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Temps de lecture estimé : 37 mn
05/02/26
Résumé:  Les cadavres se taisent. Les vidéos, elles, font du bruit.
Critères:  #drame #nonérotique #policier #confession #personnages
Auteur : L'artiste  (L’artiste)      Envoi mini-message

Série : Cœur Mort à Collioure

Chapitre 03 / 04
Révélation & Saint-Valentin tordue

Résumé des épisodes précédents :

Alexandre Prat, coach sentimental et maître chanteur, a été retrouvé étranglé près de la chapelle Saint-Vincent. Il filmait ses « clients » et conservait des dossiers compromettants. La carte mémoire du téléphone d’Alex a disparu, tout le monde a peur de ce qu’elle pourrait bien contenir. Léa, serveuse au Chalut, a révélé avoir été piégée et agressée cette nuit-là. Un second homme était présent.




Chapitre 1 : La pression monte



Je n’avais pas rêvé du poulpe ni d’Alex, cette nuit-là. Mais de Léa, et c’était pire. Sa confession m’avait profondément bouleversé, j’avais donc le moral dans les chaussettes lorsque la vibration de mon téléphone me réveilla.


Trois notifications.


Je les lus dans l’ordre croissant de dangerosité. La météo, ma mère qui voulait avoir des nouvelles, et Inès.


« On a un problème. Je te retrouve à l’école de voile. »


À jeun, j’avais trouvé ça un peu agressif. Avec un café, presque affectueux.


Je jetai un œil machinal aux mails. C’est là que je vis la pièce qui manquait à ma collection. Objet : Vidéo choquante – Collioure. Une adresse bidon du type veritecollioure@… Pièce jointe : un lien hébergé sur un truc qui n’inspirait pas la confiance.


Pendant trois secondes, j’eus la tentation d’effacer sans cliquer. Ensuite, je pensai : « Si moi j’ai reçu, je dois certainement pas être le seul. » Alors, j’ouvris.


La vidéo se lança en plein écran. Qualité moyenne. Pas la chapelle, un ponton. On devinait un port, plus grand que Collioure. Port-Vendres, sans doute. Un homme de dos, chemise claire, un ventre qui ne laisse pas beaucoup de place au doute, une main qui se pose sur une hanche féminine au liseré d’un string minimaliste. Et surtout, une voix. Dont une que j’avais encore entendue la veille se plaindre de l’impact pour « l’image de la ville ».


« Attention, soyons discrets ! »


En bas de la vidéo, un texte sobre :


« Vous voulez savoir qui couvrait Alex ? »


Fallait croire que mon petit show avec lui, chez Momo, était prémonitoire. Manquerait plus qu’on me prenne pour le corbeau. La séquence ne dura qu’une poignée de secondes. L’écran revint au noir, avec mon reflet dedans, l’air plus vieux que la veille.


Je filai à l’école de voile. Inès m’attendait déjà.



Je sortis les racks de planches qui encombraient l’espace, mis en route la machine Senso-Tassimo-quelque-chose et lui servis une tasse.



Elle me fusilla du regard.



Je ne pus m’empêcher de rire.



Elle posa sa tasse.



La liste était longue. Opposants politiques, vieux copains, gens qu’il avait plantés…



Son téléphone vibra. Elle y jeta un œil et soupira.



Elle releva la tête.



Elle haussa les épaules.



Je repensai au bar « Les copains d’abord », la veille.



Elle hésita, peu habituée à répondre aux questions.



Elle se leva.



Elle se leva, se dirigea vers la porte et sortit.



*



La matinée se poursuivit tranquillement : un adhérent faisant des tours dans la baie en autonomie, deux coups de téléphone pour des stages de printemps, et un gamin venu demander si je proposais des trucs pour ados qui s’ennuient. Entre chaque renseignement, j’avais en tête la main de Gérard sur cette hanche.


Vers midi, Nico débarqua, l’air encore plus perdu que d’habitude.



Il s’affala sur la chaise.



Il me regarda avec une intensité presque comique.



Nico se prit la tête entre les mains.



Il réfléchit.



Je pris une seconde.



Il blêmit.



Il hocha la tête, se leva et sortit avec l’air d’un type qui vient de découvrir qu’il y a des requins dans la Méditerranée.


Une fois seul, je regardai le port. Le voilier de Manu et Zoé tanguait légèrement. La houle montait.




Chapitre 2 : La deuxième vague



Dans les films, ça se poursuit souvent avec un orage. À Collioure, ce fut avec un deuxième mail. Même expéditeur que pour l’adjoint du maire, même objet, même lien court prêt à ruiner une autre journée. Il arriva le lendemain du premier, à 10 h 18, heure à laquelle j’étais sur le point de me rendre à une réunion « de coordination des activités nautiques et de gestion de l’image du littoral » à l’office du tourisme. Je regardais l’heure quand mon téléphone vibra une deuxième fois. Inès, comme toujours après ce genre de rebondissement.


« Tu l’as reçu aussi ? »

« À l’instant. J’ai pas ouvert. »

« Regarde. Et viens à la réunion. Il va y avoir du sport. »


Bon. Je me rassis et je cliquai.


La vidéo se lança. Plan fixe, de nuit. Une ruelle, un lampadaire. On entendait le bruit familier d’un talkie-walkie, un peu de vent, un rire masculin. Un homme dont on ne voyait pas le visage, mais que je ne mis pas longtemps à reconnaître. Bruno. Uniforme de police municipale, gilet ouvert, manche retroussée, tatouage bien net sur l’avant-bras. Il était adossé contre un mur, pantalon à mi-cuisses. Devant lui, une femme, en civil, jean, bottines. Pas identifiable, mais ce qu’elle tenait entre ses doigts ne faisait aucun doute.



  • — Et dire que t’es en plein service, là.
  • — Service public de proximité, oui. Je veille à la tranquillité nocturne.


Sa voix était plus douce que d’habitude. On aurait presque pu la trouver séduisante.


La femme riait, mais sa main s’activait.



  • — Sérieux, si quelqu’un nous voit, on est morts.
  • — On dira que je fais un contrôle. C’est crédible, non ?


Toujours très court. Mais le bon dosage pour détruire une réputation, foutre en l’air un couple, et confirmer une chose : Alex savait où planter ses caméras.



*



La salle du conseil municipal avait été vaguement relookée pour l’occasion. Bouteilles d’eau, gobelets, micro qui ne marche jamais, paperboard avec un titre écrit en gros :


« EXPO PATRIMOINE MARITIME DE LA GRANDE CATALOGNE »


Le maire, plus pâle que la veille, avait cet air d’homme qui a passé la nuit entre son avocat, son miroir et sa boîte mail. Ses yeux évitaient ostensiblement les téléphones. À sa droite, son adjoint, et à sa gauche, Julien, chemise impeccable, veste sombre, et le fameux parfum « important » qui te saute au nez. Un peu plus loin, Bruno. Uniforme nickel, regard fermé. Il avait perdu quinze bons centimètres d’arrogance depuis l’arrivée de la nouvelle pièce compromettante.


Inès était déjà là. Morel, côté gendarmerie, complétait le tableau.


Moi, j’étais dans le coin des « acteurs de terrain ». On m’avait collé à côté du responsable du club de plongée, qui se demandait visiblement ce qu’il avait à voir avec tout ça.


Le maire tapota doucement sur le micro.



Il chercha ses mots.



Inès leva la main.



Elle avait cette voix calme qui, paradoxalement, ouvrait mieux les veines que les éclats.



C’était posé, brutal, net.


Je regardai autour. Le responsable du club de plongée avait l’air de regretter de ne pas être sous l’eau, Julien restait étonnamment calme et silencieux, et Gérard, lui, tenta de retrouver un semblant de contrôle.



Je pris le temps de boire une gorgée d’eau. Personne n’avait de vidéo sur moi, à ma connaissance. C’était le moment d’en profiter.



Je me tournai vers Bruno.



Il me lança un regard qui aurait pu me coller au mur. Je lui rendis un demi-sourire.



Julien objecta :



On aurait pu entendre un poulpe éternuer. Gérard, dépassé, avait les bras ballants.



Morel fixa calmement Bruno.



Ce « oui » là, je l’ai presque aimé.


La réunion partit ensuite dans une bouillie de propositions : charte de bonne conduite, cellule d’écoute, communiqué officiel, « campagne » sur les réseaux. Bruno parla de renforcer les rondes (sans ironie, visiblement). Julien suggéra une « valorisation des usages respectueux du littoral ». Moi, je me contentai d’observer.



*



Sur la place du marché, des groupes discutaient déjà, smartphone en main. On entendait des bouts de phrases :


« … t’as vu, Bruno ? »

« Bref, ils sont tous pareils… »

« … moi, je dis que ça cache pire… »

« … la fille, là, on sait qui c’est ? »


Je pris le chemin du Chalut. Le service du midi battait son plein. Parfait, ça me donnait une excuse pour m’asseoir à un coin de comptoir.


Léa était là, sourire de façade vissé à la bouche. Ses gestes étaient un peu plus mécaniques que d’habitude. Quand elle m’aperçut, elle eut ce micro-signe de tête qui voulait dire « pas le temps, pas ici, mais ne bouge pas ». Je commandai un plat du jour, un verre, et je me fondis dans le décor.


Au bout d’un moment, entre deux tables, elle se faufila jusqu’à moi.



Elle servit un café et revint.



Je n’eus pas le courage de lui balancer une blague.



Elle allait repartir quand un client l’appela. Une voix un peu trop forte, un ton faussement jovial.



Je le regardai une seconde.



Silence.



Serge gueula de la cuisine « Tu fais chier, Thomas. Tu fous la merde dans mon service. »


Le type, bizarrement, se leva. Il laissa traîner quelques pièces et partit. Léa souffla, ravala quelque chose, et regagna ses tables.



*



La journée avança péniblement. Je regardai ma montre, Inès m’avait donné rendez-vous à 19 heures à la gendarmerie pour « recadrer quelques versions », et parler « du port ». Pourquoi le port ? J’en savais fichtre rien.


En me dirigeant vers Port-Vendres, j’eus une pensée étrange : si Alex avait survécu, il aurait sûrement vendu ça comme une « expérience cathartique ».




Chapitre 3 : L’homme propre



La gendarmerie la nuit, c’est encore plus glauque que le matin.


Il était 19 h 10. Je respectais le quart d’heure méridional de retard. Hénin était là, penché sur son écran. Inès, assise sur le coin du bureau, lisait un message sur son téléphone.



Hénin appuya sur une touche et afficha une image figée. Je reconnus la vidéo de la première vague.



Hénin zooma, recadra.



Elle feuilleta son carnet.



Une conversation apparut à l’écran, interface sombre, bulles de texte. Le contact : « JC_Port ». Je ne suis pas devin, mais les initiales n’étaient pas celles du père Noël.


Hénin scrola.


JC_Port : « Pas sur le ponton B sans accord écrit. On a déjà eu des plaintes. »

Alex : « Je te l’ai dit, ils en redemandent. »

JC_Port : « Je te parle pas de tes clients, mais des voisins. »

Alex : « Qui ? Aussi bien, j’ai déjà leur portrait. »

JC_Port : « À ce propos, efface ce que tu as sur la mairie. Je suis sérieux. »

Alex : « Ça, c’est pas gratuit. »


Un début de migraine me prit.



Hénin descendit encore.


JC_Port : « Tu joues avec le feu. Si ça sort, ce sera pour ta gueule, pas pour la sienne. »

Alex : « Ne t’inquiète pas, je sais qui protège qui dans ce port. »


Il y avait une réponse après, plus courte, plus sèche.


JC_Port : « Dernier avertissement. »


La date : le 31 janvier. Deux semaines avant la Saint-Valentin. Je demandai :



On frappa à la porte. Morel passa la tête.




*



Julien entra en costume bleu foncé, chemise blanche, manteau sur l’avant-bras, visiblement surpris de se retrouver là. Il salua et s’assit. Son visage était tiré, mais sa posture restait droite, un air de type sérieux qui ne se laisse pas désarçonner facilement.



Il posa devant Julien une capture d’écran de la conversation extraite du téléphone d’Alex.



Julien se figea une fraction de seconde. Puis il eut un petit rire gêné.



Il se reprit.



Julien serra les lèvres.



Un muscle tressaillit sur la joue de Julien.



« Pas seulement le torse », pensai-je.


Inès pointa du stylo une ligne du dialogue.



Julien respira profondément. Il pesait ses mots.



Hénin sortit une autre feuille de son dossier.



Julien blêmit. Ça se voyait beaucoup, sur un type trop propre.



Il passa une main sur son visage.



Julien prit une grande inspiration.



Il hésita.



Il regarda le sol et passa la main sur sa nuque.



Julien le fusilla du regard.



Tout le monde se tut un moment.



Julien hocha la tête.



Il prit son manteau et quitta le bureau. Son parfum mit quelques secondes à disparaître.


Inès me fit revenir. On se retrouva tous les trois, avec Hénin, qui pianotait déjà sur son clavier.



Inès tapota du doigt sur la table.





Chapitre 4 : Les saints, les hippies et les autres



Le dimanche : messe « pour la victime », maire et Gérard livides en première ligne, Bruno en uniforme deux rangs derrière, bras croisés, regard droit. Les gens priaient, certains sincèrement, d’autres pour la forme, la plupart le téléphone à la main, au cas où l’épisode 3 tomberait pendant l’homélie.


Rien. Ce fut presque le plus inquiétant.



*



L’après-midi, Inès fit appel à moi pour lui servir de taxi afin de rendre visite à Manu & Zoé. Je l’embarquai donc sur ma sécu et on fila vers la baie. Le voilier était là, fidèle au poste. Manu était assis sur le pont, torse nu sous sa veste en laine, cheveux attachés, clope au bec. Zoé, jambes croisées, lisait un bouquin, un cendrier posé à côté d’elle.


Inès monta à bord avec une aisance qui m’agaça légèrement. Je lui laissai la priorité. Le bateau sentait le tabac, le vieux cordage et certainement un peu le sexe. Rien d’anormal pour un couple qui avait décidé que la vie, c’était « ici et maintenant ».



Zoé leva les yeux vers Inès.



Elle sortit une photo plastifiée de la poche intérieure de sa parka.



C’était une capture d’écran. On reconnaissait le cockpit, un morceau de hauban. En bas à gauche, sur une serviette, Zoé, Manu et Alex dans une position plus qu’équivoque.


Manu sourit. Zoé aussi.



Zoé poursuivit :



Je regardai le cliché. Effectivement, ça collait. Zoé enchaîna :



Inès hocha la tête.



Inès se tourna vers Manu.



Il eut un petit sourire mauvais.



Manu écrasa sa cigarette dans un cendrier rouillé.



Il regarda Zoé qui approuva de la tête.



Zoé ajouta :



Zoé réfléchit.



Elle fronça les sourcils.



Manu secoua la tête.



Elle ferma les yeux un instant.



Je jetai un regard à Inès. C’était léger, comme indices, mais on avait le même visage en tête. Le type propre. La main invisible qui ouvrait les portes.



Zoé haussa les épaules.



Manu ajouta, plus doucement :



Le téléphone de Zoé vibra. Elle le sortit par réflexe, jeta un œil, se figea.



Je sentis un froid me remonter le dos.



Zoé posa l’appareil sur la table du cockpit et lança la vidéo.


Plan sombre, intérieur cette fois. Pas un bateau. Ça bougeait un peu. On devinait une chambre, un lit, des coussins. Un bras, un sein, un pied, des fesses. On ne voyait pas de visages. Juste des bouts de peau, deux corps entremêlés. Et un tatouage sur une hanche féminine. Un petit symbole simple. Une vague stylisée, noire. Puis ça coupa.


Zoé blêmit. Elle n’osa même pas regarder Manu qui, lui, s’agrippait au rebord de la table.



Elle hocha doucement la tête, la bouche ouverte, et voulut poser sa main sur la sienne. Il eut un mouvement de recul.



Je sentis dans mon ventre une colère sourde. Pas contre eux. Contre le procédé.



Zoé leva les yeux. Inès enchaîna :



Zoé eut un rire nerveux et rangea son téléphone.




*



De retour au port, le soleil commençait à baisser. Inès marchait à côté de moi.



Je savais très bien ce qu’elle suggérait, mais je n’aimais pas ce que ça impliquait.



Je ne répondis pas. Après tout, le metteur en scène avait l’air tout autant doué que discret. On se sépara au bout du quai. Un petit clapot claquait doucement contre les pierres.



En rentrant chez moi ce soir-là, je vérifiai mes mails, par réflexe. Quand la vérité décide de s’acharner sur un village, elle aime bien prendre son temps. Histoire que tout le monde se demande qui sera sur l’image suivante.




Chapitre 5 : Les lâches



Puis, tout a basculé.


Il devait être un peu plus de vingt-deux heures. J’avais laissé la télé allumée en bruit de fond, un vieux polar rediffusé pour la douzième fois.


Nouvelle notification mail.

Expéditeur : veritecollioure@…

Objet : Tu n’es pas un spectateur


Pas de lien vidéo, cette fois. Pas de pièce jointe. Juste du texte.


« Tu crois que tu regardes, Thomas ? Tu crois que tu es au-dessus ?

Tu as vu, tu as su, tu as laissé faire. Tu ne seras pas épargné.

Reste connecté.


  • — VÉRITÉ »


Je relus trois fois. Pourtant, ça avait le mérite d’être clair : ma promotion au rang de cible officielle venait d’être actée.


Mon premier réflexe fut physiologique : le cœur qui accélère, la gorge sèche, le cerveau qui surchauffe. « Qu’est-ce qu’il peut avoir sur moi ? » C’est là que tu repasses ta vie en boucle et tu te demandes ce qui, filmé de travers, aurait l’air vraiment immonde. Des nuits à moitié saoul sur la plage Saint-Vincent, j’en avais quelques-unes. Des baisers oubliés, des promesses foireuses, des conversations pourries à la terrasse du Chalut, aussi. Mais je n’avais jamais fait de séance « poulpe » avec Alex dans le coin. Je ne l’avais jamais laissé poser un téléphone sur mon pont ou dans ma chambre. Évidemment, ce n’était pas rassurant du tout. Les gens comme ça n’ont pas besoin de grand-chose pour te saigner. Quelques phrases sorties de leur contexte suffisent.


Je fis une capture d’écran et l’envoyai à Inès.


« J’ai un nouveau fan. »


La réponse arriva presque aussitôt.


« Ne supprime rien. J’suis chez toi dans 20 min. »


22 h 18. Logique !


Je pris une grande inspiration et ouvris la fenêtre. L’air de février entra, froid, chargé de questions et d’angoisse. La chapelle Saint-Vincent se devinait, là-bas, en petit triangle sombre. Je me surpris à lui parler.


« Tu ne pouvais pas juste rester un endroit romantique, toi ? »


Inès frappa quelques instants plus tard et entra avant même que je réponde. Jean, pull, blouson, cheveux tirés en queue basse. Elle avait l’air fatiguée, mais pas cassée. La tête de quelqu’un qui a choisi de ne pas dormir tant que le puzzle n’était pas fini.



Je lui tendis le téléphone.



Elle s’assit et réfléchit un instant.



J’éclatai de rire.



Je sentis une sueur froide glisser dans mon dos.



Puis elle se tourna vers moi. Visiblement, mon visage trahissait mon courage.



Je sentis poindre une lueur d’espoir.



Elle reposa mon téléphone.



Elle récupéra son blouson et prit congé. Quand la porte se referma, mon téléphone vibra à nouveau.


Une notification système : « Nouvel appareil connecté à votre réseau. »



*



La nuit fut longue. Vers quatre heures, je finis par m’endormir sur le canapé. Je rêvai d’un poulpe qui me tendait un téléphone avec un tentacule et qui disait : « À toi. »


Charmant.


Je fus réveillé par l’arrivée d’un message de Nico. Je me levai avec la gueule de bois du type qui réalise que ses petits secrets risquaient de circuler plus vite que les recettes d’anchois.


« Gros, ça part en sucette. Tu peux venir au skate park ? »


Le genre de phrase qu’aucun homme de plus de cinquante ans ne devrait lire avant son café.



*



Le skate park de Collioure, c’était une dalle de béton avec deux modules coincés entre un parking et un bout de verdure, là où la mairie avait cru pouvoir dire « on fait quelque chose pour les jeunes ». Il y avait déjà un attroupement. Une dizaine d’ados, téléphones en main. Deux mères, l’air choqué. Un type du service technique, veste orange. Et au milieu, Nico, capuche sur la tête, tête baissée.


Sur le mur du fond, au-dessus d’un tag « LOVE & SEA » un peu délavé, quelqu’un avait bombé en grand :


« CHANT DU POULPE = VOYEURS, LÂCHES ET PORCS »


Et en dessous, en rouge :


« ON VOUS VOIT »


Ce n’était pas du street art. C’était un procès-verbal.



Une des mères nous regarda.



J’avais pas la force pour les sermons collectifs, surtout avant neuf heures.



Elle me fusilla du regard et repartit en maugréant.


Nico, lui, matait le mur.



Il se passa la main dans les cheveux.



Nico baissa la tête.




*



Inès arriva au skate park une heure plus tard, avec un agent municipal et un seau de peinture grise.



L’agent soupira et commença à passer le rouleau. Les lettres disparurent peu à peu.



Elle me regarda plus intensément.



Elle ne fit pas l’effort de sourire.




*



Toute la journée, j’eus la sensation d’être sur un bateau qui se dirige droit vers un grain. Un de ceux qui te retournent les voiles et te rappelle que tu n’es pas le centre du monde. Et moi, j’étais le con qui avait accepté de tenir la barre. J’avais rangé comme pour une inspection. Nettoyé les tables, vérifié la machine à café, préparé des tasses, sorti quelques biscuits. Vers 18 h 45, il faisait nuit, l’air commençait à se rafraîchir. Le vent se levait.


Nico se pointa en premier, les mains dans les poches, capuche sur la tête. Il évitait mon regard, mais il était là, c’était déjà ça. Manu et Zoé débarquèrent ensemble. Julien fut presque à l’heure, costume plus froissé que d’habitude, carrure un peu moins assurée. Bruno, lui, arriva en dernier, en uniforme, comme pour rappeler qu’il ne venait pas « en ami », mais « en fonction ». Il gardait les yeux bas, mais ces derniers glissaient furtivement sur tout le monde.


Inès ferma la porte derrière lui.



Elle prit place près du tableau blanc que je réservais d’habitude aux cours théoriques.



Les regards se croisèrent, se détournèrent, revinrent. Ce fut à ce moment-là que mon téléphone vibra dans ma poche. Une coïncidence ? Je le sortis avec une pointe de froid dans la nuque.


Expéditeur : veritecollioure@…



Je sortis un câble HDMI du tiroir de mon bureau, et reliai mon portable au projecteur que j’utilisais habituellement pour les points météo. Cinq secondes de latence. Tout le monde retenait son souffle, tendu comme une drisse. Julien regardait le plafond, Bruno se grattait le menton, Zoé serrait le poignet de Manu.


J’ouvris le mail.


Il y avait un premier texte, en haut.


« Vous vouliez tout savoir. Vous vouliez tout cacher.

Ce soir, on commence à régler les comptes.

Acte 4 : Les lâches. »


En dessous, un lien. Mon doigt trembla un peu en cliquant.


La vidéo se lança. Un bar, mal éclairé. Des verres, des bouteilles. Le Chalut, évidemment. Caméra posée à hauteur de comptoir, légèrement sur le côté. Un morceau de profil. Le mien.


On m’entendait parler. Simplement parler.


La date, en bas à droite, indiquait le « 26 juillet ».


« Je te dis juste que tu joues avec le feu. Un jour quelqu’un va t’en coller une, tu ne t’en sortiras pas avec un discours. »


Face à moi, hors champ, une autre voix. Alex.


« Tu dramatises, Thomas. Les gens veulent être vus. Tu crois qu’ils viennent pourquoi, à Saint-Vincent, la nuit ? »


Moi, encore :


« Ils viennent pour se sentir vivants, pas pour finir dans ta base de données. »


La vidéo s’arrêta nette.


J’avais envie de dire quelque chose de brillant. Du genre : « ce n’est pas ce que ça a l’air ». Le problème, c’est que c’était exactement ce dont ça avait l’air : un vieux con lucide qui prévient qu’un truc va mal tourner, et qui, ensuite, rentre chez lui et laisse faire. Ça mettait aussi en évidence le fait que j’avais menti, le matin du meurtre, en prétendant le connaître que depuis deux semaines.


Inès coupa l’écran.



Elle planta ses yeux dans ceux de Bruno.



Il regarda le sol, puis leva la tête.



Il serra les poings. Tous les regards convergeaient sur lui. Pesants.



Le silence fut total.



Bruno avala difficilement sa salive.



Et il tendit le doigt.


Vers quelqu’un qui, jusqu’ici, avait tout fait pour rester au milieu, jamais tout à fait dans la lumière, jamais complètement dans l’ombre.


Julien.


L’homme propre.