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n° 23551Fiche technique18844 caractères18844
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Temps de lecture estimé : 13 mn
15/03/26
Résumé:  L’affaire est classée. Pas les secrets.
Critères:  #psychologie #drame #policier #romantisme #vengeance #personnages #couple #domination #fétichisme
Auteur : L'artiste  (L’artiste)      Envoi mini-message

Série : Pieds nus sur la Côte Vermeille

Chapitre 03
Bien sûr, mon cœur

Résumé des épisodes précédents :

Au lendemain du meurtre de Maud Delmas, Thomas et Léa sont auditionnés. Léa est la principale suspecte : sa perle a été retrouvée dans le bureau, et Camille l’accuse d’avoir eu « l’occasion ». L’enquête s’élargit quand il est révélé que l’huile mentholée renversée sur la scène de crime avait été trafiquée, et qu’une perquisition met au jour le chantage de Maud. Léa reste fragile… et Thomas, lui, risque de tomber avec elle.




La démonstration



Léa m’attendait chez moi, genoux repliés, pieds nus sur le canapé. Je fermai la porte derrière moi. Elle glissa au sol, ses orteils épousant le plancher.



Ses mains trouvèrent la peau sous mon tee-shirt et elle m’embrassa tendrement, sans me lâcher.



Cette nuit-là, j’eus du mal à dormir, me contentant de gratter du repos comme je l’aurais fait entre deux quarts de barre. Léa respirait à côté. Parfois elle bougeait, frottait sa cheville contre le drap. Alors que je fermais les yeux, mon cerveau, ce traître, rembobinait la poignée de porte, la menthe, le choc sourd, la seconde où j’avais ouvert sans réfléchir, celle où j’étais devenu quelqu’un qui se rendait complice.



*



Au matin, Inès m’avait à nouveau invité à la rejoindre. Je me pointai, les épaules en dedans. La villa était encore plus propre que la première fois. Dans le salon, Camille était là, Antoine Serrat aussi.


Inès arriva la dernière. Simple, sobre, elle était venue pour en finir.



Camille se leva et traversa le salon. Inès la suivit, à deux mètres. Antoine et moi aussi, avec Morel qui nous collait aux basques. On passa par la terrasse, puis par un petit couloir qui menait à la cuisine extérieure.



Le placard était verrouillé. Inès tendit la main.



Camille déglutit, fouilla ses poches, en sortit – un peu gênée – un trousseau et ouvrit. À l’intérieur, des flacons, tous semblables.



Camille se figea.



Inès sortit une bandelette réactive et un écouvillon. Un technicien était là, silencieux, prêt. Elle récupéra une goutte avec le coton tige.



Camille blêmit. Antoine, derrière, s’agita. Il fit un pas, Morel en fit un aussi.



Camille hocha la tête, mécanique. Inès reprit :



Inès eut un moment d’hésitation. À ce moment-là, le technicien revint et lui murmura à l’oreille. Elle se reprit et se tourna aussitôt vers Camille.



Camille resta figée, les yeux ronds. Inès enfonça le clou.



Morel s’avança.





En garde à vue



La garde à vue, c’est une salle blanche, une table grise, une chaise qui grince, et un lit d’appoint entre quatre murs. Une prison de transition et des gendarmes qui n’avaient aucune envie de faire preuve d’empathie.


Inès entra sans bruit, Morel suivit, visage neutre. Moi, j’étais pas censé être là, mais j’avais emboîté le pas. Personne ne me chassa ; je faisais maintenant partie des meubles. OK, fini les bobards : Inès fit signe à Morel de me laisser passer et m’orienta vers la pièce voisine. Celle équipée d’un miroir sans tain.


Camille était assise, bras croisés, ses doigts tremblaient légèrement. Elle avait encore son vernis, le mascara, le chignon, la tenue sobre, mais dans ses yeux, un truc plus brut que d’habitude, plus serré.


Inès s’installa en face d’elle. Derrière la vitre, le son me parvint comme dans du coton.



Morel posa un magnétophone sur la table. Camille inspira.



Je souris malgré moi, et le regrettai aussitôt. Inès bluffait, c’était clair. Son aplomb et sa détermination me laissèrent pantois. Camille, elle, plongea en bloquant sa respiration.



Inès leva les yeux.



Un silence. Et Camille éclata soudain.



Inès la laissa dérouler.



Ses yeux brillaient, mais ce n’était pas des larmes. Morel sourit jaune.



Camille haussa les épaules. Inès appuya :



Camille baissa les yeux, mais ne répondit pas.



Seule la clim continua de ronronner un moment. Puis Inès reprit :



De l’autre côté de la vitre, un frisson me parcourut le dos, mêlé à un profond dégoût. Camille, elle, releva le menton et fixa Inès, de la haine dans les pupilles.



Camille tapa du poing sur la table.



Morel soupira, blasé par tant de mauvaise foi. Inès, elle, prit une feuille et la posa calmement. Dessus, une liste de molécules et les dosages.



Morel ajouta, neutre :



Camille ferma les yeux une seconde et respira. Elle avait l’air d’une femme ordinaire. Fatiguée, mais ordinaire.



Inès répondit, sans pitié :



Elle se tourna vers Morel.



Morel escorta Camille jusqu’à sa cellule. Un poids énorme venait de me quitter.


Regagnant la salle d’audition, je m’assis face à Inès.



Je me raidis, et attendis la suite.



Inès marqua une pause, comme si elle choisissait les termes pour me ménager.



Je fermai les yeux, inspirai profondément. Inès continua, sans élever la voix.



Inès inspira.



Je clignai des yeux. Une fois. Deux.



J’étais pétrifié.



Mon corps me sembla soudain bien lourd. Comme groggy.



Elle insista sur le mot « inquiétée ». Je ne dis rien, mais Alex et la chapelle ne me quittaient pas.



Je relevai les yeux. Elle s’accouda à la table.



Je ne dis rien et attendis le prix, résigné.



Elle s’interrompit un moment, puis reprit :



Inès me regarda, surprise.



Elle se redressa, prit le dossier, le referma et se leva. Alors qu’elle s’apprêtait à ouvrir la porte, elle se retourna une dernière fois.



Elle hésita. Une seconde.



Et elle disparut dans le couloir.


Je me retrouvai seul. Léa était tranquille. Moi, j’étais recadré, et Inès venait de sortir de ma vie. Plus un bruit, même la clim s’était tu, pourtant, dans mon crâne, ça faisait un boucan d’enfer.




Épilogue – Rendre les nuits plus faciles



À Collioure, les rumeurs filaient plus vite que le vent, et les gens n’avaient pas besoin d’attendre un juge pour livrer leur version.


« La villa ? »

« Ah oui, celle des pervers. »

« J’ai toujours dit que ça finirait mal. »

« Tu savais qu’il y avait Vicenç ? »

« Et Ilona, la prof de français, je crois… »


Les mêmes bouches qui s’étaient tues pour l’affaire de la chapelle un an plus tôt lâchaient des noms, des hypothèses, des indignations prêtes à servir. Et puis, au club, il y eut les annulations. Des messages à demi-mot, des clients qui préféraient finalement faire de la plongée, des employés qui cherchaient autre chose. Antoine Serrat, lui, tenta de tenir. Il parla de « dérapage isolé », de « reprise en main ». Personne ne voulait entendre, et les habitués firent semblant de ne jamais avoir mis les pieds dans cette villa.


Inès, elle, m’appela une dernière fois.



Je m’étais arrêté sur le quai, téléphone à l’oreille.



Je fixai l’eau. Les bateaux. Les reflets.



Elle raccrocha. Je rentrai chez moi avec le téléphone encore chaud dans la main. Dans l’appart, il faisait cette moiteur de fin de journée qui colle aux murs. Léa était là, pieds nus, assise sur le plan de travail de la cuisine, une jambe repliée, l’autre pendante.


Elle me regarda entrer. Attentive, comme quelqu’un qui sait déjà.



Elle ne cilla presque pas. Juste un micro-ralentissement dans sa respiration. Le genre de détail que tu ne remarques que quand t’es devenu obsédé par quelqu’un.



La cloche de l’église Saint-Vincent tinta six fois.


Léa glissa du plan de travail, sans bruit, puis s’approcha.



Je tirai une chaise. Elle en plaça une autre face à moi, assez près pour que ses genoux frôlent les miens. Ses pieds nus se posèrent sur mes tibias, une prise douce.


Je la regardai. Elle était calme. Trop.



Je voulus répondre. Elle m’en empêcha en faisant glisser un pied entre mes jambes, lentement, sans me quitter des yeux. La plante frôla l’intérieur de ma cuisse, puis remonta à peine. Les orteils se faufilèrent sous le bermuda, mon souffle se coupa.



Elle posa son autre pied sur la chaise, contre ma hanche, de façon à m’encercler. C’était simple. Idiot. Et ça fonctionnait.



Elle eut un rire minuscule, sans joie.



Ses orteils appuyèrent. Assez pour me rappeler la pièce isolée, le fauteuil, son ordre : docile. Sauf que cette fois, il n’y avait pas de lanternes. Il n’y avait pas de thème. Il n’y avait qu’elle, et la façon dont elle reprenait la place.


Je sentis mon désir monter, net, humiliant, presque rassurant. Une part de moi s’en voulait. L’autre crevait d’envie de s’abandonner.



Elle se pencha et posa un baiser court sur ma bouche. Puis un de plus sur ma joue, comme une récompense. Ses pieds ne bougèrent pas. Le droit tenait, le gauche bloquait.



La question était douce. Mais aussi dégueulasse. Elle me fit quand même frissonner. J’aurais pu dire non. Elle attendit ma réponse, sans appuyer, sans sourire, ses pieds juste posés, toujours immobiles. Pour une fois, elle acceptait de ne pas forcer.



Léa se recula enfin, satisfaite. Elle se leva et alla ouvrir le frigo comme si elle venait simplement de parler météo.


Mon cœur était trop rapide, mon corps trop vivant, et j’avais cette idée ridicule que j’étais en train de tomber… et que je la laissais faire.



*



Le lendemain, on alla se baigner. Une heure où tu te donnes l’illusion que l’eau peut rincer ce qui n’est pas sur la peau. Léa marcha sur les galets sans hésiter. Elle ne regarda personne, elle avança juste et plongea. Je la rejoignis. L’eau était froide au début, comme pour rappeler au corps qu’il est vivant. Je nageai jusqu’à sentir mes bras tirer. Léa nageait mieux que moi. Ça aussi, ça m’énervait. Et ça me rassurait.


Une fois ressortis, on s’allongea tous les deux sur la même serviette. Elle mit ses lunettes de soleil, comme si ça suffisait à faire croire qu’on était un couple normal. À côté, des gamins jouaient avec un ballon. Un vendeur passait en criant des trucs sur des beignets. On parla du port, des touristes, d’un stagiaire qui avait failli se prendre une bôme dans la tête, de Serge qui râlait au Chalut. Et au milieu des banalités : un poids. Toujours.


Et là, à deux serviettes de nous, une fille attachait un bracelet à sa cheville. Un ruban noir, fin, avec une petite perle en toc, nacrée, qui brillait ironiquement au soleil. Léa la vit aussi, et attrapa mon poignet. Sa main dégageait cette angoisse qui, désormais, l’habitait.


Sur le retour, j’admirai cette façon qu’elle avait de tenir, de ne pas demander pardon d’exister malgré tout. Alors, comme un idiot, je me surpris à vouloir une réponse. Un truc pour fermer définitivement une porte, et pour rendre les nuits plus faciles.



Elle se tourna vers moi.



Elle me regarda. Longtemps. Puis esquissa un sourire qui n’était pas pour moi.



Elle reprit sa marche, pieds nus sur la pierre chaude, comme si de rien n’était.


Je restai une seconde immobile. Son sac pendait à son épaule, entrouvert. Le coin de la couverture d’un carnet dépassait. Noir. Léa remarqua que je le vis. Elle se mordit la lèvre en inclinant la tête, mais ne releva pas. Je détournai le regard.


Le vrai crime, c’était pas le couteau, mais le moment où j’avais décidé de faire semblant de pas comprendre.


Je la suivis. Pour que la nuit passe. Parce que je l’aimais.




FIN