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Temps de lecture estimé : 23 mn
03/02/26
Résumé:  Une bague en forme de poulpe. Une nuit de Saint-Valentin.
Critères:  #nonérotique #policier #confession #personnages
Auteur : L'artiste  (L’artiste)      Envoi mini-message

Série : Cœur Mort à Collioure

Chapitre 01 / 04
Le corps et les mensonges

Chapitre 1 : Le corps et la mer



Le 14 février, à Collioure, Frédéric Leclerc en short de running et tee-shirt technique pensait que c’était une bonne idée de trottiner en bord de mer à sept heures. Ses mollets le détestaient déjà. La veille au soir, il avait décidé de « profiter de ses vacances pour se remettre au sport ». Il y croyait presque et s’était couché en se disant que, peut-être, cette fois, il allait vraiment reprendre sa vie en main, changer deux-trois trucs, manger moins de pizzas surgelées, répondre à sa mère, et tout et tout.


Collioure était presque vide. L’air sentait le sel et le café qui commence à sortir des bistrots. Frédéric longea la promenade et foula par mégarde la fresque de Saint-Vincent en passant devant l’église. Il pesta. « Ça portait malheur », l’avaient prévenu les vieux du coin. Plus loin, la chapelle se découpait sur le ciel clair, en bout de plage. Derrière, les rochers plongeaient dans l’eau. Le souffle court, la poitrine qui brûlait un peu, il ralentit et prit une grande inspiration. On entendait juste les goélands, et la mer sur les galets. D’abord, il ne vit qu’un détail idiot : un mocassin, posé de travers.


« Un type qui dort », pensa-t-il. « Un fêtard, un mec bourré qui a passé la nuit ici. Un mec très, très bourré. »


L’homme était étendu sur le dos. Il portait une chemise ouverte jusqu’au milieu du torse, et en bas, un pantalon en toile.


Une odeur d’iode et de viande froide trancha. L’estomac de Frédéric se noua.


Le visage était orienté vers le ciel, les yeux mi-clos fixaient un point au-dessus de lui qu’il ne verrait plus jamais. Il avait une quarantaine d’années, peut-être un peu plus. Sur sa bouche, un léger rictus n’avait rien de paisible. À la main gauche, une bague. Un anneau argenté en forme de poulpe. Les tentacules s’enroulaient autour de la phalange.


Frédéric se redressa trop vite, la tête lui tourna. Il recula d’un pas, son cœur battait encore plus fort que pendant le jogging. Déglutissant difficilement, il finit, en tremblant, par sortir son téléphone de la poche arrière de son short. L’écran mit une seconde de trop à reconnaître son visage, alors il tapa son code, se trompa, recommença et composa le 112.



Un blanc s’installa d’abord en retour. Puis une voix neutre, déjà prête.



Il regarda autour de lui. La ville semblait encore endormie derrière le clocher.



Détournant un peu les yeux du visage de l’homme, il remarqua que les boutons du haut de la chemise avaient été arrachés. Une trace violacée cerclait la gorge, au niveau de la trachée.



Frédéric resta d’abord là, debout, téléphone à la main, sans savoir quoi faire, puis il s’éloigna pour se poster à deux mètres, face à la mer. Ses muscles refroidissaient, malgré la sueur encore tiède sur sa nuque, et un vent léger lui donna un frisson. Il prit soudain conscience de la fragilité ridicule de son corps vivant alors qu’un autre venait de s’éteindre sur le ciment.


Le pêcheur finit par se tourner dans sa direction. Frédéric leva la main, sans réfléchir.



Sa voix claqua.



L’homme posa sa canne, stupéfait, et s’approcha en traînant un peu les pieds. Quand il vit le cadavre, son visage se figea. Il se signa rapidement avant de machinalement reculer.



Au loin, une sirène fendit l’air. Celles qui arrivent sur roues, gyrophare sur le toit.




Chapitre 2 : Le moniteur et le mort



Le 14 février, pour moi, c’était surtout une date de calendrier marin : encore trop froid pour les touristes, encore trop tôt pour les stages d’optimists1, assez calme pour l’administratif et préparer le matériel.


Mon nom : Thomas Vidal. Cinquante et un ans, responsable de l’école de voile, quinqua bien conservé, comme disaient les gens polis. Le matin en question, j’avais surtout mal au dos, ce qui est une autre façon de mesurer l’âge. Je venais d’ouvrir la porte sur la baie. Après avoir vérifié que les dériveurs ne s’étaient pas reproduits pendant la nuit, j’avais allumé la machine à café et m’étais assis devant mon ordinateur pour me battre avec des fichiers d’inscriptions en ligne.


Mon portable vibra sur la table en plastique.


Numéro masqué. J’adorais.



À l’autre bout du fil, une voix masculine, un peu trop sûre d’elle.



Je jetai un coup d’œil dehors. Réflexe idiot, comme si j’allais le voir débarquer en direct.



Je me redressai sur ma chaise. Le nom, je le connaissais.



Sur l’écran de l’ordi, le fichier Excel me narguait avec une formule d’erreur.



Je me levai en attrapant mon blouson sur la chaise. Les articulations grincèrent en même temps que la chaise. Deux vieux pour le prix d’un.


En sortant, je pris le temps de jeter un œil à la baie. Le voilier des deux hippies trentenaires était toujours au mouillage : coque blanche, deux mugs qui traînaient sur le pont. Ils vivaient d’amour, d’eau fraîche et de pétards. À leur place, j’aurais probablement coché au moins deux cases sur trois.


Je verrouillai la porte et montai l’escalier qui menait à la chapelle Saint-Vincent. L’air était froid, mais pas glacial ; le printemps n’était pas loin. La gorge un peu serrée, je ralentis le pas en apercevant les rubans jaunes, les gilets, les silhouettes amassées. Un policier que je croisais régulièrement se détacha du groupe pour venir vers moi. Petit blondinet trapu, le tatouage sur l’avant-bras ressortait de sous la manche retroussée. Il avait ce regard de flic zélé qui surveille tout ce qui bouge entre la gare et le clocher. Ayant quand même compris deux-trois règles élémentaires de scène de crime, il ne tendit pas la main.



Il sourit et m’amena jusqu’à la limite du ruban de sécurité. Derrière, je vis pour la première fois le corps. Un joggeur en short se tenait un peu à l’écart, l’air traumatisé. Un jeune gendarme faisait le planton, façon « plancton » vu sa mobilité, devant la zone d’exclusion et, agenouillée à côté du mort, une femme en combinaison sombre s’affairait. Gants, cheveux attachés. Le médecin légiste, visiblement.


La capitaine Inès Moreno était là aussi. Uniforme impeccable, main sur la ceinture, regard concentré. Je la connaissais un peu, elle passait de temps en temps faire de la planche à voile quand elle était de repos.



Elle jeta un coup d’œil à mon blouson comme si elle évaluait ma capacité à tenir debout devant un cadavre.



La légiste se poussa légèrement, et je sentis mon ventre se serrer. Je reconnus la mâchoire, les cheveux bruns, le nez un peu trop droit. C’était bien lui.



Inès me regarda.



Un détail venait de me revenir.



Bruno intervint, l’air surpris.



Je regardai le visage du mort, posé sur la pierre.



Elle s’accroupit pour saisir délicatement le poignet de la victime.



Sensuel, mon cul !


Le médecin légiste se releva.



Pensive, elle observa un instant la mer.



Bruno, intéressé, tourna légèrement la tête en ma direction.



Je reculai, laissant à nouveau la place aux gens qui avaient des gants, des mallettes et des protocoles.


Le joggeur tremblait encore un peu. Je lui demandai :



Il s’interrompit un instant, le regard perdu dans le vide.



Il eut un petit rire nerveux qui mourut vite.


Je laissai le pauvre bougre, les gendarmes, et repartis vers l’école de voile, les mains dans les poches.




Chapitre 3 : Le shérif, la sainte et le poulpe



J’avais refermé la porte derrière moi et m’étais servi un café tellement serré que la petite cuillère aurait pu tenir seule dans ma tasse. Le local sentait le mélange habituel de voile et de néoprène humide. La mer était là. Moi, j’étais devant un PDF. Sa photo d’identité. On aurait dit un profil Tinder cadré pour paraître sérieux. Nom, prénom, adresse à Perpignan, numéro de téléphone, mail, pas de date de naissance. Il avait dû oublier. Profession : « coach en développement personnel & sentimental ».


Les flics débarquèrent alors sur la terrasse. Bruno apparut en premier, gilet bleu nuit, talkie à la ceinture, posture du type qui est chez lui partout. Inès suivait, le visage fermé. Avec eux, un gendarme plus jeune, coupe réglementaire et regard encore plein de foi dans l’humanité.



Le gendarme s’avança.



Trois minutes de jurons silencieux plus tard, elle cracha la feuille attendue en gémissant comme un vieux winch2. Morel la prit et la parcourut rapidement.



J’ouvris un autre fichier, fis défiler.



Bruno s’adossa au montant de la porte, bras croisés.



Morel souligna le nom « Nico Ferrer » au stylo.



Le stylo de Morel s’arrêta net.



Je pris un instant pour réfléchir.



Je revis Alex debout sur la terrasse, qui jetait des coups d’œil en direction de là où les jeunes rangeaient le matériel, torses nus avec les combinaisons à moitié enfilées.



Bruno toussa. J’ajoutai en le regardant :



Il baissa sa manche, puis déclara avec un sérieux vaguement exagéré :



Morel, lui, n’avait de toute évidence pas de temps à perdre.



Inès releva la tête.



Morel relança, s’accrochant à ce qui pourrait être un mobile.



Je refermai le fichier.



Bruno accepta tout de suite. Inès hésita un quart de seconde, puis hocha la tête. Morel, lui, déclina.



Bruno finit son café en deux gorgées.



Morel ferma son carnet.



Ils se dirigèrent vers la porte. Bruno se retourna.



Personne n’avait ri. Parfait.


Ils sortirent. L’imprimante soupira en se mettant en veille.




Chapitre 4 : Le comptoir des menaces



À un moment, il fallut bien que je me rappelle que j’avais un estomac. Entre un cadavre, un gendarme qui surligne au Stabilo la moindre de mes phrases et sa supérieure qui me demande où je dormais la nuit du meurtre, j’en avais oublié que mon corps réclamait autre chose que de l’adrénaline.


12 h 37. La bonne heure pour affronter la seule autre institution sérieuse de Collioure : le plat du jour. Le Chalut n’était qu’à quelques minutes à pied. Je croisai deux touristes en doudoune qui photographiaient le clocher. Ils n’avaient aucune idée qu’à cent mètres de là, le village avait pris un virage plus sombre le matin même. En arrivant, je sentis l’odeur du service qui démarrait : ail, huile d’olive et poisson. La terrasse était presque vide. Deux habitués encaqués sous leurs vestes fumaient en silence, face à la mer. À l’intérieur, les couverts s’entrechoquaient et une voix familière gueulait en cuisine. J’entrai.


La déco était mi-bordel, mi-calculée : vieux panneaux émaillés, filets de pêche au plafond, photos noir et blanc « d’époque » et quelques tableaux qu’on devinait offerts par des artistes qui n’avaient pas de quoi payer l’addition. Au fond, le patron, Serge, balançait des assiettes sur le passe-plat alors qu’en salle, il y avait Léa. Léa Martin, la serveuse. Regard vif, cheveux attachés en queue-de-cheval haute, quelques mèches échappées autour de son visage. Ce jour-là, ses traits étaient un peu tirés. Des cernes légers, la bouche moins rieuse que d’habitude.



Je pris un tabouret au comptoir. Elle posa devant moi une carte, plus par réflexe que par nécessité.



Elle commença à saisir un verre, s’arrêta en plein mouvement, me regarda mieux.



Sa légèreté disparut.



Elle détourna le regard vers la machine à café.



Je ne bougeai pas. Elle soupira et haussa les épaules.



Serge grogna depuis la cuisine. Léa me servit mon blanc frais, sec. J’avalai une gorgée.



Deux clients entraient. Elle attrapa des cartes et fila à leur rencontre. Lorsqu’elle revint, elle enchaîna :



Elle fronça les sourcils.



Je reposai mon verre.



Son torchon lui glissa des doigts, puis elle reprit :



Elle baissa légèrement la tête.



Une sensation froide me monta le long de la nuque.



La colère me chauffa les oreilles.



Ses yeux se durcirent.



Elle fit un signe du menton en direction de la porte.



Serge surgit alors de la cuisine avec deux assiettes fumantes.



La salle commençait à se remplir. Deux couples, un vieux monsieur seul avec son journal, une famille avec deux gamins surexcités. Léa déposa mon plat – poisson grillé, légumes, riz – et s’éloigna pour les accueillir.


Quand elle revint pour savoir si tout allait bien, je relevai la tête.



Elle esquissa un sourire.



Je terminai mon assiette, l’esprit ailleurs, puis payai en laissant un billet un peu plus lourd que d’habitude.



En sortant, la lumière extérieure m’éblouit. Le clocher se détachait sur le ciel clair, la mer brillait.




Chapitre 5 : Le voilier des gens heureux



Je descendis vers le port. En hiver, on le croirait abandonné : quelques barques, deux ou trois coques en plastique, ma sécu – l’embarcation semi-rigide motorisée que j’utilisais pour l’encadrement en mer. Après le Chalut, j’avais décidé d’aller voir ceux qui considéraient qu’un voilier, une crique et trois joints constituaient un projet de vie.


Le bateau de Manu et Zoé mesurait une dizaine de mètres de long. Un peu défraîchi, mais bien entretenu malgré tout. Des fringues à sécher sur les filières5, des plantes en pot à l’entrée du carré, un paddle attaché au balcon arrière, et un drapeau peace & love qui battait mollement au vent. Sur le pont, une silhouette féminine, en leggings et gros pull, était accroupie près d’un seau et lavait quelque chose à grande eau.



Elle leva la tête, se couvrit les yeux d’une main pour mieux voir.



Zoé. Une trentaine d’années, cheveux bruns bouclés noués en chignon approximatif, visage nu, joli, fatigué, mais vivant. Elle avait ce genre de beauté qui ne dépend ni du maquillage ni d’aucun filtre.


Je m’amarrai à un chandelier6.



Elle hésita, puis m’invita à bord. Mon dos protesta tandis que j’enjambai la filière pour passer sur le pont, mais ça, c’était pas surprenant.



Elle s’adossa au bastingage, assise, genoux contre sa poitrine.



Levant les yeux au ciel, elle soupira.



Elle porta son mug à sa bouche, le reposa sans boire.



Je laissai cette phrase flotter un instant, un frisson dans le dos.



Elle posa son mug.



Je fis tourner le café au fond de ma tasse.



Je me remémorai le corps, la chapelle, la mer en toile de fond.



Elle inspira profondément.



Je restai silencieux un instant, puis je lui demandai :



Elle eut un sourire las.



Le bruit d’une annexe. Manu revenait avec une bouteille de gaz et un sac de courses. Cheveux longs, barbe blonde, yeux bleus fatigués.



Il grimpa sur le bateau, embrassa Zoé sur la tempe en lui mettant la main aux fesses et soupira :



Zoé lui lança un regard mi-réprobateur, mi-complice.



Il attrapa le mug de Zoé, en but une gorgée, grimaça. Le café devait être froid.



Un hauban claqua contre le mât.



Il sourit, légèrement.



Je retrouvai ma sécu quelques minutes plus tard et rentrai au port. Sachant alors qu’Alex aimait archiver, je ne pouvais m’empêcher de penser que la nuit précédente devait encore exister, pixel par pixel.








1. Petits dériveurs pour les plus jeunes.


2. Cylindre à manivelle qui démultiplie l'effort pour border ou hisser (écoute, drisse). Ils ont tendance à grincer lorsqu'ils sont vieux. Ou à gémir.


3. Dériveur double très répandu en école de voile.


4. Zone en bord de côte où les navires jettent l’ancre.


5. Garde-corps des bateaux.


6. Montant vertical qui tient la filière.