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19/09/25
Présentation:  Chapitre 15 : Rancune tenace. Chapitre 16 : Gaijin.
Résumé:  Trois années de pillage plus tard, Fleur de Tonnerre et sa complice de toujours s’amusaient dans une auberge. Elles chantaient fort, buvaient beaucoup et laissaient leur corps se gaver de chair.
Critères:  #chronique #nonérotique #aventure #fantastique
Auteur : Melle Mélina      Envoi mini-message

Série : La pirate des sept mers

Chapitre 11 / 16
Rancune tenace suivi de Gaijin

15. Rancune tenace !



Trois années de pillage plus tard, Fleur de Tonnerre et sa complice de toujours s’amusaient dans une auberge. Elles chantaient fort, buvaient beaucoup et laissaient leur corps se gaver de chair. Bien enivrée, debout sur une table, Hélène narrait ses exploits en joignant les gestes, à grands coups de sabre et prenait une rasade de rhum tandis que son auditoire l’acclamait.


C’est alors qu’une jeune négresse entra, le regard froid, la main sur le sabre prête à se battre. Elle était telle une tigresse cherchant une proie. Vêtue d’un simple bustier de cuir noir pour le haut de son corps et d’une jupe fendue de laquelle de magnifiques jambes musclées se devinaient, une large ceinture sur laquelle coutelas, pistolet et sabre étaient accrochés, de grandes bottes qui montaient jusqu’au-delà du genou.


Elle portait de longues dreadlocks qui lui arrivaient jusque dans le bas du dos, maintenues par un tricorne. Ses bras et son buste étaient recouverts de tatouages d’arabesques afin de cacher de nombreuses cicatrices et enfin son visage était reconnaissable entre mille : deux balafres descendant de ses yeux noirs jusqu’à hauteur du nez.


Lorsqu’elle vit Hélène debout sur la table, elle dégaina son sabre et alla à sa rencontre en écumant de rage :



Hélène mit un certain temps avant de comprendre que cette fille dont elle ne se souvenait pas en voulait à sa vie. Elle esquiva un coup sabre destiné à l’atteindre aux chevilles. Fleur descendit de son perchoir, « Metal hurlant » en main.



La négresse en entendant Hélène devint encore plus furieuse et alla se jeter contre son adversaire. Même ivre, Hélène était redoutable et sa jeune duelliste était visiblement très inexpérimentée. D’un petit coup bien placé de Metal Hurlant, la jeune noire fut désarmée, jetée au sol, la lame du katana touchant sa glotte.



Toujours au sol, la jeune noire défiait du regard, une expression irrépressible de haine glaciale foudroyant celle qui la dominait.


En serrant les dents, Lorelei commença son histoire. L’Albatros était parti laissant deux cents esclaves sur un bateau dont aucun ne savait diriger. Les conditions de vie étaient effroyables. Certes, avant l’arrivée des pirates, beaucoup mourraient mais leur liberté fut encore plus mortelle. Il n’y avait plus de quoi se nourrir, Hélène ayant récupéré les maigres vivres. L’eau était croupie et le bateau voguait au gré du vent et des courants. Bientôt, la faim s’installa, cruelle et indubitable, avec la maladie. Les premiers à en faire les frais furent les vieillards et la question de la survie se posa.



Elle continua les larmes aux yeux son abominable récit. Ils se résignèrent à boire leur propre pisse et…



Sur les deux cents esclaves « libérés » par la « sauveuse », seule une trentaine survécut. Certains moururent quelques semaines plus tard des suites de cette libération.



Hélène était complètement abasourdie, décontenancée : coupable. Dans sa tête, un maelstrom comme jamais elle n’avait connu lui ravageait ses pensées. Elle ne savait plus que faire et restait tétanisée par le choc. Elle lâcha la garde, permettant à Lorelei de se mettre debout et de récupérer son arme. Elle allait frapper et tuer Fleur si Mary ne s’était interposée.


Lorelei fut chassée de l’île, un bateau la déposa sur le continent noir sans qu’aucun mal ne lui fut fait. Tels étaient les ordres que la Dame des mers donna.



Il fallut du temps pour que Fleur accepte de vivre avec cette culpabilité dans le cœur – encore maintenant, presque dix ans plus tard, elle se reprochait souvent son arrogance et son imbécillité.


Quelques années étaient passées lorsqu’elles entendirent parler d’une négresse naviguant seule sur un sloop et qui tuait des pirates. Elle allait d’île en île et à chaque passage, un pirate, parfois deux, était retrouvé éventré. Les rumeurs se colportèrent jusqu’aux oreilles de Fleur, cette négresse avait une particularité : deux balafres plongeant depuis les yeux jusqu’à la bouche.


On parlait d’elle comme « la tueuse ». Des espions à la solde des flibustiers rapportèrent qu’elle offrait ses services aux cinq grandes puissances, elle se faisait appeler « Kiy Fayyu », la vengeresse. Et bientôt des mythes accompagnèrent cette tueuse : elle devenait la servante de la mort, l’âme des sirènes. Le Léviathan était à son service, elle parlait aux calamars géants. Elle était la nuit qui happe, qui tue et qui ne pardonne pas.



Convoquée comme tous les capitaines présents à Murèna par l’Hetman, Hélène apprit que son Albatros était à présent aux mains des Hexagons. Le capitaine SilverJones expliqua qu’il avait enfin eu des nouvelles de la mission confiée au capitaine James Blake. En arrivant aux frontières de la mer des brumes perpétuelles, il avait vu un gigantesque navire arborant les couleurs de l’Hexagone sur lequel quatre dirigeables étaient prêts à s’envoler. Il aurait engagé le combat aérien mais seul contre quatre, le capitaine James Blake se serait fait capturer.


Suite à ça, Hexagone envahissait le brouillard, s’emparait du trésor après avoir massacré la population liche.


Toutefois cette mauvaise nouvelle n’était que la première d’une longue série. Le « Barbaque » arriva avec une trentaine d’hommes, il expliqua que le canal d’AquaPulco était tombé aux mains d’Hexagone sans combat. Le capitaine Bartholomew Rogers avait donné les clés de l’île Anguille contre une grâce. Il avait tourné corsaire et avait reçu en récompense l’Albatros Rouge.



Immédiatement les capitaines se concertèrent et établirent différentes stratégies pour reprendre le canal. Par voie maritime, le canal étant étroit, les bateaux pirates se présenteraient à la file indienne et ce serait du pain béni pour le Juggernaut. Une attaque sous-marine aurait été un moyen efficace pour percer les défenses d’AquaPulco mais le KillerWhale n’était plus à disposition, de même, une attaque aérienne aurait été efficace si l’Albatros n’était pas tombé aux mains d’Hexagone.


Le canal semblait bel et bien perdu.



La mission fut confiée au capitaine Morgan James à bord de son « Belugator », capable d’atteindre des vitesses de treize nœuds. Au bout de deux jours, il revint paniqué pour rendre compte d’une terrible nouvelle : une trentaine de galions de guerre ibères se dirigeaient vers Murèna. Il avait reconnu l’Espuma en tête de cette armada.


Il semblait que la situation géographique inexpugnable de Murèna se transformât en cimetière. Le commodore ne comptait pas attaquer l’île, les canons du fort feraient beaucoup trop de dégâts. Par contre, les habitants ne pourraient supporter longtemps un siège. En empêchant les navires marchands de les ravitailler, il obligerait les bateaux pirates à venir à sa rencontre. L’Hetman comprit bien assez tôt la stratégie de la flotte ibère.



Une chose paraissait sûre, les Ibères étaient en concertation avec les Hexagons, leur blocus était trop bien coordonné pour que ce soit le fruit du hasard. Il n’y avait guère d’autres solutions que de briser l’embargo. Au port de Murèna, seule une dizaine de navires mouillaient, les chances de gagner la bataille contre l’armada ibérique qui allait s’ensuivre étaient minimes, mais c’était moins suicidaire que de tenter un passage par le canal.


Hélène hérita du « Queen Ann’s revenge », le navire du capitaine James Blake, un brick d’un autre temps, un bateau qui n’avait rien de particulier. Toutefois, elle demanda à Monsieur PicFlouze et Monsieur Pique-Viande de préparer le bateau non pas pour partir en guerre mais pour partir pour un long voyage.



Il paraissait contrarié. Hélène lui sourit et calmement répondit :





16. Gaijin



Trente ans plus tôt, Hélène alors âgée de sept ans fut recueillie par le Daimyo Yoshii Yabushige, le seigneur administrant la province de Shikuzen sur l’île de Kyushu. Un bateau arborant les couleurs de la Batavie venait de s’échouer sur les côtes nippones. Le brick venait d’essuyer une terrible tempête et à l’intérieur du bateau en ruine, les Nippons ne trouvèrent qu’une seule survivante, une jeune fille en pleurs, tenant sa défunte mère dans les bras.


Ils tentèrent de se saisir d’elle – non sans mal, car cette fille se débattait comme une lionne afin de n’être pas séparée du corps de sa mère. Lorsqu’elle fut présentée au Daimyo, elle le défia, des éclairs dans les yeux, prête à mordre.


Yoshii Yabushige venait de perdre sa fille unique lors d’un tremblement de terre, il était déchiré par la douleur – même s’il ne le montrait pas, son honneur étant en jeu. Lorsqu’on lui présenta cette petite « terrible », comme l’avait appelée ses hommes, il vit en elle une puissance en devenir qu’il fallait apprivoiser. Il tomba irrémédiablement sous le charme de cette petite et décida de la prendre sous son aile.


Il la confia au prêtre lusitanien, le père Enrico, afin qu’elle apprenne le nippon et à Maryko Sama. la nièce du seigneur de Shikuzen. Il supportait mal le prêtre lusitanien, il n’aimait pas l’idée que ces étrangers, ces « Gaijins », bâtissent des églises et convertissent ses sujets à une nouvelle religion, mais l’empereur de Nipponie avait envie d’ouverture sur le monde, le Nippon en avait besoin.


La première année, Hélène se montra sauvage, résolue à ne rien apprendre, mais avec la douleur de la perte de sa famille qui s’atténuait quelque peu, son humeur vis-à-vis de ses précepteurs changea. Elle devint admirative de la grâce de Maryko Sama et commença à prendre modèle sur la fascinante Nippone. Cette dernière lui enseigna l’écriture nippone, le Shodo ou la « voie de l’écriture », les Hiragana, les Katakana et les Kanji qui la caractérisent, elle lui apprit à composer d’élégants et courts poèmes appelés haïkus. Et elle était aussi reconnaissante de l’enseignement patient du prêtre Enrico en charge de la géographie, de l’astronomie et de la géopolitique.


L’enfant assimilait très bien les leçons, mais elle gardait dans son cœur une rage qu’il fallait expulser. Elle était attentive jusqu’au moment où le maître d’armes Muraji Jinsai enseignait l’art du combat au sabre, au couteau, où il dispensait ses leçons de tir à l’arc à ses élèves, jeunes ou âgés. Dès lors qu’elle les voyait répéter toujours les mêmes mouvements qui ressemblaient presque à des danses, le père Enrico ou Maryko Sama la perdait.



Mais Hélène n’était plus vraiment là :



Le soir, elle en parlait avec celui qu’elle considérait de plus en plus comme son père adoptif, le Daimyo Yoshii, qui refusait obstinément la demande de sa « Gaijin ».

Elle avait du temps de libre comme tous les enfants et elle commençait enfin à être acceptée. Elle supportait les remarques blessantes des petits Nippons qui lui rappelaient régulièrement qu’elle était une « Gaijin », jusqu’au jour où, folle de rage, elle répondit à une énième insulte par un coup de poing.


Cela fit toute une histoire et elle fut punie, mais Yoshii Yabushige comprit qu’il n’avait pas vraiment le choix, il fallait qu’elle apprenne à canaliser son énergie.

Il ordonna à Muraji Jinsai de la prendre comme apprentie.



Ainsi commença un long apprentissage qui emmena la Gaijin dès l’âge de treize ans à être meilleure bretteuse de toute l’armée de Yoshii Yabushige, meilleure duelliste que n’importe quel samouraï. Elle bougeait mieux que quiconque sur la danse des sabres et des Nodachis. Elle anticipait chaque mouvement et chaque attaque avait été si bien étudiée qu’elle trouvait une parade avant même que cette dernière soit lancée.


Par contre, l’arc restait une énigme pour elle, les flèches partaient dans tous les sens sauf celui voulu.


Elle maîtrisa parfaitement le Iaido, cet art martial non combatif consistant à dégainer, trancher en un coup, puis nettoyer symboliquement son sabre avant de le ranger dans son saya (son fourreau). C’était un entraînement ayant pour but de ne faire plus qu’un avec son arme, son environnement et le moment. Ici et maintenant. Un moment de concentration absolue, un oubli de soi complet et de communion totale et parfaite avec l’univers extérieur et l’univers intérieur du sabreur.


Elle avait trouvé un équilibre dans cette vie qui donnait une belle part à la réflexion, à la méditation et qui lui permettait néanmoins d’exorciser son besoin de violence. Elle apprit à monter à cheval et fut conviée à la chasse, une catastrophe ! La flèche qu’elle décocha se planta dans le fessier de Marihuja Yagotomi, un vénérable samouraï, nommé depuis « Utsukushi o shiri » (belle fesse) et la Gaijin, « O Shiri no kyofu, la terreur des fesses ».


Deux mois plus tard, le Daimyo, entouré de ses proches annonça :



Les sakuras étaient en fleurs, donnant au paysage une couleur délicate de rose et de blanc. Tout comme l’arrivée du printemps promettait un renouveau, l’éclosion des fleurs de cerisier donnait un nouvel allant, réchauffait les cœurs et rappelait que la vie était courte et se devait d’être intense. Il était dit que les esprits (les Kami) vivaient dans les vieux arbres, les Kodamas. À perte de vue, les sakuras coloraient le panorama jusqu’à la montagne sacrée : le Nakadake-san.


Les samouraïs de la troupe, quoique disciplinés, se permettaient d’être plus légers qu’à l’habitude, se taquinant, plaisantant les uns avec les autres. Même le Daimyo qui était un modèle de respectabilité et de rectitude avait le sourire accroché aux lèvres. L’ambiance bon enfant qui régnait fut bientôt brisée lorsque les hommes entendirent le hurlement caractéristique d’un monstre qui avait disparu de la région depuis bien des éons.


Les chasseurs cherchèrent dans le regard de l’autre la confirmation de ce à quoi ils pensaient. Ils se comprirent sans qu’aucun mot ne fût échangé : un Dragon Kirin !

De chasseurs, ils devenaient chassés.


Le Dragon Kirin était une créature ressemblant à une licorne avec une tête de dragon, des écailles recouvrant tout son corps, une queue de bœuf, une longue crinière et de longues canines proéminentes. Il pouvait cracher du feu et parfois tout son corps était enveloppé d’un feu sacré.


Immédiatement, Yoshii Yabushige donna les ordres. Hélène devait faire chemin inverse, il était hors de question que sa vie soit mise ainsi en danger. Marihuja Yagotomi, « Utsukushi o shiri » devait la mettre en sécurité. Cependant, alors qu’ils étaient tous deux bien en retrait, les cris de rage de l’animal et des hommes se rapprochaient dangereusement, tant et si bien que le samouraï prépara son arc et invita « O Shiri no kyofu » à dégainer son katana.


Soudain, deux arbres craquèrent dans une explosion terrible sous la charge d’un gigantesque animal. Il tenait dans sa gueule Muraji Jinsai qui hurlait sous la pression des crocs qui lui broyaient le corps. Marihuja dans un réflexe foudroyant décocha des flèches mais aucune ne brisa la carapace du Dragon Kirin. Il fit voler sa première victime loin dans les airs pour se concentrer sur cette nouvelle proie et se projeta sur elle à une vitesse prodigieuse. La jeune adolescente, n’écoutant rien d’autre que son courage et sa volonté de sauver le vénérable samouraï, se lança également dans l’assaut.


La bête lui tournait le dos, elle ne la vit pas lorsque Hélène se plaça sous son ventre – peut-être le seul endroit où elle était vulnérable, le seul endroit que sa carapace d’écailles ne couvrait pas.

Hélène lui lacéra les viscères de toute la longueur de son katana.


La bête avait déjà le vieux samouraï entre les crocs lorsqu’elle comprit qu’un humain s’était placé sous elle, elle s’arc-bouta, tenta désespérément de faire face à cet ennemi qu’elle ne pouvait voir, cependant c’était trop tard pour elle, ses jambes cessèrent de la porter, elle tomba. Allongée sur le flanc, prête à mourir, elle vit un insignifiant humain, plus petit que ceux qu’elle venait de tuer, se pencher et la trancher d’un coup de sabre depuis sa mandibule jusqu’à son museau.


La bête mourut instantanément sous le dernier coup d’Hélène lorsque enfin les renforts arrivèrent. Les samouraïs virent le dragon éventré, la Gaijin le sabre à la main et couverte de sang. Marihuja Yagotomi, lui, avait la jambe broyée, mais était bel et bien en vie.


Portée en triomphe, la jeune Gaijin avait gagné en respect auprès de tous les guerriers et sa réputation traversa les îles pour atteindre l’empereur. Qui était donc cette gamine qui venait de terrasser un tel monstre ? Le souverain de la Nipponie envoya un pli par pigeon voyageur afin que le Daimyo de Shikuzen puisse lui présenter sa protégée.


En attendant, une juste récompense fut promise, et le Daimyo demanda au maître forgeron Hatori Hanzo de forger la meilleure des lames pour Hélène. L’artisan dont la renommée dépassait largement les frontières accepta la demande du seigneur Yabushige, et se mit à l’ouvrage. C’est dans un acier Tamahagané le plus pur qu’il façonna ce qui serait son chef-d’œuvre. Une lame à nulle autre pareille dont le Hamon serait unique, comme celle à qui cette lame était destinée.


Lorsqu’il trempa enfin la lame, chauffée à la couleur d’une lune d’automne, dans l’eau cristalline d’une rivière sacrée, le choc thermique donna instantanément sa courbure naturelle et caractéristique du katana à l’acier. Mais un bruit terrible se fit entendre.

La lame hurla… elle hurla – non de peur, non de douleur, mais de rage.

Inquiet qu’un quelconque défaut ait pu se faire jour dans la structure de l’acier, Hatori Hanzo chercha méticuleusement mais ne trouva rien, aucune fêlure, aucune cassure, aucune malfaçon. Comprenant que c’était sans doute l’œuvre d’un kami farceur ou un effet secondaire de la nature sacrée de l’eau utilisée pour la trempe, le maître forgeron l’accepta comme étant un signe du destin de cette lame unique. Quoi qu’il en soit, le katana encore en préparation venait de donner à son forgeron son nom… Sabeku Kinzoku « Metal Hurlant ».


Le katana n’était pas une simple lame, c’était l’âme même du guerrier. Même si Gaijin Hélène n’était pas et ne serait jamais un véritable samouraï, cette arme incarnait les valeurs du Bushido. Il est dit que Metal Hurlant, une fois dans les mains de sa propriétaire, cria sa loyauté et sa fureur de vaincre.


Le Daimyo Yoshii Yabushige possédait le plus grand Atakebune de l’empire Nippon, c’était un puissant navire cuirassé propulsé par près de deux cents rameurs : une véritable forteresse flottante. Il semblait indestructible tant et si bien qu’un sentiment de sécurité et de plénitude accompagnaient l’héroïne, car c’est bien ainsi qu’elle était traitée. La récompense d’avoir un katana de maître Hatori Hanzo la remplissait de fierté mais d’être présentée à l’empereur lui-même était le plus grand honneur qu’on puisse lui rendre.


C’est probablement dû à cette période enchantée qu’elle associa la mer à l’endroit où elle se sentait le plus chez elle. Plus que nulle part ailleurs, c’était sur les bateaux qu’elle se révélait. La traversée ne dura qu’une journée, mais elle resta gravée à jamais en elle et à peine le pied posé à terre, la Gaijin voulait reprendre la mer.


Edo, sur l’île principale de Honshu, la capitale de la Nipponie, s’étendait à perte de vue devant le grand Atakebune. Une ville majestueuse, érigée par la main de l’homme, construite de manière réfléchie, où toutes les maisons étaient disposées géométriquement, calculées pour maximiser l’espace et toutes identiques afin de n’éveiller aucune convoitise ou jalousie.


La ville formait un gigantesque carré dans lequel étaient disposées en cinq parties, toutes séparées par des canaux, les demeures des moins fortunés aux plus puissants. Au centre de la cité s’élevait le plus grand château jamais bâti : le palais de l’empereur, le palais impérial Kokyo. Entouré de palais résidentiels et de douves, le siège du chef suprême de la Nipponie était le centre du pouvoir politique.


Pour y accéder, il fallait passer un nombre incalculable de points de contrôle qui donnait chacun sur un jardin incitant à la contemplation, orné de statues, de lanternes en pierre et d’un portique appelé Tori, une véritable création associant les lignes et les formes.


Enfin, le Daimyo et sa protégée arrivèrent devant l’entrée de Kokyo. Ils attendirent qu’on veuille bien les annoncer avant de pénétrer dans la salle d’audience principale. C’était la partie centrale du palais, peut-être le plus grand bâtiment du complexe. Sa superficie dépassait les deux cent vingt-trois tsubo (environ sept cent trente-cinq mètres carrés).

La Gaijin paraissait minuscule, comment se pouvait-il qu’une telle petite chose ait pu terrasser un Dragon Kirin ? Elle était la preuve vivante qu’il ne fallait pas juger selon les apparences.


La rencontre avec l’empereur fut un peu gâchée par les protocoles auxquels Hélène dut se soumettre et elle ne dura qu’une petite dizaine de minutes. Le tout-puissant lui demanda de lui conter son aventure, une fois celle-ci finie, ses proches conseillers la remercièrent et ce fut tout.

La Gaijin était terriblement frustrée mais Maryko Sama lui rappela l’incommensurable honneur qui venait de lui être fait : rares étaient les Nippons à avoir pu raconter leur histoire à leur seigneur. Finalement, Hélène se rendit compte à quel point le grand empereur était désespérément seul, le pouvoir ne se partageait pas et il pouvait être une malédiction.



À son retour, elle passa le plus clair de son temps à s’entraîner et à apprendre. Jamais le prêtre lusitanien Enrico ne fut si présent. À ses côtés, elle parfaisait ses connaissances sur l’occident. Elle s’enquérait notamment de l’Hexagone, son pays natal, et sans qu’elle puisse vraiment l’expliquer, une sorte de fascination pour cette terre lointaine s’exerçait en elle – de même qu’elle se sentait irrémédiablement attirée par la mer.


Le prêtre lui enseignait la théologie mais son élève restait fermée à la notion d’un Dieu monothéiste qui avait ses préférences pour certaines parties du monde ou pour certains peuples. En grandissant, elle avait développé sa propre croyance. La terre « Gaïa » n’était pas qu’un simple amas de roche, de végétation, de faune, c’était une véritable entité ayant une conscience, une pensée. La terre était un être vivant sur lequel d’autres organismes vivaient en symbiose. La mer était l’être le plus puissant que la terre acceptait en son sein. La mer, les mers, toutes ces étendues d’eau, salées ou douces, n’étaient qu’un seul élément, une seule et même essence, c’était un être supérieur. Pour pouvoir y voguer, il fallait savoir lui parler et Hélène avait le sentiment qu’elle en avait le pouvoir.


En Nipponie, les traditions étaient strictement suivies, rien ne pouvait y déroger. Malgré tous les efforts que la Gaijin déployait, elle n’avait aucune chance de devenir un jour samouraï. Elle respectait à la lettre le Bushido, cependant, elle avait une particularité qui l’empêchait d’accéder à cet immense honneur : son sexe.


Consciente de cette réalité, son moral en prit un coup et elle commença à se désintéresser des arts martiaux. Elle reporta toute son attention sur l’univers de la mer, elle passa beaucoup de temps sur le port afin de satisfaire sa curiosité. Enrico lui expliquait que les Nippons n’étaient pas bons marins, leurs bâtiments ne pouvaient concurrencer ceux des puissances occidentales. Il ajoutait que ces derniers ne s’aventuraient jamais bien loin de leurs côtes.



Le prêtre sentait bien que la Gaijin ne pourrait se satisfaire d’une vie nippone, l’aventure l’appelait et cet appel ne pourrait être éternellement ignoré. Il en parla au Daimyo, il lui expliqua qu’il fallait laisser sa lumière s’envoler.



Plusieurs semaines passèrent durant lesquelles, Yoshii observa avec encore plus d’attention sa protégée, il dut se rendre à l’évidence : son avenir s’inscrivait loin de ses terres. Elle était trop indépendante, elle avait un besoin de liberté que la Nipponie, engoncée dans ses traditions, ne pouvait lui offrir. Il en parlait avec Maryko Sama qui observait le même constat. Tôt ou tard, Hélène se sentirait beaucoup trop à l’étroit et ils n’avaient pas le droit de la laisser dépérir.

Cependant, elle ne quitta pas son pays d’adoption facilement : un long cheminement l’accompagna jusqu’à la décision.