Résumé des épisodes précédents :
Un mail anonyme signé « Vérité Collioure » lâche une première vidéo de l’adjoint du maire, puis une deuxième de Bruno. La panique gagne le village. Inès remonte une piste et auditionne Julien, dont le téléphone se trouvait près de la chapelle la nuit du meurtre. Enfin, Thomas reçoit une menace directe… et Bruno accuse : Julien a pris le téléphone.
Chapitre 1 : Celui qui ramasse
Silence. Bruno pointait Julien. La mèche prenait.
- — C’est pratique, cracha Julien en se redressant sur sa chaise. Tu as mis du temps à te souvenir.
- — T’es pas près d’oublier, toi, répliqua Bruno.
Inès leva une main.
- — Stop. On fait dans l’ordre. Bruno, tu vas nous resservir ta version depuis le moment où tu arrives à Saint-Vincent. Tu parles, les autres se taisent.
Elle balaya la salle du regard. Bruno inspira profondément avant d’entamer son récit.
- — Je faisais ma ronde. Y avait une faible lumière à la chapelle, alors j’y suis allé. Sur la plage, j’ai croisé Léa à moitié nue qui détalait. Là, j’ai pigé.
Il déglutit.
- — Quand je suis arrivé, je les ai vus. Alex et Julien en train de s’engueuler. Je les ai interpellés, Alex a rigolé et m’a répondu qu’il était temps que je me mêle de mes affaires.
Julien se racla la gorge. Bruno hésita, mais enchaîna :
- — Il a même ajouté que si je la ramenais trop, il avait de quoi me faire tomber.
- — Et après ?
- — Après, ça a dégénéré. Alex s’est avancé. Moi, j’ai haussé le ton. Personne ne m’a écouté. À bout, je lui ai ordonné de la fermer. Et là, tout s’embrouille. Tout va très vite. Alex a glissé et a basculé. Sa tête a frappé la pierre. Le son…
Il serra les poings.
- — Ce bruit-là… il sonne encore dans mon crâne.
Un verre tinta, quelque part.
- — J’ai avancé et je me suis penché sur lui, poursuivit-il. Je vous jure qu’il respirait toujours à ce moment-là. Julien m’a dit un truc du style « je gère, va-t’en ». Julien, c’est pas le type qu’on contredit tranquille si on tient à son job, j’ai obéi.
- — C’est tout ? demanda Inès.
- — Non, répondit-il en inspirant. Alors que je partais, je l’ai vu ramasser le téléphone d’Alex, le démonter. Ce n’est que le lendemain que j’ai appris qu’Alex était mort étranglé. Pas juste tombé sur une pierre.
Julien, qui avait gardé la tête baissée pendant tout le récit, releva enfin le nez.
- — Tu racontes bien, dit-il d’une voix calme.
- — Tu nies ? demanda Inès.
- — Tu l’as facile, dit-il en fixant Bruno dans les yeux. Maintenant, à mon tour de livrer ma version.
- — Vas-y, approuva Inès. Mais évite les fioritures.
Julien prit une inspiration. Il avait l’air vidé.
- — Je vous fais grâce du SMS « d’urgence ». Ça, je vous l’ai déjà servi.
Il regarda chacun d’entre nous.
- — Quand j’ai vu de la lumière à la chapelle, c’est vrai, je m’y suis rendu. Pour être franc, je me doutais qu’il se passait quelque chose de louche… Alex était là avec Léa. Il lui faisait son numéro. Au début, ça ne paraissait pas méchant, alors je suis resté en retrait. Histoire de savoir jusqu’où ça irait.
Manu et Zoé se tenaient fermement la main, Bruno ruminait. Julien but une gorgée d’eau et poursuivit :
- — Puis Alex s’est montré plus entreprenant. Je me suis avancé et lui ai dit que ce n’était pas joli joli de se servir du patrimoine local pour son business. Il a été d’abord surpris que je sois là. Embarrassé, il a voulu se disculper. Il m’a sorti qu’il ne faisait rien d’illégal, que Léa était d’accord. Il lui a même mis la main aux fesses pour tenter de le prouver. Sauf qu’elle, elle a reculé et lui a demandé d’arrêter.
Il inspira profondément, jeta un coup d’œil à Bruno, qui regardait ses pieds.
- — Je ne l’avais jamais vu comme ça, Alex, reprit-il. Vexé, il s’est énervé, il a attrapé Léa par le bras et lui a arraché sèchement sa robe.
Zoé se colla contre Manu.
- — Il l’a attirée contre lui. Elle hurlait et se débattait. Elle a fini par réussir à se dégager et s’est sauvée. Après, ça dégénère. Vous connaissez la suite.
Il fit craquer ses doigts.
- — Sauf qu’Alex, il est tombé tout seul. Mais c’est pas Bruno qui s’est penché pour voir s’il respirait, c’est moi. Et je ne suis pas médecin, mais ça avait l’air grave, il était déjà condamné. J’ai regardé Bruno et lui ai dit qu’il pouvait repartir, que je gérais.
- — OK. Et le téléphone ? demanda Inès.
- — Le téléphone était là, oui. Au sol, à côté. Écran noir, coque fendue. Je savais très bien ce qu’il contenait.
Il jeta un coup d’œil à Bruno.
- — Je l’avais prévenu, ce connard, plusieurs fois, qu’il jouait avec le feu.
Il s’essuya le front.
- — Je ne vais pas mentir : j’ai hésité. Un bon vieux conflit intérieur. J’ai pensé au maire, à Gérard, à tous ceux qui sont dans ses dossiers. J’ai pensé au scandale, dit-il en regardant Inès. Si la gendarmerie débarquait et trouvait un gars mort avec un téléphone plein de vidéos, vous savez très bien ce que ça aurait donné. Les journaux auraient fait leurs choux gras, les avocats se seraient régalés, et vous auriez passé plus de temps à gérer ces histoires qu’un homicide.
- — Du coup, tu as décidé de régler le problème toi-même, dit-elle.
- — Oui. Je l’ai pris, je l’ai ouvert, et j’ai retiré la carte mémoire.
Bruno lâcha un soupir rauque. Manu ferma les yeux. Zoé serra les dents.
- — Je l’ai mise dans ma poche, continua Julien. Je me suis dit que j’allais la détruire, plus tard. Quand j’aurais la tête froide. Je ne voulais pas décider là, à côté d’un corps encore chaud.
- — Tu as donc quitté la scène avec ça sur toi, résuma Inès.
- — Oui, dit-il.
- — Putain. Salaud ! fit Manu.
- — Tu aurais préféré quoi, toi ? Que ta nana finisse le cul à l’air sur l’Indépendant ?
Zoé intervint, glaciale :
- — T’aurais quand même pu me demander mon avis, avant que mon cul devienne un argument dans ton équation.
Inès tapota la table pour couper court.
- — Très bien, dit-elle. Tu pars. Et après ?
Julien soupira.
- — C’est simple. Je suis passé par la mairie pour la ranger dans un tiroir de mon bureau, et je suis rentré chez moi. Je vais pas vous cacher que j’ai mal dormi. Quand j’ai appris que c’était un homicide, j’ai compris que j’étais foutu : si je la rendais j’étais coupable, si je la détruisais aussi. Dans tous les cas, j’étais mort.
Il soupira, regarda Inès.
- — J’ai donc répondu à moitié à vos questions. J’ai menti sur mon trajet. Je me suis dit que ça allait peut-être passer, que tout se focaliserait sur un suspect plus pratique. Sur lui, par exemple, ajouta-t-il en désignant Bruno.
Ce dernier grogna. Inès recadra.
- — Quand est-ce que la carte a servi pour la première fois ? demanda-t-elle.
- — J’ai regardé, oui, pour savoir ce qui ferait le plus de dégâts. Parce que c’étaient les puissants, la vraie bombe. Ceux qui ont le pouvoir, pas les hippies ni les gamins qui se roulent des pelles.
- — Et c’est là que tu as eu l’idée de « Vérité Collioure » …
- — Non. « Vérité Collioure », c’est pas moi.
Pour le coup, même le frigo dut lever un sourcil. Inès le fixa.
- — Alors c’est qui ?
- — J’en sais rien.
- — Admettons. Mais toi, tu la gardais où, cette carte ?
- — Le tiroir de mon bureau. Fermé à clé.
- — Qui y a accès ?
- — Officiellement, deux adjoints, une secrétaire… et parfois le maire. Officieusement ? La moitié du port, on est loin du bunker.
Bruno intervint, la voix plus sèche.
- — Tu vas nous dire que quelqu’un est tombé « par hasard » sur la carte et te l’a volée ?
- — Je n’ai parlé ni de hasard ni de vol. La carte est toujours dans mon tiroir, elle n’a pas bougé. Et puis, des doubles de ces fichiers existaient peut-être déjà.
Inès tapa du poing sur la table.
- — On va vérifier tout ça. Les accès, les horaires, les connexions. Mais, pour l’instant… Fin de partie, dit-elle en plantant ses yeux dans ceux de Julien. Maintenant, c’est la procédure. T’as laissé un homme pour mort. Ce n’est peut-être pas toi qui l’as tué, mais tu l’as pas secouru. Pour couronner le tout, t’as récupéré une preuve, tu l’as emportée, et tu l’as consultée. Alors, que tu sois « Vérité Collioure » ou pas, j’en sais assez pour te coffrer. Tu devrais appeler un avocat.
Morel, qui attendait dehors, entra, silencieux, accompagné d’un autre gendarme. Julien, stoïque, tendit les poignets.
En passant devant moi, il s’arrêta une micro-seconde.
- — Je te jure que c’est pas moi pour les mails, dit-il à mi-voix.
Ils l’emmenèrent. La porte se referma.
- — Bon, dit Manu. C’est lequel, le plus déglingué ? Alex, qui filme tout, Bruno et Julien, qui l’abandonnent là alors qu’il agonise, ou celui qui balance tout ?
- — Ils jouent tous au même jeu, répondit Inès. Ils choisissent ce qu’ils cachent et ce qu’ils montrent.
Bruno se leva.
- — Et moi ? Tu me laisses repartir comme ça avec ma conscience de merde ?
- — Pour l’instant, oui. T’as apparemment obéi à un ordre de ton supérieur. Mais je préférerais que tu ranges ton uniforme au placard quelque temps. Profites-en pour faire enfin ce que tu aurais dû faire cette nuit-là : arrêter les conneries.
Il ne protesta pas.
Manu et Zoé sortirent ensemble, silencieux. L’école de voile se vida peu à peu. Je restai quelques secondes seul, à regarder la salle. La machine à café, le tableau blanc, les gilets de sauvetage. Tout avait l’air normal, banal, ridicule. Mon téléphone vibra pourtant dans ma poche à ce moment-là.
Un numéro masqué.
« Tu crois qu’il suffit d’en enfermer un ?
Dehors, quelqu’un tenait toujours le micro.
Et cette fois, il savait exactement où viser.
Chapitre 2 : La scène entière
Le lendemain, le ciel avait cette couleur gris-blanc qui hésitait entre « il va pleuvoir » et « tu vas juste déprimer pour rien ». À huit heures trente, alors que j’essayais de faire semblant d’ouvrir l’école de voile, Inès m’appela pour que je la rejoigne à la gendarmerie.
Le bureau beige m’attendait, avec ses néons épuisés. Hénin était greffé à son ordi, comme toujours, lunettes au bout du nez. Bien sûr, Inès était là aussi.
- — Vous avez quelque chose ? demandai-je, sans préliminaires.
- — Tu te souviens du fameux fichier 002 ? La vidéo qui plante, le son qui continue, la voix, dit Hénin en pointant l’écran du menton.
- — Ma douce berceuse, oui.
- — J’ai nettoyé l’audio. Écoute.
Il cliqua. Et ce que j’entendis me glaça le sang. Je m’assis.
- — Donc, puisque Bruno a reconnu être l’homme qui a hurlé à Alex de la fermer, ça veut dire que…
- — C’est ça, répondit Hénin, fier de lui. Et en fond, c’est Julien. Et si c’est pas lui… c’est son jumeau caché.
- — Il est fils unique, grogna Inès.
Puis elle inspira profondément.
- — Bon, vous enflammez pas, les gars. C’est pas une preuve en béton, mais c’est assez qu’il craque.
- — Tu veux le voir tout de suite ? demanda Hénin.
- — Maintenant, oui. Tant que son cerveau est encore coincé entre la peur de finir comme Julien et l’ego de se croire intouchable.
Ne comprenant plus trop ce que je faisais là, je proposai :
- — Et moi, j’amène des oranges, c’est ça ?
- — La glace sans tain, tu te rappelles ? répondit-elle en souriant. T’as bien mérité ce petit plaisir.
Elle sortit, le pas sec. Je regardai Hénin.
- — Elle a l’air à bout, dis-je.
- — Elle tient sur les nerfs. Quand on aura bouclé cette affaire, elle va s’effondrer pendant trois jours.
*
Une demi-heure plus tard, j’attendais sagement derrière la glace lorsque la porte de la salle d’interrogatoire s’ouvrit.
Bruno entra.
Sans uniforme, cette fois. Jean, sweat, veste, barbe de trois jours plus paresseuse que d’habitude. Il avait l’air d’un type qui a passé la nuit à espérer que tout ce qu’il a révélé ne finisse pas par le mordre.
- — Assieds-toi, ordonna Inès plus qu’elle ne demanda.
Il obéit, à contrecœur.
- — Bon, on va faire ça comme il faut, Bruno. Tu connais la chanson.
- — J’ai déjà tout dit. J’arrive, ça dégénère, il tombe, je repars, Julien prend le téléphone…
- — Non, coupa Hénin. T’as pas « tout dit ». Seulement ce qui t’arrangeait.
- — On va commencer par l’audio. Tu vas écouter, et ensuite tu m’expliqueras.
Elle fit signe à Hénin. Et « Tu vas la fermer » retentit, net, encore plus glaçant qu’enregistré sur la dalle. Bruno ne broncha pas tout de suite, mais un muscle se contracta quand même près de sa tempe.
- — Et alors ? Oui, j’ai dit ça, mais ça change quoi ? Alex nous menaçait.
Il essuya son front.
- — Sauf que là, reprit Inès, Alex est mort deux minutes après. Avoue que c’est bizarre, toi qui as passé ton temps à prétendre que t’avais « rien vu de très clair ».
- — Tu veux que j’aille en taule parce que j’ai gueulé ? grogna-t-il. Te gêne pas, alors. Ça te détendra.
- — Ne fais pas semblant d’être plus idiot que tu ne l’es, ce n’est pas ton genre. Tu n’es pas là parce que tu t’es énervé, mais parce qu’on commence à comprendre la suite.
Elle s’assit face à lui, dans l’axe.
- — On va reprendre à partir du moment où le ton est monté.
- — Y a rien à dire d’autre.
- — Ce qui m’intéresse, Bruno, c’est ce que toi tu as fait entre « tu vas la fermer » et « j’ai regardé s’il respirait ».
Il la fixa.
- — J’ai essayé de les séparer, Julien et lui, dit-il. Il nous a menacés, j’ai gueulé. Je vois pas le problème.
- — D’accord, mais tes mains, elles faisaient quoi, pendant ce temps ?
Il eut un mouvement d’agacement. Inès enfonça le clou.
- — Eh oui ! Toi, Julien, chacun nous livre sa version. Par contre, le légiste est formel. Et l’audio aussi.
Elle fit signe à Hénin, qui lança le passage suivant. Celui que j’avais entendu plus tôt. La bande sonore nettoyée, isolée. Deux voix masculines qui se chevauchaient :
« Putain, tu vas la fermer, maintenant ?! »
« Bruno, arrête, il… »
Puis un mélange de bruits : des frottements, un râle, un hoquet, et le souffle qui se coupe.
Ça me prit autant la gorge que la première fois. Bruno, lui, se décomposa. Un tic nerveux fit battre l’air à son genou en un mouvement sec et répétitif de haut en bas.
- — En fond sonore, c’est Julien, expliqua Inès.
Elle croisa les bras.
- — Et tu sais ce que j’entends, moi, après ? Un type qui ne se contente pas de bousculer, mais qui serre.
Bruno se prit la tête entre les mains.
- — J’ai… J’ai voulu le calmer, c’est tout. Il continuait de me provoquer. Je l’ai saisi, je peux pas le nier. Et je l’ai secoué. Mais c’est tout.
- — Non, précisa Inès. Les marques sur sa gorge ne prêtent pas à confusion. On parle de strangulation prolongée.
- — C’est pas vrai, dit-il plus fort, plus sec. Il m’a manqué de respect, ça m’a énervé, oui. Mais je suis flic, je l’ai pas tué.
- — Arrête de mentir, tu sais très bien ce que t’as fait.
- — Il m’a poussé à bout, murmura-t-il.
Les veines à sa gorge se dilataient, son front suintait de sueur, ses mains tremblaient.
- — Avec ses vidéos, ses sous-entendus, ses menaces… Il se croyait au-dessus de tout. Des règles, des gens qu’il utilisait, de moi.
- — Alors, tu t’es octroyé ce droit, dit Inès.
Il leva brusquement les yeux.
- — C’est pas ça. Je voulais juste qu’il la ferme.
- — Tu te considères surtout comme celui qui a eu « une mauvaise réaction ». Pas comme un type qui a tué un autre homme. T’es lâche, en fait.
- — Vous extrapolez. Une phrase, ça tue personne.
- — Mais une main, oui.
- — Tu ne sais pas ce que c’est, toi, de ramasser la merde tous les soirs, explosa-t-il en cognant du poing sur la table. Voir des gars bourrés frapper leurs femmes, des gosses faire n’importe quoi, des élus te prendre de haut… Et lui, avec son putain de téléphone…
- — Tu n’es pas en train de parler de lui, là, l’interrompit Inès, mais de toi.
Elle se leva.
- — Ce soir-là, t’étais à bout. Il s’est foutu de toi, et t’as serré. La pierre, c’est l’après. La mort, c’est tes mains, ajouta-t-elle en le fixant.
Bruno respirait fort.
- — Tu peux continuer à te raconter que tu voulais simplement « le calmer », reprit-elle. Mais tu sais très bien à quel moment c’est passé de « on se bouscule » à « tu l’as tué ».
Alors acculé, il haussa les épaules, un geste minuscule. Ses yeux déjà rouges s’emplirent de larmes.
- — Je… C’est pas ça. C’est allé vite, murmura-t-il. Tu crois toujours que tu vas lâcher à temps, que tu vas juste lui faire peur. Tu vois son regard, tu te dis « encore un peu » … pour qu’il comprenne. Et après, tu te rends compte qu’il respire plus.
- — Ben voilà, c’était pas compliqué, dit Inès, plus doucement. Pourquoi t’as laissé tout le monde tourner autour du pot pendant des jours ?
Il ferma les yeux une seconde.
- — Parce que j’avais honte. Je ne me voyais pas finir ma vie comme « le flic qui a étranglé un gars à la chapelle ». Et puis je me suis dit que personne ne le pleurerait, que ça ferait un salopard de moins. Je me suis raconté que ce n’était « pas vraiment » de ma faute, que j’avais juste « accéléré quelque chose ».
- — Et Julien ? Tu l’as laissé partir avec la carte. Ça t’a pas gêné, ça ?
- — En la prenant, il se mettait autant dans la merde que moi. Au moins, j’étais sûr qu’il se tairait.
- — T’as utilisé tout le monde, en fait. Même en tuant Alex, t’as trouvé le moyen de ne pas être le seul à en porter la charge.
Il eut un rire nerveux.
- — Oh ! s’exclama-t-il. Je suis pas le pire. On est tous coupables, chacun à notre manière.
- — C’est pas faux. Vous avez tous été lâches. Mais toi, t’as en plus été un meurtrier.
Elle inspira à fond.
- — Bon, on va arrêter là pour aujourd’hui. Tu viens de reconnaître suffisamment de choses pour occuper le procureur un moment.
Bruno leva la tête.
- — Tu vas mettre quoi, sur le papier ? demanda-t-il. « Assassinat » ? « Coup de colère » ?
- — Les faits. Juste les faits. Que t’as étranglé un homme et que t’en as laissé un autre dissimuler les preuves.
Elle appela Morel, qui entra avec un collègue.
Bruno se redressa, un peu raide.
- — Ce qui est le plus drôle dans tout ça, dit-il, c’est que sans ce connard de « Vérité », je serais encore dehors à faire mes rondes.
*
Une fois Bruno emmené par Morel en cellule, je rejoignis Inès. L’atmosphère qui régnait n’avait plus rien à voir avec celle de la veille. Plus lourde, mais paradoxalement plus nette.
- — Un de moins, dit Hénin en soupirant.
- — Pas de complot, souffla-Inès. Juste un mec usé.
- — C’est ça le pire, dis-je. On le croisait tous les jours.
Elle hocha la tête.
- — On va avoir du boulot avec le parquet, la mairie, la presse. Bruno, Julien…
- — Tu as avancé sur « Vérité » ? demandai-je.
Elle hésita.
Le geek prit son air de professeur mécontent.
- — On a reçu la réponse partielle du VPN. Tu sais, le service d’anonymisation qu’il utilise pour envoyer ses mails. Ils ont lâché que l’abonnement était crédité par une carte prépayée, rechargée plusieurs fois au cours des trois derniers mois.
- — Où ? demandai-je.
- — Dans un bureau de tabac à Collioure. Devine lequel !
Facile, il n’y en avait pas cinquante.
- — Celui à côté du Chalut ?
- — Bingo ! Et on a la caméra de surveillance.
Il lança la séquence.
Merde. Nico.
- — Là, le 3 février. Montant : vingt euros. Même chose une semaine plus tard. Et enfin, 48 heures après le meurtre.
Je sentis mon ventre se serrer.
- — Ça ne prouve pas encore qu’il est « Vérité », précisa Hénin. Mais j’ai aussi retracé deux connexions au VPN faites depuis le wifi public du skate park.
Je repensais au mur tagué « VOYEURS, LÂCHES ET PORCS ». Le regard de Nico, ce matin-là.
Inès se leva lentement.
Je soupirai.
- — Un peu. Je l’aime bien, Nico. Mais en même temps, il est assez con pour ça.
- — Il est où, là, à ton avis ?
- — S’il suit son programme habituel, au skate park ou chez lui.
Elle prit son manteau.
- — Allez, viens. On va lui parler. Pas en audition, d’abord en humain.
- — Mais pourquoi fallait-il que ce soit lui ?
- — Je crois qu’il s’est dit qu’il allait faire ce que personne n’avait eu les couilles de faire, répondit-elle. Et qu’il n’a pas réfléchi à ce qu’il deviendrait après.
On tenait enfin un tueur. Pourtant, j’avais encore froid.
Chapitre 3 : Vérité, version (presque) mineure
Le skate park était presque vide. Deux gosses faisaient des allers-retours sur une trottinette trop petite, un type promenait son chien, et Nico était assis sur le rebord en béton, capuche sur la tête.
Inès s’arrêta à quelques mètres.
- — T’es pas difficile à trouver, lança-t-elle. C’est pratique.
Il sursauta. En nous voyant, ses épaules se crispèrent comme si son sweat pesait soudain dix kilos de plus.
- — J’ai rien fait, lâcha-t-il d’instinct.
- — Alors ça tombe bien, répondit Inès. On est juste venus discuter carte prépayée, VPN et vidéos anonymes.
Je m’assis à côté de lui sur le béton. Mes genoux protestèrent.
- — Ils m’ont montré les images du tabac. C’est pas ton meilleur profil.
- — Tout le monde filme tout, maintenant, marmonna-t-il. C’est comme ça.
Inès resta debout, face à nous.
- — On va faire simple, dit-elle. On sait que tu as acheté plusieurs cartes prépayées là-bas, que tu utilises le Wi-Fi du skate park, et que tu sais très bien comment fonctionne un VPN.
Un chien aboya.
- — Alors, tu vas me dire tout de suite si tu es « Vérité Collioure », histoire qu’on perde pas plus de temps.
Un muscle tressaillit sur la joue de Nico.
- — J’ai pas tué Alex, dit-il.
- — C’est pas la question. Je veux seulement que tu me dises si c’est toi qui balances ses vidéos à la gueule de tout le monde.
Il inspira en fermant les yeux. Puis, dans un souffle :
Je ne fus même pas surpris. Juste… écœuré.
- — Quand ? demanda Inès.
- — Deux jours après la mort d’Alex. Il faisait genre que c’était pour « me parler du port ». Je comprenais pas trop en quoi je pouvais lui être utile, mais bon… Je suis allé dans son bureau.
Il se passa la main sur la nuque.
- — Il était crevé. Pas comme un mec qui sort d’un apéro, comme un mec qui n’a pas dormi depuis quarante-huit heures. Et il m’a montré la carte. « Tu vois ça ? » qu’il a dit. « Il faut que ça disparaisse. »
- — Il te l’a donnée ? demanda Inès.
- — Pas direct. Il voulait savoir comment je me débrouillais avec un PC. On a ouvert le dossier. Je te jure, au début, j’ai cru que c’était une blague. Il y avait tout. Des trucs soft, d’autres crades, des gens que je connais depuis que je suis gamin, des touristes, des flics, les hippies…
Il eut un rire sec.
- — Même toi, il y avait des bouts de toi, Thomas.
Évidemment.
- — Julien voulait que je l’aide à tout effacer, reprit-il. Sans laisser de traces.
- — Et t’as fait quoi ?
- — Moi, j’essayais de gagner du temps.
- — Gagner du temps pour quoi ?
Il leva enfin les yeux vers nous.
- — Pour décider de ce que j’allais vraiment faire, dit-il. J’avais encore les images dans la tête. Léa, presque à poil, qui s’enfuit, affolée. Bruno qui arrive… Et moi, planqué derrière un mur. Oui, j’ai assisté à tout, et j’ai pas bougé non plus.
Le claquement d’une trottinette qui se réceptionne sur la rampe.
- — J’en pouvais plus de me sentir lâche. J’avais l’impression qu’on allait juste se dire « ouf, c’est fini », et recommencer comme avant.
- — Donc, t’as voulu « mettre un coup de pied dans la fourmilière », résuma Inès.
- — Oui. Il fallait que ça pète, répondit-il aussitôt. Tout le monde devait se regarder dans le miroir. Il fallait que les gens sachent à qui ils disaient bonjour tous les matins.
Il fouilla dans la poche de son sweat, en sortit une clé USB, la fit tourner entre ses doigts.
- — Je l’avais avec moi. J’ai profité que Julien soit au téléphone pour la brancher tout en la planquant sous un dossier. Deux ou trois minutes, pas plus, pour pas qu’il me gaule. Il a rien capté. J’avais pas tout, mais déjà bien assez…
Ma migraine revenait. Il eut un sourire triste.
- — J’suis rentré chez moi, et j’ai trié. Les pires, les plus symboliques, celles qui me donnaient envie de vomir. Pour Zoé sur son bateau, j’ai hésité longtemps.
- — Tu l’as quand même balancée, remarquai-je.
- — J’ai sélectionné ce que je postais. Je ne voulais pas faire du porno, mais montrer la position dans laquelle il les avait mis. Tous. Tous ceux qui s’imaginaient que ce n’était qu’un « jeu ».
Inès secoua la tête.
- — Tu t’entends, là ? demanda-t-elle. Tu parles comme lui.
Il la regarda, perdu.
- — Tu t’es raconté que c’était juste. C’était la même violence.
Elle fit un pas vers lui.
- — T’as utilisé l’arme d’un manipulateur, Nico. Et tu l’as pointée sur tout le monde. Tu crois que le fait d’avoir mis des phrases moralisatrices en dessous des vidéos rend ton acte plus noble ?
Il eut un mouvement de recul.
- — Personne ne bougeait, protesta-t-il. Bruno et Julien mentaient, Gérard faisait ses discours, toi, tu posais des questions, Thomas racontait des blagues…
Ça, pour le coup, il n’avait pas tort.
- — Tu aurais pu venir nous en parler, dit Inès. Me montrer la clé. On aurait géré ça ensemble.
- — Non. Je voulais qu’ils aient peur comme moi j’ai eu peur quand j’ai réalisé ce que j’avais aussi laissé faire.
Personne n’ajouta rien.
Je le regardai. Triste et désabusé.
- — C’est toi qui as tagué le mur du skate park ? demandai-je finalement.
Il eut un rictus.
- — Ouais, avoua-t-il. Ça t’a plu, le message ?
- — En termes de provoc, c’était pas mal. Question stratégie de survie, zéro.
Inès soupira.
- — Tu as conscience de ce que tu as fait ?
Il se ratatina un peu.
- — Tu vas m’arrêter ? s’étonna-t-il, avec une voix d’enfant qui connaît pourtant la réponse.
- — J’ai pas le choix, Nico. On ne va pas faire genre « tu as voulu bien faire ».
Il hocha la tête, lentement.
Inès sortit son téléphone, envoya un message rapide.
- — Tu vas avoir un avocat, Nico. Tu vas raconter ce que tu as fait, et pourquoi. Ensuite, tu prendras ce qui vient.
Il se leva doucement et demanda, comme s’il prenait seulement conscience de ce qu’impliquaient ses actes :
- — Je vais finir en taule ?
- — Ça, c’est pas moi qui décide, répondit Inès. Toi aussi, tu vas devoir assumer, maintenant.
Il baissa la tête. En s’éloignant avec elle, il me lança un dernier regard.
- — Je sais, j’ai déconné, Thomas. Je voulais pas te décevoir. Au contraire…
- — Oui, t’as foutu un sacré bordel, c’est vrai. Mais je suis plus triste que déçu.
Il eut un micro-sourire, fatigué, et disparut dans la voiture bleue.
Je restai un moment assis sur le béton. On devinait encore un peu le tag sous la peinture fraîche, comme un tatouage raté.
VOYEURS, LÂCHES ET PORCS
ON VOUS VOIT
Oui. On s’était vus. Et c’était pas beau.
Épilogue
Un an après. Le 14 février suivant.
Ce matin, personne n’a trouvé de corps à la chapelle.
Déjà, ça, c’est un progrès.
J’ouvre l’école de voile avec un café plus serré que d’habitude et une résolution idiote : ne pas parler de poulpe à plus de deux personnes dans la journée.
La mosaïque de Saint-Vincent est restaurée, nettoyée, consolidée, entourée d’une chaînette discrète « pour la protéger ». Dans les faits, ça sert surtout à empêcher les couples de faire les malins pour une photo.
Bruno, Julien et Nico ont payé cash. D’autres en réputation. D’autres ont juste appris à mieux se taire.
Les mails signés « Vérité » se sont arrêtés du jour au lendemain. Il n’y a jamais eu de nouvel épisode, même si beaucoup sont convaincus que des sauvegardes traînent encore quelque part, et finiront par remonter.
Léa bosse toujours au Chalut. Elle a changé de plateau, demandé un horaire différent, évité la chapelle pendant des mois. Puis, un soir, elle y est retournée. Seule. Elle a regardé la mer, et elle est rentrée.
La voilà qui passe me dire bonjour entre midi et deux.
- — T’as pas organisé un stage « spécial Saint-Valentin » ? se moque-t-elle en désignant les dériveurs. « Apprenez à virer de bord sans vous hurler dessus ? »
- — J’y pense. Ça marcherait mieux que les dîners aux chandelles.
Elle sourit. Un peu triste.
- — T’es allé faire un tour à la chapelle, toi, ce matin ?
- — Oui. J’ai regardé la chaînette qui interdit de s’en approcher. Ça m’a donné l’impression qu’on avait mis un collier sur un chien que plus personne n’ose caresser.
Elle hausse une épaule.
- — Tant qu’on ne cadenasse pas la mer…, t’es tranquille.
Le cri d’un goéland. Puis elle demande :
- — Tu fais quoi, toi, ce soir ?
- — Rien de particulier.
- — Il paraît qu’il y a un nouveau concept, lance-t-elle en souriant. Se poser à la terrasse d’un bar, boire un verre, et parler sans que personne ne filme.
- — Les gens sont prêts pour autant de modernité ?
- — On peut au moins essayer. 21 h, après mon service ? Si t’as pas peur d’être vu en public avec une fille aux chevilles douteuses.
Un truc chauffe légèrement sous mes côtes. Pas un infarctus, juste un peu de vie.
*
Le soir, Collioure a étrangement moins de couples de sortie que les autres années. Ou alors, ils se cachent mieux. Je m’installe en terrasse d’un troquet sympa, la lumière est douce. Pas de décor spécial, pas de guirlandes en forme de cœur. Simplement des verres, des voix, des ombres.
Inès passe par là. Elle pose son manteau, s’assoit en face de moi et commande un jus d’orange.
- — Tu me surveilles ? dis-je, un peu surpris de la voir.
- — Réflexe. Même quand je ne suis pas en service, j’ai l’œil qui fait les rondes. Pour être honnête, je voulais surtout voir la chapelle un 14 février sans ruban ni cadavre.
- — Ça te manque ? Le bordel de l’an dernier, les épisodes, l’adrénaline ?
- — Tu me prends pour qui ? Je préfère de loin une paperasse ennuyeuse à un village qui s’autodétruit.
Elle marque une pause.
- — Tu sais, un meurtre, c’est tragique, mais il y a un avant et un après. Par contre, voir à quel point tout le monde était prêt à vivre avec ces vidéos m’a achevée.
- — Tu vas te régaler, alors. Le monde vieillit très mal.
- — T’inquiète. Je compte bien rester pénible jusqu’à ma tombe.
Je ne peux m’empêcher de sourire.
- — Et toi, Thomas ? Tu en retires quoi de tout ça, à part d’avoir une histoire à raconter à tes stagiaires ?
- — J’ai changé mon discours d’accueil. Au lieu de « mettez bien votre gilet, la mer est traîtresse », je dis : « Gardez bien vos limites, les gens sont parfois pires. »
Elle hoche la tête, approbatrice.
- — Et le poulpe ? Tu lui trouves quoi comme fin, à ton poulpe ?
Je regarde vers la chapelle, silhouette en bout de digue.
- — Lui, il est maintenant muselé. C’est dommage. Elle était sympa, cette légende, sans caméra ni prédateur.
- — C’était mignon, c’est vrai.
Léa arrive à ce moment-là, les cheveux détachés, blouson ouvert.
- — Vous faites une réunion de crise sans moi ? lance-t-elle en s’asseyant.
Inès se lève.
- — Salut, Léa, mais moi, je vous laisse, dit-elle. J’ai officiellement fini de jouer les chaperons. Essayez de ne pas trouver de cadavre en rentrant, j’ai des congés à poser.
Elle nous abandonne là, avec un signe de tête qui tient lieu de bénédiction.
Léa la regarde partir.
- — Tu crois qu’elle va bien ?
- — Elle est debout. Dans ce boulot, c’est déjà beaucoup.
On commande à boire. On parle de choses stupides : de clients bourrés, du vent qui va tourner, de la nouvelle cuisinière du resto d’à côté.
À un moment, elle pose sa main sur la mienne et dit, plus bas :
- — Tu sais, en fait, « Vérité » m’a volé mon récit. Alex a voulu voler mon corps, lui… il m’a volé mon histoire en balançant celle des autres. Tu pourrais m’aider à la reprendre, Thomas ?
Il n’y a plus de panique ni de honte dans ses yeux. Juste de la fatigue, et une forme de décision.
- — On commence par quoi ?
- — Par une soirée, dit-elle. Je choisis où et pour quoi.
Elle boit une gorgée, et quelque chose se détend. Chez elle comme chez moi.
- — Ça me va. On peut baptiser ça « Saint-Valentin, version consentie ».
Elle éclate de rire.
- — T’es nul en marketing, Vidal.
- — Ouf. Autrement, j’aurais fini coach sentimental.
On reste là un bon moment. Juste deux personnes qui ont traversé un champ de ruines et qui se partagent un peu de silence.
Plus tard dans la nuit, on rentre à pied. Ensemble. Mon bras autour de sa taille, sa tête sur mon épaule.
La chapelle Saint-Vincent veille, comme toujours, plantée entre la mer et les souvenirs.
On s’arrête un instant devant la chaînette qui interdit de s’en approcher. Le sol est sec, les pierres sont froides. Nous ne faisons ni vœu ni promesse.
« Saint-Vincent, patron des rendez-vous foirés… laisse-nous tranquilles. »
En repartant, mon téléphone vibre dans ma poche. Une seconde, je crois à un dernier sursaut de « Vérité ».
C’est une notification débile d’une appli météo.
« Temps calme. Brise en fin de nuit. »
Pour une fois, ça me convient très bien.