Résumé des épisodes précédents :
Alexandre Prat, coach sentimental et maître chanteur, a été retrouvé étranglé près de la chapelle Saint-Vincent. Il filmait ses « clients » et conservait des dossiers compromettants. La carte mémoire du téléphone d’Alex a disparu, tout le monde a peur de ce qu’elle pourrait bien contenir. Léa, serveuse au Chalut, a révélé avoir été piégée et agressée cette nuit-là. Un second homme était présent.
Chapitre 1 : La pression monte
Je n’avais pas rêvé du poulpe ni d’Alex, cette nuit-là. Mais de Léa, et c’était pire. Sa confession m’avait profondément bouleversé, j’avais donc le moral dans les chaussettes lorsque la vibration de mon téléphone me réveilla.
Trois notifications.
Je les lus dans l’ordre croissant de dangerosité. La météo, ma mère qui voulait avoir des nouvelles, et Inès.
« On a un problème. Je te retrouve à l’école de voile. »
À jeun, j’avais trouvé ça un peu agressif. Avec un café, presque affectueux.
Je jetai un œil machinal aux mails. C’est là que je vis la pièce qui manquait à ma collection. Objet : Vidéo choquante – Collioure. Une adresse bidon du type veritecollioure@… Pièce jointe : un lien hébergé sur un truc qui n’inspirait pas la confiance.
Pendant trois secondes, j’eus la tentation d’effacer sans cliquer. Ensuite, je pensai : « Si moi j’ai reçu, je dois certainement pas être le seul. » Alors, j’ouvris.
La vidéo se lança en plein écran. Qualité moyenne. Pas la chapelle, un ponton. On devinait un port, plus grand que Collioure. Port-Vendres, sans doute. Un homme de dos, chemise claire, un ventre qui ne laisse pas beaucoup de place au doute, une main qui se pose sur une hanche féminine au liseré d’un string minimaliste. Et surtout, une voix. Dont une que j’avais encore entendue la veille se plaindre de l’impact pour « l’image de la ville ».
« Attention, soyons discrets ! »
En bas de la vidéo, un texte sobre :
« Vous voulez savoir qui couvrait Alex ? »
Fallait croire que mon petit show avec lui, chez Momo, était prémonitoire. Manquerait plus qu’on me prenne pour le corbeau. La séquence ne dura qu’une poignée de secondes. L’écran revint au noir, avec mon reflet dedans, l’air plus vieux que la veille.
Je filai à l’école de voile. Inès m’attendait déjà.
- — Tu l’as reçue aussi, alors ? demanda-t-elle.
- — Bonjour, répondis-je, perplexe, en déverrouillant la porte. Tu veux un café, ou on passe directement aux choses sérieuses ?
- — Café serré, merci.
Je sortis les racks de planches qui encombraient l’espace, mis en route la machine Senso-Tassimo-quelque-chose et lui servis une tasse.
- — Ça circule depuis bien deux heures, dit-elle. Mail, groupes WhatsApp, messages privés. Ça prend. T’as compris de qui il s’agit ?
- — Non, mentis-je. J’avais pas mes lunettes.
Elle me fusilla du regard.
- — T’es chiant, Vidal.
- — OK, OK, l’adjoint du maire, évidemment ! Soit dit au passage, ça explique ses tremblements chez Momo. Je lui avais sorti une scène imaginaire dans le genre pour le mettre sous pression, je ne m’attendais pas à être si proche de la vérité. Promis, Inès, c’est pas moi qui ai balancé ça. Je trouvais ça marrant sur le moment. Avec le recul, j’aurais pas dû.
- — Y a pas photo, t’as pas toujours que des idées lumineuses ! En tout cas, il m’a appelé trois fois depuis la diffusion. Il s’inquiète de savoir si, selon moi, ça pouvait être authentique.
- — Tu lui as répondu quoi ?
- — Que je n’étais pas experte en effets spéciaux, mais que si quelqu’un s’était amusé à modéliser sa bedaine en 3D juste pour lui pourrir la vie, il avait un talent qu’on aimerait bien avoir au service.
Je ne pus m’empêcher de rire.
- — Résultat ?
- — Il est en panique. Il commence à parler de diffamation, de « complot ». Et moi, j’ai un homicide sur les bras, une jeune femme traumatisée, et maintenant un début de fuite numérique.
Elle posa sa tasse.
- — Ce qui est intéressant, Thomas, ce n’est pas tellement la vidéo en elle-même, mais le choix.
- — Oui, l’adjoint du maire pour ouvrir le bal.
- — C’est ça. L’élu qui a le plus à perdre. Un joli message. À ton avis, à qui ça sert, ce cirque ?
La liste était longue. Opposants politiques, vieux copains, gens qu’il avait plantés…
- — Peut-être quelqu’un qui n’a pas pu blairer qu’Alex ait eu cette idée avant lui. Ou quelqu’un qui veut détourner l’attention.
- — Après, ajouta-t-elle en me lançant un regard approbateur, plus Gérard paniquera, plus il dira des conneries en audition. Et ça, c’est bon pour nous.
Son téléphone vibra. Elle y jeta un œil et soupira.
- — Parfait. Le préfet s’y met. Il s’inquiète de l’atteinte à la réputation de la ville.
- — Pas de la fille qu’on a failli violer, bien entendu.
- — T’es mignon, toi. Les filles n’ont jamais été une priorité administrative.
Elle releva la tête.
- — À propos : on va devoir protéger Léa. Elle a déjà assez souffert.
- — Tu veux que je fasse quoi ?
- — Pour l’instant, tu la surveilles de loin. Et si quelqu’un essaie de lui faire porter le chapeau, tu me préviens. Moi, je vais revisiter l’emploi du temps de certains.
- — Celui de Bruno ?
Elle haussa les épaules.
- — Lui, il reste dans la case « il ment, mais on ne sait pas encore sur quoi exactement ». Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est celui dont Léa m’a parlé : manteau sombre, parfum trop présent, ton moralisateur.
Je repensai au bar « Les copains d’abord », la veille.
- — Tu vas rire, mais le portrait va finalement bien mieux à Julien qu’à Gérard.
- — Le délégué à la communication ?
- — Lui-même. Il était là aussi, chez Momo. Parfum qu’on sent à trois tabourets de distance, posture droite… et surtout, une obsession pour « l’image de la commune ». Tu l’as auditionné, lui ?
Elle hésita, peu habituée à répondre aux questions.
- — Pour l’instant, son alibi, c’est « je dormais chez moi », comme 90 % des gens. On lui reparlera, dit-elle, mais je ne peux pas me permettre de suspecter tout le monde en même temps. Sinon, on va finir par mettre la moitié de la population en garde à vue.
- — Collioure redeviendrait calme, et ça ferait pas de mal, dis-je en remontant un coin de lèvres.
- — Tu te rends compte, Thomas, que si la personne qui a récupéré la carte mémoire commence à diffuser les vidéos une par une, on n’aura plus besoin d’interroger qui que ce soit… Ils vont tous venir d’eux-mêmes, en panique.
Elle se leva.
- — Faut que je file. Je vais avoir Gérard sur les bras, plus le procureur, plus deux ou trois journalistes qui ont flairé le scoop. Toi, tu restes à ton poste. Et tu observes.
- — À vos ordres, Capitaine !
- — Au fait, tu réalises que plus ça avance, plus tu es au centre de ce bordel ?
- — J’essaie de l’ignorer.
- — Fais gaffe. Les gens qui tiennent les fils, même juste pour les regarder, finissent souvent par se les prendre autour du cou.
Elle se leva, se dirigea vers la porte et sortit.
*
La matinée se poursuivit tranquillement : un adhérent faisant des tours dans la baie en autonomie, deux coups de téléphone pour des stages de printemps, et un gamin venu demander si je proposais des trucs pour ados qui s’ennuient. Entre chaque renseignement, j’avais en tête la main de Gérard sur cette hanche.
Vers midi, Nico débarqua, l’air encore plus perdu que d’habitude.
- — T’as vu la vidéo ?
- — Salut, Nico. Tu veux une corde, ou un ticket de loto ?
- — Je te jure que je n’ai rien à voir avec ça, balança-t-il en apnée.
- — Calme. Assieds-toi et respire.
Il s’affala sur la chaise.
- — Tout le monde s’envoie le lien, dit-il. On dirait que plus personne ne se souvient qu’il y a un mort dans cette histoire.
- — C’est ainsi. Un cadavre, c’est un fait divers. Une vidéo de cul sur un élu, c’est le buzz assuré.
Il me regarda avec une intensité presque comique.
- — C’est qui, d’après toi, qui balance ça ? Le tueur ?
- — Quelqu’un qui a décidé que la Saint-Valentin n’avait pas encore assez fait de dégâts, répondis-je.
Nico se prit la tête entre les mains.
- — Tu crois qu’il y en a sur moi, des vidéos ?
- — Tu traînais souvent avec lui, alors, c’est probable. T’as quelque chose à te reprocher ?
- — Va savoir.
Il réfléchit.
- — Sur le bateau de Zoé et Manu, on buvait, on rigolait… Bon, oui, on baisait aussi, mais tout le monde était consentant et j’ai pas l’impression d’avoir fait des trucs que je peux pas assumer. Mais des fois, c’est quand tu vois l’image que tu te dis : « Ah non, pas ça. »
- — Écoute. Si tu es dessus, tu le sauras très vite. Mais pour l’instant, ne mens plus sur rien. Les gendarmes vont certainement revenir vers toi.
- — Tu crois que je risque quoi, honnêtement ?
Je pris une seconde.
- — Pour le moment, à vue de nez, non-assistance à personne en danger. Va pas alourdir le dossier.
Il blêmit.
- — Génial.
- — Tu voulais de la franchise. Allez, rentre chez toi, maintenant. Évite les bars pour aujourd’hui. Et si tu reçois des vidéos, des menaces, tu fais une capture et tu l’envoies illico à Inès.
Il hocha la tête, se leva et sortit avec l’air d’un type qui vient de découvrir qu’il y a des requins dans la Méditerranée.
Une fois seul, je regardai le port. Le voilier de Manu et Zoé tanguait légèrement. La houle montait.
Chapitre 2 : La deuxième vague
Dans les films, ça se poursuit souvent avec un orage. À Collioure, ce fut avec un deuxième mail. Même expéditeur que pour l’adjoint du maire, même objet, même lien court prêt à ruiner une autre journée. Il arriva le lendemain du premier, à 10 h 18, heure à laquelle j’étais sur le point de me rendre à une réunion « de coordination des activités nautiques et de gestion de l’image du littoral » à l’office du tourisme. Je regardais l’heure quand mon téléphone vibra une deuxième fois. Inès, comme toujours après ce genre de rebondissement.
« Tu l’as reçu aussi ? »
« À l’instant. J’ai pas ouvert. »
« Regarde. Et viens à la réunion. Il va y avoir du sport. »
Bon. Je me rassis et je cliquai.
La vidéo se lança. Plan fixe, de nuit. Une ruelle, un lampadaire. On entendait le bruit familier d’un talkie-walkie, un peu de vent, un rire masculin. Un homme dont on ne voyait pas le visage, mais que je ne mis pas longtemps à reconnaître. Bruno. Uniforme de police municipale, gilet ouvert, manche retroussée, tatouage bien net sur l’avant-bras. Il était adossé contre un mur, pantalon à mi-cuisses. Devant lui, une femme, en civil, jean, bottines. Pas identifiable, mais ce qu’elle tenait entre ses doigts ne faisait aucun doute.
- — Et dire que t’es en plein service, là.
- — Service public de proximité, oui. Je veille à la tranquillité nocturne.
Sa voix était plus douce que d’habitude. On aurait presque pu la trouver séduisante.
La femme riait, mais sa main s’activait.
- — Sérieux, si quelqu’un nous voit, on est morts.
- — On dira que je fais un contrôle. C’est crédible, non ?
Toujours très court. Mais le bon dosage pour détruire une réputation, foutre en l’air un couple, et confirmer une chose : Alex savait où planter ses caméras.
*
La salle du conseil municipal avait été vaguement relookée pour l’occasion. Bouteilles d’eau, gobelets, micro qui ne marche jamais, paperboard avec un titre écrit en gros :
« EXPO PATRIMOINE MARITIME DE LA GRANDE CATALOGNE »
Le maire, plus pâle que la veille, avait cet air d’homme qui a passé la nuit entre son avocat, son miroir et sa boîte mail. Ses yeux évitaient ostensiblement les téléphones. À sa droite, son adjoint, et à sa gauche, Julien, chemise impeccable, veste sombre, et le fameux parfum « important » qui te saute au nez. Un peu plus loin, Bruno. Uniforme nickel, regard fermé. Il avait perdu quinze bons centimètres d’arrogance depuis l’arrivée de la nouvelle pièce compromettante.
Inès était déjà là. Morel, côté gendarmerie, complétait le tableau.
Moi, j’étais dans le coin des « acteurs de terrain ». On m’avait collé à côté du responsable du club de plongée, qui se demandait visiblement ce qu’il avait à voir avec tout ça.
Le maire tapota doucement sur le micro.
- — Merci à tous d’être venus, commença-t-il avec solennité. L’ordre du jour a changé de priorité.
Il chercha ses mots.
- — Au vu du drame qui a endeuillé notre commune, et… des vidéos calomnieuses qui circulent actuellement, nous devons accompagner le travail de la justice et protéger l’image de Collioure.
Inès leva la main.
- — Si vous permettez, monsieur le maire, avant de parler d’image, il va falloir penser sécurité.
Elle avait cette voix calme qui, paradoxalement, ouvrait mieux les veines que les éclats.
- — Les résidents, les assos et les restaurateurs ont peur, reprit-elle. On ne va pas pouvoir leur répondre avec des éléments de langage.
- — Personne n’a dit ça. Je ne minimise pas la gravité de la situation, mais il est hors de question…
- — Pendant que vous parlez, quelqu’un, là, utilise un réservoir d’images volées dans nos rues, sur nos plages, et les balance à qui veut bien les voir, intervint un élu de l’opposition, cravate de travers.
C’était posé, brutal, net.
Je regardai autour. Le responsable du club de plongée avait l’air de regretter de ne pas être sous l’eau, Julien restait étonnamment calme et silencieux, et Gérard, lui, tenta de retrouver un semblant de contrôle.
- — On ne va pas rentrer dans le jeu de ce corbeau, s’agaça-t-il. Ce que Monsieur le Maire veut, c’est des mesures concrètes. Thomas, par exemple, comment gère-t-on la communication à l’école de voile ?
Je pris le temps de boire une gorgée d’eau. Personne n’avait de vidéo sur moi, à ma connaissance. C’était le moment d’en profiter.
- — La vérité, répondis-je. Qu’un homme est mort, que l’enquête est en cours, et que « le chant du poulpe » n’est pas une prestation de service, mais une vieille légende que certains ont transformée en business.
Je me tournai vers Bruno.
- — Et on leur dit que les rondes assurent notre sécurité.
Il me lança un regard qui aurait pu me coller au mur. Je lui rendis un demi-sourire.
- — Et plus généralement, au niveau de l’image ? recadra le maire.
- — L’image, répondit Morel, c’est déjà fichu pour quelques jours. On ne contrôle pas l’ordre dans lequel les gens cliquent. La seule chose que l’on peut encore maîtriser, c’est la façon dont on réagit. Être offensés d’être sur ces vidéos plutôt que choqués qu’on ait filmé sans consentement n’est pas la meilleure stratégie.
Julien objecta :
- — Faut pas tout mélanger. Si on commence à faire une chasse aux sorcières…
- — C’est pas ça, l’interrompit Inès. Le mobile, de toute façon, est plus que flou. Aucun chantage n’a eu lieu, si je ne me trompe pas. Et puis, les vidéos, moi, je m’en fous. Ce que je veux, c’est choper le meurtrier. Et le plus vite sera le mieux pour tout le monde.
- — Oui, poursuivit Morel. On a la trace d’une extraction de carte mémoire au moment précis de la mort d’Alex. Ce n’est pas un bug. C’est une action calculée, et réfléchie. Quelqu’un s’est penché sur Alex pendant qu’il respirait encore, et a pris ce qui l’intéressait. Maintenant, il distribue.
On aurait pu entendre un poulpe éternuer. Gérard, dépassé, avait les bras ballants.
- — Vous êtes en train de nous dire que le meurtrier est celui qui nous tient en otage avec ces vidéos ?
- — Ça, on en sait encore rien, répondit Inès. Lui, ou quelqu’un qui était présent cette nuit-là.
Morel fixa calmement Bruno.
- — Pour l’instant, en tout cas, le point positif de tout ça, c’est que d’être ciblé par le détenteur de la carte vous disculpe à moitié.
- — Moi aussi, j’ai été victime, intervint Gérard. Hormis nous deux, tout Collioure pourrait être coupable. C’est bien ça ?
- — Oui, dit simplement Morel.
Ce « oui » là, je l’ai presque aimé.
La réunion partit ensuite dans une bouillie de propositions : charte de bonne conduite, cellule d’écoute, communiqué officiel, « campagne » sur les réseaux. Bruno parla de renforcer les rondes (sans ironie, visiblement). Julien suggéra une « valorisation des usages respectueux du littoral ». Moi, je me contentai d’observer.
*
Sur la place du marché, des groupes discutaient déjà, smartphone en main. On entendait des bouts de phrases :
« … t’as vu, Bruno ? »
« Bref, ils sont tous pareils… »
« … moi, je dis que ça cache pire… »
« … la fille, là, on sait qui c’est ? »
Je pris le chemin du Chalut. Le service du midi battait son plein. Parfait, ça me donnait une excuse pour m’asseoir à un coin de comptoir.
Léa était là, sourire de façade vissé à la bouche. Ses gestes étaient un peu plus mécaniques que d’habitude. Quand elle m’aperçut, elle eut ce micro-signe de tête qui voulait dire « pas le temps, pas ici, mais ne bouge pas ». Je commandai un plat du jour, un verre, et je me fondis dans le décor.
Au bout d’un moment, entre deux tables, elle se faufila jusqu’à moi.
- — Tu as vu le deuxième épisode ? demanda-t-elle sans préambule.
- — Même les poissons doivent être au courant, répondis-je.
- — Et le premier continue de tourner. À ce rythme, on va pouvoir faire un festival.
Elle servit un café et revint.
- — On m’a envoyé le lien cinq fois depuis ce matin, dit-elle à voix plus basse.
- — Des clients, des potes, qui ?
- — Un peu de tout. Des « reste prudente », des « toi qui le connaissais » …
- — Tu as vu autre chose circuler ?
- — Pas encore… mais je sens la vague monter. Pour le moment, c’est croustillant, ça humilie les « importants ». Quand ça descendra de quelques marches, ce sera beaucoup moins drôle.
- — Tu penses que tu es sur la liste ?
- — C’est possible, vu qu’Alex disait avoir des trucs sur moi…
Je n’eus pas le courage de lui balancer une blague.
- — Inès veut que tu saches qu’elle fera tout pour te protéger. Si tu reçois la moindre menace, préviens-la. Sans essayer de négocier, cette fois. Sans compromis.
- — J’ai appris la leçon, répondit-elle.
Elle allait repartir quand un client l’appela. Une voix un peu trop forte, un ton faussement jovial.
- — Hé, Léa ! On dit que les uniformes, c’est ton truc !
Je le regardai une seconde.
- — Tu sais ce qui est fascinant chez toi ? Tu arrives à être vulgaire sans même avoir une pensée.
Silence.
- — Et là, tu vas payer et sortir.
Serge gueula de la cuisine « Tu fais chier, Thomas. Tu fous la merde dans mon service. »
Le type, bizarrement, se leva. Il laissa traîner quelques pièces et partit. Léa souffla, ravala quelque chose, et regagna ses tables.
*
La journée avança péniblement. Je regardai ma montre, Inès m’avait donné rendez-vous à 19 heures à la gendarmerie pour « recadrer quelques versions », et parler « du port ». Pourquoi le port ? J’en savais fichtre rien.
En me dirigeant vers Port-Vendres, j’eus une pensée étrange : si Alex avait survécu, il aurait sûrement vendu ça comme une « expérience cathartique ».
Chapitre 3 : L’homme propre
La gendarmerie la nuit, c’est encore plus glauque que le matin.
Il était 19 h 10. Je respectais le quart d’heure méridional de retard. Hénin était là, penché sur son écran. Inès, assise sur le coin du bureau, lisait un message sur son téléphone.
- — Ah, Vidal, annonça Hénin sans lever la tête. Notre expert en corps-morts.
- — On a du neuf, Thomas, ajouta Inès.
Hénin appuya sur une touche et afficha une image figée. Je reconnus la vidéo de la première vague.
- — C’est pas le gars qui nous intéresse, tout le monde sait déjà qui c’est, dit Inès. Mais le lieu.
- — Ça, c’est pas Collioure, dis-je.
Hénin zooma, recadra.
- — Non, c’est Port-Vendres. On a vérifié.
- — Bon, et alors ? On se doutait bien qu’Alex ne se contentait pas de filmer derrière la chapelle.
- — Sur les pontons, là-bas, tu ne rentres pas sans badges, précisa Inès. En tout cas, pas sans la complicité ou au moins l’aveuglement de certains.
- — Tu penses à qui ?
- — Julien Carrière. Il gère les accès sur tous les ports de la côte rocheuse.
- — Et il porte un parfum qui coûte un SMIC le flacon, ajoutai-je.
- — Voilà. Donc, on a envie de lui reposer quelques questions. Je l’ai convoqué au poste pour un nouvel entretien, il ne devrait plus tarder.
Elle feuilleta son carnet.
- — Jusqu’alors, il nous soutenait qu’il ne connaissait Alex « que par politesse ».
- — C’est pas impossible. Ils semblent tous l’avoir « vaguement croisé », ce garçon.
- — Sauf que, ajouta Hénin, le téléphone d’Alex raconte autre chose. On n’a certes plus les vidéos, mais la messagerie, elle, ne dépend pas d’une carte mémoire.
Une conversation apparut à l’écran, interface sombre, bulles de texte. Le contact : « JC_Port ». Je ne suis pas devin, mais les initiales n’étaient pas celles du père Noël.
Hénin scrola.
JC_Port : « Pas sur le ponton B sans accord écrit. On a déjà eu des plaintes. »
Alex : « Je te l’ai dit, ils en redemandent. »
JC_Port : « Je te parle pas de tes clients, mais des voisins. »
Alex : « Qui ? Aussi bien, j’ai déjà leur portrait. »
JC_Port : « À ce propos, efface ce que tu as sur la mairie. Je suis sérieux. »
Alex : « Ça, c’est pas gratuit. »
Un début de migraine me prit.
- — Ils ont parlé explicitement du maire ? demandai-je.
- — Pas vraiment. Mais bon, son adjoint est sur la vidéo.
Hénin descendit encore.
JC_Port : « Tu joues avec le feu. Si ça sort, ce sera pour ta gueule, pas pour la sienne. »
Alex : « Ne t’inquiète pas, je sais qui protège qui dans ce port. »
Il y avait une réponse après, plus courte, plus sèche.
JC_Port : « Dernier avertissement. »
La date : le 31 janvier. Deux semaines avant la Saint-Valentin. Je demandai :
- — Tu l’as déjà confronté à ça ?
- — Pas encore. C’est pour ça que t’es là. Pendant qu’il nous racontera sa version, tu écouteras pour nous dire ce que t’en penses. Tu le connais mieux que nous.
On frappa à la porte. Morel passa la tête.
- — Carrière, annonça-t-il. Vous le prenez ici ou en salle d’audition ?
- — En salle d’audition, dit Inès. Thomas, tu files dans la pièce à côté. Il y a une glace sans tain, faut pas qu’il te voie.
*
Julien entra en costume bleu foncé, chemise blanche, manteau sur l’avant-bras, visiblement surpris de se retrouver là. Il salua et s’assit. Son visage était tiré, mais sa posture restait droite, un air de type sérieux qui ne se laisse pas désarçonner facilement.
- — Merci d’être venu, monsieur Carrière, dit Hénin. On ne va pas vous retenir très longtemps.
- — Je commence à avoir l’habitude, répondit-il. Depuis que ce… drame est arrivé, on a tous vu notre agenda se remplir.
- — Je vais être directe, enchaîna Inès, bien décidée à ne pas se perdre en formules de politesse. Vous avez affirmé ne connaître Alex Prat que « de loin ». Quelques échanges, quelques autorisations administratives, rien de plus.
- — C’est exact. Je croise beaucoup de monde, vous savez. Des propriétaires, des saisonniers, des professionnels. Je ne garde pas des fiches sur chacun dans ma tête.
- — Heureusement qu’on a autre chose que votre mémoire, murmura Hénin.
Il posa devant Julien une capture d’écran de la conversation extraite du téléphone d’Alex.
- — Vous pouvez nous expliquer ?
Julien se figea une fraction de seconde. Puis il eut un petit rire gêné.
- — JC, c’est bien moi, admit-il. J’utilise ce pseudo pour certaines applis.
Il se reprit.
- — Je vous avais dit qu’on avait échangé pour des questions de pontons.
- — Et sur la mairie, manifestement, ajouta Inès. Mais aussi sur des vidéos potentiellement embarrassantes.
Julien serra les lèvres.
- — Sur le fond, je ne vous ai pas menti. Il filmait, oui. Quelques fois. Je pensais que c’était comme tout le monde aujourd’hui : pour garder des souvenirs.
- — Des souvenirs ? répéta Hénin. Sur un téléphone qui contient des dossiers nommés « clients », « poulpe », « SV_project ». Vous êtes sûr que vous ne l’avez jamais entendu se vanter de ses archives ?
Un muscle tressaillit sur la joue de Julien.
- — C’est vrai. Il disait quelquefois qu’il « avait de quoi calmer certains ego ». J’ai pris ça pour des fanfaronnades. Je suis dans un milieu où chacun grossit un peu ce qu’il a.
« Pas seulement le torse », pensai-je.
Inès pointa du stylo une ligne du dialogue.
- — Ici, dit-elle. Vous lui demandez d’effacer ce qu’il a sur « la mairie ». Pourquoi cette demande, s’il ne s’agissait que de « souvenirs privés » ?
Julien respira profondément. Il pesait ses mots.
- — Parce que je savais que ça pourrait finir par se retourner contre le port et la ville. Je voyais bien comment il se comportait, ce type. Je reconnais un opportuniste quand j’en ai un en face de moi.
- — Vous aviez donc un problème avec lui, conclut Inès. Il vous agaçait et menaçait la « bonne image » que vous défendez. Vous aviez une raison claire d’espérer que son téléphone disparaisse.
- — Vous insinuez quoi, exactement ?
- — Je ne vous accuse de rien. Pas encore. Je vérifie. Alors, monsieur Carrière, où étiez-vous la nuit du 13 au 14, entre une heure et trois heures du matin ?
- — Chez moi, à Port-Vendres. J’ai regardé un film, but un verre de vin, et je me suis couché.
- — Seul ?
- — Oui. Je suis divorcé, Lieutenant. Mes alibis les plus réguliers s’appellent Netflix et mon chat.
- — Capitaine, pas Lieutenant, répondit froidement Inès.
Hénin sortit une autre feuille de son dossier.
- — C’est intéressant, dit-il. Parce que votre téléphone a borné sur l’antenne de Collioure entre 1 h 35 et 2 h 30.
Julien blêmit. Ça se voyait beaucoup, sur un type trop propre.
- — C’est impossible, murmura-t-il. Je ne…
- — « Impossible » n’est pas un mot très populaire ici, l’interrompit Inès. Vous allez nous dire que vous êtes somnambule ?
- — Je…
Il passa une main sur son visage.
- — … J’avais oublié.
- — Ben voilà ! Moi, c’est pareil… ça m’arrive tout le temps ! lança Hénin.
Julien prit une grande inspiration.
- — D’accord… oui, ça me revient, je suis venu à Collioure. J’ai reçu un SMS pour un souci de ponton. C’est fréquent. Alors l’heure, le jour exact… j’ai zappé.
- — Qui vous a écrit ? demanda Inès.
- — Un riverain, il bosse à la mairie. Je pensais à une amarre mal attachée. J’y suis allé, c’est mon boulot. Même la nuit. Mes fonctions n’ont pas que des avantages, ajouta-t-il en haussant une épaule.
- — Une fois à Collioure, vous avez fait quoi ?
- — J’ai sécurisé le bateau qui posait problème.
- — Et puis ? insista-t-elle.
Il hésita.
- — Oui, j’ai vu de la lumière près de la chapelle. Ça ne m’a pas inquiété plus que ça, des jeunes font souvent la fête dans ce coin-là. Je suis rentré chez moi.
Il regarda le sol et passa la main sur sa nuque.
- — Bon. Vous confirmez donc, dit Inès, que vous étiez présent à proximité de la scène la nuit du 13 au 14 février, que vous avez vu de la lumière à la chapelle Saint-Vincent vers deux heures du matin, et que vous êtes rentré chez vous.
- — Oui, c’est bien ça, répondit Julien, la voix plus basse.
- — Vous comprenez que, puisque vous étiez là-bas à l’heure du crime, ça fait de vous un suspect potentiel ?
- — Je comprends que plus je parle, plus je m’enfonce.
- — Et votre parfum, demanda Hénin, il n’est pas un peu trop cher pour un simple fonctionnaire ?
Julien le fusilla du regard.
- — Vous pouvez vous faire plaisir avec vos petites piques, dit-il. Mais posez-vous une question : si j’avais voulu le tuer, vous croyez vraiment que j’aurais gardé mon téléphone sur moi ?
Tout le monde se tut un moment.
- — On ne vous arrêtera pas aujourd’hui, dit finalement Inès. Mais sachez qu’à partir de maintenant, on ne vous lâchera pas.
Julien hocha la tête.
- — Je reste à votre disposition, dit-il en se levant.
Il prit son manteau et quitta le bureau. Son parfum mit quelques secondes à disparaître.
Inès me fit revenir. On se retrouva tous les trois, avec Hénin, qui pianotait déjà sur son clavier.
- — Je suis sur le SMS qu’a reçu Julien la nuit du 13 au 14, nous dit-il.
- — Ah bon ? Tu sais d’où il vient ? demanda Inès.
- — Pas encore avec certitude. Mais il a peut-être dit vrai. En tout cas, c’est pas le numéro d’Alex.
Inès tapota du doigt sur la table.
- — Donc, les mobiles ne manquent pas, et le nombre de personnes à proximité de la chapelle à l’heure du crime ne cesse de grossir. Ce qui est sûr, c’est que je ne le vois pas tuer quelqu’un. Ce type ne me semble pas être du genre à se salir.
Chapitre 4 : Les saints, les hippies et les autres
Le dimanche : messe « pour la victime », maire et Gérard livides en première ligne, Bruno en uniforme deux rangs derrière, bras croisés, regard droit. Les gens priaient, certains sincèrement, d’autres pour la forme, la plupart le téléphone à la main, au cas où l’épisode 3 tomberait pendant l’homélie.
Rien. Ce fut presque le plus inquiétant.
*
L’après-midi, Inès fit appel à moi pour lui servir de taxi afin de rendre visite à Manu & Zoé. Je l’embarquai donc sur ma sécu et on fila vers la baie. Le voilier était là, fidèle au poste. Manu était assis sur le pont, torse nu sous sa veste en laine, cheveux attachés, clope au bec. Zoé, jambes croisées, lisait un bouquin, un cendrier posé à côté d’elle.
Inès monta à bord avec une aisance qui m’agaça légèrement. Je lui laissai la priorité. Le bateau sentait le tabac, le vieux cordage et certainement un peu le sexe. Rien d’anormal pour un couple qui avait décidé que la vie, c’était « ici et maintenant ».
- — Salut Thomas, lança Manu en me voyant. Fallait que tu nous ramènes les condés, toi ?
Zoé leva les yeux vers Inès.
- — Vous êtes venue nous arrêter, ou on reste sur les questions, Capitaine ?
- — J’ai simplement besoin de quelques précisions, répondit-elle.
- — On vous a déjà tout raconté. Nos relations, la dispute, les menaces, et tout et tout…
- — Eh bien, on va tout reprendre. Mais cette fois, en détail.
Elle sortit une photo plastifiée de la poche intérieure de sa parka.
- — Ça vous rappelle quelque chose ?
C’était une capture d’écran. On reconnaissait le cockpit, un morceau de hauban. En bas à gauche, sur une serviette, Zoé, Manu et Alex dans une position plus qu’équivoque.
Manu sourit. Zoé aussi.
- — Cool… Je l’avais oubliée, cette fois-là ! s’exclama-t-elle.
- — C’était cet été, confirma Manu. On avait déjà bu et la vie était belle. Il nous avait parlé de « liberté assumée ». On s’en foutait, nous. On avait juste décidé de goûter d’autres plats.
Zoé poursuivit :
- — Pour filmer, il nous avait présenté ça comme un « souvenir ». Il nous trouvait « magnifiques », tu vois le genre. Ça fait toujours du bien à l’ego, même à ceux qui se la jouent détachés. Il avait placé son portable là, je crois, ajouta-t-elle en désignant le pied de mât.
Je regardai le cliché. Effectivement, ça collait. Zoé enchaîna :
- — On a ri, on a pris du bon temps… Il était pas maladroit, Alex. À la fin, il a récupéré son tél en disant que c’était dans la boîte. Qu’on pourrait mater « plus tard », pour se souvenir.
- — On ne l’a jamais revue, cette vidéo, dit Manu. On ne la lui a pas redemandée non plus. C’était rangé dans la case « délires d’été », jusqu’à ce que vous débarquiez sur le voilier pour un cadavre et un poulpe.
Inès hocha la tête.
- — J’admire votre ouverture d’esprit.
- — Petite précision, ajouta Manu en levant le doigt. Je comprends pas bien où vous voulez en venir. Tout ça, vous le saviez déjà, on n’a jamais rien caché. Alors, vous comptez juste nous parler « souvenirs agréables », ou vous espérez passer de l’admiration à la pratique ?
- — Ben, en fait, ce qui m’intéresse le plus sur cette photo, reprit Inès, c’est pas vraiment ce qu’elle montre, mais ce qu’elle implique.
- — Qu’on est des cons ? demanda Zoé. C’est ça ?
Inès se tourna vers Manu.
- — Vous êtes les rares personnes à ne pas paniquer à l’idée d’être filmé. Vous vivez nus sur un bateau la moitié du temps, vous échangez, vous prêtez. Bref, vous vous revendiquez « libres ».
- — Et ça, c’est un crime ?
- — Non. Mais vous avez l’air un peu trop à l’aise avec ça.
- — Vous êtes en train de m’accuser d’être celui qui balance les vidéos, c’est ça ?
- — Je me demande juste si vous avez la culture pour, parce que la personne qui fait ça sait très bien comment anonymiser un mail, compresser un fichier, organiser le timing.
Il eut un petit sourire mauvais.
- — Tout ça, là, c’est pas trop ma came, mais il me semble que c’est à la portée du premier venu. Pas besoin d’être Elon Musk, Capitaine.
- — Comment vous pouvez penser qu’on pourrait faire un truc pareil ? s’insurgea Zoé.
- — Je crois que vous aviez une raison très claire de détester ce qu’il faisait. Il vous avait vendu la « liberté » et vous avait finalement donné l’extrême opposé. Vous avez vu votre bateau devenir le décor de ses « parcours émotionnels », vous pourriez vouloir vous venger du système et de ceux qui l’ont nourri.
Manu écrasa sa cigarette dans un cendrier rouillé.
- — Si j’avais eu la carte, je l’aurais balancée au fond du port. Nous, on cherche pas les emmerdes, on veut juste vivre tranquille. Baiser quand, où, et avec qui ça nous chante. Et, je confirme, on n’en a rien à foutre d’être filmés. Par contre, je vais vous raconter un truc intéressant, ajouta-t-il. Vu où on en est…
Il regarda Zoé qui approuva de la tête.
- — C’était il y a un mois. Alex est venu au bateau. Il avait l’air plus nerveux que d’habitude et voulait « parler » de ses vidéos. Il a dit qu’il avait accumulé beaucoup de matière et qu’il commençait à se demander s’il n’avait pas une bombe entre les mains.
Zoé ajouta :
- — Il avait soi-disant « un dossier » complet sur la ville. Que si ça sortait, tout le monde y passerait, et que s’il s’en servait bien, il pourrait aussi « accélérer certains changements ».
- — Traduction ? intervint Inès.
- — Il jouait au révolutionnaire. « On pourrait faire tomber les hypocrites… On pourrait forcer les gens à assumer leurs désirs, leurs vies, leurs mensonges. » Il mélangeait tout. On ne savait plus trop s’il parlait de libération ou de vengeance.
- — Et vous lui avez dit quoi ?
- — Qu’il nous faisait flipper, répondit Manu. Qu’il n’était pas Robin des Bois, qu’il était juste un type minable avec des vidéos qu’il ne devrait pas avoir. Et que ça, c’était une recette pour finir par-dessus bord ou au tribunal.
- — Il a parlé de quelqu’un qui aurait pu l’aider ? Un complice ?
Zoé réfléchit.
- — Quelqu’un protégeait ses arrières, c’est clair.
Elle fronça les sourcils.
- — On a cru au début que c’était toi, Thomas.
- — Moi ? J’apprends juste la voile aux touristes… et à nager aux poissons.
- — Sois pas modeste. Tu connais tout le monde, tu comprends les gens, et tu as cet air de mec qui se fout de tout. C’est exactement le profil qu’on imagine derrière un complot qui déborde.
- — Rassurant. Merci pour la projection.
Manu secoua la tête.
- — Après, on s’est dit qu’il s’agissait certainement plus d’un type qui avait un réel pouvoir, et un pied dans plusieurs milieux. Un gars avec des clés. C’était plus logique.
- — Et vous l’avez vu, ce « quelqu’un » ? demanda Inès.
- — Une fois, je crois, répondit Zoé. De loin. Trop pour pouvoir l’identifier. La discussion avait l’air sérieuse.
Elle ferma les yeux un instant.
- — Manteau sombre. Cheveux courts.
Je jetai un regard à Inès. C’était léger, comme indices, mais on avait le même visage en tête. Le type propre. La main invisible qui ouvrait les portes.
- — Tu crois que ça pourrait être Julien ? demanda-t-elle, cash.
Zoé haussa les épaules.
- — Lui a autant à perdre que les autres. L’imaginer balancer Gérard et Bruno, ce serait presque du suicide professionnel. À moins qu’il ait décidé de tout faire sauter et de partir vivre ailleurs.
Manu ajouta, plus doucement :
- — Après, celui qui a récupéré la carte mémoire n’est pas forcément celui qui aidait Alex ni même celui qui l’a étranglé. Souvent, les histoires se mélangent.
Le téléphone de Zoé vibra. Elle le sortit par réflexe, jeta un œil, se figea.
- — Ça y est, souffla-t-elle. Épisode 3.
Je sentis un froid me remonter le dos.
Zoé posa l’appareil sur la table du cockpit et lança la vidéo.
Plan sombre, intérieur cette fois. Pas un bateau. Ça bougeait un peu. On devinait une chambre, un lit, des coussins. Un bras, un sein, un pied, des fesses. On ne voyait pas de visages. Juste des bouts de peau, deux corps entremêlés. Et un tatouage sur une hanche féminine. Un petit symbole simple. Une vague stylisée, noire. Puis ça coupa.
Zoé blêmit. Elle n’osa même pas regarder Manu qui, lui, s’agrippait au rebord de la table.
- — C’est toi, murmura-t-il.
Elle hocha doucement la tête, la bouche ouverte, et voulut poser sa main sur la sienne. Il eut un mouvement de recul.
- — Sur le principe, je m’en fous. Mais j’aurais quand même préféré être informé. Voire invité. C’est pas cool de m’avoir caché ça.
Je sentis dans mon ventre une colère sourde. Pas contre eux. Contre le procédé.
- — Ben au moins, dit Inès, on peut maintenant vous retirer de la liste des suspects.
Zoé leva les yeux. Inès enchaîna :
- — La personne qui joue à ça a un but. Elle choisit ses cibles, elle dose.
Zoé eut un rire nerveux et rangea son téléphone.
- — Bah, le gars, s’il en veut à notre réputation, va quand même falloir qu’il s’y prenne de bonne heure.
*
De retour au port, le soleil commençait à baisser. Inès marchait à côté de moi.
- — Manu a raison sur un point, dis-je. Ce n’est peut-être pas la même personne qui a tué Alex et qui envoie les vidéos.
- — C’est vrai…
- — Et tu as remarqué le texte sous les images ?
- — Oui. Premier épisode : « qui couvrait Alex » ? Deuxième : « vos protecteurs ». Troisième : « vos modèles de liberté ». L’auteur de ces envois veut faire tomber toute la pyramide. Le pouvoir politique, l’autorité policière, les icônes alternatives. Reste qui, à ton avis ?
Je savais très bien ce qu’elle suggérait, mais je n’aimais pas ce que ça impliquait.
- — Il va finir à la base. Ceux qui ont regardé, rien dit, profité. Les témoins, les « lâches ».
- — En gros, tout le village va y passer, résuma-t-elle. Y compris toi.
- — J’ai pas de poulpe sur mon CV, moi.
- — T’en es bien sûr ?
Je ne répondis pas. Après tout, le metteur en scène avait l’air tout autant doué que discret. On se sépara au bout du quai. Un petit clapot claquait doucement contre les pierres.
En rentrant chez moi ce soir-là, je vérifiai mes mails, par réflexe. Quand la vérité décide de s’acharner sur un village, elle aime bien prendre son temps. Histoire que tout le monde se demande qui sera sur l’image suivante.
Chapitre 5 : Les lâches
Puis, tout a basculé.
Il devait être un peu plus de vingt-deux heures. J’avais laissé la télé allumée en bruit de fond, un vieux polar rediffusé pour la douzième fois.
Nouvelle notification mail.
Expéditeur : veritecollioure@…
Objet : Tu n’es pas un spectateur
Pas de lien vidéo, cette fois. Pas de pièce jointe. Juste du texte.
« Tu crois que tu regardes, Thomas ? Tu crois que tu es au-dessus ?
Tu as vu, tu as su, tu as laissé faire. Tu ne seras pas épargné.
Reste connecté.
Je relus trois fois. Pourtant, ça avait le mérite d’être clair : ma promotion au rang de cible officielle venait d’être actée.
Mon premier réflexe fut physiologique : le cœur qui accélère, la gorge sèche, le cerveau qui surchauffe. « Qu’est-ce qu’il peut avoir sur moi ? » C’est là que tu repasses ta vie en boucle et tu te demandes ce qui, filmé de travers, aurait l’air vraiment immonde. Des nuits à moitié saoul sur la plage Saint-Vincent, j’en avais quelques-unes. Des baisers oubliés, des promesses foireuses, des conversations pourries à la terrasse du Chalut, aussi. Mais je n’avais jamais fait de séance « poulpe » avec Alex dans le coin. Je ne l’avais jamais laissé poser un téléphone sur mon pont ou dans ma chambre. Évidemment, ce n’était pas rassurant du tout. Les gens comme ça n’ont pas besoin de grand-chose pour te saigner. Quelques phrases sorties de leur contexte suffisent.
Je fis une capture d’écran et l’envoyai à Inès.
« J’ai un nouveau fan. »
La réponse arriva presque aussitôt.
« Ne supprime rien. J’suis chez toi dans 20 min. »
22 h 18. Logique !
Je pris une grande inspiration et ouvris la fenêtre. L’air de février entra, froid, chargé de questions et d’angoisse. La chapelle Saint-Vincent se devinait, là-bas, en petit triangle sombre. Je me surpris à lui parler.
« Tu ne pouvais pas juste rester un endroit romantique, toi ? »
Inès frappa quelques instants plus tard et entra avant même que je réponde. Jean, pull, blouson, cheveux tirés en queue basse. Elle avait l’air fatiguée, mais pas cassée. La tête de quelqu’un qui a choisi de ne pas dormir tant que le puzzle n’était pas fini.
- — T’es rapide, dis-je. On dirait presque que tu tiens à moi.
- — T’as un mail signé « Vérité » dans ta boîte. C’est pas le genre de choses que je laisse mariner. Montre.
Je lui tendis le téléphone.
- — Juste cette poésie indigeste.
- — T’as répondu ?
- — Non. On ne nourrit pas les trolls.
Elle s’assit et réfléchit un instant.
- — C’est cohérent, dit-elle finalement.
- — C’est pas faux, on passe des « acteurs » aux « spectateurs ».
- — Exactement. Tu as une idée de qui pourrait t’en vouloir ? demanda-t-elle.
J’éclatai de rire.
- — Tu as deux heures devant toi ? Clients vexés, ex qui n’ont pas apprécié ma franchise, maris jaloux, élus qui n’aiment pas mon humour.
- — OK, mais qui pourrait avoir accès aux dossiers d’Alex et te connaître personnellement ?
- — Pas facile à dire.
- — Le timing aussi est important, insista-t-elle. T’as reçu ce mail le soir même de la vidéo de Zoé. Ton ami suit ce qui se passe, et il s’adapte. En plus, là, c’est un changement de ton. Il te parle directement. Tu le gênes.
- — Moi qui croyais être simplement le vieux con qui ramasse les morceaux.
- — Tout le monde te connaît et tu vois plus clair qu’il ne l’aurait souhaité. Pour quelqu’un qui aime le contrôle, tu es un problème.
- — Tu penses qu’il pourrait balancer une vidéo sur moi ?
- — C’est probable. Ce serait trop cohérent avec son délire pour qu’il résiste à la tentation. T’as forcément laissé des traces quelque part.
Je sentis une sueur froide glisser dans mon dos.
- — Faut anticiper. Je peux te réciter mes péchés par ordre chronologique, si tu veux ?
- — Qu’il croie que tu n’as pas peur devrait être suffisant. Plus tu l’énerveras, plus on aura de chances de le choper.
- — Super. Je sers d’appât, en fait.
- — C’était déjà le cas, répondit-elle tranquillement en regardant vers la fenêtre.
Puis elle se tourna vers moi. Visiblement, mon visage trahissait mon courage.
- — Hénin travaille sur les mails, ajouta-t-elle, comme si c’était rassurant. Ce n’est pas magique, mais c’est mieux que rien. Les trois premiers envois ont été faits depuis des connexions différentes. Mais on a un point commun. Toutes les adresses IP sont passées à un moment par le même VPN. Le genre que tu payes avec une carte bancaire.
Je sentis poindre une lueur d’espoir.
- — Tu peux remonter à la source ?
- — Pas facilement. Le service est dans un autre pays, couvert par des lois qui pensent que la vie privée, c’est sacré tant que ça rapporte. On a demandé une réquisition, mais ce sera pas pour demain.
- — Du temps, on n’en a plus, soufflai-je, agacé.
Elle reposa mon téléphone.
- — Tu n’es pas innocent, Thomas. Personne ne l’est dans cette histoire. Par contre, ne laisse pas ce salaud t’atteindre.
Elle récupéra son blouson et prit congé. Quand la porte se referma, mon téléphone vibra à nouveau.
Une notification système : « Nouvel appareil connecté à votre réseau. »
*
La nuit fut longue. Vers quatre heures, je finis par m’endormir sur le canapé. Je rêvai d’un poulpe qui me tendait un téléphone avec un tentacule et qui disait : « À toi. »
Charmant.
Je fus réveillé par l’arrivée d’un message de Nico. Je me levai avec la gueule de bois du type qui réalise que ses petits secrets risquaient de circuler plus vite que les recettes d’anchois.
« Gros, ça part en sucette. Tu peux venir au skate park ? »
Le genre de phrase qu’aucun homme de plus de cinquante ans ne devrait lire avant son café.
*
Le skate park de Collioure, c’était une dalle de béton avec deux modules coincés entre un parking et un bout de verdure, là où la mairie avait cru pouvoir dire « on fait quelque chose pour les jeunes ». Il y avait déjà un attroupement. Une dizaine d’ados, téléphones en main. Deux mères, l’air choqué. Un type du service technique, veste orange. Et au milieu, Nico, capuche sur la tête, tête baissée.
Sur le mur du fond, au-dessus d’un tag « LOVE & SEA » un peu délavé, quelqu’un avait bombé en grand :
« CHANT DU POULPE = VOYEURS, LÂCHES ET PORCS »
Et en dessous, en rouge :
« ON VOUS VOIT »
Ce n’était pas du street art. C’était un procès-verbal.
- — C’est arrivé cette nuit, dit Nico quand je me suis approché. Un pote m’a envoyé une photo à six heures. Tout le monde se ramène.
Une des mères nous regarda.
- — C’est à cause de vous, ça, lâcha-t-elle. Les vidéos… Vous avez laissé n’importe qui faire n’importe quoi, et voilà où on en est.
J’avais pas la force pour les sermons collectifs, surtout avant neuf heures.
- — Vous avez un téléphone, madame ?
- — Bien sûr.
- — Alors, ce n’est pas « nous ». C’est notre monde à tous.
Elle me fusilla du regard et repartit en maugréant.
Nico, lui, matait le mur.
- — « Voyeurs, lâches et porcs », répéta-t-il. On a un nouveau slogan pour la saison.
- — Tu te sens dans quelle catégorie ? demandai-je.
- — À ton avis ? J’ai presque tout coché, je pense. Il ne me manque que les oreilles de cochon, et je suis complet.
Il se passa la main dans les cheveux.
- — Pour toi, c’est qui qui fait ça ?
- — Le mur, probablement un gamin pas très subtil. Pour le reste, l’anonyme a réussi son coup. On ne parle plus d’Alex, mais de « vous » et de « nous ».
Nico baissa la tête.
- — Et toi, t’as reçu un truc compromettant ? demanda-t-il, d’un ton plus bas.
- — Pas encore.
- — Ça viendra, ajouta-t-il.
*
Inès arriva au skate park une heure plus tard, avec un agent municipal et un seau de peinture grise.
- — C’est pas vraiment « artistique », constata-t-elle.
L’agent soupira et commença à passer le rouleau. Les lettres disparurent peu à peu.
- — T’as eu des nouvelles de ton ami Vérité ?
- — Rien depuis hier soir. Il doit préparer son effet.
- — Il prépare surtout sa chute. Plus il frappe, plus il laisse de traces. À force, même les VPN les plus exotiques vont finir par craquer.
- — Tu as l’air confiante.
- — Je suis juste têtue.
Elle me regarda plus intensément.
- — Ce soir, 19 h à l’école de voile. Je réunis tout le monde.
- — Vraiment ? C’est un peu petit pour accueillir tout Collioure, tu crois pas ?
Elle ne fit pas l’effort de sourire.
- — Nico, Manu, Zoé, Julien, Bruno. Pas le maire ni son adjoint, pas le préfet, pas les journalistes. Juste ceux qui étaient présents cette nuit-là.
- — Et Léa ? Elle était là, elle aussi.
- — Léa, j’ai pas envie de l’emmerder. Les autres, je veux voir leurs yeux quand ils se regarderont, face à leurs contradictions. Tu ouvres, tu fais le café. Je poserai les questions.
*
Toute la journée, j’eus la sensation d’être sur un bateau qui se dirige droit vers un grain. Un de ceux qui te retournent les voiles et te rappelle que tu n’es pas le centre du monde. Et moi, j’étais le con qui avait accepté de tenir la barre. J’avais rangé comme pour une inspection. Nettoyé les tables, vérifié la machine à café, préparé des tasses, sorti quelques biscuits. Vers 18 h 45, il faisait nuit, l’air commençait à se rafraîchir. Le vent se levait.
Nico se pointa en premier, les mains dans les poches, capuche sur la tête. Il évitait mon regard, mais il était là, c’était déjà ça. Manu et Zoé débarquèrent ensemble. Julien fut presque à l’heure, costume plus froissé que d’habitude, carrure un peu moins assurée. Bruno, lui, arriva en dernier, en uniforme, comme pour rappeler qu’il ne venait pas « en ami », mais « en fonction ». Il gardait les yeux bas, mais ces derniers glissaient furtivement sur tout le monde.
Inès ferma la porte derrière lui.
- — On fait quoi, maintenant ? On se tient la main ? grogna Bruno.
- — Non, répondit-elle. On va faire ce que personne ne fait ici depuis des mois : assumer.
Elle prit place près du tableau blanc que je réservais d’habitude aux cours théoriques.
- — Vous avez tous, poursuivit-elle, à des degrés divers, été entraînés dans le jeu d’Alex Prat.
Les regards se croisèrent, se détournèrent, revinrent. Ce fut à ce moment-là que mon téléphone vibra dans ma poche. Une coïncidence ? Je le sortis avec une pointe de froid dans la nuque.
Expéditeur : veritecollioure@…
- — C’est lui ? demanda Inès.
- — Oui. Objet : Acte 4. Il a le sens de la mise en scène, le con.
- — Branche-le, dit-elle.
Je sortis un câble HDMI du tiroir de mon bureau, et reliai mon portable au projecteur que j’utilisais habituellement pour les points météo. Cinq secondes de latence. Tout le monde retenait son souffle, tendu comme une drisse. Julien regardait le plafond, Bruno se grattait le menton, Zoé serrait le poignet de Manu.
J’ouvris le mail.
Il y avait un premier texte, en haut.
« Vous vouliez tout savoir. Vous vouliez tout cacher.
Ce soir, on commence à régler les comptes.
Acte 4 : Les lâches. »
En dessous, un lien. Mon doigt trembla un peu en cliquant.
La vidéo se lança. Un bar, mal éclairé. Des verres, des bouteilles. Le Chalut, évidemment. Caméra posée à hauteur de comptoir, légèrement sur le côté. Un morceau de profil. Le mien.
On m’entendait parler. Simplement parler.
La date, en bas à droite, indiquait le « 26 juillet ».
« Je te dis juste que tu joues avec le feu. Un jour quelqu’un va t’en coller une, tu ne t’en sortiras pas avec un discours. »
Face à moi, hors champ, une autre voix. Alex.
« Tu dramatises, Thomas. Les gens veulent être vus. Tu crois qu’ils viennent pourquoi, à Saint-Vincent, la nuit ? »
Moi, encore :
« Ils viennent pour se sentir vivants, pas pour finir dans ta base de données. »
La vidéo s’arrêta nette.
J’avais envie de dire quelque chose de brillant. Du genre : « ce n’est pas ce que ça a l’air ». Le problème, c’est que c’était exactement ce dont ça avait l’air : un vieux con lucide qui prévient qu’un truc va mal tourner, et qui, ensuite, rentre chez lui et laisse faire. Ça mettait aussi en évidence le fait que j’avais menti, le matin du meurtre, en prétendant le connaître que depuis deux semaines.
Inès coupa l’écran.
- — Voilà. Il ne balance plus du cul, mais des moments où on aurait pu faire différemment. Quelque chose à dire pour ta défense, Thomas ?
- — J’ai pas grand-chose à ajouter. Il a raison : je savais, j’ai rien fait.
- — C’est toi qui l’as tué, Thomas ? demanda doucement Inès.
- — Bien sûr que non ! Pourquoi j’aurais fait ça ? Je m’en foutais, moi, de ce mec.
- — OK, on va arrêter d’entrer dans son jeu, conclut-elle. Il veut qu’on se déchire, qu’on mette nos efforts à se suspecter les uns les autres plutôt qu’à le trouver, lui. Alors voilà ce qu’on va faire : ce soir, ici, chacun va me dire les petits mensonges, les omissions, les « détails » qu’il gardait au chaud. Parce que la prochaine étape de ce mec, ce sera d’aller chercher ça.
Elle planta ses yeux dans ceux de Bruno.
- — Toi d’abord.
- — Je vous emmerde, murmura-t-il.
- — Je note l’affection. Mais vas-y quand même.
Il regarda le sol, puis leva la tête.
- — J’ai rien à ajouter. Je suis arrivé à la chapelle. Il y avait Alex et un deuxième type dans l’ombre. Rien ne semblait anormal, je suis reparti, point.
- — T’es flic. T’étais là. Donc non, « j’suis reparti », ça va pas suffire. Va falloir nous proposer mieux que ça, Bruno.
Il serra les poings. Tous les regards convergeaient sur lui. Pesants.
- — Oh et puis merde, vous me faites tous chier ! Vous voulez tout savoir, c’est ça ? Alors voilà, je l’ai vu tomber, et j’ai vu quelqu’un se pencher sur lui, il respirait encore.
Le silence fut total.
- — Qui ? demanda Inès, la voix calme.
Bruno avala difficilement sa salive.
Et il tendit le doigt.
Vers quelqu’un qui, jusqu’ici, avait tout fait pour rester au milieu, jamais tout à fait dans la lumière, jamais complètement dans l’ombre.
Julien.
L’homme propre.