Résumé des épisodes précédents :
À Collioure, Léa est rattrapée par Maud Delmas, qui l’embarque dans une de ses soirées privées, à la villa Nérée. Thomas l’accompagne. Dans le bureau de Maud, tout bascule : Maud est retrouvée morte, Léa est en état de choc, Thomas panique… mais choisit de protéger Léa. Le lendemain, Inès interroge Thomas, et le met face à ses contradictions.
Le bureau scellé, l’huile et la craie
La route jusqu’à la villa avait exactement la même gueule que la veille, mais pas la même peau. De jour, c’était presque joli. Presque.
Deux véhicules, un fourgon et une voiture banalisée, étaient déjà garés devant.
- — Ne touchez à rien, me rappela Morel d’un ton sec.
- — J’adore quand on me parle comme à un stagiaire de douze ans.
- — Suivez les consignes, c’est tout.
L’odeur de produit ménager me frappa dès l’entrée, le sexe avait été recouvert. À l’intérieur, les gens à poil avaient été remplacés par des gendarmes en bleu et des techniciens en combinaison.
- — Tu me suis, tu regardes et tu la fermes, insista Inès.
Elle me guida vers le couloir qui menait au bureau de Maud. Un ruban de plastique rouge et blanc à hauteur de torse scellait la pièce.
- — Si tu es déjà venu et que tu as déplacé ou nettoyé quelque chose… dernière chance pour me le dire, Thomas.
Je haussai les épaules.
- — D’accord, conclut-elle devant mon mutisme. Alors, on entre.
La chaise, le tapis, tout était devenu un inventaire numéroté. Le corps n’était plus là, n’en restait qu’un contour tracé à la craie.
- — C’est Camille qui l’a trouvé, précisa Inès. Évidemment.
- — Le couteau était ici, ajouta Morel en désignant un petit carton référencé. À proximité immédiate de la victime.
- — On a aussi ça, reprit Inès en pointant du doigt un autre repère. Une perle.
Un technicien s’approcha. Il tendit un sachet transparent. Dedans : le flacon.
- — On a relevé des empreintes. On va comparer, annonça-t-il.
Inès se tourna vers Morel.
- — Au fait, Camille, elle est où ?
- — Dans le salon. Elle nous attend avec Antoine Serrat. La sécurité.
On trouva Camille assise sur un canapé, dos droit, jambes croisées, un verre d’eau posé sur la table basse. À côté d’elle, un homme se tenait debout, chemise impeccable, regard dur. Le type « élégant » avec qui elle avait parlé hier après le rituel.
- — Je suis désolée pour… tout ça, Capitaine Moreno. C’est terrible, dit Camille en se relevant.
- — Effectivement, madame Bonafous. Bonjour, Monsieur Serrat, ajouta Inès en se tournant vers lui. La sécurité a connu de meilleurs jours, on dirait.
Antoine s’assit, Morel sortit son carnet, Inès s’installa face à eux. Moi, je restai debout dans un coin.
- — Reprenons, dit Inès. Ce matin, Camille, vous nous avez déclaré que chaque perle était unique et que tout était noté. Depuis, avez-vous vérifié les registres ?
- — C’est celle de Léa, répondit-elle aussitôt, sans la moindre hésitation.
Je tirai le col de ma chemise.
- — Vous en êtes sûre ? insista Inès.
- — En fin de soirée, les invitées sont toutes passées au salon pour les restituer, sauf elle.
Antoine Serrat intervint, un peu sec :
- — Tout est sous contrôle, Capitaine.
- — Parlons-en, justement. Qui a accès aux pièces privées ?
- — Certaines sont réservées au personnel.
- — Et le bureau ?
- — Personne n’y entrait sans elle.
- — Qui a les clés ?
- — Maud.
- — Et… moi, pour des raisons d’organisation, prit le relais Camille, après une hésitation.
- — Voilà. On progresse.
Morel griffonna.
- — À quelle heure avez-vous vu Maud pour la dernière fois vivante, Camille ?
- — Elle était au salon vers… une heure. Puis elle est montée. Elle disait qu’elle avait besoin de… souffler.
- — Quelqu’un l’a rejointe ?
Antoine se leva.
- — Pour ça, il aurait fallu avoir une autorisation.
- — Rasseyez-vous, Monsieur Serrat. Et Léa Martin, elle en avait une, elle ?
- — Je ne connais pas l’arrangement qu’elle avait avec Maud.
- — Et monsieur Vidal ? demanda Morel, en me désignant.
Camille se tourna vers moi, me scruta une seconde avant de répondre.
- — Léa était censée venir seule.
- — Un flacon d’huile mentholée a été retrouvé, renversé dans le bureau. Ça vous parle ? poursuivit Inès.
Camille inspira, et ses yeux glissèrent involontairement vers Antoine.
- — C’était pour le rituel.
- — Pour les pieds, c’est cohérent. C’est vous qui l’avez préparée ?
- — Comme toutes les autres…
- — Sauf que « les autres » étaient au citron.
- — Hier soir, oui. Mais ça change. Parfois, c’est eucalyptus, lavande… menthe.
- — Et qui avait accès au stock ?
- — Tout le personnel.
- — Mais toujours sous surveillance, intervint Antoine.
Inès le regarda.
- — OK. On vérifiera tout ça.
Antoine se grattait nerveusement le bras ; Camille avait perdu un peu de son sourire. Inès les observa une seconde, puis tourna la tête vers Morel.
- — Au fait, à quelle heure t’as convoqué Léa ?
- — Elle sera à la gendarmerie dans une demi-heure. Faut y aller, Capitaine.
- — Thomas, tu nous quittes pas. Je veux pas te donner l’occasion de l’appeler.
Morel me fit signe de le suivre. Je jetai un dernier regard à Camille avant de sortir.
*
De retour à la brigade, un collègue d’Inès s’approcha d’elle et lui parla à l’oreille. Dès qu’il repartit, je demandai :
- — Ils ont trouvé autre chose ?
- — Du vernis.
- — Du quoi ?
- — Du vernis, Thomas. Mauve. Une marque sur le bras de Maud, incrustée dans la peau.
Je n’eus pas le temps de répondre que Léa arriva escortée par un gendarme. Tee-shirt noir, short en jean, cheveux attachés haut. Je regardai machinalement ses ongles. Son visage était neutre. Ni sourire ni larmes. Juste ce petit regard rapide en ma direction qui disait : « T’inquiète. »
- — Salle d’audition, annonça Morel.
Je fis un pas, instinctivement.
- — Non. Toi, tu restes là, me stoppa Inès.
La porte se referma derrière eux. Je m’assis dans le couloir sur une chaise en plastique qui grinçait. Dans ma tête, les images de la soirée de la veille défilaient en boucle.
Trois quarts d’heure plus tard, Morel ressortit le premier, visage froid. Inès suivit, puis Léa. En passant près de moi, elle ralentit à peine.
- — Tout va bien, souffla-t-elle. Ils veulent encore te parler… je t’attends chez toi.
Quand elle disparut dans l’escalier, Inès revint vers moi, avec un air étrange que je ne saurais définir.
- — Alors ? demandai-je.
- — Elle fait face.
Morel, derrière, s’éclaircit la gorge.
- — Léa Martin confirme que Maud Delmas et elle ont eu une discussion un peu houleuse. Elle refuse d’en préciser la teneur.
- — Elle nous a livré le service minimum, ajouta Inès. Il y a eu une altercation, mais Maud était vivante quand elle est partie.
Je me serais bien allumé une clope, la dernière datant d’y a vingt ans. Inès, elle, passa une main dans ses cheveux.
- — Elle ment sur un truc, c’est sûr.
- — Vous allez l’arrêter ?
- — Elles se sont disputées, OK, mais on n’a rien de tangible la reliant au crime. Ce qui me pose problème, Thomas, c’est son pied.
- — Son… pied ? répétai-je en clignant des yeux.
- — Pour qu’elle perde sa perle, ça a dû être plus violent que ce qu’elle a bien voulu nous en dire. En plus, elle déclare ne pas s’être aperçue qu’elle l’avait égarée. Qu’elle l’ait pas remarqué direct, OK, sauf que quand tu enlèves le ruban, tu le vois tout de suite.
Elle se pencha vers moi, plus bas.
- — Ça me gave que ça tombe sur elle, mais j’ai pas le luxe de choisir mes suspects.
Morel referma son dossier d’un coup sec.
- — Prochaine étape : passer l’emploi du temps de tous les invités au crible.
Inès le laissa partir, puis revint à moi.
- — Thomas. Tu continues de rester disponible. Et fais pas l’idiot.
Je m’apprêtais à me lever lorsqu’elle me retint par le bras.
- — Au fait. Dernier truc. On sait qui est le type qui s’est pointé, celui que Léa a viré quand elle te dorlotait. Laurent Cabanis. Entrepreneur « bien implanté », mécène, marié, la panoplie complète.
- — Super, dis-je. Encore un homme bien dans ses pompes.
- — Caméras du chemin privé : arrivée à 23 h 48, départ à 1 h 22. On l’a entendu ce matin. Il transpire la peur du scandale, mais a un alibi solide, plusieurs témoins le placent sur la terrasse autour d’une heure. Certainement que du bruit.
La laisse
En rentrant chez moi, je trouvai Léa assise sur le canapé, tee-shirt large, jambes nues, un genou remonté.
- — Alors ? s’inquiéta-t-elle.
Je jetai mes clés sur le meuble d’entrée, histoire de gagner deux secondes de respiration.
- — « Je t’ai cherchée et je t’ai retrouvée dans le salon. C’est tout. » Et toi ?
- — J’ai dit la vérité. Enfin, presque toute. Maud m’a demandé de la suivre. « Elle était bizarre, comme malade. Et furieuse que je sois venue avec toi. Ça m’a gavée, je suis partie. »
- — Elle t’a crue ?
- — Elle avait l’air sceptique. Thomas… Tu ne devrais pas être mêlé à tout ça, j’assumerai.
- — Hors de question de te laisser seule dans cette galère.
Elle eut un micro-sourire et détourna les yeux. Je ne résistai pas à lui demander :
- — Tu vas me le dire, maintenant ?
- — Quoi ?
- — Pourquoi t’étais dans ce bureau, Léa ?
- — Je… je lui devais quelque chose.
- — Je t’ai jamais vue « devoir » quoi que ce soit à quiconque.
- — Et pourtant…
Elle s’interrompit un instant. Ses mains ne tenaient pas en place, une fois dans les cheveux, une autre à se gratter le bras, l’épaule, la cheville.
- — Avant la villa, lâcha-t-elle finalement, Maud est venue au Chalut. Elle m’a parlé de… Bruno. Et de la chapelle.
L’air me manqua soudain.
- — Elle savait, continua-t-elle. Pas tout, mais assez pour me détruire.
- — Te détruire ? Mais, c’était toi, la victime.
- — Promets-moi un truc, Thomas. Tu me regardes pas différemment après.
- — Je te couvre déjà pour un homicide… Il te faut quoi pour me faire confiance ?
- — Alex… C’est moi qui l’ai fini…
- — Léa. Me dis pas que…
Elle leva la main pour me stopper.
- — Cette nuit-là, j’ai cru que j’allais y rester. Quand j’ai réussi à me barrer, je me suis planquée derrière un muret. Bruno et Julien sont repartis… alors je suis revenue, ajouta-t-elle en fixant un point dans le vide.
Je déglutis à sec.
- — Il était là. Il respirait, poursuivit-elle.
Les volets claquèrent. Dehors, la tramontane forcissait.
- — Tu n’imagines pas ce que j’ai ressenti, dit-elle soudain, avec un sourire qui n’avait plus rien d’humain. Je voulais juste que ça s’arrête. Après, j’ai plus dormi. Je me réveillais avec l’impression que j’avais encore sa peau sous mes doigts. Maud a compris. Elle m’a vue, elle m’a parlé, elle n’avait pas besoin d’en savoir plus.
Je passai une main sur mon visage.
- — Et elle a fait quoi ?
- — Elle a décidé de se taire. Et de me le faire payer.
Une semaine plus tôt :
Une fin d’après-midi de juillet. Un appart anonyme à Port-Vendres. Maud Delmas était assise derrière un bureau. Tailleur clair. Posture droite, calme.
- — Tu sembles assez vive, Léa, pour faire le bon choix.
- — Qu’est-ce que vous voulez ?
Maud pencha légèrement la tête.
- — Juste que tu comprennes une chose : je ne demande qu’à te laisser tranquille.
Léa avala sa salive. Maud marqua une pause, le genre qui serre la gorge.
- — Ou pas, reprit-elle en tapotant la table du bout des doigts. Je peux t’offrir mon silence, si tu respectes mon cadre : tu t’occupes de mes clients, pas de copain qui rôde, et quand je t’appelle, tu réponds.
Maud esquissa un sourire presque doux. Presque, avant d’ajouter :
- — Tu sais quoi, Léa ? Au fond, c’est juste un échange de bon procédé. Tu as de la chance d’être tombée sur moi.
- — Voilà ma laisse, soupira Léa.
Je restai un moment sans parler.
- — Et hier soir, dis-je enfin, elle t’a convoquée parce que j’étais là. Pourquoi tu m’as embarqué avec toi ?
- — Je voulais qu’elle comprenne que je ne serais jamais à elle.
Choquez !
Le lundi, fallait bien reprendre le boulot. Sur la plage, des strings, des topless et des touristes convaincus que le soleil leur serait bénéfique. Au poste de secours, un pompier s’énervait parce qu’une planche à voile avait encore « mangé » trois centimètres de zone de baignade. Mon téléphone vibra, je décrochai.
- — T’es où ?
- — Salut Inès. Sur la terrasse du club.
- — Parfait. Laisse tomber tes cours et viens ; on a les retours du labo.
- — Tu crois quoi ? Je peux pas annuler comme ça.
- — Je te dis ça gentiment, Thomas. Mais si tu préfères, j’envoie les collègues pour t’accompagner.
- — C’est pour la perle ?
- — C’est pour l’huile.
La mer brillait, et moi, je filai les commandes à un moniteur avec le sentiment de confier ma progéniture à quelqu’un qui te répond « t’inquiète, J’ADORE les enfants ».
*
Dans le bureau beige, Inès et Morel m’attendaient. Hénin, l’expert de la gendarmerie, était là aussi. Lunettes au bout du nez, ordinateur ouvert, air satisfait.
- — Ah, Vidal. Tu vas adorer.
- — C’est bon, Hénin, le coupa Inès. Montre ce que t’as.
Il cliqua. Un tableau apparut à l’écran.
- — Analyse du flacon d’huile parfumée, résuma-t-il. Menthe, comme on avait dit. Mais… pas que.
Il se cala sur sa chaise, ravi.
- — Surtout : un irritant combiné à un sédatif léger. Un truc qui te plombe et qui passe par la peau.
- — Donc, elle a été affaiblie.
- — C’est pas instantané. Mais oui, au bout de quelques heures : vertiges, nausées, fatigue. Le genre qui te fait tomber.
Inès se leva et marcha dans la pièce, lentement, le regard ailleurs.
- — Un couteau, une lutte, une chute… ça peut être un accident. Mais ça, c’est anticipé.
- — On en a retrouvé au creux de ses poignets, ajouta Hénin. Elle devait aussi s’en servir comme parfum.
Inès s’arrêta net. Elle prit le dossier, l’ouvrit, le parcourut.
- — Faut réentendre Camille. Et Antoine.
Puis elle regarda Hénin.
- — Tu peux me trouver les substances exactes ? La marque ? Le fournisseur ?
- — Je peux essayer.
- — Thomas… je vais être franche. Ça ne disculpe pas Léa, mais on ne cherche finalement plus seulement la main qui a tenu le couteau.
*
Une semaine et quelques jours étaient passés, tranquilles. Sans nouvelles de l’affaire. Je savais pas trop si c’était bon signe, mais ça faisait du bien. Le mercredi après-midi, j’étais sur l’eau. En mer, au moins, personne ne me demandait pourquoi j’avais la gueule d’un type qui ne dormait plus.
Le cours, c’était deux adultes pour un « perfectionnement dériveur ». Je surveillais la tenue du stick, le maintien du cap : bateau bien à plat. On a pris une rafale. Le stagiaire le plus tendu voulut « bien faire ». Il tira d’un coup sec sur la barre alors qu’il tentait d’accentuer son rappel. Le bateau gîta plus encore, et son visage se décomposa.
- — Choquez ! criai-je pour être entendu malgré le vent qui sifflait.
Il se verrouilla et, au contraire, s’agrippa. Par chance, la rafale passa et la situation se rétablit d’elle-même.
- — Encore une fois : vous regardez loin et vous respirez. Et surtout, vous lâchez quand je dis « choquez ». Un dériveur, c’est susceptible.
Le type hocha la tête. Je lui tapai l’épaule, gentiment. Le moniteur parfait. Sauf que, dans ma poitrine, je savais très bien que je n’avais aucune leçon à donner. Moi, je ne lâchais rien. Je restais agrippé à Léa, au mensonge, à cette idée débile que ça allait tenir.
En revenant au ponton, je les fis accoster proprement et les aidai à débarquer. Quand j’eus enfin deux minutes, l’odeur de ma peau chauffée au soleil me donna l’impression absurde d’être « normal ».
Forcément, ça n’allait pas durer. J’étais à nouveau convoqué à la gendarmerie le lendemain matin.
*
Jeudi, donc. Dix heures. Morel me fit entrer dans une pièce où je n’avais encore jamais mis les pieds. Sur une table : des cartons ouverts, des chemises, des pochettes transparentes. Une poussière fine et grise s’était déposée sur tout.
Inès était là, gants aux mains. Hénin aussi, évidemment, le regard brillant. Un technicien photo prenait des clichés, flash après flash.
- — On a perquisitionné un box et un bureau secondaire de Maud Delmas, dit Inès.
Je clignai des yeux.
- — Elle avait une double vie ?
- — Comme beaucoup, sauf que la sienne était… archivée. Voilà ce qu’on a trouvé.
Je m’approchai, et j’eus la sensation étrange d’entrer dans l’intimité d’une morte sans lui demander la permission. Un classeur, épais, usé aux coins, rempli de fiches plastifiées. Des noms, des dates, des montants. Ça donnait une impression d’inventaire.
- — C’est écrit à la main, s’étonna Hénin, incapable de se retenir. Pas d’ordi, pas de cloud, pas d’historique.
Morel garda sa voix carrée.
- — Mais un truc qui tient debout au tribunal.
- — Regardez… elle notait les préférences en abréviations, s’exclama Hénin, feuilletant déjà.
- — On n’est pas ici pour commenter sa créativité, s’agaça Inès.
Elle trouva la page réservée à Camille. Dessus, des chiffres, des virements. Et au milieu, une phrase, écrite plus sombre, Maud avait appuyé le stylo. Elle était datée de la semaine dernière.
Camille B.
pense être libre.
Lui rappeler.
Je regardai Inès.
Morel récupéra une autre feuille, la posa à côté.
Antoine S.
Fidèle mais nerveux
Se croit indispensable.
À recadrer si besoin.
Je sifflais :
- — Même ses gardiens étaient sous laisse.
Inès hocha la tête, Morel pointa le classeur du doigt.
- — Ce qu’il nous faut, c’est l’opportunité unique.
- — Tu peux détester Maud, reprit Inès, mais si tu n’as pas accès aux flacons, tu ne prépares rien.
- — Et hormis Camille… murmura Morel.
Inès hésita une fraction de seconde, et sortit une autre feuille. Mon ventre se contracta avant de lire.
LÉA M.
Saint-Vincent. Alex.
Cadre serré.
Quand j’appelle, elle vient.
Même Hénin ne trouva rien à dire. Morel regarda le plafond, je fixai le papier. Inès replia la feuille lentement, puis leva les yeux vers moi.
Je ne répondis pas. Elle referma le classeur et enchaîna :
- — Maintenant, on met la pression là où ça fait mal. La logistique. Thomas, tu peux rentrer, mais tu restes dispo.
- — J’me suis fait une raison.
*
« Rester dispo » voulait dire : n’importe où, n’importe quand. Inès débarqua en plein milieu de l’après-midi qui suivit, à l’école de voile. Je la vis se pointer entre deux optimists, uniforme impeccable, lunettes de soleil, démarche de femme qui n’est pas là pour un café. Les gamins se turent, même la mer sembla se figer.
Elle me fit signe.
Je lui répondis par un sourire crispé et la menai jusqu’à mon local. Elle regarda la pièce, le tableau blanc, les gilets de sauvetage.
- — Tu as deux choix, dit-elle. Soit tu continues à me raconter des bobards en espérant que ça passe, soit tu m’expliques maintenant pourquoi je trouve des empreintes qui ressemblent aux tiennes sur un flacon.
- — Un faux positif ? tentai-je.
- — Tu es brillant quand tu parles du vent, mais quand tu mens, tu deviens vraiment con. Je t’aime bien, Thomas, c’est pour ça que je suis venue seule. Alors, ce flacon ? Tu l’as touché quand ?
- — Dans la villa, tout le monde touchait tout.
- — Pas dans le bureau de Maud.
Je déglutis. Elle ajouta :
- — S’il te plaît, Thomas. Un minimum de respect pour notre amitié. Et puis, tu ne l’aides pas.
Elle regarda dehors un instant en inspirant. La plage, les bateaux au mouillage dans la baie.
- — Tu sais ce qui est en train de se passer ? reprit-elle. Léa était dans le bureau cette nuit-là et Camille la charge. Morel la croit, car tout ramène à elle. Tu es le seul qui pourrait dire exactement ce qu’il en est, mais si tu choisis de te taire, je ne pourrai rien pour vous.
Mes doigts s’énervaient machinalement sur une garcette.
- — Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Que j’ai paniqué ? Que c’est débile ?
- — Oui.
Mon souffle s’emballa, ma vue se brouilla.
- — OK, c’est bon, bafouillai-je. J’ai… déplacé des bricoles.
Elle croisa les bras en me scrutant et attendit la suite, impassible.
- — Je suis entré, Maud était au sol. Déjà morte. Léa était sous le choc, elle tremblait. J’aime Léa, et c’est pas une tueuse. Alors, j’ai pas réfléchi. J’ai glissé sur l’huile, me suis rattrapé à la chaise, puis ai instinctivement redressé le flacon qui était couché sur le bureau. Un réflexe idiot, mais j’étais plus vraiment connecté.
- — OK, souffla-t-elle.
Elle ferma les yeux une seconde, puis reprit :
- — Tu comprends ce que ça implique ? Si Morel entend ça, tu finis au trou.
- — Tu vas m’arrêter ?
- — Je sais pas.
- — Te fous pas non plus dans la merde pour moi.
- — Oui, mais j’ai encore envie de croire que t’es pas comme les autres.
Elle inspira, comme pour se calmer, se redressa.
- — Je te pensais surtout moins lâche.
Dehors, un drapeau claqua.
- — Je n’abandonnerai pas Léa, dis-je, presque désespéré.
- — Alors, le mieux c’est de plus rien cacher pour m’aider à prouver que c’était un accident.
Je soufflai. Elle planta ses yeux dans les miens.
- — Cette conversation restera entre nous pour l’instant. Mais t’as plus droit au moindre faux pas.
J’acquiesçai. Le vent, lui, ne promit rien.
Le placard et la logistique
Inès m’avait laissé trois jours de répit après sa visite au club. Par stratégie. Histoire de me faire mariner. Puis elle m’avait collé dans une salle voisine à celle d’auditions, équipée d’un miroir sans tain. Pourquoi ? J’avais arrêté de demander.
Camille, elle, était donc assise de l’autre côté de la vitre. À côté d’elle, Antoine Serrat, raide, bras croisés. Inès en face, Morel derrière.
- — Camille, dit Inès en prenant place. On reprend certains points.
- — Tout ce que vous voudrez, Capitaine.
- — Alors, commençons par parler de l’huile utilisée pour le rituel des pieds.
- — Une préparation classique, rien de plus. Pour… l’ambiance. Le confort.
- — « Rien de plus », répéta Inès. Très bien.
Elle laissa passer une seconde.
- — Quel parfum ?
- — Je… je ne sais pas. On en a plusieurs. C’est important ?
- — Non, pas vraiment. Mais c’était « mentholée », je crois. C’est bien ça ?
- — Euh… peut-être. Je veux dire… ce n’est pas forcément toujours le cas. Le tout, c’est qu’il faut que ce soit… frais. Citron, eucalyptus…
Antoine intervint, comme un réflexe :
- — Le parfum, ça ne change rien.
- — Effectivement, confirma Inès. L’important, c’est la préparation. Parce que le labo a trouvé dedans un irritant et un sédatif qui n’avaient rien à faire là.
Même Camille eut un micro-temps de retard.
- — Quoi ? dit-elle. Je n’ai jamais trafiqué quoi que ce soit.
- — On n’a pas dit que c’était vous. Juste que ce n’est pas « classique ».
- — Maud aimait les ambiances, mais elle n’était pas du genre à s’enduire d’huile mentholée comme une… adolescente.
L’oreille d’Inès se dressa d’un millimètre.
- — Elle n’en mettait pas ?
- — Pas vraiment. C’était surtout pour les invitées.
- — C’est pour ça qu’on en a retrouvé au creux de ses poignets, comme un parfum, pas juste pour le rituel. Et le flacon renversé sur la table : c’était pas le sien, je présume.
- — Elle vérifiait tout, c’est normal qu’il y en ait un dans son bureau. Le même que tous ceux qu’on utilise.
- — C’est vous qui les préparez ?
- — Oui, répondit Camille, un peu vite.
- — Très bien.
Inès posa alors une photo et la poussa vers Camille, qui blêmit légèrement. Le dessous d’une table basse sur la terrasse latérale. Un chiffon plié, une petite trace d’huile. Et une note griffonnée sur un post-it : « MP pour Maud »
Antoine se racla la gorge.
- — On a aussi un ticket de carte bleue, ajouta Morel. « Huile essentielle de menthe poivrée. » Deux jours avant la mort de Maud.
- — Bien sûr, fallait bien approvisionner le stock. Et alors ?
- — Alors, on est passés à la pharmacie du Port, renchérit Inès. Le titulaire a consulté son historique et a retrouvé l’achat des deux additifs qui se trouvaient dans l’huile. À quelques minutes d’écart, mais eux, en espèces.
- — Je n’ai jamais mis les pieds là-bas, Capitaine, s’exclama-t-elle, soudain soulagée.
Inès ne broncha pas.
- — Pas le Port. La place. Celle à côté du tabac, vitrine bleue.
- — N’importe qui aurait pu acheter ça.
Antoine tourna la tête vers Camille, surpris. C’était la première fois que je ne les voyais pas sur la même vague.
Inès posa ses deux mains à plat.
- — Camille, vous me dites que ce n’était « pas important », que ce n’était « pas forcément mentholé », que Maud « n’en mettait pas vraiment ». Et maintenant j’ai un post-it, un ticket correspondant à l’huile, et un pharmacien qui confirme l’achat des additifs retrouvés dans le flacon de Maud.
Elle se pencha, douce et terrible.
- — Vous voyez le problème, ou je dois le répéter plus lentement ?
- — Ça ne prouve rien.
- — Certes, dit Morel. Mais la coïncidence est quand même fâcheuse.
- — Camille payait tout avec une carte bleue ou un chéquier, intervint Antoine, plus sec. Maud était intransigeante avec ça.
- — Justement, rebondit Inès. Pourquoi en espèce, cette fois-là ?
Antoine ouvrit la bouche, puis se tut. Camille inspira et reprit :
- — Maud… avait ses caprices. Il lui arrivait d’exiger des huiles plus… fortes. Je me contentais de fournir.
- — Et les additifs, c’était pour quoi ?
- — J’en sais rien. C’était pas moi.
- — OK, alors vous allez me donner la liste de tous les flacons, de tous les achats, et de toutes les personnes qui ont eu accès au placard. Avec les dates et les heures.
- — Mais enfin, c’est pas ça qui l’a tuée. Vous ne feriez pas mieux d’arrêter Léa, plutôt que de perdre votre temps avec une huile parfumée qui fait tourner la tête.
Inès ne répondit pas. Une porte claqua dans le couloir. Antoine regardait ses mains, Camille fixait le mur comme si elle pouvait y trouver une sortie. Le miroir sans tain me renvoyait ma propre lâcheté.
*
Quand Morel emmena Camille pour la suite de la procédure, Inès resta quelques minutes dans la salle avec Antoine Serrat, qui demanda à « prévenir son avocat ». Elle le laissa partir, puis se tourna vers moi et me fit signe de la rejoindre. Je la retrouvai adossée au mur, les bras croisés. Elle ferma les yeux une seconde. En les rouvrant, elle avait la voix que je connaissais d’elle au club lorsqu’elle soufflait en regardant un gréement mal foutu.
- — Antoine n’y est pour rien. Juste l’idiot utile : un cerveau dans chaque bras, dit-elle. Par contre, Camille a plombé Maud, c’est certain. Pour récupérer les papiers compromettants, je parie.
- — Et ça a dérapé… risquai-je.
- — J’ai le mécanisme, il me manque l’intention. Et Camille est trop maline pour m’offrir un aveu entier.
- — Tu vas faire quoi ?
- — Accentuer la pression.
Je sentis un poids se décrocher dans ma poitrine. Une lueur d’espoir…
- — Et Léa ?
- — Léa, reste à savoir si c’était un accident. Va falloir que je la réentende. Et cette fois, fini les non-dits.
- — Et moi ?
- — Toi, tu m’as menti et entravé l’enquête. Je ne te promets rien.
Je baissai les yeux. Inès se dirigea vers la porte, hésita une fraction de seconde, l’ouvrit et sortit.
Léa avait une chance de s’en tirer. Moi, j’avais surtout un casier en approche.