Résumé des épisodes précédents :
Épisode 1
Perte de mémoire.
Un drôle de réveil et mille questions sans réponse.
Le toubib qui vient me visiter est un jeune homme. Sûrement à peine sorti des écoles ! Il s’enquiert de savoir si tout va bien. Quel âge peut-il bien avoir ? Sans doute guère plus que moi. J’approche des trente ans et, si j’en juge par ce que je vois, lui ne doit être plus vieux que de quatre ou cinq piges. Il a l’air sympa et me rassure. Il me rappelle que ma perte de mémoire peut n’être que passagère et que tout peut me revenir brutalement. Mais je suis dans un flou artistique et ne suis préoccupée que par ma sortie. C’est comme un leitmotiv… un vrai besoin de ficher le camp de ce lieu où je ne tiens pas à m’éterniser. Mais lui n’est pas de mon avis et me déclare que l’observation est préventive pour au minimum trois jours.
Et puis, comme le capitaine des gendarmes tient aussi à me garder sous surveillance, je suis donc bloquée là, dans cet endroit qui me donne des frissons. Bon sang ! Je ne me sens pas vraiment d’humeur malade et suis encore moins à mon aise dans cette chambre. Et puis… il y a mes parents qui doivent se demander ce que j’ai fait pour être hospitalisée. Ça tourne en boucle dans ma caboche de brune et ça finit par me rendre nerveuse. Il est déjà très tard lorsque la porte s’entrouvre et la frimousse de maman s’encadre dans l’espace ainsi libéré.
- — Maman… mais qu’est-ce que tu fais là ?
- — Mais nous étions tellement inquiets, ton père et moi… Nous sommes venus dès que ce gendarme nous a téléphoné pour nous dire que tu allais le mieux possible.
- — Et papa a fait tout ce chemin pour venir aussi ?
- — Ben oui… nous t’aimons, bon sang ! Alors, dis-moi tout. Nous avons imaginé le pire durant toute une semaine. Tu ne peux pas savoir combien nous avons été soulagés lorsque nous avons reçu un appel qui disait que tu étais saine et sauve.
- — Alors ? Papa est où ?
- — Oh ! Tu le connais… il achète des journaux pour que tu ne t’ennuies pas trop. Il va arriver. Quelle peur tu nous as faite ! Vas-y, raconte… Pourquoi es-tu partie brusquement ?
- — Maman… je ne sais pas du tout ce qui s’est passé ! Apparemment, j’ai un gros trou de mémoire. J’ai été découverte par un chauffeur routier sur le siège arrière de ma voiture. Mais le plus incompréhensible c’est que, d’après le gendarme, je n’ai pas roulé avec mon auto. Les kilomètres au compteur correspondent juste à ceux qui séparent Luxeuil de l’endroit où ma Peugeot est tombée en rade.
- — En panne ? Mais elle est pratiquement neuve, ta voiture, ma chérie…
- — Je sais bien, maman ! Impossible de me souvenir de ce qui s’est déroulé après que je me suis arrêté près de la chapelle de Beauregard…
- — C’est perdu dans la campagne, là-bas… C’est la commune de la Montagne, non ? Je ne saisis pas comment tu peux être dans une chambre d’hôpital aussi loin de chez nous si tu n’as pas fait ce chemin… au volant.
- — Ben… moi non plus, et ça me fiche drôlement la boule au ventre… mais c’est la plus stricte vérité.
Nous en sommes là de notre dialogue lorsque papa fait irruption aussi dans mon espace visuel.
- — Ah ! Caro… Eh bien, tu peux te vanter de nous avoir mis un sacré coup au moral. On peut savoir ce qui t’a pris ?
- — Roger ! Ne commence pas, d’accord. Laisse-la se reposer. Mais ton père à raison, Caroline, on n’a guère dormi de toute la semaine…
- — Je… je suis désolée… mais…
Je fonds en larmes et les bras de mon père viennent encercler mes épaules pour me serrer contre sa poitrine.
- — Ne pleure pas, ma chérie… ça va nettement mieux depuis que ce Gilles Moreau nous a rappelés pour nous annoncer la bonne nouvelle. Tu n’as pas à te justifier, vis-à-vis de nous, du moins.
- — Papa… je ne sais rien du tout du pourquoi ni du comment j’ai atterri ici, dans cette région… Je n’ai plus envie de parler de ça… Comme je suis heureuse de vous voir… ça me fait un bien fou.
- — Et nous donc ! Tu ne peux pas savoir tout ce qui nous est passé par la tête… Il paraît que ta voiture est tombée en panne à la Montagne…
- — Oui ! C’est très bizarre parce que plus rien ne fonctionnait. Les freins, les phares, tout était comme hors d’usage. J’ai tout vu pour me garer proprement sur le bord de la route et… mon téléphone n’avait pas non plus de réseau, parce que c’était toi que je voulais appeler pour venir me secourir…
- — La chapelle de Beauregard ? C’est bien là que ta Peugeot… a disjoncté ?
- — Oui… mais je ne sais rien de plus, et le gendarme… Comment tu dis, maman, qu’il s’appelle ?
- — Moreau… Oui, c’est cela, Moreau… Gilles. En tout cas, c’est ce nom que j’ai compris…
- — Pourquoi, papa ? Ça te dit quelque chose ce coin-là ?
- — Ben… pas vraiment, ou alors un vague souvenir… Mais à force de me creuser la cervelle, ça va me revenir à un moment ou à un autre. Tu me connais… je suis têtu comme un mulet.
- — Ça, pour l’être, on peut le dire, que tu l’es, obstiné !
- — Maman… s’il te plaît.
- — Charlotte, notre fille à raison. On est pas là pour se chamailler… et puis je suis crevé… nous n’avons guère dormi durant tous ces jours et avec la route en plus… une bonne nuit de sommeil s’impose. J’ai discuté avec le docteur. Il veut te garder deux jours encore… et les policiers ne savent toujours pas comment tu es arrivée sur cette aire d’autoroute. Espérons qu’ils vont trouver la solution.
- — Oui… moi aussi, je le souhaite de tout mon cœur. Tu as raison, papa, vous devez aller vous reposer ! Je ne risque rien ici, de toute façon. Je suis à l’abri, non ?
- — Oui… Nous allons aller à l’hôtel et serons là demain pour toi… ne t’inquiète pas. Tu sais, ta mère et moi sommes si contents de te savoir en bonne forme…
- — Oui… merci ! Mais je tiens absolument à savoir ce qui m’est arrivé… je ne peux pas vivre avec un trou d’une semaine dans ma vie. Qu’est-ce que j’ai bien pu faire durant tout ce temps ?
- — Tu n’arrives pas du tout à faire remonter quelques bribes dans ta mémoire ?
- — Non, non, papa ! Mais le docteur dit que ça peut ressurgir d’un coup, comme ça, tout à trac.
- — Et si… par hasard, tes souvenirs, ta mémoire ne refont pas surface ? Tu as demandé au toubib si… tu pouvais faire quelque chose pour améliorer ça ? Et puis ce serait bien aussi de savoir si… tu n’as aucun risque de recommencer… ce trouble bizarre.
- — Mince ! Je n’ai même pas un instant songé à cela… papa ! Tu imagines, si ça vient à recommencer ? C’est impensable.
- — Bon ! Ne te monte pas le bourrichon. Repose-toi, et tu reverras bien un docteur avant ton retour chez nous… il sera toujours temps demain de lui poser des questions sur le sujet.
- — Oui… c’est ce qu’il y a de mieux à faire ! Laisser venir demain et sûrement que ça sera plus clair dans ma tête. Allez, rentrez à votre hôtel, et vous aussi prenez un repos bien mérité. Pardon encore de vous avoir causé tant de soucis… je m’en veux vraiment.
- — L’important, ma chérie, pour Roger et moi, c’est de te savoir en bonne santé là et bientôt sur pieds… On t’aime, Caroline.
- — Je sais bien… Vous avez toujours été des parents merveilleux ! Les meilleurs du monde. J’ai tellement de chance d’être votre fille… Allez, partez vite. Bonne nuit à tous les deux.
- — Fais de beaux rêves, ma chérie…
Ils m’embrassent tous les deux et je sens cette émotion violente qui suinte de nous trois. C’est vrai que je les aime pour tout ceci. Ne jamais rien lâcher et… mon cœur bat plus fort de les avoir tout proches. Ça me rassure également, bien que les kilomètres pour venir me voir… un crève-cœur de ne pas être en mesure de leur dire que plus jamais ce genre de chose ne doit arriver, n’arrivera. Parce qu’en homme sensé, mon père a mis le doigt sur une éventualité qui n’est pas à écarter… j’en ai des frémissements et je me sens du coup, dès qu’ils ont quitté ma chambre, très agitée. Et ce n’est pas le repas insipide que distribue le service hospitalier qui va me remettre du baume à l’âme. La peur revient au grand galop et, avec elle, les hésitations.
Mes pas dans le couloir sont mesurés. J’évite les yeux des vrais malades que je croise dans l’aile où je suis maintenue. Le chef de service, une femme est là, à la machine à café. Elle a un sourire et me demande de passer la voir à son bureau en fin de matinée du lendemain. Je passe donc une nouvelle nuitée dans cette suite royale aux draps frappés du nom brodé de l’hôpital. Pour dormir, ce n’est certes pas le lieu idéal. Les rondes des infirmières, grosso modo toutes les deux heures, ne sont pas de nature à me garder sereine. L’aube suivante arrive sans déplaisir pour moi et je suis impatiente de rencontrer cette dame entrevue la veille. La cérémonie du petit déjeuner est plus que spartiate. Un bol de café, deux tartines et une confiture industrielle qui me fait regretter celle de maman !
Combien les minutes peuvent être longues lorsqu’elles sont faites d’espérance ! Je bous depuis dix heures du matin et fais les cent pas entre ma piaule et la salle où se trouve la fameuse machine à café. Ouf, me voici devant la porte de celle qui doit être la dirigeante de ce service où je ne me sens plus à ma place. Onze heures précises ! Si la ponctualité est la politesse des rois et reines, nul doute que cette médecin-chef mérite une couronne. Je suis devant elle qui, en fait, ne m’attend pas seule. Le capitaine de gendarmerie se tient près du bureau où je reste figée, debout avant que d’une voix douce, la docteure ne m’invite à m’asseoir.
- — Bien, Madame Dumoulin… nous avons effectué tous les prélèvements possibles sur instructions du capitaine ici présent. Rien d’anormal n’a pu être relevé dans les résultats. Il n’y a donc pour le corps médical aucune contre-indication à votre sortie… je veux vous mettre cependant en garde. Il existe des drogues indétectables au bout de quelques heures. L’organisme les assimile et les traces disparaissent. Je ne dis pas que c’est votre cas, mais l’épisode long de troubles amnésiques dont vous dites souffrir n’est pas « normal ». Peut-être aussi qu’au fil du temps, la mémoire vous reviendra. Ce n’est, bien entendu, pas une science exacte.
- — Mais…
- — Je veux vous dire donc que vous pourriez dans un futur plus ou moins proche vous retrouver confrontée à des effets secondaires. N’hésitez pas à consulter votre médecin traitant… et à ce titre… nous aimerions avoir son nom et son adresse pour lui communiquer les éléments de votre dossier suite à votre passage dans notre service.
- — … ? D’accord. Il s’agit d’Henri Mangin, c’est le médecin de mes parents également.
- — Bien… je vous souhaite donc que votre état de santé perdure… et je vous laisse avec monsieur Moreau… il a des éléments essentiels à vous communiquer. Vous pourrez ensuite rentrer chez vous, évidemment ! Bonne chance donc, Caroline.
- — Merci…
Je me sens soulagée soudain. Mais que le flic veuille me parler me fiche un peu le bourdon. Il est pourtant souriant et demeure silencieux dans l’attente de la sortie de la praticienne. Dès que la porte est tirée, que nous sommes seuls face à face, il me sourit.
- — L’enquête sur votre disparition, diligentée par le parquet de votre lieu de résidence, est pour moi close. Rien ne peut vous être imputé… et si les faits sont troublants… aucune explication rationnelle ne peut être mise en évidence. La drogue dont vient de vous parler madame Chalot… enfin, je veux dire la docteure… peut avoir joué un rôle dans cette amnésie à laquelle vous êtes confrontée.
- — Vous voulez me dire que quelqu’un m’aurait droguée ? C’est insensé ? Et pourquoi est-ce que l’effet n’a pas été immédiat ? Je ne comprends rien à tout ceci…
- — Loin de moi l’idée de vous laisser croire que c’est le cas. Je veux dire que nous n’avons rien décelé dans vos dires qui puissent nous faire avancer ou privilégier une hypothèse plutôt qu’une autre. Ce qui est certain, c’est qu’un trou de plusieurs jours dans votre emploi du temps n’est toujours pas comblé. Mais en l’état du dossier, vous êtes libre de rentrer chez vous…
- — C’est vrai ? Je peux donc quitter ce… enfin, vous voyez bien !
- — Sans aucun souci… je me doute que ce n’est pas ce qu’on apprécie le plus. Et je peux vous demander une faveur… ?
- — Dites toujours ! Je suis votre obligée. Si je peux vous rendre service…
- — Pourrions-nous garder le contact vous et moi ?
- — Garder… le contact ?
- — Ne voyez pas dans cette demande une drague malhabile ou une tentative de me rapprocher de vous… c’est purement professionnel.
- — Ah ?
- — Ben oui ! J’aimerais que vous me donniez de temps en temps de vos nouvelles. Pour que je ne meure pas idiot en fait. Il vous est arrivé un truc pas banal, et comme je suis de près ou de loin mêlé désormais à votre vie… j’aimerais connaître le fin mot de l’histoire… et si la mémoire vous revenait…
- — Ah, d’accord… je vois ! Mais oui, volontiers, je vous tiens au courant si les souvenirs remontent dans ma cervelle…
- — Merci… et bonne chance pour l’avenir, alors.
- — Vous êtes tous très gentils. Vous savez… de mon côté, je souhaite vivement aussi savoir ce qui m’est arrivé… parce que je vais vivre avec la trouille que ça se renouvelle… et ça, je peux vous assurer que ça n’a rien de sympathique.
— xXx —
Un retour à la maison qui se fait en convoi. Maman est à mes côtés et mon père, lui nous suit pour ce long trajet. Ma voiture ne semble pas souffrir de la panne qui a transformé mon existence radicalement. Et le moteur ronronne sans que je détecte aucun signe de ce qui s’est passé. Les jours qui suivent ma « remise en liberté » ne sont pas aussi roses que je peux l’espérer. Je fais au boulot l’objet de quolibets et de railleries. Pas vraiment méchants, bien entendu, mais suffisamment acerbes pour me perturber. Et puis mon cerveau, lui, se refuse à « oublier » l’incident. Je me renferme sur moi-même, et je deviens silencieuse, taciturne. Je ne discute pratiquement plus avec personne au travail. Une manière de me préserver ?
Pas tout à fait, puisqu’à la maison, je ne suis plus non plus capable d’être la femme souriante que j’étais auparavant. Mes parents me voient sûrement mal dans ma peau, mais ils ne font aucun commentaire. Et cet état un peu de repli devient vite la norme. Je ne mange pratiquement plus, et ça commence à se remarquer. Ma grande taille, un mètre soixante-quatorze pour cinquante-huit kilos, me fait vite paraître d’une maigreur alarmante. Mes joues se creusent et mon teint jaunit. Bref, je deviens « moche ». Est-ce que j’étais belle, c’est une autre histoire, mais là, je ne cherche plus à soigner mon corps et la différence est notable, notoire. Au bout de quelques jours, minée par cette perte d’un morceau de ma vie, il me semble que je perds pied, petit à petit.
C’est donc ce dimanche à midi, au cours du déjeuner dominical, que je sens papa fébrile. Il me regarde fixement, alors que je ne touche pratiquement pas au civet de lapin concocté par maman. Il serre les poings, et puis, dans ce fâcheux silence qui est la règle depuis mon retour ici, sa voix s’élève dans la salle à manger. Oh ! Pas de cris, pas de violence verbale, non ! Juste un monologue qui m’entre dans le crâne et qui me laisse entrevoir le désarroi des deux êtres qui me sont les plus chers au monde.
- — Tu sais, Caroline, ce n’est pas en ne mangeant plus, en restant dans ton coin ou en refusant le dialogue avec tous, que ça va s’arranger. Je pense qu’il est temps pour toi de courir chez Henri… avant qu’il ne soit trop tard.
- — Roger ! Laisse Caroline tranquille… ça va lui passer.
- — Non, Charlotte, je crois que tu fais fausse route. Si elle ne réagit pas immédiatement, rien ne va s’améliorer. Je crois qu’elle a besoin d’une aide que nous ne sommes pas en mesure de lui donner… une aide extérieure, et ça passe forcément par Henri…
- — Comment veux-tu que notre brave médecin de famille en sache plus que les grands pontes d’un grand hôpital, voyons ?
- — Il connaît notre fille depuis toujours. Et puis c’est un homme avisé… et tu ne peux pas nier que nous assistons à une vraie dégradation chez notre gamine, bon sang.
- — Laisse-la tranquille, tu veux ! Elle a seulement besoin de temps pour se remettre, je te dis. Tu vois tout en noir, comme toujours, Roger.
J’écoute ce début de discussion qui s’envenime quelque peu. Chacun des deux campe sur ses positions et ça ne va sans doute pas aller vers le mieux. Je n’ai aucune envie de les voir se chamailler à cause de moi, de mon état. C’est vrai que je suis atone, apathique de plus en plus et que le fait de ne pas comprendre me rend malade. Ces jours qui sont à côté de ma vie, il me manque d’en connaître la vraie raison. Et puis… physiquement également, je ne me trouve pas au mieux de ma forme. Bon ! Le fait que je ne mange plus guère, allié à un sommeil de plus en plus chaotique, ne doit rien arranger. Alors… je dois d’abord éteindre le début d’incendie entre mes parents.
- — S’il vous plaît, ne vous prenez pas la tête pour moi ! Papa a raison, maman. Demain, je vais prendre rendez-vous avec notre médecin de famille. Ça ne peut plus durer… ici ou au travail, je deviens imbuvable. Oui ! Je vais aller consulter, ne serait-ce que pour avoir un congé maladie… je ne suis plus du tout dans ma vie. Je marche à côté de mes pompes, quoi.
- — Ah… voilà qui est raisonnable. Ta fille ne va pas bien, Charlotte… et elle le sent bien.
- — Oh toi ! Toujours à vouloir avoir le dernier mot… tu es…
- — Chut maman !
Ma main est venue lisser le dessus de celle de ma mère. Aussitôt, ses yeux se radoucissent et elle a un semblant de sourire. Une risette au bord des larmes. Je m’en veux tellement de ne pas surmonter tout cela… c’est ma faute ce chagrin rentré de cette maman qui m’aime. Oui ! Demain, je vais aller au cabinet de monsieur Mangin… qui sait ! Il aura peut-être une solution à m’apporter. Ça urge vraiment, si je ne veux pas rendre tout le monde dans mon entourage malheureux. Je ne mange pas plus lors du repas, mais je veille à ce que mes parents ne se déchirent pas. Et c’est… un pas pour m’en sortir, un déclic dans ma caboche obtuse de Vosgienne ? Il est impératif de revoir la joie de vivre fleurir dans cette demeure, et elle ne dépend que de mon bon gré.
La secrétaire de Henri Mangin, c’est sa femme dans la vie. Et dès que je lui donne mon nom, je la sens empressée. Il faut dire aussi que mon histoire a fait le tour des médias. Elle me dégotte un rendez-vous après le dernier patient du matin, vers douze heures quinze, donc. Je me prépare à celui-là avec un passage obligatoire à la douche. Mon visage pâle fait ressortir mes lèvres rougies par un carmin trop prononcé. Je flotte un peu dans le jean que je porte et mon corsage n’est pas vraiment tendu par ma poitrine menue. Ouais… je me rends bien compte que j’ai dû perdre quelques kilos ! Bon sang, le reflet triste du miroir de la salle de bain me laisse entrevoir une sorte de spectre. Est-ce bien moi, ce fantôme exsangue ?
La salle d’attente est vide et maman qui m’accompagne s’assoit sur une chaise toute proche de la mienne. Nous n’avons guère à nous languir. La porte s’ouvre et le visage de Henri s’encadre dans l’espace qui mène à son cabinet. Il s’avance vers maman.
- — Charlotte… ça fait bougrement longtemps. Tu vas bien ? Et Roger…
- — Bonjour Henri… ben, tu le connais, il reste égal à lui-même… toujours à bougonner.
- — Et toi, Caroline… dit donc ! Tu es devenue une vedette. Tu me suis ? Je te la rends dans quelques minutes, d’accord, Charlotte ?
Je n’entends déjà plus la réponse que ma mère fait à celui qui est au fil du temps devenu un ami de mes parents. Nous sommes dans ce cabinet dont le bureau sent la cire et une odeur dont je ne saurais dire ce qu’elle est. Un air, un parfum spécial qui n’appartient qu’à cet endroit. Lui va s’asseoir et me prie d’en faire autant. Puis, après un moment de silence, il se décide enfin !
- — Alors ? Comment tu vas ? Je ne devrais même pas te poser une telle question ! Si tu es là, assise devant moi, c’est bien qu’il y a un problème… je t’écoute.
- — Euh… je présume que vous avez entendu parler de ce qui m’est arrivé ?
- — Vaguement ! Mais il m’arrive aussi d’écouter les informations. Et… ta venue ici a trait à cette étrange affaire ?
- — Oui… plus ou moins ! Ça me rend folle de ne pas savoir et de ne pas me souvenir… ce qui fait que je rends la vie impossible à tous ceux qui m’approchent.
- — Et tu imagines que je peux faire des miracles ? Le cerveau, c’est un mécanisme très compliqué… parfois, il se verrouille sans que l’on sache quelle clé va le rouvrir. Mais bon ! Puisque tu es là, je vais t’examiner, pour me et surtout te rassurer…
Il me tâte le pouls, prend ma tension. Ses pattes sont douces, sa voix au ton clair très agréable, il sait me mettre en confiance. Lorsqu’il retire son stéthoscope de ses oreilles, il laisse tomber sentencieusement.
- — Physiquement, je ne vois rien d’anormal… mais c’est sûrement là-dedans que se situe le nœud de cette affaire.
Son index tendu me tapote la tempe et il me sourit. Il me laisse remettre de l’ordre dans mon corsage entrouvert pour l’occasion et surtout le passage de son outil de travail. Et je reviens poser mes fesses sur la chaise devant lui.
- — Je devrais peut-être t’envoyer chez un de mes confrères, un psychiatre, mais… parfois, le remède est pire que le mal. J’ai bien une petite idée, que je peux peut-être t’exposer si tu ne me prends pas trop pour un farfelu…
- — … ? C’est-à-dire ? Vous me faites passer un message ?
- — Les psys soignent les maladies mentales… et je ne crois pas que tu sois dérangée de ce côté-là. Non ! C’est autre chose ! Ton cerveau, pour une raison que j’ignore et sûrement toi aussi, s’est mis en alerte. Il se ferme sur un évènement bien précis pour des causes inconnues. Et ce qui serait souhaitable, c’est de faire sauter ce verrou qui te rend si mal. Et depuis quelques années, j’ai une amie… une médecin aussi, pas un charlatan, nous sommes bien d’accord, qui travaille avec une méthode nouvelle.
- — C’est-à-dire…
- — Elle est hypnothérapeute… tu vois de quoi il s’agit ?
- — Vous voulez dire qu’elle endort les gens pour les soigner ?
- — Ben… disons qu’il semble que son approche lui permet de déterminer les causes des blocages et donc de mieux les éliminer. Par contre, ça ne fonctionne pas avec tout le monde. Elle est donc la seule à pouvoir juger de ton cas. C’est peut-être à oser, pour tenter d’y voir plus clair. Et je te répète qu’elle est diplômée en médecine… un gage de sécurité. C’est bien à toi de décider si le jeu en vaut la chandelle. Qui ne tente rien n’a rien, n’est-ce pas ? Un psychiatre va te bourrer de médications dangereuses. Alliette, elle ne préconise pas de médicaments, elle va rechercher les racines du mal.
- — Et… elle a des résultats ?
- — Crois-tu qu’elle exercerait toujours, si tel n’était pas le cas ? Tu sais, les rumeurs vont bon train, dans notre profession comme dans toutes les autres. Je te donne les nom et adresse de ma collègue, une lettre d’introduction, et tu peux aussi aller traîner sur son profil internet… C’est comme ça que vous, les jeunes, vous dites, non ? Tu y liras des choses… intéressantes !
- — Vous… Vous êtes sûr, monsieur Mangin ?
- — Allons, gamine… tu crois que je raconte des balivernes ? Et tu n’as donc pas encore de mari ou de petit ami ? Tu as quel âge, maintenant ? Trente ans dans pas longtemps, si mes souvenirs sont bons, non ?
- — Oui… c’est ça ! Et non, je n’ai personne dans mon existence. Je vis toujours chez mes parents… Mais en quoi ça peut m’aider ?
- — Oh, c’est une simple question… tu n’as pas de souci non plus dans ce domaine ?
- — Hein ? Je…
- — Je suis médecin, c’est mon travail de rechercher aussi parfois des manquements chez mes patients…
- — Oui… oui, bien sûr ! Mais je pense être « normale » dans ce domaine-là aussi. Je suis seule et ça ne signifie pas que je suis une ermite…
- — Ben tant mieux. Tu sais, faire l’amour est aussi une excellente thérapie parfois… et assure un certain équilibre de l’ensemble d’un individu. Tu es une belle femme, peut-être un peu maigrichonne.
- — Je sais… depuis l’incident, je ne mange pratiquement plus. Mes parents s’inquiètent pour cela.
- — Roger et Charlotte ont bien fait de t’envoyer chez moi… Tiens, voici la lettre pour ma collègue. Après, tu fais comme tu le désires. Rien ne t’oblige à aller la consulter. Je persiste à dire que c’est peut-être une solution. Je te prescris un arrêt de travail de quelques jours supplémentaires qui peut t’aider à te refaire une santé, si tu manges.
- — Merci Henri… Je vais décider si…
- — Parfait, alors… Et fais un effort, mets-toi les deux pieds sous la table. Je garde là, dans ma tête, les arômes des plats cuisinés par ta mère… et l’eau me vient à la bouche. Mords dans la vie, fonce… enfin ! Aide-toi et le ciel t’aidera, c’est aussi simple que ça ! Bien… je vais aussi déjeuner… Je te souhaite de te retrouver… mais je n’en doute pas, tu es jeune, belle et tout devrait rentrer dans l’ordre rapidement.
Voilà ! Ses paroles saines me rassérènent et je quitte le cabinet avec maman. Bien entendu, j’ai droit au feu roulant de ses questions. Qu’est-ce que Henri m’a dit ? M’a-t-il trouvé quelque chose ? Tout est là, jeté pêle-mêle et je réponds presque à tout, de bonne grâce. Papa, lui, depuis le pas de la porte, nous guette alors que nous remontons le chemin. Une fois encore, il veut tout savoir. Et je répète ce que je sais, sans faire mention de cette Alliette pour laquelle j’ai un courrier d’introduction. Et allez savoir comment et pourquoi, mais le lapin en sauce de maman descend ce midi dans mon estomac, telle une lettre à la poste. Je surprends sur moi les deux regards contents de mes parents et c’est bien tout ce qui compte en cet instant.
Que faire ? J’ai le papier dans les mains et je suis hésitante. Je ne crois guère à ces prétendues vertus de l’hypnose. Pourtant, Henri a l’air de tenir cette Alliette Ravier en haute estime et… après moult tergiversations, finalement, je téléphone à cette hypnothérapeute. La voix rauque qui me répond me laisse penser que celle qui me parle fume. Comme si ça pouvait avoir une incidence quelconque ! Pourquoi un toubib n’aurait-il pas un vice caché ? Après tout, ce ne sont que des êtres humains comme tous, investis cependant d’une mission de service public. La femme dont je suis incapable de déterminer l’âge me fixe un rendez-vous en milieu de semaine. Il ne me reste donc plus qu’à être patiente et là, j’avoue que ce n’est pas mon fort.
Et pourquoi donc une autre idée germe-t-elle dans mon crâne ? Le gendarme… Moreau, j’ai toujours son numéro. Et une envie très spéciale de lui parler. Peut-il me rassurer ? Dans son boulot, il doit en côtoyer des tas de médecins ou de charlatans et deux avis valent toujours mieux qu’un. Les dix chiffres de son zéro six, tapotés sur mon clavier d’un index nerveux, entraînent immédiatement une sonnerie loin de mes Vosges.
- — Allo ! Monsieur Moreau !
- — Lui-même ! À qui ai-je l’honneur… ?
- — Je suis Caroline !
- — Caroline ? Je ne vois pas !
- — Vous m’avez donné votre numéro lorsque j’ai quitté l’hôpital, il y a une bonne semaine.
- — Donner mon téléphone ? Ah oui, ça y est, j’y suis. La petite Vosgienne à la mémoire perdue… Je suis content de vous entendre. Tout va bien pour vous ? Vous avez du nouveau ?
- — Euh… non ! Enfin, si… oui, ça peut aller. Mais j’ai consulté mon médecin de famille et il m’a conseillé une collègue à lui… une femme hypnothérapeute.
- — Je vois… il paraît qu’il en existe de très bons… ou bonnes. Vous l’avez déjà rencontrée, cette toubib ?
- — Non ! Mercredi après-midi à quinze heures. Je peux vous demander votre avis sur le sujet ?
- — Vous avez confiance en votre médecin de famille. Posez-vous juste la question de savoir s’il peut prendre le risque de ne plus vous revoir dans son cabinet, si celle qu’il vous conseille n’est pas à la hauteur ? Vous aurez votre réponse… mais dites-moi… vous avez son nom ?
- — Oui… elle s’appelle Alliette Ravier…
- — Je vais jeter un coup d’œil sur son profil… et dites-moi, Caroline… je suis en congé ! Une petite visite de ma part, pour vous accompagner chez cette praticienne, est-elle possible ? Je peux être là dès demain dans l’après-midi. Je suppose que, dans votre région, il se trouve bien un petit hôtel pour me recevoir… qu’en dites-vous ?
- — Euh…
- — Ça ne semble guère vous emballer…
- — Oh ! Ce n’est pas tout à fait cela… je serais ravie de vous revoir… vraiment.
- — Alors ? Pourquoi ce moment d’hésitations ?
- — Ben… nous avons une chambre d’amis ! Je fais part de votre visite à mes parents… la maison est la leur… et je vous rappelle rapidement… mais c’est oui de bon cœur pour que vous soyez présent chez cette dame.
- — Merci… je ne veux absolument pas déranger votre famille… et j’ai l’habitude des hôtels, depuis le temps…
- — Je vous tiens au courant… promis.
Et le blanc qui s’ensuit est un silence pesant. Mon foutu cœur s’emballe bizarrement à l’idée de revoir le beau capitaine. C’est dingue ça. Il me faut discuter avec papa de la possible venue de Gilles Moreau chez nous. Et son œil soupçonneux me scrute.
- — Il s’intéresse donc toujours à cette affaire ? C’est un bon point ! Mais pourquoi vient-il là justement à ce moment ?
- — Il faut que je te dise… Henri m’a donné l’adresse d’une de ses consœurs qui est susceptible de m’aider à retrouver la mémoire. Je ne voulais pas vous en parler pour ne pas vous alarmer. C’est un médecin, mais un peu particulier…
- — Ah ! Et en quoi ?
- — Elle utilise l’hypnose pour faire revivre à ses patients les causes à l’origine de leurs maux… Et ce n’est pas garanti à cent pour cent. De plus, elle ne prend que les malades qui sont réceptifs à cette pratique spécifique…
- — Pourquoi pas, si ça peut t’aider ? Tu sais, rien ne peut nous faire plus plaisir que te voir resourire… ma chérie. Pour ta mère, inutile effectivement de l’alarmer… on va se contenter de lui dire que le gendarme va venir nous rendre visite…
- — Oui… ça me va. Et de son côté, il va se renseigner sur ce docteur différent et il m’accompagnera à son cabinet.
- — Je vois… il est sympa, ce bonhomme. J’ai senti que le courant passait entre toi et lui…
- — Papa, voyons ! Il ne vient que pour son boulot, ne te fais aucune illusion…
- — Ouais… pourquoi est-ce que je suis le seul à deviner les choses dans cette baraque ? Et puis… tu as l’âge de faire des rencontres, Caroline. Un jour ou l’autre, nous aimerions bien entendre des cris d’enfants dans cette vieille demeure… pour cela, on ne peut plus compter que sur toi, ma belle.
- — … !
Il est à deux pas et je n’aie que ceux-ci à franchir pour me blottir contre sa poitrine solide. Un havre de paix, un moment de tendresse pure, qui nous réunit là, dans ce nid où j’ai grandi tranquillement avec toute l’affection dont mes parents sont capables. C’est heureuse de me sentir si vivante dans les bras paternels que je vis le reste de la journée. Quant à maman, le fait de préparer en ma compagnie la chambre d’ami est tout un évènement. Un cataclysme dans la bonne marche de son quotidien. Elle va, vient, trottine telle une souricette, avec mille idées en tête pour les repas avec cet inconnu qui vient nous rendre visite. Pas une seule seconde, elle ne fait un parallèle identique à celui que papa a émis. Tant mieux !
À suivre…