| n° 23664 | Fiche technique | 28268 caractères | 28268 5152 Temps de lecture estimé : 21 mn |
19/06/26 |
Résumé: Un récital, un objet perdu, voilà Juliette en vadrouille. Parcours qui l’amène à découvrir que tout n’est pas forcément toujours rose pour tout le monde. | ||||
Critères: #nonérotique fff travail | ||||
| Auteur : Jane Does Envoi mini-message | ||||
| DEBUT de la série | Série : Tour de chant Chapitre 01 / 03 | Épisode suivant |
Assise au premier rang, face à la scène, je profite d’un excellent placement pour ce concert. La jeune femme, une jolie Canadienne très connue dont j’adore les textes et la musique, nous enchante de sa voix mélodieuse, depuis environ vingt minutes. Le siège immédiatement à ma droite est resté vacant et une dame âgée a pris celui situé à ma gauche. Soudain, un fantôme plié en deux pour éviter d’être aperçu ou de déranger les autres spectateurs, un homme vient s’asseoir sur le fauteuil vide. Il a sa veste ou son manteau sur le bras et s’installe confortablement pour suivre le concert de la belle Québécoise. Je n’attache aucune importance à ce léger remue-ménage, trop accaparée par la chanson qui nous est distillée en cet instant.
Les minutes s’envolent au fil des paroles qui pour certaines s’accrochent à ma mémoire comme si je les vivais véritablement. Puis nous en sommes aux tous derniers instants du récital, mais la chanteuse fait l’objet de longues minutes de rappel et… alors que ses musiciens remballent leur matériel, elle, armée de sa seule guitare, vient s’asseoir sur le bord de la scène à moins d’un mètre du public. Gambettes ballantes dans le vide, elle se remet à fredonner pour notre plus grand bonheur quelques titres. Drôle aussi que lorsque son regard se pose sur moi, je me sens terriblement concernée. Les paroles s’incrustent dans ma chair avec une émotion qui me fait monter des larmes… « De mes rêves à tes rêves… »
C’est du bout des doigts qu’enfin, elle nous envoie un baiser et se redresse. C’est fini. Il est temps pour ceux qui sont restés, et nous sommes plutôt nombreux, de prendre la direction de la sortie. Je dois donc attendre de longues minutes avant de pouvoir faire un pas alors que l’idée de sortir du parking me colle déjà des sueurs. C’est donc là qu’en stationnant près du siège de l’inconnu retardataire que je distingue au pied du fauteuil qu’il occupait, un truc qui ne devrait pas se trouver là. Je me baisse donc pour ramasser l’objet. Zut ! Le type a perdu son portefeuille et demain il va forcément se trouver dans l’embarras. Je le cherche des yeux, mais rien, peut-être n’a-t-il pas assisté au petit supplément offert par notre chanteuse préférée !
Que faire ? Pour l’instant, je fourre les deux rabats de cuir épais dans mon sac et je suis la queue des derniers spectateurs. Finalement, j’arrive dans le hall et, là encore, douche froide, la caisse est vide, je ne peux donc pas remettre à quiconque ce portefeuille égaré. Tant pis ! Il est bougrement tard, alors j’aviserai demain. Je trace ma route et me voilà noyée dans un joyeux cirque pour quitter ce fichu parc à voitures. Il me faut plus de temps pour faire les trois cents mètres qui mènent à la nationale qui dessert le parc des expos… que pour finir mon trajet pour rentrer chez moi. Je suis euphorique de cette musique que j’aime. Et au vu du nombre des spectateurs, cette Lynda a beaucoup de fans. Une fois dans mon appartement, je me déchausse, inutile de réveiller mes voisins en martelant le sol de mes aiguilles.
Un passage très bref à la salle de bain, démaquillage oblige, brossage des quenottes également et puis mes draps frais dans lesquels je me glisse avec une grande satisfaction. Fin de nuit calme sans rêve dont je me souvienne, et ce dimanche matin, je suis en pleine forme. Je prends tout mon temps pour un petit déjeuner copieux et, cette fois, je suis prête pour ma douche et pour décider de ce que je vais faire de ce congé dominical bienvenu. En me frottant la tête avec mon shampoing, je réalise que j’ai encore oublié de prendre ma pilule, geste devenu trop machinal. Ce n’est pas que je risque grand-chose, mais prudence est mère de sûreté. Et la plaquette est dans mon sac. En l’ouvrant, je ne peux que retomber sur le rectangle de cuir fauve que j’ai collé là, lors de ma sortie du concert.
Qu’est-ce que je vais pouvoir faire de ce machin ? Aller le porter au commissariat de mon quartier ? Ça va me bouffer la moitié de mon dimanche et ça me barbe. Une idée me vient ! J’ouvre le portefeuille et j’ai du coup sous les yeux un permis de conduire… plus tout jeune. Ce document porte un nom et un prénom : Maréchal Gabriel… vu l’âge et la fatigue du papier que je lis, je songe que l’adresse indiquée n’est pas forcément la bonne. Machinalement, je tape sur mon PC le nom et le prénom… et par chance dans les environs, un seul type s’appelle comme ça ! Se peut-il qu’il s’agisse de mon voisin ? Nouvelle recherche et me voici avec un numéro de téléphone. Parfait… donc, il ne me reste plus qu’à appeler le zouave.
Au bout de quatre sonneries… à l’autre bout de la ligne, ça décroche.
Un long blanc au bout du fil. La voix de femme qui vient de me répondre doit se demander sûrement si je suis la maîtresse de son mâle ! Allez savoir ! Il est rare d’aller seul dans une salle de concert lorsqu’on a une famille. Le silence est vertigineux.
Dans la voix, l’inquiétude est latente. Mais je ne réponds pas, n’ayant aucune envie de provoquer une scène de ménage entre les époux. Vraisemblablement, la nana qui tient le bigophone paraît crispée.
Le temps se fige. Que penser de tout ceci ? Sûrement qu’il en existe beaucoup des personnes qui égarent facilement les objets du quotidien. Reste pour moi à avaler un petit en-cas. Un quignon de pain et une tranche de jambon, de quoi me caler l’estomac, à défaut de me faire plaisir en déjeunant plus substantiellement. Après ceci, j’entre l’adresse de cette madame Assard dans le GPS de mon téléphone. J’ai encore un peu de temps devant moi pour me refaire une beauté. Donc, le meilleur endroit pour ce faire, c’est bien ma salle de bain et la coiffeuse qui s’y trouve. J’ai beau me creuser le ciboulot, je suis totalement incapable de me souvenir de la tête de ce Gabriel… Je n’ai aperçu qu’une ombre en fait et encore, celle-ci était-elle courbée, le nez vers le sol. Alors… sur la photo du permis, c’est un beau gosse, mais les ans qui passent fanent tout, même les plus beaux traits.
— xXx —
Un quart d’heure ! C’est juste le temps dont j’ai besoin pour traverser la ville. Bon ! C’est dimanche et les gens ont forcément mieux à faire qu’à se balader dans les rues. Et la voix pincharde de la môme qui me dicte l’itinéraire dans le téléphone…
« Tournez à gauche dans dix mètres et votre destination se trouve sur votre gauche »
Formidable, cette nouvelle technologie. Plus vraiment de problème pour aller d’un point à un autre, et cette pensée me fait sourire alors que je me range le long du trottoir face au numéro vingt-six de la rue des chambrettes. Un coup d’œil sur la façade passablement défraîchie de l’immeuble où je dois restituer le portefeuille et je quitte ma voiture. Mon doigt appuie sur le digicode et personne ne me demande rien, mais le bruit du pêne électrique qui se désengage de la serrure m’indique que c’est ouvert. Alors je pousse le lourd battant de fer et je suis dans une cour intérieure. L’appartement n’est pas en bordure de rue. Et ceux dans l’arrière-cour devant lesquels je suis debout sont de toute évidence mieux entretenus.
Encore une porte, et là, un long couloir que je suis et puis un escalier et une dame fine, une bonne quarantaine qui, les mains sur les hanches, me regarde avancer vers elle.
Elle me guide vers une des trois portes qui donnent sur la coursive où nous sommes. Ça ressemble à un balcon qui dessert des appartements. C’est très spécial comme immeuble. Puis elle me conduit dans son nid et là, je me sens immédiatement happée par une odeur. Au début, mes narines tentent de deviner de quoi il s’agit. C’est drôle, j’ai l’impression de faire un bond dans le passé. Ça sent… oui, c’est cela, ça sent la cire pour meuble et la fragrance se mélange avec un parfum plus chaud, celui d’une pâtisserie qui cuit ou vient de cuire dans un four.
La dame me sourit et m’invite à m’asseoir ! Ce que je fais de bonne grâce avant qu’elle se dirige vers une antique cuisinière à bois et en entrouvre le four.
Sur la table, une roue sur un plateau. Dorée à souhait et embaumant avec juste ce qu’il faut de jus coulant sous la lame du couteau qui la taille en pièces. Rien qu’à l’odorat, je suis conquise et dans l’assiette, avec un café fumant sorti tout droit d’une cafetière comme personne n’en possède plus, avec sa chaussette en guise de filtre, j’ai là, une pensée pour mamie Augustine. C’était il y a si longtemps. Je dois me faire violence pour ne pas être submergée par mes émotions. Sur le bout de la table, le portefeuille est là, planté comme un phare qui me rappelle que je suis ici pour le restituer.
Le triangle au trottoir doré atterrit dans l’assiette qui est devant moi et au moment où la fourchette plonge au cœur de ces fruits acidulés sucrés, un bruit me fait sursauter. Murielle Assard me rassure tout de suite.
Et presque immédiatement, depuis l’entrée, une voix mâle s’adresse à elle.
Le type se tait, sans doute scotché par le mot « visite ». Et quelques secondes plus tard, la frimousse qui m’est parfaitement inconnue franchit l’embrasure de la porte de la cuisine.
Le gars est grand, bien charpenté et je le sens déboussolé. Par ma présence, ou celle de sa sœur qui veille sur lui comme une poule sur sa couvée. Je ne sais pas trop quoi dire ou faire. Il porte beau sa quarantaine balbutiante et il est vêtu élégamment. Une fois servi, il croque dans la pâtisserie avec entrain. Je le regarde à la dérobée et il est vraiment plaisant à voir. Des cheveux auburn plutôt bien coupés, une mèche poivre et sel sur chacune de ses tempes, il y a chez cet homme un côté touchant qui me surprend. Il avale plus qu’il ne mange sa tarte aux prunes et, d’un coup, il me fixe avec des yeux tous ronds.
Il rigole et la face blême de Murielle Assard me prouve qu’elle n’apprécie que moyennement la plaisanterie. Mais elle ne tient sûrement pas à se montrer sous un mauvais jour, alors elle se contente de hausser les épaules avant de jeter dans un murmure.
L’affaire prend une tournure que je ne sais pas gérer et la seule façon de le faire, c’est sans doute de prendre rapidement congé. Gabriel semble un peu dépité de me voir me lever pour déguerpir. Je salue Murielle, puis son frère et me dirige vers la porte. Là, sur la coursive, il me rattrape.
— xXx —
Le trouble indéfinissable qui me gagne alors que je roule sans but me laisse perplexe. Quelque chose d’étrange qui me donne des sueurs. L’impression très nette que cette femme et cet homme n’ont pas des sentiments « normaux » l’un envers l’autre. Je ne suis pas non plus une spécialiste du comportement humain, mais… le côté mère possessive de Murielle et la forme de dépendance dans laquelle elle semble garder son frère m’ont donné un goût amer dans la bouche. Alors je roule sans savoir bien où je vais et la campagne est belle. De petites routes en petites routes, je dois me rendre à l’évidence, j’ai fait soixante kilomètres sans m’en rendre compte. Pourtant, le nom du patelin où j’entre me dit vaguement quelque chose.
J’ai même changé de département… Monestier-Merlines ! Pourquoi ce nom s’affiche-t-il dans ma tête avec un vague sentiment de connaissance ? Et je réagis. Mais oui ! C’est là que réside Pierrette, une de mes collègues du bureau où nous travaillons. Je stoppe donc ma voiture et l’appelle au téléphone. Elle me répond presque tout de suite.
Elle me donne le numéro et j’entre tout ceci dans mon GPS et je continue sur environ un kilomètre avant que la voix métallique marque l’arrêt. Me voici devant un pavillon plutôt modeste. Immédiatement, alors que je descends de ma voiture, Pierrette accourt.
Elle a dans les yeux des étoiles qui en disent long sur ses rêves. Et nous montons quelques marches, puisque le bas ne semble occupé que par le fameux atelier de son homme. À trente-deux ans, elle est ma cadette d’un an. Nous ne nous fréquentons pas en dehors du bureau et j’avoue que je n’ai jamais trop cherché à m’immiscer dans sa vie. Un couple sans histoire, un couple amoureux, puisque lorsqu’elle parle de son Allan, c’est des éclats de lune et de soleil qui sortent de ses lèvres. Et bon sang ! Ce que je découvre au sein de ses murs est tout bonnement génial.
C’est ainsi que nous faisons le tour de toutes les pièces de cette petite bicoque. Et partout où son homme a posé la patte, tout est ressorti différent et nettement en mieux. Je peux, après la visite, le constater de visu avec les photos avant-après prises par cette femme rigolote, un peu boulotte aussi, qui vit sourire aux lèvres. Nous passons deux bonnes heures à discuter de l’air du temps, sans vraiment entrer dans des détails de nos vies respectives. Elle ne tient pas plus que moi à s’ouvrir plus à des confidences inutiles. Et le moteur d’une voiture qui se tait dans sa cour la fait bondir de sa chaise.
Nous n’attendons pas plus de quelques secondes avant de voir surgir dans notre horizon un gaillard jovial et musclé. Les cheveux clairs, des yeux qui le sont tout autant et la banane qui illumine sa bouille atteste de son plaisir de rentrer chez lui. Sa douce dulcinée lui saute au cou et ils s’embrassent goulûment avant que le type ne réalise ma présence. Il a une sorte de sursaut, comme s’il se figeait soudain et nos mirettes se croisent.
Je les observe tous les deux. Il a forcément raison, mais je ne peux pas imaginer que notre dirlo puisse se permettre de telles privautés sans que personne ne soit au courant. Je n’ai cependant pas de motif de mettre en doute la parole de Pierrette. Et puis, c’est très bizarre aussi, de voir que son visage après son « aveu » me paraît s’ouvrir encore plus. Elle est comme soulagée d’un poids qui la ronge sans doute depuis trop longtemps. Je reste pensive et elle me rattrape d’une voix enrouée.
Nous rigolons de cette bêtise, mais dans un coin de ma tête, il y a cette histoire de Thomas Riavesale qui reste coincée là, sous ma chevelure brune. Bien sûr, ça gâche un peu le plaisir de prendre un café en compagnie des tourtereaux. Je me sens soulagée de rentrer chez moi. Ce que je fais vers dix-huit heures trente, cette fois par une route plus directe. Et le calme de mon appartement me rassure. Quelle journée ! Entre le type du portefeuille, sa frangine Murielle et les révélations de ma copine de bureau, j’ai de quoi cogiter une partie de la soirée. Et zut ! Ça ne rate pas. Par contre, j’ai trouvé trop beau le mari de Pierrette et… non ! C’est bon ! Je ne vais pas encore me mettre martel en tête. Je me cuisine une omelette et me prépare pour une soirée agréablement solitaire devant mon poste de télévision !
Mais il est des images qui vous prennent aux tripes et dont il est difficile de se débarrasser. Celles retenues par mon cerveau ont pour prénom : Allan. Bon sang ! Je ne vais pas me mettre en concurrence avec ma collègue de bureau, tout de même ! Et pourtant, lorsque j’éteins le poste, le visage du gaillard est encore et toujours là. Ce qui ne présage rien de bon ! Alors ? Eh bien, je songe que je vais devoir me mettre en chasse d’un autre garçon, pour éclipser le trop beau sourire qui me hante. Malgré toutes mes bonnes résolutions, ma couche n’est pas aussi salutaire que je le désire. Et en parlant de cela, le ballet de mes doigts qui valsent sur l’écrin trop excité de mon sexe se fait archet de mes rêves, pour tirer une musique humide d’un violon pleureur au possible.
À suivre…