie, qui jusque-là se tient coite, vient crucifier un peu plus l’ambiance malsaine qui, d’un coup, explose dans le bureau.
Soudain, c’est la voix de Pierrette qui claque dans nos oreilles à toutes.
J’écoute tout ceci avec un pincement au cœur ! Le bureau et toutes ses occupantes sont en ébullition. Tout risque de partir en sucette. Je dois absolument ramener un semblant de calme. La justice, oui, mais pas les règlements de compte. Et je tape sur mon pupitre du plus fort que je peux.
Toutes semblent scotchées et lui est blême. Il a un geste d’hésitation et, en chancelant, se dirige vers son bureau. De notre côté, chacune d’entre nous reprend son poste et une chape de plomb tombe de nouveau sur la salle et ses boxes de travail. À la pause, nous sommes toutes réunies à la machine à café et les filles font cercle autour de moi.
Unanimement, toutes les femmes concernées par cette affaire me tapent tour à tour sur l’épaule pour me montrer leur approbation et, dans un silence qui passe du grade de colonel à celui de général, la voix d’une nana inconnue nous accroche les oreilles, directement relayée par le haut-parleur de mon « Android ». L’entretien est courtois, bref, et j’expose en quelques mots, le but de ce rendez-vous que nous sollicitons pour les filles qui sont en attente de justice. Lorsque je raccroche, la patronne du cabinet d’avocats doit me rappeler. Mais laquelle des filles a une idée ? Je ne sais pas trop. En tout cas, l’une d’entre elles propose de faire une photo du groupe de la révolution. Nous en sourions, mais ce n’est pas si bête. Et toutes rassemblées dans la salle de détente, un superbe selfie est réalisé.
Il est ensuite échangé sur tous les téléphones des dames concernées. Et notre benjamine du groupe lance encore, tel un pétard dans notre noyau de nanas…
Surprise par la demande saugrenue, je tergiverse un instant et… bingo, comme un flash, une révélation ! Je me surprends soudain à voir une bouille masculine danser derrière mon front…
L’une après l’autre, nous nous étreignons et, cette fois, un boulevard s’ouvre devant nous. Quel sera l’avenir de cette affaire ? Que doit-on attendre de bon des tribunaux dans ce genre de cas ? Les filles s’en moquent sûrement un peu. L’essentiel est qu’elles soient reconnues pour ce qu’elles sont, c’est-à-dire des victimes d’agissements inadmissibles, que plus jamais ça ne se reproduise nulle part. Et si personne ne parle, les choses ne s’arrangeront jamais. Je ne suis pas partie prenante dans la suite des évènements, sauf pour la partie « travail » pour laquelle je reste désignée représentante du personnel. Et mon entrevue avec le grand ponte de notre entreprise qui, après avoir écouté les doléances de toutes ses salariées, a relevé de ses fonctions notre Thomas Riavesale, a été des plus cordiales.
Ça fait une douzaine de mois qu’une enquête a démarré et que le gaillard qui sévissait dans nos locaux est sur la sellette. De mon côté, j’ai été auditionnée une seule fois, ce qui n’a guère apporté d’éléments concrets. Les enquêteurs, à leur tour, se sont posé beaucoup de questions sur les motifs qui m’ont écarté des pattes de ce vilain personnage. Bien sûr, je n’ai pu fournir aucune explication et je me suis gardée d’avancer des hypothèses qui seraient forcément erronées. Et ce vendredi, j’ai un rendez-vous autrement important dans un dossier annexe de cette histoire. Je dois aller retirer chez mon photographe un tirage du cliché où nous sommes toutes réunies à la pause, ce fameux jour libératoire. Et l’image est absolument splendide. On lit sur le visage de toutes ces femmes un sourire qui en dit long sur leur soulagement.
À suivre…