Résumé de l’épisode précédent :
Le 14 février, à Collioure, un joggeur découvre un homme mort près de la chapelle Saint-Vincent. La victime, Alexandre Prat, a été étranglée dans la nuit. « Coach sentimental » charmant… et toxique, il conservait des photos et vidéos compromettantes de ses « clients ». Autant dire que tout le monde avait une bonne raison de lui en vouloir.
Chapitre 1 : Le chant du poulpe
L’après-midi fila lentement. J’avais passé deux heures à faire semblant de bosser. En réalité, le visage d’Alex ne me quittait pas.
Vers quatre heures, le téléphone sonna.
- — École de voile de Collioure, bonjour, répondis-je, la voix bien calibrée.
- — Salut, Thomas. Tu fais quoi, là ?
Inès. Calme, mais avec ce petit ton qui disait qu’elle était sous pression.
- — Je cherche à me recycler. Les inscriptions en ligne ne suffisent plus à nourrir un homme.
- — On va nourrir ton côté bavard, alors. J’aurais besoin de toi à la gendarmerie pour que tu regardes deux ou trois trucs. Rien d’officiel, mais comme t’es le seul à connaître tous les visages du coin…
- — Vous avez déjà fouillé son téléphone ?
- — On commence. C’est un peu plus compliqué que d’ouvrir une boîte aux lettres, mais notre expert a réussi à extraire quelques images. Tu peux passer ?
- — Donne-moi une demi-heure. Je ferme, je me change et j’arrive.
- — Pas la peine de te mettre en costume, hein.
Je pliai boutique en vitesse. Le port était toujours calme, la mer aussi.
*
La gendarmerie sentait le café froid et les journées trop longues. À l’accueil, j’annonçai mon nom. On me fit asseoir. Au bout de cinq minutes, Morel vint me chercher. Il avait la même tête que le matin, version légèrement plus froissée.
- — Par ici, monsieur Vidal.
On traversa un couloir, puis on atterrit dans une petite pièce aux murs beiges. Un ordinateur, un tas de dossiers, un calendrier avec des chevaux dessus. Inès était là, contre le radiateur, bras croisés. Sur le bureau, un téléphone portable, dans une pochette plastique, relié par un câble. Un type en civil, la trentaine, lunettes, barbe de trois jours, tapotait sur le clavier. Il avait l’air vaguement amusé, ce qui était clairement suspect dans une brigade.
- — Thomas, je te présente le lieutenant Hénin, notre informaticien. Hénin, voici notre responsable de port… euh, de l’école de voile.
- — Enchanté, fit Hénin sans lâcher son écran. Je confirme, ton ami avait une vie sociale très… dense.
- — C’était juste un adhérent, précisai-je.
- — Ça, c’est un détail. Bon. On n’a pas vraiment le droit de te montrer ça, alors je compte sur toi pour que ça ne sorte pas de cette pièce. Inès t’aime bien et m’a dit que tu pourrais être utile.
Il pianota. Sur l’écran, un catalogue de dossiers s’afficha. Dates, poids, intitulés plus ou moins subtils : « Clients », « Séances », « SV_project », « Galerie ».
- — SV, ça doit être pour Saint-Vincent, ou « Saint-Valentin ».
- — Oui, peut-être, répondit Inès. Mais pour le moment, c’est le fichier « Galerie », qui nous intéresse. C’est là que se trouvent les dernières données.
Hénin double-cliqua. À l’intérieur : trois images, et deux vidéos aux noms génériques : « VID_1402_001 », « VID_1402_002 ».
- — Ces fichiers-là ont été créés le 14, dit Hénin. Entre minuit vingt et deux heures douze.
Il lança la première. Un plan fixe, un peu tremblé, sur un morceau de roche. On devinait la mer, le bruit des vagues, un souffle de vent dans le micro. Puis une silhouette entra dans le champ. Une femme. On ne voyait pas son visage, juste son profil. Robe légère, pieds nus, ruban en tissu autour de la cheville.
Une voix résonna. Celle d’Alex, reconnaissable entre mille.
- — Là, c’est parfait. Tu entends le poulpe ?
- — Je sens surtout que je vais me casser la figure.
- — Fais-moi confiance. Tout ce que tu vivras ici restera entre toi, le saint et moi.
Je déglutis.
- — Avance d’une minute, demanda Inès. La partie utile.
L’image était stable, la femme était plus proche de la caméra. Elle ondulait lascivement du bassin en remontant sa robe, à peine, à mi-cuisses. Alex commentait.
- — Tu es magnifique, comme ça. Tu sais ce que les gens du coin disent ? Qu’écouter le « chant du poulpe » derrière la chapelle, c’est comme si toutes les histoires d’amour venaient te souffler des secrets.
La caméra descendit un peu. On devinait des doigts qui effleuraient la peau. Une bretelle de la robe glissa et on aperçut furtivement un grain de beauté sur l’épaule.
Mon estomac se serra.
- — Stop.
- — Tu reconnais quelque chose ? demanda Inès.
J’inspirai profondément.
- — Là. Léa, la serveuse du Chalut a le même.
- — T’es en train de me dire que c’est elle ? Tu confirmes ?
- — C’est pas comme si c’était une empreinte digitale. Je remarque juste que c’est une sacrée coïncidence.
- — Et sa voix ?
- — Difficile à affirmer… Ça pourrait être n’importe qui, en fait.
Hénin ouvrit la seconde vidéo. Cette fois, l’angle était différent, on distinguait le clocher en arrière-plan.
- — J’ai foulé la fresque de Saint-Vincent, tout à l’heure. Tu sais ce que ça signifie ?
- — Que t’apportes la poisse à tout le monde ?
- — Ou que j’ai le pouvoir. C’est un pacte. Tu acceptes de laisser derrière toi ce qui t’empêche d’avancer. En échange, tu prends ton plaisir où et avec qui tu veux.
- — Pfff, marmonnai-je. Il en va jusqu’à falsifier les légendes locales pour arriver à ses fins.
La vidéo se poursuivit. À un moment, la caméra se tourna vers le ciel, accidentellement, alors qu’un « Arrête » résonna en fond sonore.
Hénin interrompit la lecture.
- — La suite est corrompue. Plus d’image, et l’audio coupe net au bout de quelques minutes.
Il relança.
De la friture. Puis du vent, et une voix. Certes saturée, mais différente, plus rauque. « Tu vas la fermer, maintenant. » Et enfin, un choc. Une sorte de halètement. Le bruit de quelque chose qui chute. Un bourdonnement, et plus rien.
La piste continua en grésillant pendant encore quelques secondes avant de s’interrompre. Dans le bureau, tout le monde se taisait.
- — On espère retrouver au moins quelques images avant la coupure, expliqua Hénin.
- — L’homme, c’est pas Alex, dis-je.
Inès me regarda. J’argumentai :
- — Alex, même en panique, il parle comme un vendeur. Là, c’est pas lui.
- — Ça te rappelle quelqu’un ? demanda-t-elle.
Des voix comme ça, j’en connaissais plusieurs. Je secouai la tête.
- — J’suis pas assez con pour me baser sur trois mots mal enregistrés. Désolé.
- — Et la légende ? Tu pourrais nous en dire plus ?
- — À l’origine, c’est simple. Les jeunes Colliourencs qui voulaient flirter tranquillement se retrouvaient derrière la chapelle. Un jour, un type a dit qu’on y allait pour écouter « le chant du poulpe ». Parce qu’il y en a dans l’eau, collés aux rochers. Ça sonnait mieux que « on va se peloter en douce ».
Je croisai les bras.
- — C’est resté. Avec le temps, c’est devenu un code. Alex a juste pris ça et y a ajouté du blabla.
- — Joli, dans le genre parasite, résuma Hénin.
Inès me regarda plus gravement.
- — T’as conscience que tu t’impliques beaucoup pour « un simple moniteur de voile » ?
- — Celui-là est mort sur ma plage, alors forcément, ça me concerne.
Hénin ferma le dossier.
- — Moi, je vous laisse. Je retourne faire parler le téléphone.
On se retrouva seuls, Inès et moi.
- — Tu me soupçonnes ?
- — À ce stade, je te trouve juste très lucide en faisant semblant que ça n’a pas d’importance.
Elle s’interrompit un instant, me scruta.
- — Écoute, Thomas. Pour l’instant, tu es un témoin un peu trop observateur pour ton propre bien. Mais j’ai besoin que tu fasses un truc.
- — Quoi ?
- — Tu es honnête avec moi. Et si tu commences à avoir des idées trop précises sur quelqu’un, tu me le dis. J’aimerais juste te garder vivant, ajouta-t-elle simplement. Parce que, contrairement à ce que tu as l’air de croire, ça m’emmerderait que ce soit toi le tueur.
- — OK. Je serai tes yeux et tes oreilles, tu peux compter sur moi.
On sortit du bureau ensemble. Dehors, le soleil était descendu. Sur le port, les bateaux bougeaient imperceptiblement, attachés à leurs amarres.
*
En rentrant à Collioure, la nuit commençait à avaler la chapelle. Depuis des décennies, des garçons y avaient fait des promesses qu’ils n’avaient pas tenues. Des filles y avaient offert des choses qu’elles auraient finalement peut-être préféré garder pour elles. Et maintenant, un type avait filmé tout ça et venait de découvrir que même les poulpes avaient des limites.
Chapitre 2 : Nico le fun-border
Quand tu sors d’une gendarmerie avec dans la tête la voix d’un type qui vient d’être assassiné, tu as deux solutions : rentrer chez toi, te faire des pâtes, ouvrir une bouteille et faire semblant que tout ça ne te concerne pas ; ou aller rendre visite au dernier qui avait navigué avec Alex : Nico Ferrer.
J’avais ni faim ni soif.
Quelques studios avaient été aménagés façon « vue mer » au-dessus de la supérette. La famille de Nico en possédait un, qu’ils lui louaient à un tarif d’amour parental mélangé à de la lassitude. Je montai l’escalier menant à son appart. Sur le palier, une planche de surf appuyée au mur, une paire de baskets détrempées.
Je frappai. La voix de Nico résonna, étouffée.
- — Ouais ?
- — C’est Thomas, de l’école de voile.
Un raclement de chaise, un juron, et la porte s’ouvrit sur le jeune homme, caleçon, tee-shirt, yeux rouges. Il avait la vingtaine insolente, et le regard de ceux qui n’ont pas encore compris que la vie mettait des pénalités.
- — Putain, Thomas… Je croyais que c’était les flics.
- — Je peux revenir avec eux, si tu préfères.
- — Non, non, ça ira comme ça. Entre.
Le studio était fidèle à sa réputation : lit défait, tasse de café froid, canettes, deux combinaisons pendues à un crochet, un écran d’ordinateur sur une table bancale et, à côté, un cendrier plein à craquer.
- — La gendarmerie va te rendre visite, tu le sais ?
- — Je m’en doute, répondit-il en s’affalant sur son canapé. Ils sont déjà passés ce matin. J’étais pas là. Ils ont laissé un papier : « Merci de bien vouloir vous présenter » … et tout le baratin.
- — Et tu comptes faire quoi ?
- — Ben… y aller. J’ai rien à cacher, moi.
Je le regardai un moment. Sur une planche, il est brillant. Sur terre, c’est un gosse.
- — On va gagner du temps. Tu vas commencer par me raconter ta vie depuis que t’as navigué avec Alex, hier. Version longue. Et on verra si je t’accompagne ou si je te laisse te débrouiller seul.
- — On dirait Inès, là.
- — Elle a bien plus d’autorité. Moi, je peux juste décider de t’interdire de bateau. Allez, accouche !
Il passa sa main sur son visage, soupira.
- — Ben, on avait rendez-vous vers quinze heures. On est sortis deux heures, il faisait beau, le vent était pas mal. Mais ça, tu le sais déjà. C’était cool, en vrai. Il s’en tirait plutôt bien, pour un mec qui découvre.
- — Il t’a parlé de ses « projets » ?
- — Tout le temps. Il voulait monter « quelque chose d’unique » pour la Saint-Valentin. Une sorte de « parcours sensationnel amoureux ».
- — Et toi, tu servais à quoi dans son plan ?
- — À deux-trois trucs. Il comptait me filer un peu de cash pour que je fasse le local… tu vois, le gars qui rassure.
- — Et t’as accepté ?
- — Pas vraiment. Je savais qu’il filmait les gens et j’étais pas à l’aise avec ça, moi.
- — T’étais au courant depuis longtemps ?
Ses doigts se crispèrent sur l’accoudoir.
- — Depuis cet été. Il fréquentait déjà Manu et Zoé. Quand j’ai capté qu’il faisait des vidéos, il l’a admis en mode « c’est pour eux, pour qu’ils se souviennent ». J’ai pas aimé. Mais il avait toujours une histoire.
- — Et t’y croyais ?
- — Bof.
- — Après la sortie en mer, vous avez fait quoi ?
- — Lui, il devait passer au Chalut voir Léa. Il m’a proposé de venir. En vrai, j’avais plutôt prévu de rester jouer en ligne. Bon, je l’y ai quand même rejoint vers onze heures.
- — Je sais, Léa m’a dit. Elle m’a aussi raconté un peu votre discussion.
- — Pourquoi tu poses la question, alors ? Ça m’a gavé, d’ailleurs. Ce mec ne pouvait pas s’empêcher de pousser toujours le bouchon plus loin. Quand Léa est partie à une autre table, je lui ai demandé d’arrêter avec ses conneries. Bien sûr, il m’a servi des justifications bidon.
Il imita vaguement sa voix :
- — « Tu comprends rien, Nico. Je leur donne du pouvoir sur leur histoire. » Ensuite, il a ajouté que si j’espérais sortir de mon trou, je ferais bien d’apprendre à utiliser les cartes que j’avais en main.
- — Et tu l’as pris comment ?
- — Mal, tu penses, répondit-il avec un sourire amer.
- — Alors, vous vous êtes engueulés.
- — Ouais, ça a un peu chauffé. À un moment, il m’a balancé : « Tu veux quoi, toi ? Rester le gentil surfeur fauché qu’on trouve mignon, ou devenir celui qu’on écoute ? »
- — Et t’as réagi comment ?
- — Je suis sorti fumer une clope.
Je n’eus aucun problème à imaginer la façade du Chalut, la mer en fond, la colère qui descend avec la nicotine.
- — Et lui ? Il a fait quoi ?
- — Vers minuit, il est parti. Il m’a tapé sur l’épaule en passant et m’a invité à le suivre, en me disant qu’une répétition qui me ferait regretter mon manque d’ambition m’attendait à la chapelle.
- — Il était seul ?
- — Ouais. Enfin… quelques minutes après, une fille allait dans la même direction.
- — Tu l’as reconnue ?
Il plissa les yeux.
- — J’peux jurer de rien… mais j’crois bien que c’était Léa.
Léa. Ça sentait l’orage.
- — Et toi, Nico ? T’as fait quoi après ta clope ?
- — J’suis rentré chez moi et j’ai bu un verre de rhum en regardant des vidéos de surf…
Puis il eut cette honnêteté blasée que j’apprécie chez les jeunes.
- — … Mais j’ai fini par ressortir pour aller voir ce qui se passait à Saint-Vincent.
- — À quelle heure ?
- — J’sais pas trop. Peut-être une heure et demie.
Je sentis mes épaules se raidir.
- — Tu te rends compte que ce que tu me racontes là, dit comme ça, ressemble à un début de mobile ?
Il me fixa dans les yeux.
- — C’est pour ça que je préfère te le dire à toi avant de le servir aux gendarmes. Toi, tu sauras comment le présenter.
- — Continue.
- — Quand je suis arrivé, une femme était avec lui. Je me suis arrêté un peu en retrait pour pas qu’ils me voient.
- — Tu pourrais l’identifier ?
- — La fille, non. Il faisait sombre et elle avait les cheveux devant le visage. Au début, ça avait l’air d’une de ces scènes qu’Alex adorait : il expliquait la chapelle, le saint, le poulpe… Puis c’est monté d’un cran, ajouta-t-il en se raclant la gorge. Il a commencé à être plus entreprenant, elle a reculé un peu. J’ai senti que quelque chose clochait.
- — Et après ?
Une hésitation, puis il reprit :
- — Après, c’est parti en vrille. Il l’a attrapée par le poignet et lui a arraché la robe. Alors, je me suis dit « OK, j’y vais ». Et là, j’ai aperçu le faisceau d’une lampe torche qui approchait. J’ai pensé que ça devait être Bruno qui faisait sa tournée. Du coup, j’suis rentré chez moi, ajouta-t-il avec ce ton qui mélangeait honte et soulagement.
- — T’es sûr que c’était lui ? Tu l’as vu arriver jusqu’à eux ?
- — Non. Et non.
Il baissa les yeux.
- — Ouais, je sais. Je m’suis cassé. Héros de merde.
Je lui laissai le malaise. Il fronça les sourcils.
- — C’est marrant, souffla-t-il. Quand ils m’ont fait écouter la bande audio, il m’a semblé le reconnaître.
- — Quoi ? Je croyais que t’avais pas parlé aux gendarmes…
Il eut l’air surpris que je le grille, puis se résigna.
- — OK, OK. J’étais pas fier, je t’ai menti. Ils m’ont chopé en bas ce matin et m’ont embarqué pour une audition. Ils sont rapides, ces cons.
- — Et tu leur as tout dit ?
- — Pas tout, non.
Il secoua la tête.
- — Je leur ai parlé d’Alex, de la fille, pas Léa, hein, et de la dispute. J’ai aussi fermé ma gueule pour Bruno. Après tout, c’était peut-être pas lui. J’veux créer d’emmerdes à personne, moi !
Il se passa les mains sur le visage.
- — C’est pas moi le tueur, Thomas. J’suis un lâche, c’est vrai, mais pas un meurtrier.
Je le croyais… à moitié. On peut être lâche à un moment et téméraire l’instant d’après.
- — Tu ne dois plus rien cacher, Nico. Ni à moi ni à eux. Sinon, tu vas te faire broyer.
- — Tu veux que je retourne les voir ?
- — Oui. Et cette fois, joue pas au stratège, t’es pas équipé pour.
Il me regarda comme un gosse surpris qu’on ne le trouve pas génial.
J’aurais pu dire non, je n’étais ni son père ni son avocat, mais je savais très bien ce que ça donnerait s’il débarquait tout seul avec sa gueule d’ange fatigué et son récit bancal.
- — Je t’accompagnerai, oui. Demain matin. En attendant, tu ne parles de tout ça à personne. Ton portable reste au placard, pour une fois.
- — Même pas à Léa ?
- — Surtout pas à Léa. Elle a déjà assez de problèmes comme ça.
Il hocha la tête.
- — Tu devrais dormir. Tu vas en avoir besoin.
Alors que je me dirigeai vers la porte, il me lança :
- — Thomas ? À ma place, t’aurais fait quoi, toi ?
Je m’immobilisai, main sur la poignée.
Sur le palier, il faisait nuit noire. Quelque part sous ces pierres, un poulpe devait continuer à coller son rocher.
Chapitre 3 : Bruno à la lampe torche
Je descendais l’escalier de chez Nico en me disant que, décidément, la maturité n’était pas de savoir faire ses comptes, mais d’être capable de rester quand quelqu’un crie « arrêtez ». Nico n’était manifestement pas mûr… je n’étais pas certain de l’être non plus.
Une fois dehors, je sortis mon téléphone. Un instant, j’hésitai. Il était tard, mais après tout, Inès m’avait demandé de la tenir informée. On ne donne pas ce genre d’instruction à quelqu’un comme moi sans en assumer les conséquences.
Elle décrocha alors que je longeais la plage de l’Église, direction le port.
- — Moreno.
- — Salut, Inès. C’est Thomas. Excuse-moi si tu es en train de dîner.
- — Je mange rarement chaud. Qu’est-ce qui t’arrive ?
- — Je sais que vous avez interrogé Nico ce matin. Il t’a raconté sa soirée ?
- — En version « light », seulement. Il a vu Alex avec une fille à la chapelle et est rentré chez lui. Très édifiant.
- — Il a oublié quelques détails. Comme le fait qu’une lampe torche approchait avec une démarche de policier municipal.
Un blanc.
- — C’est ce qu’il t’a dit ?
- — Oui. Il a paniqué et est parti.
Je longeais le parking du Douy. Des rires éclataient déjà derrière les vitres du bar « Les copains d’abord ».
- — Il t’a donné un nom ?
- — Pas clairement. Mais l’heure, l’endroit et la description… Je crois que Bruno en sait plus qu’il ne raconte.
Un soupir. Profond.
- — Bien sûr, souffla-t-elle. Il fallait que ce soit simple.
- — On peut se voir ? Ça sera plus pratique de vive voix qu’au téléphone.
Elle me proposa de la rejoindre devant la mairie de Collioure et raccrocha.
*
Sur place, trois gamins fumaient, accoudés à leurs vélos. Inès y était déjà, adossée au mur, mains dans les poches, bonnet enfoncé sur la tête. Sans l’uniforme, elle avait l’air moins sévère, mais ses yeux n’avaient rien perdu. Elle me fit signe de la suivre et on contourna le bâtiment. Pas de voitures, juste deux scooters et une benne à ordures. Ambiance glamour.
- — Allez, raconte, dit-elle en croisant les bras.
Je repris tout, calmement, le regard sur mes baskets. Je n’embellis rien, je n’excusai rien non plus.
- — Pfff, on aurait gagné du temps si ce crétin l’avait dit direct, marmonna-t-elle.
- — Il n’est pas très axurit1 et avait peur de passer pour le suspect idéal.
- — Il l’est déjà… mais au moins, il vient d’orienter des doutes sérieux sur quelqu’un d’autre.
- — Bruno ?
- — Bruno, confirma-t-elle en souriant tristement. Il a fait sa ronde là-bas, cette nuit. Il l’a confié, version « RAS, j’ai continué ma route ». Je vais avoir le plaisir de lui raconter qu’on a un témoin qui décrit un peu plus que ça.
- — Je pourrais y assister ?
- — Pas cette fois, non. Mais si j’ai besoin de toi, je saurai où te trouver. Comme les mouettes : toujours là où ça sent le poisson.
Je souris. Elle leva les yeux au ciel, mais je crus voir un coin de lèvres trembler. Un scooter passa, le conducteur nous regarda, et repartit.
- — Ce que tu viens de me raconter, Thomas, même si ça met Bruno dans une position… délicate, ça ne le transforme pas automatiquement en meurtrier.
- — J’ai pas dit ça. Juste qu’il a des trucs à expliquer.
- — Et il le fera, je te le garantis.
Elle poussa un soupir.
- — Je ne te cache pas que j’aurais préféré qu’on tombe sur quelqu’un d’autre.
- — Oui, le maire va adorer.
- — Lui, il révise certainement déjà son discours. « Je fais totalement confiance aux forces de l’ordre. Je suis bouleversé, Collioure, c’est avant tout un village paisible ». Tu connais la chanson.
- — Tu crois que Bruno est du genre à étrangler un type ?
- — Bruno protège son territoire.
Elle planta ses yeux dans les miens avant de poursuivre.
- — L’été dernier, il a plaqué contre un mur un gamin pour un tag sur une poubelle. Il ne l’a pas frappé, mais il y était presque. Il a ce truc de mâle dominant qui supporte mal qu’on lui manque de respect.
- — Alex devait le rendre fou.
- — Pour l’instant, j’en sais rien. Mais une chose est sûre : Bruno, la nuit, près de la chapelle, avec quelqu’un qui hurle « Arrête », ça ne pouvait pas juste se terminer par « bonne soirée, les amoureux ». Je vais le convoquer demain matin.
- — Et Nico ?
- — Il sera aussi invité à compléter sa déposition. Ton rôle, à toi, ce sera de t’assurer qu’il ne se dégonfle pas entre son studio et la gendarmerie. Je compte sur toi pour le mettre en condition afin qu’il ait la langue bien pendue.
- — Comme d’habitude, quoi.
Elle sourit. Franchement, cette fois.
*
Le lendemain matin, à huit heures, un froid blanc faisait briller la mer. J’avais ouvert l’école de voile, lancé la machine à café, vérifié deux mails de réservation de Parisiens qui croyaient qu’en février, on faisait du dériveur en maillot. Puis, pour honorer mes rendez-vous, je refermai.
À neuf heures, j’étais devant le studio de Nico. Il avait l’air d’avoir mal dormi.
- — Salut, Nico. Faut y aller !
- — Tu penses qu’ils vont me garder ? répondit-il sans bonjour.
- — Si tu continues à poser ce genre de question, c’est probable. Allez, bouge.
On prit ma voiture. Port-Vendres n’était pas loin, pas assez pour se défiler. À la gendarmerie, Inès nous attendait avec Morel.
- — Nicolas Ferrer, dit Morel d’un ton neutre. Merci d’être venu. Monsieur Vidal, vous pouvez nous laisser.
Nico me jeta un regard paniqué avant de disparaître avec eux. Je me retrouvai seul. Assis dans le couloir, je perçus des voix, pas assez pour comprendre. Passé un bon quart d’heure, Bruno arriva à son tour. Barbe fraîchement taillée, tatouage bien visible sur l’avant-bras. Il parut surpris que je sois là.
- — On te voit partout, toi, maintenant !
- — Je fais un stage d’observation. On s’occupe comme on peut.
Inès, l’ayant certainement entendu, se pointa. Avant de la suivre, il me lança un regard mi-défiant, mi-inquiet.
- — Fais gaffe à ce que tu racontes sur moi, hein. Les commérages, ça va vite.
La porte se referma sur lui.
Deux auditions en parallèle. De chaque côté, une part de vérité, de mensonge, de lâcheté. Au bout d’une demi-heure, Nico ressortit.
- — Alors ?
- — Il m’a pas mis les menottes, c’est plutôt bon signe, non ? J’ai tout dit, Thomas. Même que je m’étais planqué. Morel n’a pas eu l’air surpris.
- — Il avait déjà des morceaux. Quant à Bruno, il est en ce moment certainement en train d’expliquer que sa lampe torche servait à admirer l’architecture romane. On verra si ça tient.
- — J’espère qu’il ne m’en voudra pas… souffla-t-il en s’apprêtant à repartir.
- — Attends, je vais te raccompagner.
- — Laisse, j’ai besoin de marcher.
À peine Nico avait-il franchi le seuil que Bruno sortit à son tour du bureau. Il fila aussitôt. Inès avait ce visage fermé qui signifiait que ça s’était mal passé, mais pas assez pour l’arrêter.
- — Il maintient sa version, dit-elle simplement.
- — Pourtant, ça collerait avec l’heure de la mort…
- — Il ment, c’est certain.
Je me laissai glisser contre le mur, jusqu’à m’asseoir sur la chaise en plastique du couloir.
- — Tu vas faire quoi, maintenant ?
- — Pour l’instant, rien. On n’a pas assez pour le placer en garde à vue sans que le procureur nous renvoie nos papiers à la figure, mais suffisamment pour le garder dans notre viseur, et fouiller un peu. Tu serais surpris de connaître ce que certains shérifs font quand ils ne verbalisent pas les voitures mal garées, ajouta-t-elle avec un sourire sec.
En sortant de la gendarmerie, je m’arrêtai un moment sur le quai de Port-Vendres. Les pêcheurs fumaient, un chat se léchait les pattes sur un filet.
Chapitre 4 : L’adjoint en service commandé
L’après-midi, Collioure ressemblait à Collioure. Soleil pâle, mer sage, terrasses qui recommencent à aligner des verres. De loin, on pouvait croire que rien n’avait bougé, de près, on voyait les détails. Personne ne marchait sur la fresque. Et partout, les mêmes rumeurs : le mort, les vidéos, la chapelle.
Hénin devait être enfermé avec son nouveau pote, le téléphone d’Alex. Et moi, je devais reprendre mes « activités ». Rien que le mot m’angoissait.
Pour trouver l’adjoint du maire de Collioure en journée, il y avait trois options : son bureau, un ruban à inaugurer, le bar. Ce dernier s’appelait « Les copains d’abord », mais tout le monde disait « Chez Momo », même si Momo était mort depuis dix ans. En poussant la porte, l’odeur de vin, de pastis et de vieux parquet me prit à la gorge.
Trois types jouaient au 421. Une télé muette passait une chaîne d’info où un bandeau déroulait des catastrophes plus lointaines que les nôtres. Et au fond, il y avait Gérard Barbot. L’adjoint du maire. Accroché à son verre de blanc. Chauve comme un œuf, chemise qui tirait un peu sur le ventre, veste posée négligemment sur le dossier d’une chaise, cravate desserrée, teint déjà trop rouge pour l’heure qu’il était. À côté de lui, le délégué à la communication et aussi responsable des ports de la « côte rocheuse », Julien Carrière, sirotait un café en regardant son téléphone. Le contraste était presque comique : Gérard transpirait le blanc et la magouille. Julien, le café tiède et la prudence.
Momo junior, derrière le comptoir, me fit un signe de tête.
- — Un blanc, Thomas ?
- — Un petit, merci. Histoire de faire passer la vue, ajoutai-je en désignant la silhouette municipale.
Gérard m’aperçut. Son visage se fendit d’un sourire trop large.
- — Vidal ! Viens donc, viens donc, fit-il en tapotant le tabouret à côté de lui. J’ai besoin de l’avis d’un homme de terrain.
Je pris mon verre et m’assis.
- — Alors, dit-il en baissant la voix d’un cran, tu as entendu cette horreur, à Saint-Vincent…
- — J’ai entendu, oui. J’ai même vu.
- — Tu étais là ? demanda-t-il, jouant la surprise.
- — Disons que les cadavres aiment se balader avec ma carte dans leur poche, et que la gendarmerie adore les listes d’adhérents.
- — Terrible, terrible, dit-il en hochant la tête, compatissant.
Il prit une gorgée et laissa le vin couler un peu sur la langue, plus pour se donner le temps que pour savourer.
- — Mort étranglé à côté de notre magnifique Chapelle… Tu te rends compte de ce que ça implique pour l’image de la ville ? Les journaux, les réseaux… « Meurtre romantique sur la plage ». C’est du pain bénit pour les charognards.
- — Et pour certains services com, ajoutai-je.
Julien faillit s’étouffer avec son café. Gérard me lança un regard où se mélangeaient amusement et agacement.
- — Tu n’as aucun sens du tragique, Thomas, grogna-t-il.
- — J’en ai trop, justement. C’est pour ça que je vois déjà les dépliants dans un an : « Collioure, venez mourir d’amour. »
Il posa son verre un peu plus fort que nécessaire.
- — C’est pas drôle.
- — Non, confirmai-je calmement. Ni pour lui ni pour ceux qui l’ont croisé.
Le bruit des dés sur la table, le bourdonnement de la télé.
- — La gendarmerie t’a interrogé, Gérard ? demandai-je, l’air de rien.
- — Évidemment, répondit-il, outré. Je suis toujours tenu informé dans ces cas-là. J’ai assuré à la Capitaine, mignonne, d’ailleurs, ma collaboration totale.
Il fit une moue.
- — Un coach sentimental, tu te rends compte ? C’est à croire que plus personne n’est capable de draguer sans l’aide d’un consultant.
- — Tu le connaissais ?
- — De vue. Il traînait un peu partout. J’ai pu le croiser dans deux-trois événements, cet été. Un type qui sert des banalités emballées, ça finit toujours par passer près d’un buffet municipal.
- — Ah au fait, ils t’ont montré les vidéos ?
Le verre s’arrêta à mi-chemin de sa bouche. Ses yeux, un peu vitreux, se plantèrent dans les miens.
- — Quelles vidéos ?
- — Tu sais, les « souvenirs personnalisés » qu’il offrait à ses clients et qu’il gardait dans son téléphone. Un vrai court-métrage sur la vie locale.
Julien s’éclaircit la gorge.
- — Thomas, ce n’est pas…
- — La gendarmerie ne montre pas ce genre de choses comme ça, coupa Gérard.
Il tenta un rire. Son visage, lui, n’y croyait pas. J’insistai :
- — C’est drôle, parce que moi, j’ai maté deux-trois extraits. Pour « contexte », comme témoin. Et dans l’un d’eux, il y a un homme, de dos, un peu fort, avec une chemise claire. Je ne suis pas expert, mais sa silhouette me rappelait vaguement quelqu’un.
- — Tu racontes des conneries, Thomas.
Je haussai les épaules.
- — Peut-être. C’était sombre, ça bougeait. On apercevait juste un bout de bedaine, une paire de mains qui n’avaient pas l’air novices, et une bague de mariage pas vraiment neuve. Ah oui, et un truc, une voix qui disait : « Tu crois que quelqu’un peut nous voir ? »
Je marquai une pause.
- — Et une autre, féminine… qui disait un prénom.
Même la télé sembla baisser le son. Gérard me regarda, toujours rouge, mais soudain très sobre.
- — Tu racontes des craques, murmura-t-il.
- — Je brode, OK. Mais tu viens de me confirmer la moitié.
Julien parla enfin.
- — Par contre, c’est vrai que le téléphone d’Alex a été fouillé, Gérard, dit-il calmement. Tu sais mieux que personne s’il y a quelque chose sur toi…
- — « S’il », répéta Gérard, sa voix se fissurant.
Je bus une gorgée de mon petit blanc, et enchaînai :
- — Quoi qu’il en soit, réfléchis à ce que t’as répondu quand la gendarmerie t’a demandé si tu connaissais Alex. J’espère pour toi que ton « de vue » va tenir longtemps. Au fait, tu lui as parlé, récemment, à Alex ?
- — Non.
Il hésita un quart de seconde.
- — Enfin… oui. Il est passé au bar la semaine dernière, on s’est retrouvés à deux au comptoir. Il m’a causé de « programme premium pour clientèle d’exception ». Il a laissé entendre qu’il avait « toujours des souvenirs précieux » de… certains de mes collaborateurs. Et qu’il les garderait… ou pas.
- — Et il t’a demandé quoi en échange ?
- — Rien. Juste de « rester ouvert aux opportunités ». Et peut-être de « soutenir des initiatives privées innovantes dans le domaine du bien-être », tu vois le genre. Je lui ai dit que j’allais y réfléchir. J’espérais surtout qu’il se prendrait une vague plus grosse que lui et qu’on n’en parlerait plus.
- — T’as été servi.
Il me lança un regard noir.
- — Tu insinues quoi, là ?
- — Qu’il commence à y avoir pas mal de monde qui avait envie de lui tordre le cou. Respire, t’étais pas le seul. T’avais juste peut-être plus à perdre que les autres.
Julien posa une main sur le comptoir.
- — Gérard, murmura-t-il, ça sert à rien d’agresser Thomas. La question c’est : qu’est-ce que tu vas faire, maintenant ?
- — Je vais faire ce que j’ai toujours fait : tenir la barre à l’aide de déclarations bien propres, répondit-il en reprenant un verre. Je vais dire que je fais confiance à la justice en priant pour que ce foutu téléphone crame dans un court-circuit.
- — Mauvaise nouvelle pour toi, il fonctionne. En plus, je ne serais pas surpris qu’il y ait au moins deux-trois sauvegardes en ligne, ironisai-je.
Il me regarda, sincèrement écœuré.
- — Comment tu sais ça, toi ?
- — Parce que si j’étais un salopard qui filme tout le monde, je ne garderais pas mon trésor sur un seul appareil. Et parce que le geek de la gendarmerie a eu ce petit sourire qui veut dire : « Ce n’est que le début. »
Julien ferma les yeux un instant.
- — Si Alex était encore en vie, souffla-t-il, il se serait fait une fortune.
- — C’est certain. Mais il est mort.
Je terminai mon verre, me levai et posai quelques pièces sur le comptoir.
- — Je te donne un conseil gratuit, Gérard. Si on te reconvoque, évite les « je le connaissais à peine ». Ils apprécient moyennement les gens qui les prennent pour des idiots alors qu’ils ont sûrement déjà une vidéo de leurs fesses quelque part.
Julien étouffa un rire. Gérard, lui, pas du tout.
- — Tu crois que je vais tomber, hein ! s’exclama-t-il, amer. Que ce sera ma faute, que tout va m’exploser à la gueule !
- — Je crois que tu as trop souvent marché sur la fresque de Saint-Vincent dans ta vie.
Je sortis. L’air dehors avait le goût du vin pas tout à fait digéré. En remontant vers l’école de voile, je regardai machinalement mon téléphone. Une notification m’indiquait qu’Inès avait tenté de me joindre.
« Tu peux passer ? Hénin a encore un truc à te montrer. »
Je fis demi-tour pour récupérer ma voiture.
*
Le bureau beige restait le même, le calendrier avec les chevaux aussi. Hénin, par contre, semblait plus excité qu’un gamin devant un nouveau jeu vidéo.
- — Ah, Vidal ! j’ai une devinette pour toi.
Inès était assise, bras croisés, expression neutre. Sur l’écran, une image figée. Le plan de nuit de la dernière fois. Hénin zooma sur le pied de la femme.
- — On n’a pas le visage, mais on a ce qu’il faut pour faire fantasmer les podologues. Regarde.
Je m’approchai. Le ruban qui entourait la cheville était sombre, noué, et une micro-perle était posée au milieu. Léa, je l’avais jamais vue marcher pieds nus. Pas depuis l’été, en tout cas.
- — Tu le reconnais ? demanda Inès.
- — Je vois surtout que tu espères que je te dise un nom, mais, pour l’instant, j’ai juste un pied anonyme. Je ne fais pas encore partie des types capables d’identifier les gens par leurs orteils.
- — Dommage, on aurait bouclé l’affaire plus vite. Bon, reprit-elle, si c’est pas toi, quelqu’un l’aura peut-être déjà remarqué. Une fille, un ex, une copine, un barman. Ce genre de détail, ça s’oublie mal.
- — Vous allez montrer ça à tout le monde ?
- — Évidemment pas. On va cibler. Léa, Manu, Zoé, peut-être deux ou trois autres.
- — Et le reste du fichier ? Vous avez trouvé quelque chose ?
- — Oui, dit Hénin. Les métadonnées indiquent que dix secondes après que l’image se soit bloquée, le téléphone a subi une extraction.
- — Une quoi ?
- — La carte mémoire a été retirée.
Il pointa une ligne dans un listing.
- — Là. À 02 h 14 min 37 s, quelqu’un ne voulait pas que ça tombe entre les mains du premier expert venu.
Un frisson me parcourut. Inès s’accouda au bureau.
- — Du coup, on n’a que les infos qui n’avaient pas encore été classées. Les vidéos plus anciennes sont chez quelqu’un qui compte certainement s’en servir de bouclier, ou de monnaie d’échange. Tu comprends ce que ça implique, Thomas ? demanda-t-elle.
Je levai les yeux vers elle.
- — Que ça ressemble moins à un crime passionnel qu’à un type qui sait ce que vaut une preuve.
- — Avant, ça se cachait. Maintenant, ça se sauvegarde.
Je fixai encore l’image du pied, du ruban. Le chant du poulpe n’avait jamais été aussi bruyant.
Chapitre 5 : La fille au ruban
Le lendemain matin, j’étais au taf un peu trop tôt pour un type qui avait mal dormi. J’avais ouvert, servi un café à moi-même et vérifié trois fois la même ligne d’inscription sans la lire, lorsque mon téléphone vibra. Inès :
« Tu es à l’école de voile ? »
« Où veux-tu que je sois, à Bali ? »
« J’ai besoin de toi. Je suis avec Léa. Elle ne dit rien. »
Je fixai l’écran.
« Rien du tout ? »
« Zéro. Elle bloque. Je veux un visage qui ne ressemble pas à un interrogatoire. Le Chalut. Salle du fond. »
Encore un choix à faire entre caféine et problèmes.
*
Le Chalut était vide, les verres alignés derrière le comptoir. Serge m’indiqua d’un geste où aller.
Puis il ajouta, en baissant la voix :
- — J’aime pas trop qu’on vienne chez moi sans consommer.
- — Promis, je paierai une boisson.
Dans la salle du fond, Inès était assise à une table, un dossier devant elle. Pas d’uniforme, mais toujours ce regard qui découpe les gens en tranches fines. À côté, Léa. Format plus compact que d’habitude. Pas de plateau, pas de sourire. Juste un jean, un pull, les cheveux attachés en chignon serré et des cernes qui n’avaient pas grand-chose à voir avec un service tardif. Ses mains étaient posées sur ses cuisses, doigts crispés, comme si elle s’interdisait de bouger.
Inès leva la tête et désigna une chaise.
Léa me lança un regard bref. Pas agressif. Pas content non plus. Plutôt… désolé.
- — Je croyais que j’avais droit à un avocat, ronchonna-t-elle. Je ne pensais pas qu’ils t’enverraient toi.
- — Je ne prends pas d’honoraires, dis-je en prenant place. Enfin, pas toujours.
Inès posa très calmement sa voix, et entama les hostilités.
- — Je ne suis pas là pour te juger, Léa, mais pour comprendre ce qui s’est passé.
- — J’ai rien à dire, c’est tout.
- — Je sais qu’Alex t’a parlé, et qu’il t’a mis la pression. Je sais aussi que tu étais à la chapelle cette nuit-là.
- — Vous savez… vous savez toujours tout, vous ! lâcha Léa en regardant enfin Inès, les yeux durs.
- — Assez pour ne pas te croire quand tu nies y être allée.
Plus un bruit. Je me raclai la gorge.
- — Léa… je suis là pour t’aider. Si tu continues à laisser un vide, le village va le remplir à ta place. Et là, bon courage pour rattraper les conneries.
Elle serra les dents. Son genou tressauta.
- — Vous faites venir un type que j’aime bien pour me mettre en confiance, c’est ça ? C’est mignon. Psychologie de comptoir.
- — Oui, c’est vrai, répondit Inès en hochant lentement la tête. Parce que je vois bien que je pourrais passer dix heures à te poser des questions sans que tu vacilles. Mais tu ne tiendras pas dix jours avec les rumeurs.
- — Je veux juste qu’on me foute la paix, moi, murmura-t-elle en tambourinant des doigts sur la table, très vite.
Inès ouvrit le dossier, sans précipitation.
- — Bon, on va arrêter de tourner autour du pot.
Elle sortit une feuille plastifiée, impression couleur, et la posa face à Léa, mais sans la lui pousser sous le nez. La capture du pied nu, la cheville fine, le ruban sombre noué avec une petite perle.
Léa fixa l’image.
Une fois.
Deux fois.
Puis elle inspira profondément avant de demander, la voix trop neutre :
- — C’est quoi, ça ?
- — Une photo extraite d’une vidéo, répondit Inès. Tournée la nuit du 13 au 14, près de Saint-Vincent.
Léa ne bougea pas, mais ses pupilles s’agrandirent d’un millimètre. La juste dimension du « je suis morte ».
- — Je ne vois que des cailloux et un pied. Ça pourrait être n’importe qui.
C’est alors que ça me revint.
- — J’en ai déjà vu un comme ça sur toi… l’été dernier.
Léa tourna lentement la tête vers moi. Ses yeux disaient « ta gueule » et « merci » en même temps.
- — Tu me matais les chevilles, toi ?
- — Ben pourquoi pas ? Je suis moniteur, pas moine.
Inès, elle, ne lâcha rien :
- — Je ne te demande pas si tu as « fait quelque chose », mais si tu étais là. Il y a eu un homicide. Tant que tu te tais, tu le protèges.
Léa déglutit.
- — Je protège personne, moi.
- — S’il te plaît, Léa, dis-je, la gorge serrée.
Inès me regarda de travers, l’air de dire : « l’interrogatoire, c’est moi. Reste à ta place. » Léa, elle, ferma les yeux quelques secondes.
- — Pfff… Ça va encore me retomber dessus, hein ? Génial !
Elle inspira fort.
- — D’accord. Mais vous n’allez pas aimer.
- — Je t’écoute, insista Inès en hochant la tête.
Léa fixa l’image une fois de plus, puis leva le nez.
- — Après son histoire de photo, j’étais furieuse. J’avais envie de lui en coller une. Et en même temps… j’avais peur. Je n’avais aucune idée de…
Sa gorge se serra.
- — J’ai fait mon service, comme d’habitude. J’ai souri, encaissé. Je faisais style de l’ignorer, mais je le sentais.
Elle ferma les yeux en inspirant, puis les rouvrit.
- — À un moment, il est revenu au comptoir et m’a dit qu’il pouvait tout effacer, comme ça, là, entre deux commandes. Comme si c’était une option sur une carte. Puis il a ajouté : « tout à l’heure, derrière la chapelle. Tu repartiras légère. »
Elle se racla la gorge avant de reprendre.
- — Quand le service a baissé, je suis sortie. Je voulais d’abord marcher. Respirer. M’aérer l’esprit. Puis je lui ai envoyé un message.
Elle fouilla dans son téléphone et le posa en tremblant sur la table, SMS ouverts.
« OK. On parle. Je viens à la chapelle. Mais tu effaces. »
« Je t’attends. »
- — C’est tout. J’ai regretté dès que j’ai envoyé.
Son regard glissa à nouveau vers la photo.
- — Quand je suis arrivée, il était là. Avec sa bague et son sourire.
Elle inspira.
- — Au début, il a voulu me prendre la main. Je me suis reculée et lui ai dit : « Tu effaces et je rentre. »
La tension lui remontait dans les épaules.
- — Puis il a fait son numéro de gourou. Mais moi, j’avais juste envie de me casser. Il m’a demandé de danser pour lui « sensuellement ». J’ai répondu qu’il faisait froid. Il a insisté. Toujours mielleux. Je me suis dit que si je me montrais docile, j’aurais plus de chance qu’il supprime ce qu’il avait sur moi, du coup, j’ai cédé.
Le moment s’étira.
- — Et après ? s’impatienta Inès.
Léa serra ses poignets contre sa poitrine.
- — Ensuite… Quelqu’un est arrivé. Un homme.
Son visage se durcit.
- — Je ne l’ai pas vu venir. J’ai juste entendu un truc du style : « Alors, on fait du business avec le patrimoine local, maintenant ? »
- — T’as reconnu la voix ?
- — Non. Je me suis retournée, mais il était dans l’ombre. Plus grand qu’Alex. Un manteau sombre.
- — OK, rien d’autre ?
Léa hésita.
- — Une odeur.
- — Une odeur ?
- — Un parfum. Pas un déo de supermarché. Un truc plus fort. Mon père mettait ça avant les mariages.
- — Il s’est passé quoi, après ?
- — À l’arrivée du type, Alex a eu ce petit geste… comme un gars pris la main dans le sac qui se redresse en mode « c’est normal », dit-elle en avalant sa salive. Puis il lui a sorti qu’on était entre adultes consentants. L’autre a répondu : « Tu crois que je ne sais pas ce que tu fais ? »
Inès restait silencieuse.
- — Alex m’a mis la main aux fesses, certainement dans l’espoir que je me laisse faire pour prouver que tout allait bien, mais je me suis reculée. Ça n’a pas eu l’air de lui plaire. Il s’est énervé, m’a attrapée par le poignet et m’a arraché ma robe en disant : « Tu fais trop de cinéma. Tu sais très bien pourquoi t’es venue. »
Mon ventre se noua. Léa poursuivit, la voix qui tremblait malgré elle :
- — Paniquée, j’ai hurlé pour qu’il arrête. Ses mains sur moi, il me serrait contre lui. Il a entrepris de déboutonner son pantalon. L’autre ne bougeait pas. Je me suis débattue de toutes mes forces et j’ai finalement réussi à me dégager. J’ai attrapé ma robe et mes chaussures à la volée, puis j’ai couru sans regarder derrière moi. Je crois qu’une lumière balayait la plage quand je fuyais. Tout se mélange.
Elle releva les yeux vers Inès, honteuse et furieuse. Une larme coulait.
- — Je suis rentrée. Douche. Lit. Et j’ai vomi.
La gorge me serrait. Inès, touchée, posa doucement ses mains sur la table. Léa ajouta en sanglotant :
- — Le matin, je m’étais décidée à porter plainte, mais quand j’ai appris qu’il était mort… Oui, je me suis tue. Parce que tout le monde verrait surtout en moi une fille facile derrière la chapelle…
Personne n’osa combler le vide. Inès la regardait, tentant de rester neutre malgré l’émotion qui la submergeait. Puis elle dit enfin :
- — « Une fille derrière la chapelle la nuit », ça n’a rien d’un crime, Léa.
Léa essuya ses larmes en reniflant. Les miennes montaient aussi. Alors, je me levai.
Et je sortis.
*
Dehors, le soleil brillait. Inès marchait à côté de moi, abattue.
- — Tu sais, avant, quand je pensais à la chapelle, j’y revoyais les rendez-vous, les promesses… Maintenant, je n’y vois plus qu’une fille agressée et un cadavre. Du coup, je me demande si elle n’est en fait pas maudite. Et toi, ajouta-t-elle. Tu y es déjà venu pour écouter ce fameux chant ?
- — Bien sûr. Et pas qu’une fois. Le poulpe, je ne l’ai jamais entendu, mais les conneries que je racontais, oui.
- — C’est ça, le problème. Ce genre de chansons qui plaît aux romantiques attire parfois aussi les prédateurs.
Elle s’éloigna.
Léa avait quitté le cercle des suspects de premier rang pour entrer dans celui des témoins cabossés. On avait enfin la fille au ruban, restait à trouver celui qui l’avait transformée en victime et pièce à conviction.
1. ↑ Terme catalan assez local, souvent utilisé dans la périphérie de Perpignan pour désigner une personne rusée ou débrouillarde. « pas très axurit » = pas très malin (taquinerie)