Six février-vingt heures trente.
Ras-le-bol de ces réunions interminables pour le boulot. Je n’ai qu’une hâte : rentrer chez moi le plus rapidement possible. Alors, au lieu de prendre la route nationale, c’est décidé, je vais prendre de petites routes moins fréquentées et qui vont dans mon esprit raccourcir sinon mon trajet, du moins le temps de celui-ci. Donc, arrivant de Luxeuil les bains dans le village de Raddon-et-Chapendu – ça ne s’invente pas – je bifurque sur la gauche, direction Saint-Bresson, pour laisser de côté un col chiant de nuit. Ce fichu Mont de Fourche qui me permet d’ordinaire de regagner mon bled : Rupt sur Moselle. C’est donc sur une route totalement déserte que je croise la forêt Vosgienne et suis rapidement aux abords d’une minuscule chapelle.
Celle de Beauregard, qui se profile déjà dans le faisceau des phares de ma voiture. La nuit est d’encre en cette saison, encore accentuée par les sapins qui bordent mon chemin. Et d’un coup, sans crier gare, plus de lumières et mon moteur qui s’arrête complètement. Le pied sur le frein, je pousse une sorte de grognement. Mince alors ! Une voiture quasiment neuve et la voici qui fait des siennes au milieu de nulle part. Un coup de chaud, alors que je me rabats sur le bas-côté, en cramponnant le volant des deux mains. Parce que qui dit plus de moteur, plus non plus de freinage correct. Je me gare tant bien que mal sur le bas-côté… et inutile de dire que c’est la panique à bord.
Merde ! Je suis un peu déboussolée. Mon premier réflexe, c’est de sauter sur mon téléphone portable. Et je me prends en pleine face l’absence de réseau. Une zone blanche, il ne manquait plus que cela, surtout dans cette cambrousse où la seule idiote à s’aventurer une nuit d’hiver s’appelle Caroline Dumoulin. Pas moyen, donc, de contacter ni un dépanneur, ni même mes parents. Je tente donc de recouvrer un calme que je suis loin d’afficher. Et je me dis qu’en bougeant un peu, en me déplaçant de quelques mètres, je pourrai peut-être trouver un peu de réseau. Je quitte donc la sécurité toute relative de mon habitacle et marche dans le noir, en direction de cette petite chapelle qui se trouve devant moi.
J’ai soudain l’impression que le ciel me tombe sur la tête. Je suis dans un vrai brouillard. Sans que je comprenne ce qui m’arrive, plus de son et surtout pas plus d’images. Je m’évanouis avec en tête l’idée que je vais mourir. Des moments d’une vie « normale » défilent derrière mon front et puis c’est le néant. Un black-out total, plus rien n’existe, plus rien ne me soutient. Je sais, sens que je coule dans un abîme sans fond et je ne peux absolument rien empêcher. Toute molle, sans doute est-ce que je m’écroule, mais c’est si soudain que la nuit m’avale avec une rapidité indescriptible. Ma dernière fraction de lucidité, c’est pour songer que je ne reverrai plus jamais personne.
— xXx —
Seize février – huit heures
- — Madame… est-ce que ça va ?
- — …
- — Madame ! Gendarmerie nationale… ouvrez le véhicule, s’il vous plaît !
- — Hein ? Je… quoi ?
- — Déverrouillez la portière, je vous prie.
- — …
L’uniforme est bleu, le type porte une arme et à quelques mètres devant ma voiture, un gyrophare bleu tournoie. Mince ! Qu’est-ce que j’ai bien pu faire comme infraction pour que les gendarmes m’arrêtent ? Puis, c’est très bizarre, j’ai comme une gueule de bois magistrale. Pas vraiment non plus le sentiment que j’ai picolé en sortant du boulot. De plus… les flics font le tour de ma bagnole, et semblent plus menaçants que rassurants. Il fait jour ? Mais bon sang, je ne suis pas très loin de la chapelle de Beauregard et… pourquoi celui qui insiste pour que je sorte de mon véhicule garde-t-il sa patte sur son pétard ?
- — Madame… Sortez, s’il vous plaît.
- — Voilà !
Mes gestes sont lents, empruntés aussi. Et je cherche le bouton qui déverrouille la fermeture centralisée de ma petite Peugeot. Je suis bien garée sur une aire de stationnement. Et je dois me pencher au-dessus des sièges avant ? Comment est-ce possible ça ? Pourquoi est-ce que c’est sur la banquette arrière de mon automobile que je suis assise ? Il y a un truc que je ne pige plus. Et la route où je suis à l’arrêt… c’est un grand axe ! Mais… où se trouve la chapelle ? Comment suis-je arrivée là ? Bon ! J’entrouvre enfin la portière de la voiture. Je pose un de mes pieds sur le sol et tout se met à tourner.
- — Ça va, Madame ?
- — Hein ? Je… Mais…
- — Vous avez les papiers du véhicule ? S’il vous plaît.
- — Mais… j’ai commis une infraction ? Qu’est-ce que vous me voulez ? Et puis où suis-je ? Comment suis-je arrivée ici ?
- — Vous êtes bien madame Dumoulin ? Caroline Dumoulin ?
- — Ben… oui, je crois que c’est moi !
- — Vous êtes blessée ? Malade ou autre chose ?
- — Mais… non ! Je ne crois pas ! Je ne sais pas ce que je fabrique là et pourquoi vous êtes après moi… Je sors de mon travail et… j’ai voulu prendre un raccourci. Je ne pige pas comment il peut faire jour et pourquoi je me retrouve sur une aire d’autoroute ou de voie rapide… Où est la chapelle ?
- — La chapelle ? Quelle chapelle, je vous prie ? Avez-vous été retenue en otage quelque part ? Dites-nous !
- — En… otage ? Mais qu’est-ce que vous me chantez là ? Bien sûr que non. Hier soir… enfin, je présume que c’est bien hier que je suis sortie de mon boulot, une réunion barbante au possible à Luxeuil… Et je me retrouve là entourée de policiers sans plus rien comprendre. Qu’est-ce que j’ai fait de mal ?
- — Elle se situe où votre chapelle ? Et quel jour sommes-nous, je vous prie ?
- — Ben… le six ou le sept février, bon sang. Qu’est-ce qui se passe ? Vous me faites peur, je vous assure.
- — Est-ce que vous avez pris des substances interdites ? De l’alcool peut-être ?
- — Bien sûr que non ! Je ne me drogue pas et ne bois jamais plus que la dose autorisée… lorsque je conduis.
- — Les pompiers vont vous prendre en charge, madame Dumoulin… et vous conduire à l’hôpital le plus proche pour des examens… approfondis. Vous ne pouvez rien nous dire de ce qui vous est arrivé ? Vous êtes certaine ?
- — Mais non ! Je suis sortie de ma réunion et j’ai coupé par la forêt pour rentrer au plus vite chez mes parents… mais je n’ai que le souvenir de ma voiture en panne près de la chapelle de Beauregard et de l’absence de réseau… Est-ce que j’ai fait quelque chose de répréhensible ?
- — Nous ne le savons pas encore, mais… ça fait plusieurs jours que vous êtes activement recherchée sur l’ensemble du territoire. Il a bien fallu que vous conduisiez longtemps, pour venir jusqu’ici !
- — Ici ? Mais c’est où ici ? Je suis paumée, moi, je ne comprends plus rien…
- — Calmez-vous. Nous allons vous faire conduire à l’hôpital et nous vous interrogerons lorsque vous y verrez plus clair… après quelques heures de repos. D’accord ?
- — … ? Où suis-je alors ?
- — Voici le médecin du SMUR… vous voulez bien le suivre, s’il vous plaît ? Nous nous entretiendrons avec vous dès que votre état le permettra.
Le gendarme qui semble être le chef de la bande d’uniformes qui encadrent ma voiture discute avec un type qui doit être le docteur dont il me parle. Quelques secondes plus tard, le toubib est là, souriant, et me prend le pouls. Puis, en me tenant par le bras, il me dirige vers la fourgonnette rouge et blanc des pompiers. Il me fait asseoir sur un lit dans le camion. Son stéthoscope vient se poser sur ma poitrine, juste au-dessus de mes seins. Il a tout juste dégrafé deux boutons de mon corsage. Je ne sais pas quoi dire, je n’ai aucune question qui me vient à l’esprit, mais ce micmac me terrorise. Et… d’un coup, ça sort comme un crachat.
- — J’ai fait du mal à quelqu’un ? Vous pouvez au moins me dire ça, vous ? Je… j’ai peur de ce qui m’arrive là… je vous assure que ma voiture est tombée en panne et que je ne sais pas pourquoi je suis ici !
- — Chut… Restez calme, nous allons vous emmener à l’hôpital pour vous examiner plus intensément, mais a priori, vous êtes en bonne forme. Ensuite, vous pourrez appeler votre famille. Ils se font sûrement un sang d’encre.
- — Pourquoi ? Pourquoi mes parents devraient-ils se faire du souci pour moi ? Dites-moi… Dites-moi, docteur ?
- — Chut… Étendez-vous ! Voilà, c’est parfait. Bon, je vous attache pour que vous ne tombiez pas pendant le voyage… ce ne sera pas long !
Allongée dans le véhicule qui file vers une destination inconnue, je suis tremblante de trouille. Pourquoi suis-je là, surveillée comme le lait sur le feu ? Et ma bagnole, qui va la récupérer ? Bon sang ! Je n’arrive pas à définir ce qui motive tout ce cinéma. Plus jamais je ne reprendrai cette saloperie de route. C’est promis juré craché. Le toubib qui est resté à mes côtés dans la caisse du camion du service des secours a un vrai sourire qui se veut rassurant. Il me tient la main ! Il a quoi, entre cinq et six piges de plus que moi ? Il est même plutôt beau gosse. Et si ma situation n’était pas aussi précaire… je crois bien que nous pourrions être amis.
Et je me traite de cinglée d’avoir de telles pensées à un pareil endroit, dans un moment où tout paraît basculer pour moi. Visiblement, ce mec, aussi beau soit-il, n’est pas de chez nous. Son accent même, un peu comme celui du gendarme qui m’a demandé de quitter mon siège de voiture… je jurerais bien qu’ils sont du centre de la France. Bizarre tout de même que les services de secours des Vosges ou de la Haute-Saône embauchent des gens du sud ? Enfin… je suis un peu énervée et ça doit se répercuter sur ma manière d’être. Ce qui fait que le médecin demande au conducteur de se garer. Ce que l’autre fait immédiatement.
De la sacoche ou valise du praticien urgentiste, je vois apparaître une seringue, et celle-ci vient se ficher dans mon avant-bras gauche. Le liquide qui envahit mes veines me donne un coup de chaud et, petit à petit, alors que notre voyage reprend, je me sens toute mollassonne. Je suis sur un petit nuage, presque bienheureuse d’être ballottée par les cahots de la route. Une béatitude m’endort lentement et je ne vois plus que du rose… avant de sombrer dans un néant artificiel. Le reste du trajet se déroule sans moi… Enfin, sans que je sache ni qui ni où je suis, et encore moins où je vais. Lorsque j’émerge de cette nuit étrange, je suis confortablement alitée dans une chambre aux murs peints en blanc.
— xXx —
D’abord, c’est un soleil éblouissant qui me voit renaître. Mais la boule d’or qui éclabousse un coin de ma fenêtre me surprend par son essence. Un mimosa quasiment en fleur ? Je ne peux pas croire ce que mes yeux regardent. Ils sont plutôt rares, ces arbres-là qui résistent aux hivers vosgiens. Je ne me souviens pas non plus en avoir rencontré aux abords immédiats du CHU où je pense être admise. Même si évidemment, ce n’est pas le lieu de prédilection pour des visites de courtoisie. La femme en blouse blanc et vert qui vient d’entrer dans la piaule où je gis est comme un tourbillon qui déboule devant moi.
- — Ah ! Vous voici de nouveau parmi nous ! Ça fait plaisir… vous vous sentez bien ?
- — Euh… Je ne sais pas…
Elle rigole. Je ne me rends pas vraiment compte du pourquoi de ce rire. Elle me donne immédiatement pourtant une indication qui, sur le coup, me laisse pantoise.
- — Eh ben… profitez un peu de notre soleil, chez vous, il doit geler, je vous comprends de vouloir aller voir ailleurs.
Je suis sidérée, ne montrant aucune réaction. Mon esprit gamberge à toute vapeur. Elle entend quoi, par aller voir ailleurs ? Je ne suis plus « chez nous » ? Quelle est l’utilité de m’hospitaliser au diable vauvert… ? Et surtout, comment suis-je arrivée dans un pays où les mimosas sont presque tous fleuris dès les premiers jours de février ? L’infirmière voit mes yeux écarquillés qui scrutent l’arbre, elle rajoute donc quelques mots.
- — C’est beau, non ? Chez vous, à part les sapins, vous en avez beaucoup des arbustes qui sont en fleurs en cette saison ?
- — Mais… je… je ne suis pas chez moi ? Pourquoi ?
- — Hein ? Vous ne savez pas où vous êtes ? Comment c’est possible, ça ?
- — Mais je me tue à le dire… je suis sortie hier ou avant-hier de mon travail, j’ai coupé par la forêt et je ne sais plus rien de ce qui m’arrive depuis…
- — Bon… de toute façon, les gendarmes attendent votre réveil. Je peux leur dire que… vous pouvez leur parler ?
- — Oui… qu’ils viennent donc enfin m’expliquer ce qu’ils me veulent… Et que je rentre chez moi, bon sang !
- — Ne vous agitez pas trop, Madame.
- — Je ne suis pas mariée.
- — D’accord ! Mademoiselle, nous ne devons plus le dire, et de toute évidence, vous êtes bien une femme, n’est-ce pas ?
- — … ?
De nouveau, les deux rangées de dents bien blanches sont dans mon champ de vision. Ça l’amuse follement on dirait de me prendre pour une bille ? Et puis non, elle est juste cash, c’est sûrement moi qui vois les choses d’une mauvaise manière. Elle quitte la chambre après avoir pris ma température avec un de ces appareils qui se colle sur le front. Avant de refermer la porte, elle me lance joyeusement…
- — Je vous envoie un beau gendarme qui n’arrête pas de prendre de vos nouvelles… Vous lui avez tapé dans l’œil, sans doute.
- — … ?
Est-ce que c’est une plaisanterie ? Je ne sais plus quoi penser. Et je me plonge dans la vision inouïe d’un arbre ensoleillé comme je n’en ai jamais vu autre part qu’à la télé. Combien de temps dure ma méditation ? Aucune idée ! Le gars qui est là, c’est bien celui qui m’a demandé de quitter ma voiture. Il me salue et attend gentiment. Oui ? Mais quoi ? Ah oui ! Il veut sûrement que je lui dise de s’asseoir ?
- — Bonjour Caroline !
- — Vous ne voulez pas vous asseoir ? Il doit bien se trouver un siège par là dans cette… merveilleuse chambre d’hôtel, non ?
- — Merci. Alors, comment vous sentez-vous aujourd’hui ?
- — Mais prête à rentrer chez moi… si ça ne dérange personne.
- — Oui… Et où vivez-vous habituellement ?
- — Mais, chez mes parents… à Rupt !
- — Votre village s’appelle donc Ru ? Comment écrivez-vous cela ?
- — … ? Mais, R-U-P-T, et ajoutez sur Moselle, puisque c’est le nom complet du village où je réside… avec mon père et ma mère. Ils sont prévenus, au moins, que je suis… à l’hosto ?
- — Ben… c’est un peu grâce à eux que nous vous avons recherchée…
- — Comment ça, recherchée ? Ma voiture est tombée brutalement en panne sur la route de la Chapelle de Beauregard, en début de nuit en sortant de mon travail.
- — Oui ? Et ensuite ?
- — Quoi ensuite ? Je… vous le savez mieux que moi, puisque c’est vous qui m’avez demandé de sortir de mon auto. Ce que je ne pige pas, c’est pourquoi j’étais sur le siège arrière… Je me vois encore faire quelques pas dans le noir pour chercher un peu de réseau… pour appeler mon père et un garagiste.
- — Et qu’avez-vous fait de toutes les journées qui ont suivi cette… panne ?
- — Quelles autres journées ? J’ai dû, sans m’en souvenir, revenir à ma bagnole et m’endormir, puisque, quand vous avez frappé à ma vitre, il faisait déjà jour. Donc, la ou les autres journées, comme vous dites, je les ai passées… ici, dans ce qui me semble être un hôpital. Ce n’est pas ça ?
- — Ôtez-moi d’un gros doute, madame Dumoulin… Quel jour sommes-nous, s’il vous plaît ?
- — Ben… j’ai quitté mon travail hier… avant-hier soir, et c’était le six février vers vingt heures trente. Donc, si je compte juste, nous devons donc être le sept ou le huit…
- — Ah ? Vous ne gardez pas de souvenirs de ce qui vous a amené dans cette région ?
- — Mais enfin… je suis, soit à Remiremont, soit à Luxeuil… ce n’est pas le bout du monde. La seule bizarrerie, ce sont ces fleurs-là… Du mimosa… c’est impensable en plein hiver chez nous !
- — Récapitulons donc… Vous quittez votre réunion aux alentours de vingt heures trente, de cela nous en sommes certains, les autres participants à la session le confirment. Et après, que faites-vous ?
- — Ben… je rentre chez moi. Chez mes parents, en fait, où je vis toujours. Et dans le village de Raddon, je prends un raccourci qui passe par les bois. En fait, Saint Bresson, puis la chapelle de Beauregard, avant de redescendre chez nous par un lieu-dit… la Beuille. Malheureusement, ma voiture me lâche dans un endroit sans réseau… Une zone blanche, en fait.
- — Oui ? C’est ce qui se déroule ensuite qui m’intéresse… voyez-vous !
- — Ben, il ne se passe rien. Je fais quelques dizaines de mètres sur le bord de la route, en essayant de capter un peu de connexion… et puis, ensuite, c’est le trou noir. Je veux dire que je me réveille parce que vous frappez à ma vitre… et vous me faites conduire ici. Dans le camion des pompiers, le médecin qui est intervenu sur vos indications, je présume, m’a fait une piqûre et, il y a quelques minutes, je suis sortie de mon brouillard. C’est tout. Rien d’autre à ajouter. Mais vous avez peut-être des détails à me révéler. J’ai commis un délit, ou pire, un crime ? Parce que je vous avoue franchement que vous me fichez une sacrée trouille.
- — Pas à notre connaissance. Mais savez-vous que vous avez mobilisé sur le plan national toutes les forces de l’ordre pour vous retrouver ?
- — Comment ça, me retrouver ? Pour une nuit d’absence ? Vous vous moquez de moi, là ?
- — Pas du tout… sachez que nous sommes le dix-sept février et que vous avez passé cette dernière nuit ici à vous reposer sous calmant administré par le toubib des urgences. Alors, comment êtes-vous arrivée sur cette aire d’autoroute où nous vous avons réveillée à l’arrière de votre véhicule ?
- — Mais… c’est impossible, il manque plus de dix jours à l’appel, là ! Comment c’est possible, ça ? Je ne suis pourtant pas folle… Et puis qui m’a fait rechercher ?
- — Vos parents, inquiets de ne pas vous voir rentrer. Nos collègues ont tous effectué des recherches sur les trajets possiblement empruntés par vous et votre voiture, sans succès. Un avis de recherche régional puis national a été lancé et c’est grâce à la plaque de votre Peugeot qu’un chauffeur italien, qui était stationné sur l’aire où vous avez atterri… nous a prévenus. Nous sommes à Salon-de-Provence ! Ça vous parle ?
- — Mais… non ! Vous me dites ça pour me faire flipper ? Je ne suis jamais venue ici. Le mimosa… c’est pour ça… je ne comprends rien à ce que vous me racontez. Je n’ai aucun motif de vous mentir. Je suis… paumée, là ! C’est tout bonnement incroyable… je n’ai pas pris de drogues ou de boissons, je vous assure.
- — De cela, nous en sommes certains, puisque vous vous imaginez bien que nous vous avons fait examiner et des prélèvements sanguins ont été réalisés…
- — Et… ?
- — Rien de détectable dans le sang, reste que nous attendons les analyses de vos cheveux… pour savoir si vous prenez des stupéfiants. C’est un moyen très fiable… Alors, si c’est le cas, il vaut mieux m’en parler tout de suite.
- — Mais pas du tout… je n’ai jamais ni fumé ni pris de ces merdes-là, je vous le garantis.
- — Alors, ce trou dans votre existence ? Entre le sept février et le seize, date où nous vous avons fait transporter ici, qu’avez-vous fait ? Où étiez-vous passée ?
- — Mince alors ? C’est tout bêtement incroyable. Mes parents… ils doivent se faire un sang d’encre.
Je fixe d’une manière idiote le flic qui, lui aussi, plonge toujours son regard dans le mien, jusqu’à mon âme.
- — Mais… mes parents… je dois les avertir… ils doivent se faire un sang d’encre. Mon Dieu, je ne peux pas croire que ça m’arrive à moi ce genre de truc. Et mon employeur… Henri… il doit se demander pourquoi je ne suis pas au boulot.
- — Ne vous tracassez pas pour cela… J’ai pris sur moi de rassurer votre petit monde.
- — Oh ! Merci… c’est gentil. Mais comment faire pour savoir où je suis allée ? On peut peut-être le voir avec ma voiture, non ? J’ai fait faire la vidange de ma Peugeot le matin même de sa panne, c’est pourquoi j’étais assez remontée après mon garagiste de Luxeuil…
- — Ben… c’est là que ça complique un peu… Si j’en juge par ce que vous me relatez, ça fait juste une petite trentaine de kilomètres, soit moins de trente minutes de route et… c’est bien ce qu’indique le compteur de votre voiture, d’après le chiffre relevé lors de la vidange effectuée au garage Perrin de Luxeuil les bains… facture à l’appui. Je fais mon travail consciencieusement, vous voyez.
- — Alors, vous savez donc que je ne vous mens pas !
- — Je sais que vos dires sont cohérents… mais cette voiture, avec vous à l’intérieur, vous êtes arrivée de quelle manière sur cette aire d’autoroute ? Et pourquoi tout ce temps entre le soir de votre prétendue panne et votre découverte par le routier transalpin ? Où étiez-vous entre ces deux dates ? Que s’est-il effectivement déroulé dans votre existence pour justifier un tel « trou » de presque dix jours ?
- — Je… je ne sais pas quoi vous répondre ! Mais je n’ai sûrement pas passé dix jours sur la banquette arrière de ma bagnole, bon sang ! Et votre routier, il n’a pas vu comment j’étais venue me planter près de son poids lourd ?
- — Là encore, c’est très étrange. Il dit n’avoir pas dormi et a eu l’impression que votre voiture s’était matérialisée là, comme par enchantement, sans que personne ne se rende compte de votre présence. Il dit avoir mis la main sur votre capot et, il était… froid, comme si vous aviez stationné là depuis longtemps… alors que moins d’une heure auparavant, il se trouvait à l’emplacement exact d’un autre camion qui lui allait livrer de l’essence. C’est à n’y rien comprendre…
- — Je vous promets que je ne sais rien de plus. Et mon téléphone… Vous pouvez me dire où il se trouve ?
- — Non ! Il demeure introuvable et n’émet aucun signal permettant de le localiser.
- — Il n’est pas dans ma voiture ?
- — Nous avons tout vérifié deux fois plutôt qu’une, sans résultat.
- — Et aux abords de la chapelle de Beauregard ? Et puis, à combien de kilomètres de chez moi étais-je quand vous m’avez réveillée ?
- — De Luxeuil ? Entre cinq cent soixante-dix et cinq cent quatre-vingt-dix selon l’itinéraire emprunté… Une paille, quoi.
- — Ben, je ne sais pas quoi vous dire… je ne pige pas grand-chose. Mais où sont passés ces jours d’absence ? C’est affreux de se dire que pendant dix jours, je ne sais pas ce qui m’est arrivé… J’ai bougrement peur… Mais le médecin, lui, il en pense quoi ?
- — Vos examens cliniques n’ont révélé aucune atteinte à votre intégrité physique, et vous ne présentez aucune anomalie susceptible d’expliquer cette longue plage noire ! Mais la mémoire peut vous revenir, qui sait !
- — Je n’ai pas eu de rapport sexuel, c’est ça que ça veut dire ?
- — En quelque sorte, oui ! Pas de viol, c’est certain. Pas de traces de coups non plus, et c’est rassurant… Mais, votre « amnésie » est préoccupante, par contre. Nous allons affiner notre enquête pour justifier des moyens mis en œuvre pour vous retrouver, et puis, si effectivement vous n’avez commis aucun manquement à l’ordre public, nous vous laisserons gentiment rentrer chez vous ! D’accord ?
- — Ben… je crois que ça me va ! Mais pour savoir ce qui m’est arrivé, comment faire… ?
- — Voyez cela avec le médecin… Peut-être que lui aura, sinon un remède miracle, du moins une solution à votre problème.
- — Merci… Monsieur !
- — Je suis Capitaine… Et c’est Gilles… si ça peut vous faire plaisir. Reposez-vous le temps que nous remettions tout cela dans le bon ordre. Je repasserai dans la journée vous faire signer votre déposition une fois que celle-ci sera remise au propre. Ça vous convient ?
- — Je serais difficile… Mais bon sang que c’est frustrant de ne pas connaître la vérité. Où sont parties ces journées qui vont me manquer toute ma vie désormais, si je ne trouve pas la solution ?
À suivre…