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Temps de lecture estimé : 19 mn
10/03/26
Résumé:  À la villa Nérée, l’odeur de menthe ne couvre plus celle du sang.
Critères:  #psychologie #drame #policier #personnages couple
Auteur : L'artiste  (L’artiste)      Envoi mini-message

Série : Pieds nus sur la Côte Vermeille

Chapitre 02 / 03
La menthe et le sang

Résumé des épisodes précédents :

À Collioure, Léa est rattrapée par Maud Delmas, qui l’embarque dans une de ses soirées privées, à la villa Nérée. Thomas l’accompagne. Dans le bureau de Maud, tout bascule : Maud est retrouvée morte, Léa est en état de choc, Thomas panique… mais choisit de protéger Léa. Le lendemain, Inès interroge Thomas, et le met face à ses contradictions.




Le bureau scellé, l’huile et la craie



La route jusqu’à la villa avait exactement la même gueule que la veille, mais pas la même peau. De jour, c’était presque joli. Presque.


Deux véhicules, un fourgon et une voiture banalisée, étaient déjà garés devant.



L’odeur de produit ménager me frappa dès l’entrée, le sexe avait été recouvert. À l’intérieur, les gens à poil avaient été remplacés par des gendarmes en bleu et des techniciens en combinaison.



Elle me guida vers le couloir qui menait au bureau de Maud. Un ruban de plastique rouge et blanc à hauteur de torse scellait la pièce.



Je haussai les épaules.



La chaise, le tapis, tout était devenu un inventaire numéroté. Le corps n’était plus là, n’en restait qu’un contour tracé à la craie.



Un technicien s’approcha. Il tendit un sachet transparent. Dedans : le flacon.



Inès se tourna vers Morel.



On trouva Camille assise sur un canapé, dos droit, jambes croisées, un verre d’eau posé sur la table basse. À côté d’elle, un homme se tenait debout, chemise impeccable, regard dur. Le type « élégant » avec qui elle avait parlé hier après le rituel.



Antoine s’assit, Morel sortit son carnet, Inès s’installa face à eux. Moi, je restai debout dans un coin.



Je tirai le col de ma chemise.



Antoine Serrat intervint, un peu sec :



Morel griffonna.



Antoine se leva.



Camille se tourna vers moi, me scruta une seconde avant de répondre.



Camille inspira, et ses yeux glissèrent involontairement vers Antoine.



Inès le regarda.



Antoine se grattait nerveusement le bras ; Camille avait perdu un peu de son sourire. Inès les observa une seconde, puis tourna la tête vers Morel.



Morel me fit signe de le suivre. Je jetai un dernier regard à Camille avant de sortir.



*



De retour à la brigade, un collègue d’Inès s’approcha d’elle et lui parla à l’oreille. Dès qu’il repartit, je demandai :



Je n’eus pas le temps de répondre que Léa arriva escortée par un gendarme. Tee-shirt noir, short en jean, cheveux attachés haut. Je regardai machinalement ses ongles. Son visage était neutre. Ni sourire ni larmes. Juste ce petit regard rapide en ma direction qui disait : « T’inquiète. »



Je fis un pas, instinctivement.



La porte se referma derrière eux. Je m’assis dans le couloir sur une chaise en plastique qui grinçait. Dans ma tête, les images de la soirée de la veille défilaient en boucle.


Trois quarts d’heure plus tard, Morel ressortit le premier, visage froid. Inès suivit, puis Léa. En passant près de moi, elle ralentit à peine.



Quand elle disparut dans l’escalier, Inès revint vers moi, avec un air étrange que je ne saurais définir.



Morel, derrière, s’éclaircit la gorge.



Je me serais bien allumé une clope, la dernière datant d’y a vingt ans. Inès, elle, passa une main dans ses cheveux.



Elle se pencha vers moi, plus bas.



Morel referma son dossier d’un coup sec.



Inès le laissa partir, puis revint à moi.



Je m’apprêtais à me lever lorsqu’elle me retint par le bras.





La laisse



En rentrant chez moi, je trouvai Léa assise sur le canapé, tee-shirt large, jambes nues, un genou remonté.



Je jetai mes clés sur le meuble d’entrée, histoire de gagner deux secondes de respiration.



Elle eut un micro-sourire et détourna les yeux. Je ne résistai pas à lui demander :



Elle s’interrompit un instant. Ses mains ne tenaient pas en place, une fois dans les cheveux, une autre à se gratter le bras, l’épaule, la cheville.



L’air me manqua soudain.



Elle leva la main pour me stopper.



Je déglutis à sec.



Les volets claquèrent. Dehors, la tramontane forcissait.



Je passai une main sur mon visage.



Une semaine plus tôt :

Une fin d’après-midi de juillet. Un appart anonyme à Port-Vendres. Maud Delmas était assise derrière un bureau. Tailleur clair. Posture droite, calme.


  • — Tu sembles assez vive, Léa, pour faire le bon choix.
  • — Qu’est-ce que vous voulez ?

Maud pencha légèrement la tête.


  • — Juste que tu comprennes une chose : je ne demande qu’à te laisser tranquille.

Léa avala sa salive. Maud marqua une pause, le genre qui serre la gorge.


  • — Ou pas, reprit-elle en tapotant la table du bout des doigts. Je peux t’offrir mon silence, si tu respectes mon cadre : tu t’occupes de mes clients, pas de copain qui rôde, et quand je t’appelle, tu réponds.

Maud esquissa un sourire presque doux. Presque, avant d’ajouter :


  • — Tu sais quoi, Léa ? Au fond, c’est juste un échange de bon procédé. Tu as de la chance d’être tombée sur moi.



Je restai un moment sans parler.





Choquez !



Le lundi, fallait bien reprendre le boulot. Sur la plage, des strings, des topless et des touristes convaincus que le soleil leur serait bénéfique. Au poste de secours, un pompier s’énervait parce qu’une planche à voile avait encore « mangé » trois centimètres de zone de baignade. Mon téléphone vibra, je décrochai.



La mer brillait, et moi, je filai les commandes à un moniteur avec le sentiment de confier ma progéniture à quelqu’un qui te répond « t’inquiète, J’ADORE les enfants ».



*



Dans le bureau beige, Inès et Morel m’attendaient. Hénin, l’expert de la gendarmerie, était là aussi. Lunettes au bout du nez, ordinateur ouvert, air satisfait.



Il cliqua. Un tableau apparut à l’écran.



Il se cala sur sa chaise, ravi.



Inès se leva et marcha dans la pièce, lentement, le regard ailleurs.



Inès s’arrêta net. Elle prit le dossier, l’ouvrit, le parcourut.



Puis elle regarda Hénin.




*



Une semaine et quelques jours étaient passés, tranquilles. Sans nouvelles de l’affaire. Je savais pas trop si c’était bon signe, mais ça faisait du bien. Le mercredi après-midi, j’étais sur l’eau. En mer, au moins, personne ne me demandait pourquoi j’avais la gueule d’un type qui ne dormait plus.


Le cours, c’était deux adultes pour un « perfectionnement dériveur ». Je surveillais la tenue du stick, le maintien du cap : bateau bien à plat. On a pris une rafale. Le stagiaire le plus tendu voulut « bien faire ». Il tira d’un coup sec sur la barre alors qu’il tentait d’accentuer son rappel. Le bateau gîta plus encore, et son visage se décomposa.



Il se verrouilla et, au contraire, s’agrippa. Par chance, la rafale passa et la situation se rétablit d’elle-même.



Le type hocha la tête. Je lui tapai l’épaule, gentiment. Le moniteur parfait. Sauf que, dans ma poitrine, je savais très bien que je n’avais aucune leçon à donner. Moi, je ne lâchais rien. Je restais agrippé à Léa, au mensonge, à cette idée débile que ça allait tenir.


En revenant au ponton, je les fis accoster proprement et les aidai à débarquer. Quand j’eus enfin deux minutes, l’odeur de ma peau chauffée au soleil me donna l’impression absurde d’être « normal ».


Forcément, ça n’allait pas durer. J’étais à nouveau convoqué à la gendarmerie le lendemain matin.



*



Jeudi, donc. Dix heures. Morel me fit entrer dans une pièce où je n’avais encore jamais mis les pieds. Sur une table : des cartons ouverts, des chemises, des pochettes transparentes. Une poussière fine et grise s’était déposée sur tout.


Inès était là, gants aux mains. Hénin aussi, évidemment, le regard brillant. Un technicien photo prenait des clichés, flash après flash.



Je clignai des yeux.



Je m’approchai, et j’eus la sensation étrange d’entrer dans l’intimité d’une morte sans lui demander la permission. Un classeur, épais, usé aux coins, rempli de fiches plastifiées. Des noms, des dates, des montants. Ça donnait une impression d’inventaire.



Morel garda sa voix carrée.



Elle trouva la page réservée à Camille. Dessus, des chiffres, des virements. Et au milieu, une phrase, écrite plus sombre, Maud avait appuyé le stylo. Elle était datée de la semaine dernière.


Camille B.

pense être libre.

Lui rappeler.


Je regardai Inès.



Morel récupéra une autre feuille, la posa à côté.


Antoine S.

Fidèle mais nerveux

Se croit indispensable.

À recadrer si besoin.


Je sifflais :



Inès hocha la tête, Morel pointa le classeur du doigt.



Inès hésita une fraction de seconde, et sortit une autre feuille. Mon ventre se contracta avant de lire.


LÉA M.

Saint-Vincent. Alex.

Cadre serré.

Quand j’appelle, elle vient.


Même Hénin ne trouva rien à dire. Morel regarda le plafond, je fixai le papier. Inès replia la feuille lentement, puis leva les yeux vers moi.



Je ne répondis pas. Elle referma le classeur et enchaîna :




*



« Rester dispo » voulait dire : n’importe où, n’importe quand. Inès débarqua en plein milieu de l’après-midi qui suivit, à l’école de voile. Je la vis se pointer entre deux optimists, uniforme impeccable, lunettes de soleil, démarche de femme qui n’est pas là pour un café. Les gamins se turent, même la mer sembla se figer.


Elle me fit signe.



Je lui répondis par un sourire crispé et la menai jusqu’à mon local. Elle regarda la pièce, le tableau blanc, les gilets de sauvetage.



Je déglutis. Elle ajouta :



Elle regarda dehors un instant en inspirant. La plage, les bateaux au mouillage dans la baie.



Mes doigts s’énervaient machinalement sur une garcette.



Mon souffle s’emballa, ma vue se brouilla.



Elle croisa les bras en me scrutant et attendit la suite, impassible.



Elle ferma les yeux une seconde, puis reprit :



Elle inspira, comme pour se calmer, se redressa.



Dehors, un drapeau claqua.



Je soufflai. Elle planta ses yeux dans les miens.



J’acquiesçai. Le vent, lui, ne promit rien.




Le placard et la logistique



Inès m’avait laissé trois jours de répit après sa visite au club. Par stratégie. Histoire de me faire mariner. Puis elle m’avait collé dans une salle voisine à celle d’auditions, équipée d’un miroir sans tain. Pourquoi ? J’avais arrêté de demander.


Camille, elle, était donc assise de l’autre côté de la vitre. À côté d’elle, Antoine Serrat, raide, bras croisés. Inès en face, Morel derrière.



Elle laissa passer une seconde.



Antoine intervint, comme un réflexe :



Même Camille eut un micro-temps de retard.



L’oreille d’Inès se dressa d’un millimètre.



Inès posa alors une photo et la poussa vers Camille, qui blêmit légèrement. Le dessous d’une table basse sur la terrasse latérale. Un chiffon plié, une petite trace d’huile. Et une note griffonnée sur un post-it : « MP pour Maud »


Antoine se racla la gorge.



Inès ne broncha pas.



Antoine tourna la tête vers Camille, surpris. C’était la première fois que je ne les voyais pas sur la même vague.


Inès posa ses deux mains à plat.



Elle se pencha, douce et terrible.



Antoine ouvrit la bouche, puis se tut. Camille inspira et reprit :



Inès ne répondit pas. Une porte claqua dans le couloir. Antoine regardait ses mains, Camille fixait le mur comme si elle pouvait y trouver une sortie. Le miroir sans tain me renvoyait ma propre lâcheté.



*



Quand Morel emmena Camille pour la suite de la procédure, Inès resta quelques minutes dans la salle avec Antoine Serrat, qui demanda à « prévenir son avocat ». Elle le laissa partir, puis se tourna vers moi et me fit signe de la rejoindre. Je la retrouvai adossée au mur, les bras croisés. Elle ferma les yeux une seconde. En les rouvrant, elle avait la voix que je connaissais d’elle au club lorsqu’elle soufflait en regardant un gréement mal foutu.



Je sentis un poids se décrocher dans ma poitrine. Une lueur d’espoir…



Je baissai les yeux. Inès se dirigea vers la porte, hésita une fraction de seconde, l’ouvrit et sortit.


Léa avait une chance de s’en tirer. Moi, j’avais surtout un casier en approche.