Chapitre 1 : Le corps et la mer
Le 14 février, à Collioure, Frédéric Leclerc en short de running et tee-shirt technique pensait que c’était une bonne idée de trottiner en bord de mer à sept heures. Ses mollets le détestaient déjà. La veille au soir, il avait décidé de « profiter de ses vacances pour se remettre au sport ». Il y croyait presque et s’était couché en se disant que, peut-être, cette fois, il allait vraiment reprendre sa vie en main, changer deux-trois trucs, manger moins de pizzas surgelées, répondre à sa mère, et tout et tout.
Collioure était presque vide. L’air sentait le sel et le café qui commence à sortir des bistrots. Frédéric longea la promenade et foula par mégarde la fresque de Saint-Vincent en passant devant l’église. Il pesta. « Ça portait malheur », l’avaient prévenu les vieux du coin. Plus loin, la chapelle se découpait sur le ciel clair, en bout de plage. Derrière, les rochers plongeaient dans l’eau. Le souffle court, la poitrine qui brûlait un peu, il ralentit et prit une grande inspiration. On entendait juste les goélands, et la mer sur les galets. D’abord, il ne vit qu’un détail idiot : un mocassin, posé de travers.
« Un type qui dort », pensa-t-il. « Un fêtard, un mec bourré qui a passé la nuit ici. Un mec très, très bourré. »
L’homme était étendu sur le dos. Il portait une chemise ouverte jusqu’au milieu du torse, et en bas, un pantalon en toile.
Une odeur d’iode et de viande froide trancha. L’estomac de Frédéric se noua.
Le visage était orienté vers le ciel, les yeux mi-clos fixaient un point au-dessus de lui qu’il ne verrait plus jamais. Il avait une quarantaine d’années, peut-être un peu plus. Sur sa bouche, un léger rictus n’avait rien de paisible. À la main gauche, une bague. Un anneau argenté en forme de poulpe. Les tentacules s’enroulaient autour de la phalange.
Frédéric se redressa trop vite, la tête lui tourna. Il recula d’un pas, son cœur battait encore plus fort que pendant le jogging. Déglutissant difficilement, il finit, en tremblant, par sortir son téléphone de la poche arrière de son short. L’écran mit une seconde de trop à reconnaître son visage, alors il tapa son code, se trompa, recommença et composa le 112.
- — Centre opérationnel, bonjour.
- — Bonjour… Enfin… je… Je suis à Collioure, à la plage Saint-Vincent. La chapelle. Il y a… quelqu’un. Un… un homme. Il est mort.
Un blanc s’installa d’abord en retour. Puis une voix neutre, déjà prête.
- — Très bien, monsieur, restez calme. Pouvez-vous me dire votre nom ?
- — Frédéric Leclerc.
- — Vous êtes seul ?
Il regarda autour de lui. La ville semblait encore endormie derrière le clocher.
- — Un… un pêcheur. Plus loin… en bout de digue.
- — Ne touchez à rien, d’accord ? Ne vous approchez plus du corps, et surtout, ne raccrochez pas.
Détournant un peu les yeux du visage de l’homme, il remarqua que les boutons du haut de la chemise avaient été arrachés. Une trace violacée cerclait la gorge, au niveau de la trachée.
- — Il a été… Comment dire… Il a l’air…
- — D’accord, monsieur. Les gendarmes sont en route.
Frédéric resta d’abord là, debout, téléphone à la main, sans savoir quoi faire, puis il s’éloigna pour se poster à deux mètres, face à la mer. Ses muscles refroidissaient, malgré la sueur encore tiède sur sa nuque, et un vent léger lui donna un frisson. Il prit soudain conscience de la fragilité ridicule de son corps vivant alors qu’un autre venait de s’éteindre sur le ciment.
Le pêcheur finit par se tourner dans sa direction. Frédéric leva la main, sans réfléchir.
Sa voix claqua.
- — Il y a… Il y a un mort.
L’homme posa sa canne, stupéfait, et s’approcha en traînant un peu les pieds. Quand il vit le cadavre, son visage se figea. Il se signa rapidement avant de machinalement reculer.
- — Putain de Saint-Valentin, lâcha-t-il simplement.
Au loin, une sirène fendit l’air. Celles qui arrivent sur roues, gyrophare sur le toit.
Chapitre 2 : Le moniteur et le mort
Le 14 février, pour moi, c’était surtout une date de calendrier marin : encore trop froid pour les touristes, encore trop tôt pour les stages d’optimists1, assez calme pour l’administratif et préparer le matériel.
Mon nom : Thomas Vidal. Cinquante et un ans, responsable de l’école de voile, quinqua bien conservé, comme disaient les gens polis. Le matin en question, j’avais surtout mal au dos, ce qui est une autre façon de mesurer l’âge. Je venais d’ouvrir la porte sur la baie. Après avoir vérifié que les dériveurs ne s’étaient pas reproduits pendant la nuit, j’avais allumé la machine à café et m’étais assis devant mon ordinateur pour me battre avec des fichiers d’inscriptions en ligne.
Mon portable vibra sur la table en plastique.
Numéro masqué. J’adorais.
- — École de voile de Collioure, bonjour.
À l’autre bout du fil, une voix masculine, un peu trop sûre d’elle.
- — Bonjour monsieur. Morel. Gendarmerie de Port-Vendres. Vous êtes bien le responsable ?
Je jetai un coup d’œil dehors. Réflexe idiot, comme si j’allais le voir débarquer en direct.
- — C’est moi. Un problème ?
- — Nous avons retrouvé ce matin un corps près de la chapelle Saint-Vincent. Un homme d’une quarantaine d’années. Il avait sur lui une carte d’adhésion à votre école de voile. Un certain Alexandre Prat. Ça vous dit quelque chose ?
Je me redressai sur ma chaise. Le nom, je le connaissais.
- — Oui. Enfin… oui, depuis peu. Il s’est inscrit il y a deux semaines. Il a navigué deux fois, c’est tout.
- — Nous aurions besoin que vous veniez sur place répondre à quelques questions. Vous êtes disponible ?
Sur l’écran de l’ordi, le fichier Excel me narguait avec une formule d’erreur.
Je me levai en attrapant mon blouson sur la chaise. Les articulations grincèrent en même temps que la chaise. Deux vieux pour le prix d’un.
En sortant, je pris le temps de jeter un œil à la baie. Le voilier des deux hippies trentenaires était toujours au mouillage : coque blanche, deux mugs qui traînaient sur le pont. Ils vivaient d’amour, d’eau fraîche et de pétards. À leur place, j’aurais probablement coché au moins deux cases sur trois.
Je verrouillai la porte et montai l’escalier qui menait à la chapelle Saint-Vincent. L’air était froid, mais pas glacial ; le printemps n’était pas loin. La gorge un peu serrée, je ralentis le pas en apercevant les rubans jaunes, les gilets, les silhouettes amassées. Un policier que je croisais régulièrement se détacha du groupe pour venir vers moi. Petit blondinet trapu, le tatouage sur l’avant-bras ressortait de sous la manche retroussée. Il avait ce regard de flic zélé qui surveille tout ce qui bouge entre la gare et le clocher. Ayant quand même compris deux-trois règles élémentaires de scène de crime, il ne tendit pas la main.
- — Salut Bruno. C’est pour moi, tout ce cirque ?
- — C’est pour ton adhérent, ouais. Tu tombes bien, la capitaine voulait te parler. Et la légiste aussi, je crois. T’as le chic pour t’entourer.
Il sourit et m’amena jusqu’à la limite du ruban de sécurité. Derrière, je vis pour la première fois le corps. Un joggeur en short se tenait un peu à l’écart, l’air traumatisé. Un jeune gendarme faisait le planton, façon « plancton » vu sa mobilité, devant la zone d’exclusion et, agenouillée à côté du mort, une femme en combinaison sombre s’affairait. Gants, cheveux attachés. Le médecin légiste, visiblement.
La capitaine Inès Moreno était là aussi. Uniforme impeccable, main sur la ceinture, regard concentré. Je la connaissais un peu, elle passait de temps en temps faire de la planche à voile quand elle était de repos.
- — Bonjour, Thomas. Merci d’être venu.
Elle jeta un coup d’œil à mon blouson comme si elle évaluait ma capacité à tenir debout devant un cadavre.
- — Pas de souci. Enfin… si, mais tu vois l’idée, dis-je.
- — Je pense que la victime est un certain Alexandre Prat, domicilié à Perpignan. Nous avons trouvé sur lui une carte de ton école de voile. Tu peux confirmer que c’est bien ton adhérent ? Tu ne touches à rien, tu me dis oui ou non, c’est tout. Ça te va ?
La légiste se poussa légèrement, et je sentis mon ventre se serrer. Je reconnus la mâchoire, les cheveux bruns, le nez un peu trop droit. C’était bien lui.
Inès me regarda.
- — Tu l’as vu quand pour la dernière fois ?
- — Hier. Il est passé faire du bateau. Et…
Un détail venait de me revenir.
- — Et ? insista-t-elle.
- — Il était avec un jeune du coin, Nico Ferrer. Un adhérent aussi.
Bruno intervint, l’air surpris.
- — Le surfeur qui vit au-dessus de la supérette ?
- — « Fun border », on n’est pas à Biarritz. Ils ont navigué ensemble. Alexandre disait qu’il voulait « se faire la main » avant cet été.
Je regardai le visage du mort, posé sur la pierre.
- — Tu le connaissais en dehors de l’école de voile ? demanda Inès.
- — Peu. Je crois qu’il faisait du « coaching ». Sentimental, il me semble.
- — Tu pourrais me fournir sa fiche d’inscription ?
- — Tout est dans l’ordi. Je peux t’imprimer ça dans la matinée.
- — Merci. Autrement, quelque chose de particulier à son sujet ?
- — Il parlait beaucoup. Un type sympa, mais un peu occupé par son propre nombril.
- — Visiblement, ça ne lui a pas suffi.
Elle s’accroupit pour saisir délicatement le poignet de la victime.
- — Tu avais déjà remarqué sa bague ?
- — Certainement pour faire couleur locale. Je lui avais fait la réflexion, et il m’avait répondu en souriant : « C’est mon petit porte-bonheur. Un animal intelligent et très sensuel. Il s’adapte, il se faufile partout. Comme moi. »
Sensuel, mon cul !
Le médecin légiste se releva.
- — Pour le moment, je peux vous dire qu’il est mort approximativement entre deux et cinq heures du matin, annonça-t-elle. Asphyxié. La marque au cou le confirme, mais il faudra l’autopsie. Le reste, je vous dirai plus tard.
- — Bien, conclut Inès. Je reviendrai certainement vers toi rapidement, Thomas. En attendant, si tu te souviens d’un détail, de propos qu’il aurait pu tenir, de personnes avec qui il traînait, tu m’appelles.
Pensive, elle observa un instant la mer.
- — Ah, au fait, une dernière question. Tu étais où, toi, cette nuit ?
Bruno, intéressé, tourna légèrement la tête en ma direction.
- — Chez moi. J’ai dormi profondément. Seul, si c’est ce que tu veux savoir.
Je reculai, laissant à nouveau la place aux gens qui avaient des gants, des mallettes et des protocoles.
Le joggeur tremblait encore un peu. Je lui demandai :
- — C’est vous qui l’avez découvert ?
- — Euh… oui. Je courais… et…
Il s’interrompit un instant, le regard perdu dans le vide.
- — C’est la première fois que je venais ici pour les vacances.
- — Bienvenue à Collioure… Désolé, j’ai rien de mieux.
Il eut un petit rire nerveux qui mourut vite.
Je laissai le pauvre bougre, les gendarmes, et repartis vers l’école de voile, les mains dans les poches.
Chapitre 3 : Le shérif, la sainte et le poulpe
J’avais refermé la porte derrière moi et m’étais servi un café tellement serré que la petite cuillère aurait pu tenir seule dans ma tasse. Le local sentait le mélange habituel de voile et de néoprène humide. La mer était là. Moi, j’étais devant un PDF. Sa photo d’identité. On aurait dit un profil Tinder cadré pour paraître sérieux. Nom, prénom, adresse à Perpignan, numéro de téléphone, mail, pas de date de naissance. Il avait dû oublier. Profession : « coach en développement personnel & sentimental ».
Les flics débarquèrent alors sur la terrasse. Bruno apparut en premier, gilet bleu nuit, talkie à la ceinture, posture du type qui est chez lui partout. Inès suivait, le visage fermé. Avec eux, un gendarme plus jeune, coupe réglementaire et regard encore plein de foi dans l’humanité.
- — Tu ne perds pas de temps, dit Bruno en zieutant l’écran.
- — J’essaie d’être utile, c’est tout.
Le gendarme s’avança.
- — Maréchal des logis Morel. On vient chercher la fiche de la victime, et tout ce que vous avez comme coordonnées le concernant.
- — Je vous sors ça dès que l’imprimante acceptera de coopérer. Elle est un peu comme certains : elle choisit ses moments.
Trois minutes de jurons silencieux plus tard, elle cracha la feuille attendue en gémissant comme un vieux winch2. Morel la prit et la parcourut rapidement.
- — Vous pouvez me faire la liste de ses navigations ? Dates, bateaux, noms des personnes à bord ?
J’ouvris un autre fichier, fis défiler.
- — Là, par exemple, dis-je en pointant l’écran. Samedi dernier en cours part.
- — Et après ? demanda Inès.
- — Hier, en 4203 avec Nico Ferrer. Deux heures en fin d’après-midi. Il voulait aussi réserver aujourd’hui pour une « surprise romantique ». La surprise a pris un peu d’avance.
Bruno s’adossa au montant de la porte, bras croisés.
- — Nico traînait souvent avec lui ?
- — Nico traîne avec tout le monde, et avec personne vraiment. Après, je ne les ai pas vus ensemble plus que ça.
Morel souligna le nom « Nico Ferrer » au stylo.
- — On lui rendra visite en partant, dit-il.
- — T’as noté d’autres fréquentations ? demanda Inès. Au bar, par exemple, ou au resto…
- — Je lui ai pas installé un GPS. Mais oui, je l’ai croisé deux soirs de suite au Chalut. Collé au comptoir, et surtout à la serveuse, Léa. Le « coach sentimental » faisait ses essais sur le terrain.
Le stylo de Morel s’arrêta net.
- — « Léa », répéta-t-il. Vous avez un nom de famille ?
- — Martin. Elle bosse là depuis trois ans. Elle sait tenir un plateau avec dix bières dessus et recadrer les mains baladeuses.
- — D’autres lieux où il semblait avoir ses habitudes ? demanda Inès.
Je pris un instant pour réfléchir.
- — Il m’a parlé du petit voilier au mouillage4 dans la baie, celui du couple de trentenaires. Manu et Zoé. Les deux qui vivent en mode « love & THC ». Il trouvait « l’ambiance inspirante ». Je cite.
- — Et au niveau de ton club, il s’intéressait à quelqu’un en particulier ?
Je revis Alex debout sur la terrasse, qui jetait des coups d’œil en direction de là où les jeunes rangeaient le matériel, torses nus avec les combinaisons à moitié enfilées.
- — Il appréciait à peu près tout ce qui bouge et qui a un corps. Hommes, femmes, je n’ai pas senti beaucoup de discrimination.
Bruno toussa. J’ajoutai en le regardant :
- — Un type comme ça, ici, en pleine nuit, ça doit pas se faire que des amis. Toi compris, Bruno.
Il baissa sa manche, puis déclara avec un sérieux vaguement exagéré :
- — Moi, j’étais de nuit en brigade. Donc, tu peux rayer « Bruno susceptible » de ta liste de suspects, Thomas.
Morel, lui, n’avait de toute évidence pas de temps à perdre.
- — Vous avez parlé d’une « surprise romantique ». Qu’est-ce qu’il a dit exactement ?
- — Il m’a demandé si, en dehors des heures habituelles, je pouvais lui louer du matos pour une sortie spéciale « intimiste ». Il a utilisé ce mot. J’ai rétorqué que je ne trempais pas dans ces trucs-là. Il a rigolé et a ajouté : « Dommage, tu pourrais gagner beaucoup de fric avec le chant du poulpe. »
Inès releva la tête.
- — Il a dit ça texto ?
- — Oui. Il voulait même savoir ce que je pensais de cette légende. Je lui ai répondu qu’à l’époque, au moins, on n’avait pas besoin d’appli pour trouver un coin sombre.
Morel relança, s’accrochant à ce qui pourrait être un mobile.
- — Il parlait de ça comme d’un outil, apparemment. Un endroit, un symbole, un « concept » … Ça ressemble beaucoup à un type qui monte un business de rendez-vous discrets, non ?
- — Vu sa façon de s’exprimer, il aurait vendu des croissants rassis sur la plage. Donc, oui, ça ne m’étonnerait pas.
- — Bon, son téléphone est entre les mains de nos experts, dit Inès. J’espère qu’il nous en dira plus.
Je refermai le fichier.
- — Un café ? demandai-je, plus par automatisme que par générosité.
Bruno accepta tout de suite. Inès hésita un quart de seconde, puis hocha la tête. Morel, lui, déclina.
- — Et le maire, il le connaissait ? lança Bruno d’un ton qui se voulait désinvolte.
- — Le maire connaît tout le monde. Mais je n’ai jamais vu Alex trinquer avec lui. Vous pensez qu’il s’est fait tuer par quelqu’un du coin ?
- — À ce stade, on n’en sait rien, répondit Inès.
Bruno finit son café en deux gorgées.
- — Mais la Saint-Valentin, un corps, une bague poulpe, la chapelle… C’est certainement pas un accident de randonnée, ajouta-t-il.
Morel ferma son carnet.
- — Quoi qu’il en soit, Monsieur Vidal, vous êtes juste témoin en tant que première personne à confirmer l’identité. Si vous pouvez préparer pour cet après-midi la liste complète de vos adhérents actuels et un historique des sorties des quinze derniers jours, on viendra récupérer ça.
- — Et si quelqu’un te parle de lui, d’un truc louche, de quoi que ce soit… tu nous appelles directement, enchaîna Inès, en posant sa tasse vide dans l’évier.
Ils se dirigèrent vers la porte. Bruno se retourna.
- — Au fait, Thomas. Pour ta Saint-Valentin, évite les balades près de la chapelle. Ça fait mauvais genre, en ce moment.
- — T’inquiète. Si je dois me faire étrangler… autant que ce soit dans un lit.
Personne n’avait ri. Parfait.
Ils sortirent. L’imprimante soupira en se mettant en veille.
Chapitre 4 : Le comptoir des menaces
À un moment, il fallut bien que je me rappelle que j’avais un estomac. Entre un cadavre, un gendarme qui surligne au Stabilo la moindre de mes phrases et sa supérieure qui me demande où je dormais la nuit du meurtre, j’en avais oublié que mon corps réclamait autre chose que de l’adrénaline.
12 h 37. La bonne heure pour affronter la seule autre institution sérieuse de Collioure : le plat du jour. Le Chalut n’était qu’à quelques minutes à pied. Je croisai deux touristes en doudoune qui photographiaient le clocher. Ils n’avaient aucune idée qu’à cent mètres de là, le village avait pris un virage plus sombre le matin même. En arrivant, je sentis l’odeur du service qui démarrait : ail, huile d’olive et poisson. La terrasse était presque vide. Deux habitués encaqués sous leurs vestes fumaient en silence, face à la mer. À l’intérieur, les couverts s’entrechoquaient et une voix familière gueulait en cuisine. J’entrai.
La déco était mi-bordel, mi-calculée : vieux panneaux émaillés, filets de pêche au plafond, photos noir et blanc « d’époque » et quelques tableaux qu’on devinait offerts par des artistes qui n’avaient pas de quoi payer l’addition. Au fond, le patron, Serge, balançait des assiettes sur le passe-plat alors qu’en salle, il y avait Léa. Léa Martin, la serveuse. Regard vif, cheveux attachés en queue-de-cheval haute, quelques mèches échappées autour de son visage. Ce jour-là, ses traits étaient un peu tirés. Des cernes légers, la bouche moins rieuse que d’habitude.
- — Tiens, le marin sans port, lança-t-elle. T’as pas des bateaux à surveiller, toi ?
- — Eux, ils sont sages.
- — Tu m’en diras tant.
Je pris un tabouret au comptoir. Elle posa devant moi une carte, plus par réflexe que par nécessité.
- — Le plat du jour, Thomas ?
- — Avec un ballon de blanc… et un peu de calme, si t’as ça en stock.
Elle commença à saisir un verre, s’arrêta en plein mouvement, me regarda mieux.
- — T’as une drôle de tête, tu sais ? On croirait que t’as vu la vierge.
- — Pire.
Sa légèreté disparut.
- — Le mort de ce matin ?
- — Tu es déjà au courant ?
- — À Collioure, un gyrophare, et tout le monde lève le nez. C’était un de tes adhérents ?
- — Oui. Tu le connaissais aussi, non ?
Elle détourna le regard vers la machine à café.
- — Je l’ai rencontré, dit-elle prudemment.
Je ne bougeai pas. Elle soupira et haussa les épaules.
- — OK, il venait quelques fois. Souvent.
- — Il te plaisait ?
- — Il s’installait partout. Il avait même réussi à convaincre Serge de lui offrir un shot. C’est dire son talent.
Serge grogna depuis la cuisine. Léa me servit mon blanc frais, sec. J’avalai une gorgée.
- — Et hier soir, il était là ?
- — Oui, lâcha-t-elle en s’appuyant au comptoir, le torchon roulé dans la main. Il est arrivé vers dix heures, content de lui. Il m’a demandé un verre de rouge « sensuel et un peu trouble », j’ai failli le lui envoyer à la figure.
Deux clients entraient. Elle attrapa des cartes et fila à leur rencontre. Lorsqu’elle revint, elle enchaîna :
- — Ensuite, il a fait son cinéma. Tu vois le genre ? Un sourire par-ci par-là, un petit mot aux habitués, une tape sur l’épaule de Nico quand il s’est pointé.
- — Nico était là aussi ?
- — Comme tous les soirs où il oublie qu’il est censé chercher du boulot le lendemain. Il a débarqué vers onze heures, les cheveux encore salés.
- — Ils ont parlé longtemps ?
- — Une bonne demi-heure. Au début, ça rigolait. Après, ça avait l’air plus sérieux. Je passais, j’entendais des bribes.
Elle fronça les sourcils.
- — « Soirée spéciale pour la Saint-Valentin ». Et « clientèle sélective ». Ça donnait l’impression qu’Alex vendait des montres de luxe alors qu’il proposait juste de l’alcool et du cul à la plage.
Je reposai mon verre.
- — Et à toi, il t’en a parlé ?
- — Évidemment, répondit-elle trop vite.
Son torchon lui glissa des doigts, puis elle reprit :
- — Il m’a demandé si je voulais « écouter le chant du poulpe pour de vrai ». Je lui ai dit que je travaillais et que le seul chant qui m’intéressait était celui du lave-vaisselle sur le point de rendre l’âme. Mais il a insisté et m’a vendu un « package complet ». « Balade nocturne, expérience sensorielle, souvenirs personnalisés ». Il comptait sur moi, et pas avec un plateau, ajouta-t-elle en plantant ses yeux dans les miens.
- — Tu lui as répondu quoi ?
- — D’aller se faire voir, qu’est-ce que tu crois ! Très poliment, hein. Mais fermement.
- — Comment il a réagi ?
Elle baissa légèrement la tête.
- — Au début, il a rigolé. Il m’a comparé à « un feu sous la glace », ou un autre cliché du genre calendrier érotique. Puis il s’est rapproché et a dit que c’était dommage, parce qu’il avait « des éléments me concernant » qui pourraient intéresser certaines personnes. Que je devrais réfléchir avant de le froisser.
Une sensation froide me monta le long de la nuque.
- — Des éléments ?
- — L’été dernier, j’ai fréquenté un type de Perpignan. On faisait la fête. Pas mal de soirées sur la plage, tout ça. Il prenait des souvenirs, je ne me posais pas de questions. Alex m’a laissé entendre qu’il en avait récupéré quelques-uns de compromettants et qu’il « protégerait ma réputation » si je coopérais.
La colère me chauffa les oreilles.
Ses yeux se durcirent.
- — Je lui ai répondu que si des images de moi en train de danser nue sortaient, on serait plus surpris par le fait que je tenais encore debout que par le reste. Fin de la discussion. Il a payé son verre et est parti.
Elle fit un signe du menton en direction de la porte.
- — Nico l’a suivi dix minutes plus tard.
- — Tu as revu Alex après ça ?
- — Non.
- — Rien d’autre ?
- — Tu sais bien qu’ici, à partir de minuit, à part les bières qu’on décapsule…
Serge surgit alors de la cuisine avec deux assiettes fumantes.
- — Thomas. Tu manges, ou tu montes une instruction ?
La salle commençait à se remplir. Deux couples, un vieux monsieur seul avec son journal, une famille avec deux gamins surexcités. Léa déposa mon plat – poisson grillé, légumes, riz – et s’éloigna pour les accueillir.
Quand elle revint pour savoir si tout allait bien, je relevai la tête.
- — Au fait, tu risques d’avoir la visite de la gendarmerie.
- — Je m’en doute. C’est pas si commun qu’un type qu’on a envoyé se faire voir finisse étranglé devant la chapelle. Ils vont adorer me poser des questions.
- — Tu veux que je sois là quand ils viendront ?
Elle esquissa un sourire.
- — C’est gentil, mais je sais me défendre seule, répondit-elle en s’accoudant au comptoir. Prends soin de toi, Thomas. T’es sympa, mais tu traînes déjà avec des morts, une capitaine qui fouine partout et une serveuse qui attire les emmerdes.
Je terminai mon assiette, l’esprit ailleurs, puis payai en laissant un billet un peu plus lourd que d’habitude.
- — Pour les emmerdes à venir, dis-je.
- — J’espère bien qu’elles seront plus généreuses que toi, répondit-elle. À plus tard, Thomas.
En sortant, la lumière extérieure m’éblouit. Le clocher se détachait sur le ciel clair, la mer brillait.
Chapitre 5 : Le voilier des gens heureux
Je descendis vers le port. En hiver, on le croirait abandonné : quelques barques, deux ou trois coques en plastique, ma sécu – l’embarcation semi-rigide motorisée que j’utilisais pour l’encadrement en mer. Après le Chalut, j’avais décidé d’aller voir ceux qui considéraient qu’un voilier, une crique et trois joints constituaient un projet de vie.
Le bateau de Manu et Zoé mesurait une dizaine de mètres de long. Un peu défraîchi, mais bien entretenu malgré tout. Des fringues à sécher sur les filières5, des plantes en pot à l’entrée du carré, un paddle attaché au balcon arrière, et un drapeau peace & love qui battait mollement au vent. Sur le pont, une silhouette féminine, en leggings et gros pull, était accroupie près d’un seau et lavait quelque chose à grande eau.
- — Eh, tu pollues la Méditerranée, là !
Elle leva la tête, se couvrit les yeux d’une main pour mieux voir.
- — Ah, c’est toi, Thomas. C’est que du vinaigre blanc. On respecte la planète, nous.
Zoé. Une trentaine d’années, cheveux bruns bouclés noués en chignon approximatif, visage nu, joli, fatigué, mais vivant. Elle avait ce genre de beauté qui ne dépend ni du maquillage ni d’aucun filtre.
Je m’amarrai à un chandelier6.
- — Ça va, le mouillage ?
- — On a vu pire, non ? répondit-elle en désignant le large de la tête. Quoique, depuis ce matin, l’ambiance n’a pas l’air au beau fixe. C’est vrai qu’ils ont trouvé Alex, là-bas ?
- — C’est vrai. Tu le connaissais bien, toi ?
Elle hésita, puis m’invita à bord. Mon dos protesta tandis que j’enjambai la filière pour passer sur le pont, mais ça, c’était pas surprenant.
- — Manu est parti acheter du gaz, il va plus tarder. Tu veux un jus ? Euh… un café ?
- — Je suis déjà pas mal sur les nerfs, mais pourquoi pas.
- — Alors, t’en penses quoi, toi ? demanda-t-elle sans détour.
- — Moi, je crois que le type devait avoir trop d’ennemis potentiels pour un petit port comme le nôtre.
- — Alex, il avait un talent pour repérer les failles, dit-elle doucement. Chez les autres, hein. Les siennes, il préférait les ignorer.
Elle s’adossa au bastingage, assise, genoux contre sa poitrine.
- — Il est apparu ici l’été dernier. Comme beaucoup : beau, bronzé, sûr de lui. Il trouvait l’énergie du voilier « intéressante ». Il a d’ailleurs utilisé le même mot pour parler de mon cul. Il recyclait.
- — Et les navs ont duré un peu plus longtemps que prévu, c’est ça ?
- — Sois pas naïf, Thomas. On vit sur un bateau, on fume des pétards encore à quarante ans, alors, quand un mec sympa se pointe et qu’on peut faire un plan à trois, on se gêne pas.
Levant les yeux au ciel, elle soupira.
- — Le truc, c’est qu’après, il nous a amené des couples ou des célibataires qui avaient besoin de « reprogrammer leur karma amoureux ». Il arrivait avec eux, on sortait au coucher du soleil, puis il faisait son numéro. C’était plutôt cool… au début.
- — Il ne s’agissait pas que de « s’envoyer en l’air », c’est ça ?
- — Dans le mille. « laisser vivre l’instant » n’était qu’un élément de langage. En fait, il filmait « discrétos » pour « garder de bons souvenirs ». Il nous a vendu ça comme un truc de développement personnel. C’était surtout un truc de développement de dossiers.
- — Et vous les avez vues, ces vidéos ?
- — Jamais.
Elle porta son mug à sa bouche, le reposa sans boire.
- — Mais pas besoin d’être extralucide pour deviner ce qu’elles contenaient.
- — Et Manu, il en pensait quoi, lui, de tout ça ?
- — Il est pas méchant, Manu. Mais si quelqu’un commence à abuser de ta confiance, il sort de ses gonds. Quand Alex s’est repointé, il l’a prévenu que, si une seule des personnes filmées venait se plaindre, il le jetterait à l’eau avec son téléphone attaché au cou.
Je laissai cette phrase flotter un instant, un frisson dans le dos.
- — Et hier ? Vous l’avez vu, Alex ?
Elle posa son mug.
- — Il est passé en fin d’après-midi pendant que moi, j’étais à la supérette. Manu m’a expliqué qu’il voulait privatiser le bateau pour « une nuit exceptionnelle de Saint-Valentin ».
- — Pour qui ?
- — « Des clients très spéciaux », souffla-t-elle.
- — Il a accepté ?
- — Il était OK pour une sortie d’une heure moyennant un billet, mais pas plus. Il lui a dit que, pour ses magouilles, il n’avait qu’à aller derrière la chapelle, comme tout le monde ! Alex a ri et a répondu que, justement, ça faisait partie du « concept ».
Je fis tourner le café au fond de ma tasse.
- — Et ensuite ?
- — Ensuite, ils se sont un peu engueulés. Alex, lui, il n’aime pas qu’on lui tienne tête. Il a sorti un truc du genre : « Ne t’inquiète pas, mon grand, toi, tu n’as rien à craindre tant que tu la fermes. »
- — Charmant.
- — Manu l’a envoyé se faire foutre. Alex est parti en disant que, de toute façon, il avait « d’autres options ». Et voilà où il a fini…
Je me remémorai le corps, la chapelle, la mer en toile de fond.
- — Et cette nuit ? Vous avez entendu quelque chose ?
Elle inspira profondément.
- — On s’est couchés tard. Ou alors tôt, le matin. On a bouquiné, fumé un ou deux joints, rien d’original. Il y a bien eu quelques rires, là-bas, ajouta-t-elle en désignant la plage Saint-Vincent du menton. Ça arrive souvent. Des couples, parfois des jeunes qui font la fête. Mais on n’a pas regardé plus que ça.
- — Pas de cris, de disputes ?
- — Vers deux heures, peut-être. Il y a eu un moment où les voix sont montées d’un ton. Mais tu sais, de loin, avec le vent, tout sonne pareil. J’ai quand même cru entendre une fille gueuler « arrête », ajouta-t-elle en se pinçant les lèvres. Ça m’a glacée. Manu a écouté deux secondes et a dit : « Si elle avait besoin d’aide, elle crierait autrement. »
Je restai silencieux un instant, puis je lui demandai :
- — Tu vas en parler aux gendarmes ?
- — Pas le choix. De toute manière, ils sont pas près de nous lâcher, dit-elle avec un sourire amer. « Les coupables parfaits », comme souvent. Et toi, t’as une idée de qui aurait pu faire ça ?
- — Pour l’instant, ça pourrait être n’importe qui.
- — Tu te mets sur ta liste ?
- — Moi, je l’ai juste inscrit et lui ai prêté un dériveur. Le chant du poulpe, j’ai passé l’âge.
- — Mais t’avais bien compris à quel point il pouvait pourrir une vie. Et t’as pas l’air du genre indifférent quand on touche à celles des autres.
Elle eut un sourire las.
- — C’est peut-être un gars qui aime les symboles.
- — Ou qui lui a juste renvoyé sa propre mise en scène à la figure, complétai-je.
Le bruit d’une annexe. Manu revenait avec une bouteille de gaz et un sac de courses. Cheveux longs, barbe blonde, yeux bleus fatigués.
- — Ah, le moniteur, lança-t-il. Tu viens nous apprendre les nœuds marins, Thomas ?
- — Pas vraiment. Pour l’heure, je fais plutôt le tour des potins du village.
- — Ouais, t’es là pour Alex, forcément. On ne parle que de lui, aujourd’hui.
Il grimpa sur le bateau, embrassa Zoé sur la tempe en lui mettant la main aux fesses et soupira :
- — Sur tous les mecs qu’on aurait aimé voir raides, il fallait que ça tombe sur lui.
Zoé lui lança un regard mi-réprobateur, mi-complice.
- — Manu, s’offusqua-t-elle.
- — Ben quoi ? Je suis triste pour ce type, hein, mais j’suis pas étonné.
Il attrapa le mug de Zoé, en but une gorgée, grimaça. Le café devait être froid.
- — Zoé t’a raconté pour son petit projet de Saint-Valentin ?
- — Elle m’a dit l’essentiel…
- — Alors, tu sais que j’ai refusé. J’ai rien contre ce genre de plan, hein. Mais tu sens quand quelqu’un n’est pas vraiment net.
Un hauban claqua contre le mât.
- — Au fait, Thomas. Tu pourrais faire un truc pour nous ?
- — Tu veux quoi ?
- — Si tu entends qu’ils nous collent tout sur le dos parce qu’on est les hippies de service, tu leur rappelleras que les salauds, c’est pas toujours ceux qui puent la beuh sur un bateau. Parfois, ça sent le repassage.
- — Je le ferai. Même si je ne suis pas certain que les sarouels soient totalement innocents dans l’histoire.
Il sourit, légèrement.
- — Tu me rassures. Tu restes égal à toi-même.
Je retrouvai ma sécu quelques minutes plus tard et rentrai au port. Sachant alors qu’Alex aimait archiver, je ne pouvais m’empêcher de penser que la nuit précédente devait encore exister, pixel par pixel.
1. ↑ Petits dériveurs pour les plus jeunes.
2. ↑ Cylindre à manivelle qui démultiplie l'effort pour border ou hisser (écoute, drisse). Ils ont tendance à grincer lorsqu'ils sont vieux. Ou à gémir.
3. ↑ Dériveur double très répandu en école de voile.
4. ↑ Zone en bord de côte où les navires jettent l’ancre.
5. ↑ Garde-corps des bateaux.
6. ↑ Montant vertical qui tient la filière.