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Temps de lecture estimé : 13 mn
09/03/26
corrigé 15/03/26
Résumé:  À Collioure, certaines dettes ne se paient pas en euros.
Critères:  #psychologie #drame #policier #vengeance #personnages #couple #domination #fétichisme
Auteur : L'artiste  (L’artiste)      Envoi mini-message

Série : Pieds nus sur la Côte Vermeille

Chapitre 01 / 03
Le prix du silence

Si vous embarquez sans ciré, pas de panique : l’histoire se tient toute seule. Mais si vous avez lu « Cœur Mort à Collioure », vous reconnaîtrez les visages, les silences, et ce que la mer préfère oublier.




Prologue – Ce qu’il manque au dossier



Elle courut pour fuir l’horreur, la robe déchirée collée à sa peau, du sel sur les cuisses. Le corps encore tremblant, les pieds amochés, elle s’arrêta à l’abri d’un muret pour tenter de calmer sa respiration, quand quelque chose frappa sèchement la pierre.


Une poignée de minutes plus tard, deux silhouettes passèrent sur la plage, suivies d’un parfum de mariage. Léa resta immobile jusqu’à ce que leurs pas s’éloignent, puis fit demi-tour et se glissa entre les rochers. Une masse sombre était étendue ; elle s’en approcha. La tête était tournée, une joue au sol, une traînée de sang sur la tempe.


Pas un souffle.


Puis… un hoquet.


Elle ressentait toujours la main retenant fermement son poignet, l’autre à plat sur sa peau. La peur, le dégoût et la rage montèrent de son ventre à sa gorge.


« S’il se relève, c’est moi qui crève. »


Léa posa ses paumes sur la gorge encore chaude, déjà meurtrie. Sans même fermer les yeux, elle serra. Le hoquet dura quelques secondes, et le soulagement arriva avant la culpabilité.


Les nausées étaient toujours là, la honte aussi, mais son cœur, lui, battait enfin à un rythme supportable.



*



Maud Delmas venait au parloir, plus pour vérifier que pour soutenir.



À la troisième fois, Maud commença à douter. Le dossier disait : strangulation prolongée. Tout collait, mais si Bruno disait vrai, quelqu’un était passé entre son départ et le PV. Quelqu’un qui n’avait pas eu besoin d’avouer et qui avait certainement eu une raison… plus intime que la colère d’un flic usé.



*



Maud poussa la porte du Chalut un midi. Elle s’installa au comptoir et commanda un banyuls pour laisser le rush passer. Quand la salle se vida un peu, elle fit signe à la jeune femme qui terminait son service.



Elles s’assirent au fond, loin de la baie vitrée. Maud se contenta d’expliquer ce que Bruno répétait sans cesse. Léa essaya de tenir : « Le dossier est clos. » « Il s’invente des trucs. » « Alex est mort, point. » Maud fit alors mine de se demander à voix haute ce que ferait une fille « maligne » après une agression, si elle en avait l’opportunité. Elle observa surtout et finit par obtenir ce qu’elle cherchait.



C’était sorti tout seul, sur le coup de l’émotion.



Ce demi-aveu de Léa livré dans un moment de faiblesse lui suffisait. À Collioure, il n’en fallait pas plus.








Tenir la barre



Depuis l’affaire de la chapelle, je ne regardais plus Léa comme la fille sympa qu’on croise au comptoir du Chalut, mais comme celle qui avait couru pieds nus sur Saint-Vincent pour sauver sa peau. Alex l’avait agressée, Bruno avait perdu les nerfs, Julien avait ramassé une carte mémoire pleine de vidéos qui n’avaient rien de touristique, et moi, j’avais surtout compris que Collioure n’était pas ce village tranquille que je racontais aux stagiaires en début de saison.


On avait tous gardé quelque chose de cette nuit-là.


Bruno, sa colère.

Julien, son hypocrisie.

Léa… sa blessure.


Et moi… ma lâcheté.


Léa, j’avais pris l’habitude de la voir passer au club après son service. Parfois pour un café, parfois juste pour s’asseoir cinq minutes face à la mer. On ne s’était rien promis, mais on couchait ensemble depuis assez longtemps pour que nos deux appartements ne soient plus qu’un décor pour faire semblant d’être indépendants.


Ce jour-là, même si le soleil tapait encore, je m’apprêtais à fermer l’école de voile lorsqu’elle arriva. Short en jean, peau ambrée, cheveux attachés à peu près, elle s’arrêta devant moi pour resserrer son élastique.



Elle sortit son téléphone et me le tendit. À l’écran, la photo d’une villa surplombant la mer, entre Port-Vendres et Banyuls.


Samedi 17 juillet, 22 h. Soirée thématique, cadre privé.



Elle soutint mon regard.



Un froid soudain, malgré la canicule.



Ses yeux s’adoucirent, son front effleura le mien.



Ses doigts glissèrent par-dessus l’ourlet de mon col.



Je tournai le verrou.



Son rire fut minuscule, celui d’une fille qui a provoqué et qui regarde si ça mord. Je m’approchai sans répondre ; l’odeur de sa peau et de la crème solaire remplaça celle du néoprène et des voiles mal séchées. Poussée contre le mur, elle retira son short, vite. D’une main, j’écartai la dentelle de sa culotte, l’autre soutint son genou alors qu’elle dégageait mon sexe du bermuda qui le couvrait.



Je la pris avec cette rage idiote qui n’avait rien à voir avec l’amour et tout avec le besoin d’exister. Tandis que l’odeur de la friture du resto voisin commençait à émaner jusqu’à nous, le rack à gilets claqua contre le mur, malmené par la main qui s’y agrippait. Léa inspira un peu plus haut et bascula la tête en arrière alors que je me déversais en elle.





La villa



On prit la route vers 21 h 30. Léa conduisait, et je cherchais encore à quel moment exact j’avais pu trouver ça « une bonne idée », quand la façade blanche de la villa Nérée apparut au bout d’un chemin privé.


Une femme – grande, peau mate, cheveux noirs retenus dans un chignon impeccable – nous accueillit. Sa robe légère laissait deviner plus qu’elle ne cachait.



Léa retira ses sandales, je frottai mes chaussures au paillasson.



On arriva sur une terrasse latérale. Les lattes de bois avaient gardé la chaleur du jour, la vue donnait sur le noir de la mer. Sur une table basse : un bol d’eau tiède, de l’huile citronnée et des rubans. Léa s’assit et une femme vint lui masser les pieds. Quand elle se releva, une perle brillait à sa cheville.


De retour au salon, Camille nous abandonna pour parler avec un type élégant, alors on s’éloigna et dénicha une pièce plus isolée que les autres.



Son ton me surprit, je me laissai pourtant tomber dans le fauteuil le plus proche. L’assise, très basse, m’imposait d’écarter les jambes et me donnait l’air un peu con.



Sa robe glissa, moi avec. À peine mon pantalon fut retiré que son pied se posa sur ma cuisse. Un soupir m’échappa, elle sourit, et son talon remonta doucement. Je me raidis d’abord, puis je me relâchai. Ne plus avoir à décider n’était finalement pas si désagréable. Le plaisir pointait, lourd, pressant, quand un gars apparut dans l’embrasure de la porte. Torse nu, confiant, il s’avança, un verre à la main.



Léa tourna nonchalamment la tête vers lui.



Le son guttural que je lâchai le prit de court ; il déglutit, recula et disparut.


Un toussotement.


Une femme, cette fois. Robe sobre, cheveux tirés, regard acéré. Aucune pudeur n’était plus de mise ; on rangea juste le nécessaire.



Les yeux de Maud glissèrent sur moi.



Elle revint à Léa.



Léa attrapa sa robe, la renfila sans se presser, puis noua ses cheveux d’un geste sec.



Je me retrouvai seul. Plus loin, le bruit d’une porte qui se refermait. Un couloir sur la droite menait vers des pièces privées et Maud avait parlé d’un « bureau », je me rhabillai en vitesse et tentai de le trouver.


Une lumière fine filtrait. Je m’approchai pour écouter, mais ne réussis à capter que quelques mots.


« Thomas… »

« Règles… »

« Tu veux… »


Un froissement de tissu. Une chaise qui grince.


« Ma tête… »


Une odeur de menthe me brûla les sinus. Un mot plus haut que les autres. Et là, un choc sourd.


Le métal froid de la poignée sous ma paume trembla.


Un râle. Un souffle coupé.


J’ouvris.



*



La lumière me claqua au visage, crue. Maud Delmas était allongée, une main crispée sur le tapis, les yeux ouverts, mais le regard absent. Léa était à genoux près du corps, tête baissée, sa poitrine se soulevant à peine. Le ruban noir serrait sa cheville.



Le bureau était en vrac : une chaise de travers, une serviette jetée, un carnet tombé, un flacon renversé, de l’huile étalée au sol. Au pied du buffet, près de la plinthe, un éclat nacré n’avait rien à faire là. La voix chevrotante de Léa détourna mon attention.



Elle inspira profondément.



Mon téléphone était dans ma poche, mais Léa : qu’allait-il lui arriver ? Je la regardai, le corps, la porte, et encore elle. Le cylindre de la serrure claqua plus fort que mes états d’âme.



La serviette que je lui tendis vira au rose.


Au sol, Maud, une plaie nette au milieu de sa poitrine. Du sang. Beaucoup de sang. Un pan de sa robe relevé sur la cuisse, un ongle cassé. Je fermai les yeux une seconde, les neurones en fouillis. Sur le bureau – réflexe idiot –, je redressai le flacon. Mon pied glissa sur la flaque, je me rattrapai à la chaise et jurai entre mes dents. Léa me regardait, stupéfaite. Je lui pris le couteau des mains pour essuyer grossièrement le manche, ses doigts y restèrent crispés quelques secondes.



Dehors, ça riait, ça gémissait. Un verre tinta. Sur la terrasse, Camille se tourna à notre approche.



Je m’efforçai d’adopter la voix la plus neutre possible.



Une fois dans le parking, Léa s’installa aux pédales.



Derrière nous, la villa Nérée s’éloigna. Les virages défilaient, Léa serrait le volant plus que nécessaire. Dans la voiture, l’odeur de menthe persistait.


Chez moi, elle fila à la salle de bain et se lava les mains jusqu’aux poignets. Quand elle revint au salon, elle s’avachit dans le canapé.


Au plafond, le ventilateur brassait de l’air chaud.



Il faisait vingt-huit degrés.


Je déroulai un plaid, la couvris et m’assis à côté d’elle. Elle tremblait. On resta ainsi longtemps, son bras autour de ma taille, sa tête dans le creux de mon épaule. Les yeux clos, j’écoutais sa respiration, lorsque sa main se posa sur mon aine. Simplement. Un test. Un « tu es là ». Je ne bougeai pas. Elle descendit, sa paume hésita une fraction de seconde, puis elle appuya franchement par-dessus le tissu.



Le plaid glissa au sol. De deux doigts sur ma joue, elle tourna ma tête vers elle pour m’embrasser. Passant à califourchon sur mes cuisses, elle retira son tee-shirt, seul vêtement qui l’habillait encore.


Je bandais. Putain, oui, je bandais. Pourquoi ?


Guidant ma main, sa respiration s’accéléra, ses épaules se relâchèrent un peu. Ma lèvre fut mordue, fort.



Me dénudant dans l’urgence, ses gestes étaient précis, ceux de quelqu’un qui sait que pour survivre, il faut être efficace. Elle inspira brusquement alors que je la pénétrai.


Le rythme s’emballa, je me surpris à la suivre. Son bassin, son cou, son regard, tout hurlait la même chose : « Tu restes avec moi. » En un spasme soudain, je jouis en elle, plus vite que d’habitude.





Première audition



Le matin, j’ouvris un œil sur le plafond ; la lumière était déjà chaude. Léa dormait d’un sommeil agité contre moi, une mèche collée à la joue, le ruban noir encore à sa cheville ; la perle, elle, avait disparu.


Je fixais le ventilateur qui tournait lentement, quand le téléphone vibra sur la table de nuit.



Elle raccrocha aussi sec, ni merci ni merde.



Le drap glissa un peu, dévoilant son grain de beauté sur l’épaule.



Je récupérai mon jean au sol, le passai, attrapai une chemise, mes baskets. Léa se leva à son tour, resta nue dans la lumière du matin, et mon cerveau eut ce réflexe cruel de remarquer d’abord ce qui était beau, avant de se souvenir de ce qui était grave. La peau fine de ses paupières était encore lourde de sommeil, ses seins bougeaient au rythme de sa respiration. Elle passa une main sur son ventre comme pour se rassurer, puis baissa les yeux vers sa cheville.



Je déposai un baiser furtif au coin de ses lèvres et sortis.


Dehors, une odeur de sel et de croissants trop chers m’accueillit. Collioure commençait à s’animer, avec ses boutiques qui s’ouvraient et ses touristes les plus matinaux qui déambulaient déjà avec leur serviette sur l’épaule.



*



À la gendarmerie de Port-Vendres, l’adjudant Morel m’attendait dans le couloir.



La petite salle beige dans laquelle il me conduisit ne m’était pas étrangère. Inès entra quelques minutes plus tard, le regard cerné, et s’assit face à moi.



Morel s’assit à son tour.



Là… j’ai coincé.



La sueur suinta à mes tempes.



Inès se leva, contourna la table et s’appuya au dossier de ma chaise.



Morel sortit une photo. Le gros plan d’une perle contre une plinthe.