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Temps de lecture estimé : 23 mn
24/05/26
Présentation:  Une femme qui disjoncte et cherche des explications à tout prix. Mais en existe-t-il toujours de rationnelles pour tous les évènements de notre existence ?
Résumé:  Quand ne pas savoir ou comprendre devient une obsession !
Critères:  f h
Auteur : Jane Does      Envoi mini-message

Série : Le temps perdu

Chapitre 02 / 05
Visites médicales

Résumé des épisodes précédents :

Épisode 1

Perte de mémoire.

Un drôle de réveil et mille questions sans réponse.




Le toubib qui vient me visiter est un jeune homme. Sûrement à peine sorti des écoles ! Il s’enquiert de savoir si tout va bien. Quel âge peut-il bien avoir ? Sans doute guère plus que moi. J’approche des trente ans et, si j’en juge par ce que je vois, lui ne doit être plus vieux que de quatre ou cinq piges. Il a l’air sympa et me rassure. Il me rappelle que ma perte de mémoire peut n’être que passagère et que tout peut me revenir brutalement. Mais je suis dans un flou artistique et ne suis préoccupée que par ma sortie. C’est comme un leitmotiv… un vrai besoin de ficher le camp de ce lieu où je ne tiens pas à m’éterniser. Mais lui n’est pas de mon avis et me déclare que l’observation est préventive pour au minimum trois jours.


Et puis, comme le capitaine des gendarmes tient aussi à me garder sous surveillance, je suis donc bloquée là, dans cet endroit qui me donne des frissons. Bon sang ! Je ne me sens pas vraiment d’humeur malade et suis encore moins à mon aise dans cette chambre. Et puis… il y a mes parents qui doivent se demander ce que j’ai fait pour être hospitalisée. Ça tourne en boucle dans ma caboche de brune et ça finit par me rendre nerveuse. Il est déjà très tard lorsque la porte s’entrouvre et la frimousse de maman s’encadre dans l’espace ainsi libéré.



Nous en sommes là de notre dialogue lorsque papa fait irruption aussi dans mon espace visuel.



Je fonds en larmes et les bras de mon père viennent encercler mes épaules pour me serrer contre sa poitrine.



Ils m’embrassent tous les deux et je sens cette émotion violente qui suinte de nous trois. C’est vrai que je les aime pour tout ceci. Ne jamais rien lâcher et… mon cœur bat plus fort de les avoir tout proches. Ça me rassure également, bien que les kilomètres pour venir me voir… un crève-cœur de ne pas être en mesure de leur dire que plus jamais ce genre de chose ne doit arriver, n’arrivera. Parce qu’en homme sensé, mon père a mis le doigt sur une éventualité qui n’est pas à écarter… j’en ai des frémissements et je me sens du coup, dès qu’ils ont quitté ma chambre, très agitée. Et ce n’est pas le repas insipide que distribue le service hospitalier qui va me remettre du baume à l’âme. La peur revient au grand galop et, avec elle, les hésitations.


Mes pas dans le couloir sont mesurés. J’évite les yeux des vrais malades que je croise dans l’aile où je suis maintenue. Le chef de service, une femme est là, à la machine à café. Elle a un sourire et me demande de passer la voir à son bureau en fin de matinée du lendemain. Je passe donc une nouvelle nuitée dans cette suite royale aux draps frappés du nom brodé de l’hôpital. Pour dormir, ce n’est certes pas le lieu idéal. Les rondes des infirmières, grosso modo toutes les deux heures, ne sont pas de nature à me garder sereine. L’aube suivante arrive sans déplaisir pour moi et je suis impatiente de rencontrer cette dame entrevue la veille. La cérémonie du petit déjeuner est plus que spartiate. Un bol de café, deux tartines et une confiture industrielle qui me fait regretter celle de maman !


Combien les minutes peuvent être longues lorsqu’elles sont faites d’espérance ! Je bous depuis dix heures du matin et fais les cent pas entre ma piaule et la salle où se trouve la fameuse machine à café. Ouf, me voici devant la porte de celle qui doit être la dirigeante de ce service où je ne me sens plus à ma place. Onze heures précises ! Si la ponctualité est la politesse des rois et reines, nul doute que cette médecin-chef mérite une couronne. Je suis devant elle qui, en fait, ne m’attend pas seule. Le capitaine de gendarmerie se tient près du bureau où je reste figée, debout avant que d’une voix douce, la docteure ne m’invite à m’asseoir.



Je me sens soulagée soudain. Mais que le flic veuille me parler me fiche un peu le bourdon. Il est pourtant souriant et demeure silencieux dans l’attente de la sortie de la praticienne. Dès que la porte est tirée, que nous sommes seuls face à face, il me sourit.




— xXx —



Un retour à la maison qui se fait en convoi. Maman est à mes côtés et mon père, lui nous suit pour ce long trajet. Ma voiture ne semble pas souffrir de la panne qui a transformé mon existence radicalement. Et le moteur ronronne sans que je détecte aucun signe de ce qui s’est passé. Les jours qui suivent ma « remise en liberté » ne sont pas aussi roses que je peux l’espérer. Je fais au boulot l’objet de quolibets et de railleries. Pas vraiment méchants, bien entendu, mais suffisamment acerbes pour me perturber. Et puis mon cerveau, lui, se refuse à « oublier » l’incident. Je me renferme sur moi-même, et je deviens silencieuse, taciturne. Je ne discute pratiquement plus avec personne au travail. Une manière de me préserver ?


Pas tout à fait, puisqu’à la maison, je ne suis plus non plus capable d’être la femme souriante que j’étais auparavant. Mes parents me voient sûrement mal dans ma peau, mais ils ne font aucun commentaire. Et cet état un peu de repli devient vite la norme. Je ne mange pratiquement plus, et ça commence à se remarquer. Ma grande taille, un mètre soixante-quatorze pour cinquante-huit kilos, me fait vite paraître d’une maigreur alarmante. Mes joues se creusent et mon teint jaunit. Bref, je deviens « moche ». Est-ce que j’étais belle, c’est une autre histoire, mais là, je ne cherche plus à soigner mon corps et la différence est notable, notoire. Au bout de quelques jours, minée par cette perte d’un morceau de ma vie, il me semble que je perds pied, petit à petit.


C’est donc ce dimanche à midi, au cours du déjeuner dominical, que je sens papa fébrile. Il me regarde fixement, alors que je ne touche pratiquement pas au civet de lapin concocté par maman. Il serre les poings, et puis, dans ce fâcheux silence qui est la règle depuis mon retour ici, sa voix s’élève dans la salle à manger. Oh ! Pas de cris, pas de violence verbale, non ! Juste un monologue qui m’entre dans le crâne et qui me laisse entrevoir le désarroi des deux êtres qui me sont les plus chers au monde.



J’écoute ce début de discussion qui s’envenime quelque peu. Chacun des deux campe sur ses positions et ça ne va sans doute pas aller vers le mieux. Je n’ai aucune envie de les voir se chamailler à cause de moi, de mon état. C’est vrai que je suis atone, apathique de plus en plus et que le fait de ne pas comprendre me rend malade. Ces jours qui sont à côté de ma vie, il me manque d’en connaître la vraie raison. Et puis… physiquement également, je ne me trouve pas au mieux de ma forme. Bon ! Le fait que je ne mange plus guère, allié à un sommeil de plus en plus chaotique, ne doit rien arranger. Alors… je dois d’abord éteindre le début d’incendie entre mes parents.



Ma main est venue lisser le dessus de celle de ma mère. Aussitôt, ses yeux se radoucissent et elle a un semblant de sourire. Une risette au bord des larmes. Je m’en veux tellement de ne pas surmonter tout cela… c’est ma faute ce chagrin rentré de cette maman qui m’aime. Oui ! Demain, je vais aller au cabinet de monsieur Mangin… qui sait ! Il aura peut-être une solution à m’apporter. Ça urge vraiment, si je ne veux pas rendre tout le monde dans mon entourage malheureux. Je ne mange pas plus lors du repas, mais je veille à ce que mes parents ne se déchirent pas. Et c’est… un pas pour m’en sortir, un déclic dans ma caboche obtuse de Vosgienne ? Il est impératif de revoir la joie de vivre fleurir dans cette demeure, et elle ne dépend que de mon bon gré.


La secrétaire de Henri Mangin, c’est sa femme dans la vie. Et dès que je lui donne mon nom, je la sens empressée. Il faut dire aussi que mon histoire a fait le tour des médias. Elle me dégotte un rendez-vous après le dernier patient du matin, vers douze heures quinze, donc. Je me prépare à celui-là avec un passage obligatoire à la douche. Mon visage pâle fait ressortir mes lèvres rougies par un carmin trop prononcé. Je flotte un peu dans le jean que je porte et mon corsage n’est pas vraiment tendu par ma poitrine menue. Ouais… je me rends bien compte que j’ai dû perdre quelques kilos ! Bon sang, le reflet triste du miroir de la salle de bain me laisse entrevoir une sorte de spectre. Est-ce bien moi, ce fantôme exsangue ?


La salle d’attente est vide et maman qui m’accompagne s’assoit sur une chaise toute proche de la mienne. Nous n’avons guère à nous languir. La porte s’ouvre et le visage de Henri s’encadre dans l’espace qui mène à son cabinet. Il s’avance vers maman.



Je n’entends déjà plus la réponse que ma mère fait à celui qui est au fil du temps devenu un ami de mes parents. Nous sommes dans ce cabinet dont le bureau sent la cire et une odeur dont je ne saurais dire ce qu’elle est. Un air, un parfum spécial qui n’appartient qu’à cet endroit. Lui va s’asseoir et me prie d’en faire autant. Puis, après un moment de silence, il se décide enfin !



Il me tâte le pouls, prend ma tension. Ses pattes sont douces, sa voix au ton clair très agréable, il sait me mettre en confiance. Lorsqu’il retire son stéthoscope de ses oreilles, il laisse tomber sentencieusement.



Son index tendu me tapote la tempe et il me sourit. Il me laisse remettre de l’ordre dans mon corsage entrouvert pour l’occasion et surtout le passage de son outil de travail. Et je reviens poser mes fesses sur la chaise devant lui.



Voilà ! Ses paroles saines me rassérènent et je quitte le cabinet avec maman. Bien entendu, j’ai droit au feu roulant de ses questions. Qu’est-ce que Henri m’a dit ? M’a-t-il trouvé quelque chose ? Tout est là, jeté pêle-mêle et je réponds presque à tout, de bonne grâce. Papa, lui, depuis le pas de la porte, nous guette alors que nous remontons le chemin. Une fois encore, il veut tout savoir. Et je répète ce que je sais, sans faire mention de cette Alliette pour laquelle j’ai un courrier d’introduction. Et allez savoir comment et pourquoi, mais le lapin en sauce de maman descend ce midi dans mon estomac, telle une lettre à la poste. Je surprends sur moi les deux regards contents de mes parents et c’est bien tout ce qui compte en cet instant.


Que faire ? J’ai le papier dans les mains et je suis hésitante. Je ne crois guère à ces prétendues vertus de l’hypnose. Pourtant, Henri a l’air de tenir cette Alliette Ravier en haute estime et… après moult tergiversations, finalement, je téléphone à cette hypnothérapeute. La voix rauque qui me répond me laisse penser que celle qui me parle fume. Comme si ça pouvait avoir une incidence quelconque ! Pourquoi un toubib n’aurait-il pas un vice caché ? Après tout, ce ne sont que des êtres humains comme tous, investis cependant d’une mission de service public. La femme dont je suis incapable de déterminer l’âge me fixe un rendez-vous en milieu de semaine. Il ne me reste donc plus qu’à être patiente et là, j’avoue que ce n’est pas mon fort.


Et pourquoi donc une autre idée germe-t-elle dans mon crâne ? Le gendarme… Moreau, j’ai toujours son numéro. Et une envie très spéciale de lui parler. Peut-il me rassurer ? Dans son boulot, il doit en côtoyer des tas de médecins ou de charlatans et deux avis valent toujours mieux qu’un. Les dix chiffres de son zéro six, tapotés sur mon clavier d’un index nerveux, entraînent immédiatement une sonnerie loin de mes Vosges.



Et le blanc qui s’ensuit est un silence pesant. Mon foutu cœur s’emballe bizarrement à l’idée de revoir le beau capitaine. C’est dingue ça. Il me faut discuter avec papa de la possible venue de Gilles Moreau chez nous. Et son œil soupçonneux me scrute.



Il est à deux pas et je n’aie que ceux-ci à franchir pour me blottir contre sa poitrine solide. Un havre de paix, un moment de tendresse pure, qui nous réunit là, dans ce nid où j’ai grandi tranquillement avec toute l’affection dont mes parents sont capables. C’est heureuse de me sentir si vivante dans les bras paternels que je vis le reste de la journée. Quant à maman, le fait de préparer en ma compagnie la chambre d’ami est tout un évènement. Un cataclysme dans la bonne marche de son quotidien. Elle va, vient, trottine telle une souricette, avec mille idées en tête pour les repas avec cet inconnu qui vient nous rendre visite. Pas une seule seconde, elle ne fait un parallèle identique à celui que papa a émis. Tant mieux !



À suivre…