Cette histoire historique est une suite possible aux textes « Sans Dot (23429 & 23455) ». Attention, la mentalité sous le règne de Louis-Philippe n’était pas la nôtre. Bonne lecture :)
Pour rappel
Louis-Joseph de Borenval est le narrateur de cette histoire. Il est le cousin de Rocque de Laderclos, l’actuel époux d’Æmilia de Laderclos, née de Solinon. Dans sa famille et ailleurs, Louis-Joseph ne bénéficie pas d’une très bonne réputation, faisant souvent fi des conventions établies. En revanche, tel un chat, il a l’art de retomber sur ses pattes.
Le feu
Tandis que je me dirige chez moi, je transite sur les terres de Belgency, mon voisin. Je trottine à deux pas de son petit château. C’est alors que j’aperçois une épaisse fumée noire ainsi que des lueurs chancelantes qui semblent venir de cette propriété. Intrigué, je chevauche dans cette direction.
En effet, de grandes flammes s’échappent de l’aile gauche du château. Ayant repéré le sieur des lieux dans la cour avec ses gens, face à l’escalier rituel, je mets pied à terre auprès de lui. Me voyant, il s’exclame :
- — Ah quel grand malheur !
- — On dirait que tout le monde est sauf.
- — Pas tout le monde ! Le pire est que je ne sais pas où est passée ma fille cadette, Eugénie. Elle était dans sa chambre quand le feu a pris.
Je suis étonné que tout le monde reste figé sur place, sans rien faire, ni tenter d’éteindre le feu ni secourir Eugénie.
- — Pourquoi vos gens restent plantés là ? Où est votre pompe ?
- — C’est que nous n’en avons pas… et ce n’est pas avec quelques bassines que nous allons éteindre ce feu !
Pas de pompe ? J’en possède une à demeure qui n’a jamais servi, certes, mais on n’est jamais assez prudent. Je regarde rapidement autour de moi, rien que des personnes ayant les bras ballants. Je me décide :
- — Où est sa chambre ? La chambre de votre fille ?
- — Euh… en haut de l’escalier, à gauche, au fond du couloir…
- — Merci.
Posément, sous les yeux étonnés des personnes présentes, je me baigne dans la fontaine située devant l’escalier de pierre, suffisamment pour que mes habits soient assez mouillés pour me protéger. Je plonge ensuite mon couvre-chef dans l’eau. Puis sortant du bassin, je me dirige vers l’entrée, tout en remettant mon chapeau trempé sur la tête. Mon voisin se jette sur moi :
- — Qu’est-ce que vous faites ?
- — Vous préférez laisser votre fille rôtir dans sa chambre ?
- — Euh non, mais la pompe communale va bientôt arriver !
- — Bientôt ? Dans une minute ? Dans dix minutes ? Chaque seconde compte. Lâchez-moi maintenant.
Impressionné, il obéit, je grimpe les marches de façade qui mènent à l’entrée, j’entre dans le vestibule, celui-ci est partiellement en feu. Je gravis en vitesse l’escalier que je découvre fait en bois peint façon marbre, alors que je m’attendais à de la pierre, comme au-dehors. Le couloir indiqué est lui aussi en feu, mais franchissable. Je fonce à travers les flammes, j’ouvre la porte du fond qui débouche sur une chambre où je découvre une jeune fille prostrée dans un coin, les tentures de sa fenêtre déjà en flammes.
Eugénie, la dernière fois que je l’ai vue, elle était encore fillette, je fréquente peu les Belgency, des anciens commis d’État qui essayent de faire croire qu’ils sont d’une vieille noblesse.
Elle est plutôt mignonne, même si elle affiche un visage apeuré. C’est une jeune fille, pas une jeune femme et encore moins une femme. En tout cas, elle n’est pas une Æmilia-bis, l’épouse de mon cousin. Ah, Æmilia ! J’enrage que mon cousin l’ait dénichée avant moi, mais c’est la vie, et j’avoue que si je l’avais croisée, je n’aurais pas fait attention à elle. C’est en discutant avec elle, en la côtoyant un peu, que je me suis attaché moi aussi à cette jeune veuve.
Mais ce n’est guère le moment de songer à tout ça !
Me découvrant, la jeune fille ouvre de grands yeux en me voyant arriver :
Elle ne m’a pas souvent vu, mais assez pour me reconnaître. Je prends la parole :
- — Eugénie, enlevez tous vos jupons qui sont sous votre robe, soyez la plus légère possible pour sortir d’ici.
- — Mes jupons ?
- — Je me retourne, mais dépêchez-vous ! Le feu n’a pas de pudeur à ce sujet !
Fébrile, elle s’exécute, puis elle annonce :
Je désigne une bassine en fer, remplie à moitié :
- — Qu’est-ce que c’est ?
- — De l’eau pour mes bains de pied… ça me soulage quand je me suis trop promenée.
- — C’est donc de l’eau, sans rien en plus ?
- — Avec un peu d’eau de violette… Pourquoi ?
- — Utilisez cette eau pour mouiller votre robe, ça évitera qu’elle s’enflamme si un tison la touche.
Obéissante, elle mouille ses vêtements. Puis je capture fermement sa main, direction le couloir d’où je viens, elle panique :
- — Tout le couloir est en train de flamber !
- — On passe en force ! Au pire, vous aurez quelques mèches brûlées.
Je la tire par la main tout en courant à travers les flammes ; ça commence à devenir limite. Arrivés tous les deux sur le palier, je pousse un juron bien connu des grognards :
L’escalier est devenu impraticable. Mais quelle idée de l’avoir fait en bois alors qu’il aurait dû être en pierre ! Je regarde derrière moi, un petit couloir :
- — Ça mène où ?
- — Deux chambres, une à gauche et l’autre à droite.
- — On essaye !
J’ouvre la première porte, cette chambre est en train de se consumer. Je referme aussitôt. La seconde qui est déjà en feu me semble plus praticable, d’autant que les tentures ne sont pas encore atteintes, mais elles le seront bientôt. Traînant toujours derrière moi, la jeune fille, je m’approche de la fenêtre. Est-ce que l’ouvrir ne va pas provoquer un appel d’air ? Par précaution, je regarde par les carreaux sur quoi donne cette ouverture. Aïe, rien de bon ! Il y a au moins cinq mètres à sauter !
J’avise une petite porte sur ma droite :
- — Ça donne où ?
- — C’est une petite salle d’eau…
- — Il y a une fenêtre ?
- — Oui.
- — Allons-y.
Je m’engouffre avec Eugénie dans cette petite pièce.
- — Refermez derrière vous !
Tandis qu’elle obéit, je regarde par la fenêtre : la situation est meilleure, une petite terrasse est située juste en dessous, à un bon trois mètres environ. J’explique :
- — Je passe en premier. Une fois que je suis arrivé en bas, sautez à votre tour, je m’occupe de votre réception.
- — Sauter tout ça ?
- — Il n’y a que trois mètres, Eugénie. De toute façon, vous n’avez pas trop le choix. Regardez bien comment je fais.
Je grimpe sur le rebord, je fléchis les genoux, puis je saute. Bonne réception, même si le sol est bien dur. Je me relève, puis je me tourne vers Eugénie, qui me regarde de la fenêtre :
- — À vous, maintenant !
- — Je… j’ose pas !
- — Eugénie, je n’ai pas affronté les flammes pour récupérer une bécasse rôtie ! Sautez !
- — Oh ! Vous me traitez de bécasse ?
- — Prouvez-moi le contraire en sautant ! Je vous réceptionne !
Piquée au vif, elle s’accroupit à son tour sur le rebord. Puis elle oscille, elle hésite. Je me fâche :
- — Vous attendez quoi ? Que vos fesses grillent à petit feu ?
- — Vous êtes odieux !
- — C’est vous qui serez aux dieux si vous ne sautez pas !
- — Vous vous permettez de plaisanter en pareil moment ?
Soudain, des flammes apparaissent dans le dos d’Eugénie. Elle pousse un petit cri de frayeur et elle choisit alors le vide plutôt que le feu. Je la récupère sans souci dans mes bras, la donzelle étant assez légère. Les yeux écarquillés, la bouche ouverte, elle articule :
- — Je… je suis toujours vivante ?
- — Si cet état ne vous convient pas, vous pouvez toujours aller vous jeter dans les flammes, mais là, je ne viendrai pas vous chercher !
- — Ou bien je suis vivante, ou bien je suis en enfer, avec vous comme démon attitré !
Je me mets à rire :
- — L’enfer sur terre, ma petite Eugénie !
Elle ne répond rien. Je regarde autour de moi : oui, je suis dehors, avec Eugénie dans mes bras. Tandis que je m’éloigne à pas rapides de la demeure, elle regarde les flammes qui sortent des fenêtres. Prise d’un énorme frisson rétrospectif, toute tremblante, elle serre mon cou à le rompre. Elle me regarde droit dans les yeux :
- — Vous… vous m’avez sauvé la vie, Monsieur !
- — Louis-Joseph est mon prénom, Eugénie. Je m’excuse de vous avoir traitée de bécasse, mais il fallait que je vous secoue.
Elle s’accroche encore plus à mon cou :
- — Je… j’avais bien compris… euh… Louis-Joseph…
L’arrivée de sa famille l’oblige à relâcher son étreinte, ce qui me permet de mieux respirer.
Eugénie – Semel
C’est la deuxième fois que je reviens voir Eugénie, pour vérifier si tout va bien. La première fois que je suis venu, c’était le lendemain, elle était encore assez choquée. Une fois de plus, ses parents m’ont chaudement remercié d’avoir secouru leur fille du brasier. Cette fois-ci, une semaine plus tard, elle semble s’être remise de ses émotions.
Comme la moitié du château est en ruine et qu’il y a peu de place, nous nous promenons aux alentours. Je constate très vite que cette jeune fille a des vues sur moi, j’ai confirmation quand elle prononce :
- — Il semble que la coutume de votre famille soit de sauver sa future femme.
- — Il ne s’agit que de mon oncle et que de mon cousin. Mon oncle a en effet sauvé sa future épouse des mains de brigands. Quant à mon cousin, il a sauvé de la noyade ses deux femmes, à plusieurs années d’écart. Non, à la réflexion, il a sauvé trois femmes, puisque la deuxième fois, il en a sauvé deux en même temps.
Eugénie hoche la tête :
- — Je suis au courant de tout ceci. C’est assez fascinant, vous ne trouvez pas ?
- — Fascinant ? Oui, peut-être… Ce qui m’étonne le plus, c’est qu’à chaque fois, le mariage a été heureux, alors que les deux époux ne se connaissaient même pas, ou si peu.
- — Le doigt de Dieu ?
Je souris un peu cyniquement :
- — Entre nous, ma chère Eugénie, le doigt de Dieu devrait se manifester plus souvent, surtout en haut lieu pour nous éviter toutes ces guerres, ces misères, ces famines et ces injustices. Vous ne trouvez pas ?
- — Ce que vous venez de dire est presque du blasphème, Louis-Joseph, mais… je ne peux vous donner tort.
Tandis que nous commençons à être loin du château, elle s’enhardit à me capturer le bras pour s’y accrocher, sans oublier d’y presser sa poitrine :
- — J’ai eu tellement peur !
Je suis tenté de la croire, mais quelque chose dans sa voix me susurre que c’est une manœuvre. Je connais assez les femmes pour affirmer ce genre de chose. Même si Eugénie est juste une jeune fille, elle possède déjà en elle de façon innée la ruse de femmes plus âgées. Rien que sur ce point, Æmilia et cette jeune fille sont distinctes.
Je biaise à ma façon :
- — C’est naturel d’avoir peur.
- — Mais vous, vous n’avez pas eu peur ! Vous êtes le seul à plonger dans les flammes !
- — Je n’avais pas envie que vous vous transformiez en Jeanne d’Arc.
Son ton devient dur :
- — Même mon père et mes frères n’ont pas osé venir me chercher ! Même mon fiancé qui était pourtant présent ! Personne ! Sauf vous qui étiez de passage…
- — Ils attendaient la pompe communale.
- — C’est ce qu’ils m’ont dit ! Mais cette fameuse pompe communale est arrivée bien après. J’aurais eu dix fois le temps d’être une Jeanne d’Arc, comme vous dites.
- — Vous exagérez, Eugénie…
- — Vous croyez ? Entre nous, vu le temps qu’a mis cette pompe pour venir et aussi le temps qui lui a fallu pour éteindre l’incendie, croyez-vous franchement que…
Sa voix se brise. Je tapote sur sa main rivée à mon bras :
- — Je pense que vous auriez eu la présence d’esprit pour vous aplatir au sol pour ne pas respirer les fumées…
- — Je comprends fort bien que vous tentez de minimiser les faits pour ne pas m’effrayer, mais je crois savoir que le plancher est fait avec du bois et que le bois brûle. Non, vous avez agi en héros, mon héros ! Telle Andromède délivrée du feu d’un dragon par Persée qui l’épousa ensuite !
Je me mets à rire :
- — Je crains que vous ne mélangiez diverses légendes : dans le cas d’Andromède, il s’agissait d’un monstre marin, pas d’un dragon crachant le feu. En revanche, Saint-Georges a bien sauvé une princesse d’un dragon, mais il n’y a pas eu d’épousailles !
- — Peu importe, le résultat est là, vous m’avez sauvée, comme si vous étiez mon promis, mon fiancé !
Cette jeune fille s’emballe, il est vrai que l’époque est au romantisme échevelé. Je préfère mettre en avant un point de détail non négligeable :
- — Vous êtes déjà fiancée, il me semble.
- — Pff, mon fiancé, parlons-en ! Il est fat, sans relief, toujours en train de dire amen à sa mère ! Et incapable de sauver sa fiancée quand l’occasion se présente ! Figurez-vous qu’il était présent et qu’il n’a pas bougé.
- — Oui, je reconnais que j’ai vu mieux. Mais croyez-vous que je sois meilleur ?
Elle insiste :
- — Vous m’avez sauvé la vie !
- — Votre fiancé aurait pu aussi vous sauver la vie. Peut-être l’ai-je devancé ?
- — Lui !? Vous n’y pensez pas sérieusement ! De toute façon, il n’est pas plus ravi que moi de ce futur mariage. Il faut que sa mère le pousse pour qu’il consente à me dire bonjour. Vous imaginez toute une vie avec ce genre de personne ?
J’évite de sourire, mais je vois bien la mère expliquer à son rejeton comment s’y prendre la nuit de noces, tout en étant au pied du lit ! Et j’entrevois parfaitement un ménage à trois, avant l’arrivée du premier né. Et ensuite, ce sera un ménage à quatre et ainsi de suite.
Avec amertume, elle ajoute :
- — Quelque part, ça l’arrangeait que je meure !
- — Une fois de plus, vous exagérez.
Mais je crains qu’elle n’ait pas tort et qu’elle soit tristement réaliste. Elle serait partie pour un autre monde qu’on dit meilleur, ce garçon aurait été délivré d’un futur mariage non désiré par les deux principaux concernés. En effet, si elle épouse effectivement ce… fils à maman, je la plains de tout mon cœur, mais il y a pire.
Mais ce n’est pas une raison pour que je l’épouse pour l’extirper de ce triste avenir.
Eugénie – Bis
Bonne âme, ce qui m’arrive parfois, je suggère :
- — Refusez ce mariage, Eugénie, je me mets de votre côté.
- — Alors que tout est planifié depuis si longtemps ? Nos parents refuseront tout net ! Peu importe votre appui dont je vous remercie.
- — Votre fiancé n’a pas un frère ou un cousin ?
- — Non, il faut qu’un preux chevalier m’enlève ! dit-elle en me regardant fixement.
Dans sa tête, ce preux chevalier me ressemble. Je ne dis pas que je regrette de l’avoir sauvée, mais j’ai dû faire ou dire quelque chose qui la rende si accrochée à ma personne. Je décide de poser la question indirectement :
- — Eugénie, je ne suis pas le seul homme que vous voisinez. Pourquoi moi ?
- — Parce que vous m’avez sauvée.
- — N’importe qui aurait pu vous sauver. Je répète ma question : pourquoi moi ?
- — Je peux vous parler franchement ?
- — Ce n’est pas ce que nous faisons depuis le début ?
Elle regarde autour d’elle, puis elle murmure :
- — Vous êtes un vrai homme !
Je m’amuse :
- — Pourquoi, il en existe des faux ?
- — Une autre raison qui fait que je préfère que ce soit vous : votre façon de penser n’est pas du tout ennuyeuse. Et puis…
- — Et puis ?
- — Vous savez commander, vous n’êtes pas du genre à tourner autour du pot-au-feu !
Je continue de m’amuser :
- — On dit simplement : tourner autour du pot. Mais y ajouter le feu est un clin d’œil à ce qui nous relie.
- — Et puis… vous m’avez traitée de « bécasse » …
- — J’aime manger de la bécasse, mais pas carbonisée !
Je réalise trop tard que j’ai parlé trop vite, comme mon cousin a la marotte de me le dire et redire. Espérons qu’elle ne relèvera pas trop mon premier verbe.
- — Dans ce cas, mangez-moi, crue ou à point !
- — C’est le mot « bécasse » qui vous met dans cet état-là ?
- — Toute ma vie, j’ai rêvé d’appartenir à un homme, un vrai ! Pas à toutes ces… mauviettes qui gravitent autour de moi ! Vous savez quoi ? Même notre curé a beaucoup plus de personnalité, mais lui, il n’a pas le droit de se marier !
J’ai rarement entendu une jeune fille tenir ce genre de propos ! Eugénie semble sortir du lot, mais une autre femme occupe déjà mes pensées. Il est vrai qu’elle n’a plus grand-chose à perdre, elle peut mieux se laisser aller dans ses dires. Je préfère biaiser :
- — Vous avez peut-être un peu trop lu certains romans, je me trompe ?
- — Peut-être, mais vous êtes comme un ange tombé du ciel ! Mon Saint Georges !
- — Il est dommage que mon cousin ne vous entende point, lui qui me traite souvent de démon !
- — Oh, je n’ai rien contre un démon de temps à autre.
- — Savez-vous de quoi vous parlez ?
Sa réponse toute franche me surprend :
- — Pas vraiment, je l’avoue, mais… je devine un peu… et vous me semblez idéal pour…
Soudain, j’entends une cloche sonner, sauvé ! C’est quand même fou qu’un homme comme moi, habitué à jouter avec des femmes mariées et certaines de leurs charmes et appas, en vienne à être soulagé par un signal parental, face à une donzelle sans doute vierge qui ne connaît pas grand-chose à la vie !
- — On dirait que vos parents s’inquiètent…
- — C’est normal, nous sommes à présent hors de vue.
- — Dans ce cas, retournons au château.
Accrochée comme une sangsue à mon bras, elle reste immobile :
- — Je veux un baiser, un vrai baiser, ce sera votre cadeau d’adieu, Louis-Joseph.
- — Ne serait-ce pas un piège ? En admettant que je vous embrasse comme vous me le demandez, qui me prouve que vous n’allez pas en parler à vos parents en demandant réparation ?
Sincèrement outrée, elle s’écrie :
- — Vous me connaissez bien mal !
- — Vous voyez que nous ne sommes pas faits l’un pour l’autre, Eugénie.
- — Je sais très bien que, si je vous force la main, j’arriverai au résultat opposé. Vous finirez par me haïr à vie !
- — Là, c’est vous qui me connaissez mal. Je vous en voudrai sans doute un certain temps, puis je passerai à autre chose.
Eugénie fait la moue :
- — Je ne sais pas si l’indifférence est meilleure que la haine, quand on la subit…
- — Belle profondeur de réflexion, Eugénie…
- — Vous voyez ? Avec moi, vous ne vous ennuierez pas !
- — C’est vous qui pouvez vite vous lasser de ma personne. Il n’est pas rare qu’on délaisse rapidement quelque chose qu’on a convoité ardemment.
Obstinée, elle revient à son idée fixe :
- — Ce que je convoite, c’est un baiser… juste un baiser. Est-ce trop demander à un homme qui est habitué aux femmes ?
- — Est-ce bien convenable de demander son premier baiser à un homme habitué aux femmes ?
- — Comment savez-vous que c’est mon premier baiser ?
- — Parce que je suis habitué aux femmes, c’est vous-même qui l’avez dit.
Elle affiche un petit sourire qui me donnerait presque des frissons :
- — Vous êtes parfait dans le rôle, Louis-Joseph. Je passerai peut-être le reste de ma vie à me morfondre auprès d’un mari insipide, mais au moins, j’aurai eu la joie d’avoir une fois dans ma vie un vrai baiser. Est-ce vraiment trop vous demander ?
- — Si c’est pour faire une bonne action…
Ma bouche s’empare prestement et possessivement de ses lèvres rosées. Abasourdie, Eugénie a un léger frisson de surprise avant de se laisser aller à mon baiser. Je plaque son corps juvénile contre le mien, bien décidé à laisser dans son âme une empreinte indélébile.
Je joue peut-être avec le feu, mais j’avoue que ce baiser est nettement plus plaisant que je ne l’aurais cru.
Eugénie – Ter
J’ai trop bien réussi : chassez le naturel, il revient au galop ! J’avoue avoir été momentanément troublé et empli de désir pour cette jouvencelle. Enthousiaste, Eugénie est passée de la sangsue à la pieuvre !
Accrochée à mon cou, son corps toujours plaqué contre le mien, elle m’implore :
- — Louis-Joseph, faites de moi une femme !
- — Vous vous emportez, Eugénie ! Ce n’est ni le lieu ni le moment !
- — Peu importe ! Je veux que vous soyez le premier !
- — Vous avez trop lu une certaine littérature, ma chère enfant. Et laissez-moi vous dire quelque chose : si je dois transformer une jeune fille en jeune femme, je le fais dans les règles de l’art, et ça ne dure pas cinq minutes, déshabillage et rhabillage inclus.
Les yeux luisants, elle me regarde effrontément :
- — Oui, vous êtes bien celui qu’il me faut…
- — Vous avez demandé un baiser, je vous ai exaucée.
- — Hmmm, j’aurais dû demander plus…
Toujours accrochée à mon cou, elle me fixe :
- — Je crois comprendre que vous êtes vous-même surpris, je me trompe ?
- — L’intuition féminine ?
- — Je ne sais comment expliquer ce sentiment de compréhension que j’ai de votre personne, mais ça doit être ce que vous dites. Je m’offre à vous, et vous refusez ?
Malgré moi, mes mains continuent de serrer ce corps qui se propose :
- — Je vous ai déjà expliqué que je ne suis pas de ceux qui bâclent ce moment important.
- — Donc, aurais-je un peu de valeur à vos yeux ?
- — Assez pour venir vous sauver à nouveau des flammes.
- — Si vous me sauvez deux fois, vous n’aurez plus le choix : vous devrez m’épouser !
Ah l’ardeur des jeunes filles en fleur ! J’essaye de mettre les points sur les i et les j :
- — Eugénie, je vous aime bien, mais je ne suis pas le bon mari pour vous, d’autant que vous vous faites des illusions sur moi.
- — Oh, j’ai entendu des horreurs sur votre compte. Les gens exagèrent toujours, mais je pense qu’il doit y avoir un léger fond de vérité. Vous n’êtes pas dans le rang, vous n’êtes pas une planète qui tourne sagement autour du Soleil, vous êtes comme une comète qui trace sa propre route.
Je suis assez surpris par ce qu’elle vient de dire :
- — C’est la première fois qu’on me tient pareil discours, mais j’avoue que c’est bien vu, j’aime votre image.
- — Si je suis capable de vous surprendre, alors n’ai-je pas encore un peu plus d’intérêt pour vous ?
- — Hahaha ! Je ne serai probablement pas votre époux, mais si je peux vous trouver un homme à votre hauteur, je vous le présenterai tout de suite ! Vous valez nettement mieux que d’épouser un fils à sa maman !
Elle me scrute avec attention :
- — Vous êtes sérieux ?
- — Oui, si je peux faire quelque chose pour vous, je le ferai !
- — Dans ce cas, épousez-moi ! Sinon, dépêchez-vous de me trouver cet autre homme !
Puis, sans me laisser le temps de répondre, se hissant prestement sur la pointe des pieds, ses mains accrochées fermement à mon cou pour m’obliger à me pencher sur elle, Eugénie m’embrasse fougueusement à pleine bouche.
Cousin, cousine
Je suis venu lui rendre une petite visite à mon cousin (ou plutôt à sa délicieuse épouse). Tandis que nous sommes tous les trois dans un salon, Rocque m’interpelle joyeusement :
- — Alors, toi aussi, tu as sauvé une jeune femme à épouser ?
- — J’ai en effet sauvé une jeune fille des flammes, à chacun son élément, me diras-tu !
- — Le feu, c’est logique pour un démon comme toi !
C’est Æmilia qui réagit :
- — Chéri, voyons ! Louis-Joseph est simplement différent des autres membres de ta famille, il est moins conventionnel, voilà tout.
- — Merci, chère cousine par alliance…
- — D’habitude, vous m’appelez Æmilia…
- — Comme vous l’avez si bien dit : je ne suis pas très conventionnel. Remarquez, pendant que j’y suis, je peux utiliser votre prénom en y associant un adjectif. Qu’en pensez-vous, délicieuse Æmilia ?
Ma réponse un peu leste fait rougir et sourire la femme de mon cousin, mais ce dernier me regarde de travers. Æmilia s’amuse franchement :
- — Oh vous alors ! Vous êtes vraiment un chat ! J’en parlais, il y a quelques jours, à mon mari.
- — Ah bon ? Vous parlez de moi entre vous ?
C’est Rocque qui intervient :
- — Mais ce n’est pas pour autant que tu es le centre de nos conversations.
- — Oh, je le sais bien, je n’ai pas cette prétention.
Avide d’avoir des précisions, Æmilia nous coupe :
- — Alors, Louis-Joseph, cette jeune fille que vous avez sauvée ?
- — Figurez-vous qu’elle s’est entichée de moi, et qu’elle veut quitter son fiancé afin de se marier avec moi.
Elle bat carrément des mains :
- — Oooh ! C’est très romantique, vous ne trouvez pas ?
- — Si chaque homme doit épouser chaque femme qu’il sauve, il faudrait légaliser la polygamie.
- — Vous exagérez, Louis-Joseph !
- — Pas du tout. La dernière fois, Rocque a sauvé de la noyade deux femmes, vous et votre cousine, ou plutôt la cousine de votre père. Il aurait dû vous épouser toutes les deux.
Mon cousin me regarde d’un air torve. Sa femme se récrie :
- — Impossible, ma cousine était déjà mariée !
- — Mais très vite, elle est devenue veuve, donc libre. De ce fait, Rocque aurait dû l’épouser, elle aussi. Tout ça pour vous dire que ce n’est pas une obligation d’épouser celle qu’on sauve d’une mort plus ou moins certaine.
Æmilia argumente :
- — Mais il semblerait que cette jeune fille soit bien sous tout rapport. De plus, elle est éprise de vous, puisqu’elle souhaite vous épouser, passant outre ses engagements.
- — Je pense qu’elle est surtout éprise de l’idée qu’elle se fait de moi, une idée fausse. J’aime bien Eugénie, mais elle ne sera pas mon épouse. J’ai une autre conception de la femme qu’il me faut.
- — Ah oui ? Et puis-je savoir quelle est cette conception ?
Mon cousin me regarde avec des gros yeux sombres. Afin de ne pas faire trop de vagues, je vais couper la poire en deux, en évitant d’être trop direct et explicite :
- — Une jeune femme et non une jeune fille, une personne qui a un certain vécu, qui sait que la vie n’est pas toujours rose, mais qui sait savourer les côtés positifs quand ils se présentent à elle.
- — Oh ! Un peu comme moi…
- — Oui, comme vous, ma chère Æmilia. J’imagine une veuve qui n’a pas toujours été heureuse dans sa vie antérieure, mais que je me ferai un plaisir de combler.
- — Ouh, c’est tout comme moi !
Æmilia est facile à manœuvrer, son mari en sait quelque chose. J’affiche un large sourire :
- — Oui, comme vous, perspicace Æmilia. Ne soyez pas étonnée : Rocque et moi ne sommes pas cousins pour rien ! Nous avons les mêmes goûts. Quand nous étions plus jeunes, nos familles disaient que nous étions les deux faces d’une même médaille.
- — Ah oui, j’ai déjà entendu ça : une face conventionnelle et une qui l’est moins, si je reprends mes propres termes.
- — Exactement !
Æmilia est égayée, elle ne réalise pas mes sous-entendus. Il est vrai qu’elle est aveuglée par la passion qu’elle porte à son mari. C’est alors qu’elle lâche en plaisantant :
- — C’est dommage que je n’aie point une sœur qui me ressemble un peu.
- — Oui, c’est dommage. J’aurais préféré l’original, mais mon cousin a été plus rapide que moi.
Ma phrase a été dite sur le même ton de plaisanterie que celle d’Æmilia, mais je vois bien que Rocque n’est pas dupe. Aveuglée par l’ambiance enjouée que j’installe entre elle et moi, la jeune épouse enchaîne :
- — Il y a bien la cousine de mon père, celle que mon cher mari a sauvée : Marie-Soulange de Solinon, veuve de Breuille. Elle est nettement mieux que moi.
- — Vous vous dévalorisez, ma chère. Je connais un peu votre fameuse cousine, elle tient un salon assez côté, avec une foule de soupirants. Elle est effectivement fort belle et cultivée, mais ce n’est pas le genre de femme que je désire.
- — Pourtant, ma cousine est un fort beau parti !
- — Adorable Æmilia, je comprends fort bien votre souhait de jouer les entremetteuses, mais les goûts et les couleurs…
Je suspends volontairement ma phrase, marquant une légère pause avant de poursuivre sur le même ton badin :
- — Vous m’aimez bien, n’est-ce pas ?
- — Oui, vous êtes gentil, amusant et divertissant, mon mari en moins austère.
À ces mots prononcés sans malice, mais qui ne m’étonnent guère, Rocque pâlit. Je réponds illico avant qu’il ouvre la bouche :
- — Que de compliments ! Vous allez finir par me faire rougir ! Vous connaissez aussi le cousin Hector, n’est-ce pas ?
La réponse fuse aussitôt, spontanée :
- — Oh lui, je préfère éviter de le voir !
- — Imaginons que Rocque n’existe pas, et que vos parents vous demandent de choisir entre Hector, qui est très riche, et moi qui le suis moins, je suppose que je serais néanmoins votre choix.
Mon ton est toujours aligné sur celui de la plaisanterie. C’est ainsi qu’Æmilia le perçoit. C’est un plaisir de gourmet que de jouer avec elle ! Elle répond d’un ton enjoué :
- — Hmm… si Rocque n’existait pas ? Oui, c’est vous qui seriez l’objet de mon choix, il n’y a même pas à réfléchir !
- — Vous voyez : les goûts et les couleurs. Malgré leurs qualités, votre cousine et la jeune fille que j’ai sauvée des flammes ne peuvent être ni l’une ni l’autre, ma femme.
- — C’est dommage pour cette Eugénie, vous auriez pu la rendre heureuse.
- — Pour être vraiment heureux, il faut que ce soit réciproque et naturel, tendre Æmilia.
Non, ce n’est pas en Eugénie que je trouverai ma nouvelle Æmilia. Je crois qu’il est urgent que je m’occupe du cas de mon cousin !