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Temps de lecture estimé : 33 mn
21/06/26
Présentation:  L’histoire de quelques femmes. Celle aussi de l’éveil aux choses de la vraie vie ! Romancée ? Bien sûr ! Mais il faut garder quelques rêves, non ?
Résumé:  Où il est question de tableaux, de peintures et surtout d’amour ! Un dernier changement pour une Juliette conquise.
Critères:  #nonérotique #coupdefoudre #consolation #vengeance #bisexuel fh ff
Auteur : Jane Does      Envoi mini-message

Série : Tour de chant

Chapitre 03 / 03
Découvertes en tous genres

Résumé des épisodes précédents :

Épisode I

Les révélations de Pierrette !


Un récital, un objet perdu, voilà Juliette en vadrouille. Parcours qui l’amène à découvrir que tout n’est pas forcément toujours rose pour tout le monde.



Épisode II

La révolte des humbles


Une réunion au sommet pour déterminer une marche à suivre. Et un ralliement à la cause !

La guerre est déclarée.






Elle rit à l’autre bout des ondes et j’en fais de même. Nous convenons de ma visite pour demain en début d’après-midi. Elle va s’arranger pour que son frère soit là. C’est drôle aussi, dans sa voix, dès qu’elle a su de qui provenait l’appel, j’ai senti un ton nettement plus cordial, presque du contentement. Difficile à expliquer ce changement quasi instantané de fréquence. Une vue de l’esprit que me véhicule le plaisir d’aller les saluer ? Peut-être ! Parce que je ne les ai côtoyés que cet unique après-midi. Celui précédant le grand chambardement de l’agence et de notre bureau. Je me suis un peu éloignée des tentations, mais là aussi, je trouve étrange que l’idée de revoir ce fameux Gabriel me mette dans une joie indéfinissable.


Et la nuit qui va m’ouvrir les portes d’un premier jour de repos est peuplée de songes que pudiquement je dénomme « érotiques ». En fait, ils sont si loin de la sagesse obligée par l’abstinence prolongée que je m’inflige depuis trop longtemps. Et les rayons d’un soleil levant me surprennent, non pas la main dans le sac, mais plus sûrement la patte dans la culotte. Encore que là aussi, l’image est fausse, puisque je dors sans sous-vêtement. Je n’ai pourtant aucune sensation de m’être masturbée et, malgré tout, mes doigts sont trempés. Une auréole humide aussi tache le drap sur le matelas et je rends grâce au ciel d’avoir toujours une alèse. Il flotte dans l’air de ce petit matin comme un parfum dont je connais les causes et je me trouve bien idiote de constater que ce n’était qu’un trop beau rêve.


La chambre aérée fait disparaître les senteurs épicées que mon cerveau assimile aux odeurs de sexe. Un signe que je suis en manque ? L’idée, là aussi, est aberrante. Comment, après des mois, puis-je me réveiller comme ça, un samedi avec pour unique pensée que j’ai envie de faire l’amour ? Y a-t-il une corrélation entre mon coup de téléphone hier à Murielle pour visiter son frère et les réactions ambiguës de mon corps en léthargie nocturne ? Si, bien évidemment, comme à toute femme normalement constituée et saine de corps et d’esprit, il m’arrive d’avoir des cycles plus élevés d’envie, ceux-ci ne se concrétisent fort heureusement pas par des sécrétions suffisantes pour embaumer ma chambre et m’obliger à changer mes draps. Alors ? Je suis médusée par cette inconscience soudaine des évènements.


Vaquer à des occupations plus sereines m’interdit de penser trop à ce voyage à faire en début d’après-midi et chez mon pâtissier, outre ma baguette quotidienne, je craque également pour une boîte de chocolats maison, lesquels feront un cadeau pour Murielle. Un bouquet de fleurs est aussi dans mes emplettes, destiné à cette gentille dame qui fait de si délicieuses tartes. Et c’est ainsi que je me coule sous mon volant, après mon déjeuner, le cœur léger, avec toutefois une légère appréhension. Comment vais-je ressentir une nouvelle approche avec un homme, avec mon corps qui se fait plutôt quémandeur ? La nénette à la voix éraillée me guide vers mon but, sur des routes assez sinueuses, pour que je profite du paysage.


Et… je reconnais au premier regard, la façade triste où se cache la porte-cochère qui se déverrouille dès que j’en sollicite l’ouverture. J’accède sur la coursive dont j’ai toujours l’image en tête. Et au-dessus de moi, la main qui s’agite est bien celle de Murielle. Une autre ombre se profile près de la femme qui m’attend. Gabriel ? Serait-ce lui ? Il ne s’est pas ostensiblement montré, mais j’ai deviné une présence. C’est le bout de mon parcours. Ils sont souriants, ces deux qui m’accueillent bras ouverts.



Et nous sourions en suivant la brave femme qui ouvre la marche. Il ne pose pas plus de questions, bien que je sois persuadée qu’il est impatient d’en connaître davantage sur ce qui m’amène ici. Et devant notre jus fumant et les dents bleuies par les baies sauvages au délicat parfum, j’expose à un Gabriel attentif, l’objet de ma présence chez lui. À savoir, la conception d’une toile ayant pour modèles les femmes réunies sur la photographie que je lui présente. Et il ne fait aucune objection. Sa sœur n’ouvre pas la bouche durant toute la transaction et avant que son frère me donne une réponse, elle m’interpelle doucement.



Et l’homme se lève. Murielle, elle, ne bouge pas et je m’en étonne.



Je me tourne donc vers l’intéressé qui sourit, planté à un pas devant une porte close. Celle-ci s’entrouvre et j’avance alors qu’il s’efface pour me céder le passage. Bon ! On ne peut pas dire que ça ressemble vraiment à une chambre lambda. Un vieux canapé, et des toiles couvertes de draps un peu partout et surtout une odeur assez prenante que je n’identifie pas tout de suite. Nous traversons ce capharnaüm et il me guide, d’une main sur l’épaule à travers un bric-à-brac que je ne sais pas nommer. Des pots de couleurs, des pinceaux, des spatules, des couteaux, et nous finissons par déboucher dans ce qui pour mon esprit est une verrière. Oui ! Une sorte de longue véranda où le soleil éclabousse tout.


Là, un chevalet, un tabouret et contre l’unique mur de la maison qui délimite cet endroit, un autre sofa, bien plus récent. Nous sommes au centre d’un univers que semble bien domestiquer ce Gabriel. Il a les yeux qui brillent et la toile sur son support, sans doute une peinture en cours est-elle, également masquée par un chiffon. Du coup, il devient plus loquace, comme si le fait d’être dans son milieu le plus intime ouvrait le droit à la parole.



Sa main se tend vers le chevalet qui est dressé dans mon dos. Et lorsque je me retourne, je n’en crois pas mes yeux.




Ses lèvres affichent un vrai sourire. Je suis là, les yeux accrochés à cette toile d’environ soixante centimètres de haut sur cinquante de large, et je tends les doigts vers elle.



Pourquoi effleurer le tableau ? Sans doute pour m’assurer qu’il ne s’agit pas d’un miroir qui réfléchit ma pomme. Le visage, les yeux, les pommettes, les cils et sourcils, le contour des lèvres, le rendu final du regard, tout, oui, tout est si réel. Je suis indéniablement cette femme, qui, avec un air énigmatique, paraît me faire un clin d’œil.



Serait-ce les effets de l’essence qui flottent partout dans cette verrière ? Mais je me sens très bizarre d’un coup. Enivrée ? Pas vraiment, mais une impression qu’un je ne sais quoi me tombe littéralement dessus. Il y a dans les paroles de cet homme un sentiment très spécial qui s’en dégage. Et je vacille sur mes gambettes. Lui s’en aperçoit immédiatement et il me soutient par le bras.



Ouf ! Des étoiles qui dansent dans toute la pièce, et ce coup de barre incompréhensible. Avec un emballement irraisonné de mon cœur qui tambourine dans ma poitrine, le sang qui bat à mes tempes, je suis quasiment dans les vapes. Lui me maintient, me serre contre son torse et je suis allongée sur le divan moelleux. Combien de temps dure mon étourdissement ? Je n’ai plus de repère et encore moins de référence. En tout cas, Gabriel ouvre une des vitres et l’air me ramène à moi. Il n’a pas cherché à profiter d’une quelconque manière de la situation. En revanche, hormis pour se rendre à la baie vitrée, il ne m’a pas quittée. Je lui sais gré de son aide précieuse. Que m’est-il arrivé ? Les émanations de térébenthine auxquelles je ne suis pas habituée ? Est-ce que c’est ce qui a provoqué ce malaise chez moi ?


Je me remets gentiment et mon esprit analyse cette situation troublante. Un autre point, c’est que je ne sais pas non plus pourquoi, mais ce type me plaît et me fait peur tout à la fois. Pas dans ses attitudes ou ses manières, non ! C’est diamétralement à l’opposé de cela, même. Et d’un coup, mon cerveau se focalise sur ce Gabriel. Une petite lueur se fait jour, tête d’épingle qui grossit, qui enfle jusqu’à ce qu’elle en ressemble à un ballon de baudruche en forme de cœur. Et… non ! Ma parole, mais mon cerveau est en train de me précipiter dans une histoire d’amour que je n’attends pas ? Je réagis exactement comme lorsque je suis tombée amoureuse, il y a fort longtemps de cela. Un amour unique, qui s’est envolé avec l’oiseau qui l’avait provoqué.


Oui ! Les impressions qui me submergent sont bien celles vécues il y a bien des années, à la sortie d’une adolescence chaotique. Et pourtant, Gabriel n’a rien du gamin boutonneux qui m’avait séduit pour une nuit dont je ne garde pas un souvenir si… enchanteur. Là, l’homme qui me caresse la joue, qui me regarde avec des yeux protecteurs, c’est un gaillard solide, qui ne tente pas d’aller plus loin. Est-ce que je suis encore dans l’inconscience d’une semi-réalité qui m’interdit de voir les choses d’une façon réaliste ? Il a l’air si vrai, si mâle aussi, alors que je suis si mal. Il tient ma main, en brosse le dos de sa paume. Et son visage penché sur ma bouille, bon sang ! Ses prunelles bleues qui se noient dans le vert doré des miennes, et puis mon bras libre, est-ce mon esprit qui lui donne la force d’enlacer ce cou si proche ?


Une brûlure lors de l’union de deux paires de lèvres qui s’entrouvrent sur un abîme inconnu. Et cette tiédeur si douce d’une langue qui embrase tout mon corps. Nous sommes deux à nous embrasser et je suis l’instigatrice de ce baiser ? Est-ce que je suis dans un monde de rêve, ou dans une réalité parallèle qui me pousse à croire à ce qui ne saurait exister ? Pourtant, la sensation de me sentir si bien, d’adorer ce baiser que j’échange en toute quiétude et la maîtrise des gestes tendres, peuvent-ils vraiment n’être que des images issues tout droit de mon ciboulot dérangé ? La chair de poule incommensurable qui s’ensuit n’est-elle également que le fruit de mon imagination ? Les bras qui m’attirent, qui me collent au corps de Gabriel, ont pourtant une vigueur et une force palpables, non ?


Je ne veux pas, plus ouvrir les yeux, tout comme je ne désire plus que ce baiser s’arrête. Revenir à la matérialité d’un monde concret ? Un crève-cœur que je dois pourtant me résoudre à subir en ouvrant les paupières. Et ce souffle qui court sur mon front, il s’agit bien de celui de la respiration accélérée de mon joli peintre ! Mon Dieu… est-ce que, par hasard, je n’imaginerais pas vraiment ? Est-ce que tout pourrait être véritablement vécu ? Comment le savoir ? Mes bras se referment de nouveau autour de cette caboche que j’attire vers ma bouille. Et la saisissante sensation revient, parfaitement identique à celle de l’instant passé. Cette fois, le doute n’est plus permis, j’ai osé braver l’interdit. Force m’est de constater que le renouvellement de mon « erreur » m’apporte le même bénéfice de félicité. Mon Dieu, où tout ceci va-t-il me mener ? Gabriel répond avec une fougue non feinte à cet élan de mon cœur.



Sur la paume à plat de ma patte tendue, la sienne vient claquer sèchement. Et ce simple bruit fait office de contrat. Je tente de me redresser et il m’aide une fois de plus. C’est donc debout face à face que nos yeux quasiment à la même hauteur s’emmêlent encore et encore. Et son bras m’enlace par la taille, me tire contre son poitrail et… alors que je m’apprête à un baiser, ce n’est qu’une phrase toute simple qui m’électrise soudain.



Alors que je m’apprêtais à me coller complètement à sa grande carcasse pour garder en moi le souvenir d’un baiser tendre, je remonte seulement mon bras pour fermer très vite sa bouche.



Ce sont ses paupières qu’il fait cligner qui font réponse à ma demande et, en silence, nous regagnons les pièces à vivre où, sans doute, Murielle doit se demander ce que nous fichons. Du reste, ses mirettes qui vont de l’un à l’autre sont très interrogatives. Et impossible de deviner dans sa mine souriante si elle sait qu’il vient de se passer quelque chose de très fort, de violent même entre son frère et moi. Un moment, elle ne montre rien, puis sa voix juste éraillée par je ne sais quelle émotion me remonte dans les oreilles.



Il s’esquive en agitant sa patte comme pour un au revoir. Et lorsqu’elle est certaine qu’il n’est plus en vue ou en capacité de l’entendre, Murielle me prend la main et d’un ton sentencieux me cause doucement.



Dans un élan que je juge de tendresse, elle me serre les doigts dans sa main. Si fort que je ressens sa force et sa vitalité qui coulent dans mes veines. Et il est là. La bouteille poussiéreuse qu’il cramponne ne montre plus d’étiquette lisible.



Il y a dans le regard de la sœur pour le frère un tel degré d’amour que je me sens toute petite et surtout très intrusive dans ce microcosme familial. Y ai-je une place véritablement ? Mais Murielle, par un sourire et par ce qu’elle me débite là, me replace dans le bon contexte.



Puis s’adressant à son frère.



Il n’a pas de réponse à fournir que déjà je délie le muselet et, alors que trois bols sont posés devant moi, mon pouce fait monter sans effort le liquide pétillant. Pas de bruit spectaculaire, comme avec du champagne, mais une boisson à la robe ambrée qui crépite dans les bolées blanches à liseré rouge. Et franchement ? Je n’aurais jamais imaginé que tarte aux brimbelles et cidre se marient d’aussi divine manière. Une harmonie merveilleuse, un accord qui se synchronise aux palais les plus fins et dans une sorte de flou artistique, chacun perdu dans des pensées très personnelles, nous trinquons à ce qui nous attend et nous donne de l’espoir. Y a-t-il des points communs, des passerelles entre mes rêves et ceux de ces deux personnes si sincères ? Ben, c’est à l’avenir de nous le dire !


— xXx —


Septembre et ses riches ors qui couvrent nos forêts, automne saison des fruits aux jus rouges qui coulent en larmes de sang dans les bassines de cuivre des confiturières, et je suis de retour chez Gabriel et Murielle. C’est décidé, je viens poser pour une des trois séances prévues. Les derniers mois ont vu s’accélérer les évènements de notre environnement professionnel. Par l’arrivée d’une nouvelle direction, une femme. Déborah Jacob, blonde et au premier abord accessible et humaine. Nous avons toutes été reçues dans son bureau. Si toutes les filles sont contentes, de mon côté, se font jour plus d’inquiétudes. À mots voilés, j’ai cru entrevoir entre ceux-ci, que ma participation à la révolte, alors que je n’étais en rien concernée par tout cela, me vaut l’inimitié des actionnaires et celle plus nuancée du patron. Ce qui, bien entendu, ne m’émeut nullement.


Mais dans les non-dits et les petites piques perfides disséminées ici et là dans les propos savamment dosés de cette dame, il y a comme un relent de menaces. Deviendront-elles plus présentes lorsque l’affaire sera sur le devant de la scène juridique ? Une audience a enfin été programmée au palais de justice de la place de l’Étoile. Celle-ci aura seulement lieu en mars de l’an prochain. Les paroles de la jolie blonde glissent sur moi, telles les gouttes de pluie sur le ciré d’un marin, sans m’asperger plus que cela. Alors, pourquoi est-ce que cette situation m’afflige ? Nous vivons dans un monde où même aider ses amis devient un acte qui peut mettre les gens en marge ? C’est pour cela qu’hier soir, dépitée par toute cette crasse, j’ai refait le numéro de Murielle. Dans sa voix chaleureuse, j’ai perçu presque de la joie de me revoir faire surface.


C’est ainsi que je roule vers leur village et que, quelque part en moi, la sérénité l’emporte sur la peur de ce lendemain qui se profile dans mon horizon incertain. Combien de jours, combien de nuits ai-je revécu ces deux seuls baisers échangés avec l’artiste ? Les ai-je purement et simplement idéalisés, ou ont-ils été aussi beaux que le souvenir que j’en garde ? Ils ont le mérite d’exister et c’est déjà énorme, non ? Je les oublie ou feins de le faire dès que je suis en approche de chez Murielle. Les retrouvailles sont chaleureuses, voilà qui me sort de cette torpeur envahissante qui m’auréole depuis un certain temps. Après le café et une discussion plutôt animée entre nous trois, la sœur de Gabriel se prépare à sortir. Elle aussi a vraisemblablement des courses à faire le samedi après-midi.


Nous nous rendons donc sous la verrière de Gabriel et là, il est hésitant, ne sachant plus quel comportement adopter. L’espace qui sépare cette visite de la précédente a dénoué les liens serrés qui nous rapprochaient. Il ne sait plus si le tu es toujours d’actualité ou si le vous reprend ses droits. Je le rassure en le tutoyant d’office, histoire qu’il sache que pour moi tout va bien et qu’il ne doit pas avoir peur. La première chose que je peux visuellement constater, c’est que le format et la disposition de la toile sur le chevalet de son atelier ont complètement changé. Celle adossée sur le tréteau est très longue, et fait plus d’un mètre de hauteur. Elle est couverte aussi d’un immense drap qui masque tout. Lui, sans rien dire, me fait asseoir sur son canapé.



Mon index désigne ce qui coupe une bonne partie de la vue de l’atelier.



Il part et revient avec deux merveilles aux teints éclatants.



Il se lance dans de grands coups que j’imagine de crayon et j’entends le son de son fusain qui crisse sur la toile. Il n’est déjà plus avec moi et, parfois, un petit cri, un gémissement, voire un sifflement sort de sa gorge. Ses cheveux, pourquoi ai-je l’impression qu’ils sont eux aussi désorganisés par ses mouvements, ses moulinets de bras devenus tentacules cramponnant la mine ? Et les minutes défilent sans que j’aie conscience de la longueur du temps qui nous emporte vers le soir. Je finis par somnoler légèrement, accablée, je l’avoue, par la chaleur qui règne sous les vitres. Et la voix qui me rappelle au monde des hommes, c’est bien celle de Gabriel.



Et ce pas qui nous réunit, c’est bien cette Juliette-là qui le fait ? Je ne la reconnais toujours pas, mais je redécouvre avec un incroyable plaisir la douceur d’un bec. Et celui-là est si doux que j’en suis envoûtée. Tout mon corps se met à bouillir. Mon sang court dans mes veines, charriant dans toutes mes cellules une adrénaline qui me fait transpirer littéralement. Comment résister ? Les mains qui sentent la peinture voyagent sur ma nuque, attirant mon visage, nous gardant les bouches soudées dans des bécots de feu. Mon ventre est lui aussi aimanté par celui plus mâle de mon beau peintre. Je dois me rendre à l’évidence, si moi je suis en fusion, chez lui, l’état n’est pas loin d’être similaire. À ceci près que si moi, je coule de partout, chez lui, il se trouve une partie qui ne demeure pas de marbre… et qui enfle démesurément.


Cette excroissance se frotte à mon bas-ventre dans une danse qui me fait presque gémir. Nos sexes ne sont séparés que par l’épaisseur de nos vêtements. Et malgré tout, le sien me paraît si raide que je me demande s’il n’est pas déjà extrait de sa gangue de tissu. Mais non ! Je n’ai pas conscience de reculer, pas plus que Gabriel me renverse sur le divan. Et nous en oublions la bienséance et la morale. Quand lui et moi refaisons surface, la nuit est tombée depuis quelques minutes. Nos habits sont en concubinage sur le parquet de l’atelier et vont devoir faire l’objet d’un sérieux tri pour que nous nous y retrouvions. Gabriel a l’air heureux et je suis sur un petit nuage. Je n’ai jamais connu un tel nirvana. Lui me brosse les tifs, essayant au passage de les remettre en ordre cohérent.


La première, je me redresse et il rit.



Sans me retourner, alors que je suis dans une nudité intégrale dont seule la pénombre me sort du naufrage, il me fait reculer. Je vois son bras tendre vers mes fesses. Sa main vient délicatement frôler les formes rebondies et, lorsqu’il soulève son bras, entre son pouce et son index, les deux malheureuses « Black Beauty » n’ont plus de satiné que leur nom. Les pauvres ont souffert de nos amours perdues sur le canapé qui nous a servi de couche et se sont malencontreusement trouvées au mauvais endroit, au mauvais moment. J’imagine qu’il va les jeter, mais il me fait une curieuse remarque.



Et nous nous aidons mutuellement pour séparer le mâle de la femelle dans le tas de frusques qui gît là ! Je tente de lui faire activer le pas, mais il ne veut pas courir. Même en cherchant à faire jouer le fait que Murielle n’est pas loin, mais le gaillard s’en fiche éperdument. Et nous déboulons dans le champ de vision de sa frangine avec, sans aucun doute, les traces visibles de nos activités de peinture, affichées sur nos mines réjouies. Si elle n’est pas dupe, elle n’en montre rien ! Nous buvons un autre verre de cidre, toujours aussi bon et frais, mais je reprends très vite le chemin du retour. Rendez-vous est cependant acté pour la semaine suivante, pour une autre séance de pose. Ma tête est cette fois remplie d’une flopée de souvenirs et je me sens euphorique, mon cœur déborde. Côté ventre et corps, un soulagement d’avoir osé, qui me fait savoir que tout n’est peut-être pas perdu !


— xXx —


Gabriel ne touche pratiquement pas à ses pinceaux lors de ce deuxième acte pourtant initialement prévu. Quand je dis ses pinceaux, ce n’est pas tout à fait exact. D’une part parce qu’il en est un qui a su parfaitement être maîtrisé dans des caresses d’une toile impossible à assimiler à une nature morte. Et d’autre part, parce que les poils de soie de certains instruments, détournés de leur usage primaire, voire alliés à des couleurs tendres, peuvent tout à fait provoquer des gerbes de sensations inédites. Bouquets changeants et éphémères qui se recréent à l’infini, ou alors ayant pour seules limites, celles de son imagination, ou celles qu’il dessine en promenant le manche sur ma peau dans des arabesques indescriptibles. Pour être brève et claire, le modèle et le peintre ne font plus qu’un lors de nombreuses étreintes dont je ne saurais en les relatant décrire les sensations exceptionnelles que cet homme sait tirer de ce qu’il a sous la main.


Oui ! Si notre seconde rencontre pour me portraitiser devait rentrer dans une case de statistiques, ce serait sûrement dans celle des orgasmes réussis. Murielle est aux anges. Elle sent que son frère s’éveille à quelque chose de nouveau, et j’avoue que de cette femme, j’en ferais une amie sans hésiter. Le délire est si fort, si grand que ce samedi soir, je ne rentre pas chez moi. La couche de Gabriel est mienne pour le week-end et il ne donne pas sa langue au chat, en tout cas pas à un félin mâle. Lorsque je m’endors, lui est là qui me serre si fort dans ses bras solides. Je crie grâce et refuse une autre possession, sexe douloureux à force d’être échauffé par les multiples coïts entrepris tout au long de nos longues séquences amoureuses.


Une souche ! Je m’enfonce dans un sommeil réparateur, avec ses bienveillantes attentions qui me sécurisent. Est-ce que je dors longtemps ? Difficile à dire. Mais lors d’un court instant où je rouvre les paupières pour replonger dans la minute qui suit dans un puits sans fond, il me semble voir danser dans un brouillard bizarre, une silhouette nue devant un chevalet, spectre mouvant qui gesticule en fredonnant. Je ne prête aucune attention à ce rêve flou, surgi d’une imagination empreinte des saveurs de nos parties de jambes en l’air. Et c’est, je l’admets, une odeur agréable de café qui, me chatouillant les narines, me tire de ma léthargie. Un visage là, penché sur moi, un sourire qui, du coup, me fait comprendre que je n’ai peut-être pas tout rêvé. L’homme est toujours dénudé.



Un petit déjeuner corsé et il est temps pour moi de faire un tour à la salle de bain. Celle de la maison est dédiée aux deux ailes de celle-ci. À ce titre, elle se partage donc entre Gabriel et Murielle. Je débute ainsi ma douche sans prendre garde que je n’aie pas verrouillé la porte. Et du coup, je sursaute lorsqu’une raie de lumière vient balayer la cabine à l’italienne où je suis sous le jet tiède. Je ne vois pas qui est entré, mais je présume qu’il s’agit de mon désormais amant. Alors, sans réfléchir, je l’appelle bêtement.



Pour seule réponse, un courant d’air sur ma peau, dû au déplacement de la présence qui entre derrière moi. Sans un mot, la patte s’apprête à faire ce que je viens de réclamer. D’instinct, pourtant, je devine, je sais ! Ces doigts qui se tendent vers mes épaules et mon dos sans s’aventurer davantage sur moi ne sont pas ceux de mon amant. Mes yeux désormais ouverts, toujours la caboche sous la pomme qui m’asperge, je sais que c’est Murielle qui est là. Je lui fais signe et elle avance. Elle attend sans plus oser. Prise par un désir fou, je l’invite en la tirant par le poignet.



J’admire la dextérité avec laquelle l’arrivante me savonne de haut en bas. Et mes fesses deviennent les cibles privilégiées de ses passages savants. J’adore littéralement. C’est en riant que je me retourne pour que ma face « verso » profite du traitement de faveur subi par le recto. C’est fabuleux ! Alors je la pilote pour qu’elle se mette à genoux et je sens ses mains impatientes qui entrouvrent largement mes gambettes. Je prends un malin plaisir à la laisser faire, désireuse de retirer le maximum de bien-être de ses cajoleries en demeurant « passive ».


Alors, lorsque sa bouche vient se coller à l’endroit qu’elle vient de faire mousser avec son gant et le gel douche, je ploie simplement un peu plus mon corps pour qu’elle atteigne ce qui, visiblement, est son objectif. La langue humide qui me lèche a quelque chose de fantastique. Je sursaute à l’arrivée de celle-là sur le point le plus sensible de ce jeu et machinalement ou plus vraisemblablement parce qu’emportée par mon désir, je rabats mes mains sur le crâne de Murielle pour presser son visage au maximum contre mon sexe. Je me noie dans ses yeux, surprise et effrayée tout à la fois par notre folie. La bouche se retire sans heurt et la bouille de la femme agenouillée lève vers moi, deux yeux pleins de paillettes.



— xXx —


Je reviens régulièrement chez Murielle et Gabriel. Mes nuits sont rythmées par des voyages entre la chambre de la sœur et celle du frère. Si je partage leur lit, je ne le fais jamais avec eux deux ensemble. Non ! Il ne s’agit pas d’inceste. Je ne tolérerais pas. Par contre, j’adore ces va-et-vient sexuels où mon corps prend un indéfinissable plaisir avec elle, ou lui ! Jamais je ne constate une once de jalousie chez ces deux-là. La situation est claire, sans ambiguïté. Lorsque j’ai envie de l’un ou de l’autre, celui qui est, ou va être exclu des jeux ne s’en offusque jamais. Nous n’avons conclu aucun accord non plus. C’est juste comme ça. Pas gravé dans le marbre, mais il s’est établi un certain équilibre et la plus heureuse dans tout ceci, c’est peut-être moi. Je ne me pose aucune question, c’est mieux. Au boulot ? L’ambiance malsaine est loin derrière les filles.


Si tout s’est un peu tassé, bien peu d’entre elles ont trouvé une résonance favorable dans la décision judiciaire… l’absence de preuves faisant toujours peser la balance en faveur du mis en cause. Une peine de principe, du sursis tout de même pour l’ancien directeur, et la vie a repris son cours. Mes relations avec Dorothée ne sont pas au beau fixe, mais je m’en tamponne. La semaine dernière, toutes les victimes de cette histoire et moi avons dîné un soir ensemble. Je leur ai présenté Gabriel. Il a remis aux filles la toile où nous posons toutes et j’ai vu sur leurs visages qu’elle leur plaisait. Alors, lorsque Suzanne s’est levée et a proposé aux autres de la fixer sur un des murs de notre open space, j’ai simplement déclaré.



Le repas terminé, Gabriel et moi sommes rentrés dans mon appartement. Il est lugubre avec tous ses cartons qui s’empilent dans l’entrée. Ma couche nous attendait. C’est là que nous avons vécu notre dernière nuit dans ma rue, avant d’intégrer pour longtemps celles des chambrettes. Nos vies vont s’unir et surtout, la mienne est ailleurs désormais !


Fin !