| n° 21003 | Fiche technique | 50532 caractères | 50532Temps de lecture estimé : 35 mn | 14/07/22 |
Résumé: Oh la belle bleue ! Oh la belle rouge ! Oh mes nuits blanches ! | ||||
Critères: fh piscine hotel anniversai amour portrait | ||||
| Auteur : Amarcord (Dilettante) Envoi mini-message | ||||
| Projet de groupe : 14 juillet 2022 |
Nous avons le plaisir de vous proposer 3 textes autour du 14 juillet, dont nous vous conseillons la lecture dans cet ordre :
* Un 14 juillet, bleu, blanc, sexe (Patrick Paris)
* Un 14 juillet, bleu, blanc, sexe (Amarcord)
* Un 14 juillet, bleu, blanc, sexe (Samir Erwan)
Les auteurs.
Rouge, tout était rouge. Les drapeaux, les écharpes, les lettres badigeonnées sur les calicots.
AVEC LA CGT POUR LE POUVOIR D’ACHAT
POUR LE PROGRES SOCIAL ET UN MONDE PLUS JUSTE
CHEMINOTS EPUISES, USAGERS EN DANGER
Rouge la foule, rouges les fumigènes. Et juste derrière Marianne et moi, dans le cortège s’étirant de la République à la Nation en ce premier mai 1999, il y avait surtout ce slogan-là, qui me semblait le suspect idéal au jeu « cherchez l’intrus » :
PROLETAIRES DE TOUS LES PAYS, UNISSEZ-VOUS
Même il y a 20 ans, ce mot d’ordre semblait daté, dans sa fidèle dévotion marxiste, son inébranlable foi du charbonnier. Le communisme pur et dur n’était pourtant plus alors qu’une ruine, et la menace de l’islamisme radical tout juste une préoccupation intermittente. À quoi bon recycler des formules soviétiques, puisque les soviets étaient sortis par la petite porte ? Pouvait-on se douter qu’ils venaient déjà de rentrer en catimini par la fenêtre du Kremlin, plus très rouges mais toujours raides, avec ce type à la mine fermée ?
Rétrospectivement, c’était presque le bon temps, n’est-ce pas ? Le bug de l’an 2000, ça vous flanquait moins la frousse que la partie de ping-pong thermonucléaire – jeu, set et match – et Bill Gates nous aurait fait un antéchrist plus sympathique que les barbus ou le cousin Vladimir. Ce fut même une belle occasion perdue, le « Y2K » : il m’arrive de regretter qu’elle ne soit pas survenue, l’apocalypse informatique. Fermé ad æternam, le robinet à complots et à conneries ! Débranché, le harcèlement professionnel incessant sur ma boîte à message, ma chatbox Google, le fuckin’ WhatsApp. Brisé, le miroir aux alouettes des influenceuses en plastique, aux physionomies sorties du photocopieur. Le nez de Michaël Jackson, les lèvres de Nabila, les nichons comme des baudruches gonflées à l’hélium, la taille d’une guêpe, les fesses de la Vénus callipyge, le Q.I. d’une huître. Et Revebebe, dans tout ça ? Kaput ! Niqué par tous les orifices, bugué pile et face sur tous les critères, définitivement aux abonnés absents pour cause d’orgie de bits, de gros paquets de bytes en débandade dans la grande partouze numérique. Dommage ? Pas pour tout le monde. Pensez aux correcteurs libérés de leurs chaînes de forçats. Et à moi, qui ne serais pas tenu de rendre mon devoir du 14 juillet. Lequel commence un premier mai : voyez comme je suis retardataire ou indiscipliné, rétif à suivre les mots d’ordres…
Je lui en avais donc fait la remarque, à Marianne. Pas pour Revebebe. Pour la banderole.
Comme quoi même cette petite musique-là, teintée de rancœur envers les boomers – dont je ne suis même pas – n’avait pas attendu 2022 pour surgir. Ne me prenez pourtant pas pour un obtus réactionnaire ni un idolâtre du capitalisme. Mais on peut aimer la justice et détester la pénitence. On ne s’est pas débarrassé de la chape de plomb des bigots pour se faire écraser ensuite par un esprit moralisateur aussi léger qu’un plan quinquennal. C’est peut-être bien là qu’ils ont tout foiré, les Russkofs : c’est sur l’arsenal sexy qu’ils ont perdu la guerre froide. Ça manquait plus de jolies gambettes que de séniles pardessus, leur vitrine populaire. Les chapeaux mous et bottes de fer moscovites, c’était quand même moins excitant que les chapeaux melons et bottes de cuir, surtout quand elles s’élevaient vers les cuisses de Joanna Lumley, pas vrai ? (1) D’ailleurs, elle en avait mis des bottes, ce jour-là, Marianne. Et puis une jupe aussi, le genre de celles qui vous font goûter pleinement le retour du printemps. Ils ne devaient pas s’emmerder, les camarades à la banderole prolétarienne, juste derrière nous, en marchant avec la trique finale.
Le clin d’œil fut franchement appuyé, histoire d’assaisonner d’un peu de dérision l’allusion assez lourdaude. Elle ne releva pas autrement qu’en levant les yeux au ciel. Pas de place pour la négociation. Tant pis, ce n’était qu’un pauvre début, mais je continuerais mon combat.
Marianne, je l’avais rencontrée quelques semaines plus tôt, via un copain commun aux convictions solidement ancrées à la gauche de la gauche. Et je fus aussitôt séduit. Un visage harmonieux encadré de cheveux bruns, de grands yeux ouverts sur le monde, des lèvres pleines et joliment dessinées, un charme évident qu’elle semblait ignorer ou même décourager en refusant toute afféterie. En vain : cette douceur-là, elle ne pourrait jamais la dissimuler sous ses principes bien tranchés. Pas si cohérents d’ailleurs, à en juger par la jupe. Je lui trouvai une ressemblance avec l’actrice d’un film sorti quatre ou cinq ans plus tôt : Trois Couleurs : Rouge. Décidément, on n’en sortait pas. Je n’étais pas devenu trotskyste, comme elle, mais Marianniste. Je ne rêvais pas du grand soir, mais de la nuit qu’elle m’inviterait peut-être à passer dans son lit, si j’étais un bon petit soldat du peuple.
Leur groupe trotskyste, je n’y comprenais que pouic. Ce qu’ils faisaient, ce qu’ils disaient, leur culte du secret, leurs dogmes, leurs dissensions, leurs anathèmes, leurs excommunications. « Quand deux trotskistes se rassemblent pour former une organisation, un troisième les rejoint pour faire un schisme, » m’avait confirmé en riant Marianne, ce qui me rassura : elle gardait une part d’autodérision, elle n’obéissait pas aveuglément à cet insupportable esprit de sérieux qui imprégnait tout ce qu’ils pensaient, tout ce qu’ils disaient, tout ce qu’ils faisaient. Ils n’étaient pourtant que des amateurs ou des imitateurs, comparés aux célèbres Lambertistes d’autrefois. Cette cellule-ci était aussi tardive que modeste : le « groupe Vigneron », du nom de son fondateur, vivotait en préparant la révolution comme on joue à la dînette, quand la plupart des trotskos étaient passés à autre chose, autrement dit à l’ennemi de classe. Tous les membres étaient désignés par un pseudonyme, et c’était peut-être la seule trace d’hédonisme au milieu de toute cette verbeuse rigueur doctrinaire : leurs avatars portaient le nom d’un vin. Un vin rouge, bien sûr.
Le chef, Vigneron, c’était Morgon. Un profil bien peu conforme à l’appellation : un type sans relief, sans rondeur, sans chaleur, haut fonctionnaire à la mise de notaire, insoupçonnable. Un profil parfait pour se fondre dans la masse et faire de l’entrisme dans les fédérations syndicales ou les associations citoyennes. On était soupçonneux chez les radicaux, et obéissant : chaque position, chaque mot d’ordre étaient-ils fidèles à la doctrine de Trotsky ? À celle de Lénine ? À celle de Marx ? Mieux valait connaître son catéchisme au moment d’oser risquer un avis : les gardiens de l’orthodoxie vous ramèneraient bien vite vers le droit et raide chemin qu’avaient tracé les membres de la sainte trinité. Le pire bigot rouge était Cahors, un insupportable sorbonnard. Lunettes rondes, le sommet du crâne prématurément dégarni, mais de longs cheveux filasse tombant sur sa nuque et ses oreilles, et une barbiche qu’il avait dû se laisser pousser par mimétisme avec le père Léon, comme les ados chopent le style du dernier rappeur en vogue. Toujours occupé à tout théoriser, tout moraliser. Dès qu’il l’ouvrait, il me venait des envies de pic à glace, des vocations de nouveau Ramon Mercader.
Marianne, elle, avait hérité d’une bien jolie appellation d’origine que je rêvais de contrôler : Saint-Amour. Ça lui allait aussi bien que les bottes et la mini-jupe.
⁂
Tu parles. Qu’est-ce qu’elle croyait m’apprendre, la minouche petite révolutionnaire de salon ? Les actions, les manifs, les porte-voix qui grésillent, je n’avais connu que ça, moi, le fils de métallo de Longwy. La sidérurgie lorraine avait fermé progressivement ses hauts fourneaux, une hémorragie d’acier, d’espoirs, de promesses, de colère. Rouge. Encore gamin, je lui apportais son thermos et ses tartines, transmises à travers les grilles du portail de l’usine occupée. En vain.
Il a fini par se rétablir, le père. Retrouver un boulot de l’autre côté de la frontière, à Differdange. C’était toujours l’acier en fusion et toujours l’usine, mais c’était plutôt bien payé, en francs luxembourgeois, et peu taxé. Il en est devenu un peu moins rouge, mais pas moins attentif à ce que j’étudie de mon mieux : une place de banquier m’attendrait peut-être au Grand-Duché. Je serais passé de l’autre côté, celui des financiers, et pourtant mon vieux ne m’aurait pas vu comme un traître, un ennemi, mais comme un rescapé. Alors oui, j’ai étudié avec acharnement, moi le fils de prolo, et ça m’a conduit jusqu’à des études prestigieuses, à Paris. Je n’ai pas oublié d’où je venais, mais mon paternel m’a légué un peu de sa lassitude résignée face aux grandes causes et aux lendemains qui chantent. Cynique, non, mais méfiant.
Marianne me dévisageait d’un air amusé, ayant probablement détecté à un simple haussement d’épaules mon peu d’enthousiasme à lui expliquer l’héritage familial si ambigu.
Nous l’avions précisément atteinte, la place de la Nation, terme du cortège. Elle se campa face à moi et me lança le même regard espiègle :
⁂
Voici donc 20 ans et des poussières que je suivis Marianne dans sa piaule. A Montrouge, ça ne s’invente pas. Le débat fut fébrile, impatient, passionné, comme une révolution renverse tout sur son passage : les doutes, les prudences, les sous-vêtements. Une frémissante parenthèse d’absolue liberté où s’accélèrent le pouls, le souffle et le désir.
Finalement, c’est plutôt ça, la grande affaire du monde : la baise. La pure, la bonne, celle où on se contrefout de tout le reste ; on n’obéit qu’à nos instincts voraces parfaitement synchronisés. Qu’est-ce qu’elle était appétissante, Marianne, avec sa peau mate, ses petits seins aiguisés au taille-crayon, son parfum de biscuit, son adorable cul rond ! Une fille comme une friandise, qu’on se lassait d’autant moins de humer, lécher, sucer qu’elle adorait ça et n’hésitait pas à prendre les devants pour vous proposer de nouvelles recettes gourmandes, des positions inédites, d’innombrables façons de faire grimper la pression et le plaisir, toujours plus haut, tutoyant avec délice le précipice de l’orgasme pour se raviser in extremis, en vous adressant un irrésistible sourire mutin : « Pas si vite, camarade ! »
Et puis au terme d’une minette de compétition, elle jugea le moment venu d’abandonner cette redoutable discipline, me bascula sur le lit sans ménagement et, sans me quitter des yeux, me chevaucha à un rythme allant crescendo, digne du Boléro de Ravel. Elle s’élevait et s’abaissait sur ma queue avec une envoûtante maîtrise de charmeuse de serpents, chaque modulation de rythme ou d’intensité était fluide, élégante comme Jorge Donn dansant la chorégraphie de Béjart sur la même musique. Sa bouche s’ouvrit, ses yeux s’écarquillèrent, nos corps se raidirent. Cymbales, roulement de tambour. Badaboum ! Elle s’effondra dans mes bras. Bravo l’artiste.
Nous avons dû sommeiller un moment. Puis échanger des regards, des sourires, quelques bécots. Déjà mes doigts voyageaient sur son dos, ses fesses, comme pour improviser sur ce doux violoncelle féminin un nouveau prélude, quémander un rappel.
La question était de pure ironie. Quelques jours plus tôt, j’étais tombé au café sur Marianne en pleine conversation avec ses amis trotskos. Elle m’avait invité à m’attabler avec eux, ce qui ne m’enchantait pas : ils étaient engagés dans une discussion doctrinale bien aride.
Un silence lourd pesait sur le groupe. Seule Marianne avait manifestement des difficultés à garder son sérieux.
Ainsi avait pris fin ma carrière dans la gauche radicale, avant même de l’avoir vraiment entamée. La divine surprise fut qu’au lieu de m’exclure, Marianne se rapprocha. Mon peu d’enthousiasme pour la cause avait semblé la ravir, et même la libérer.
La preuve : nous venions de faire merveilleusement l’amour, et nous n’étions pas encore repus. A mon tour, j’osai une question ironique sur l’oreiller.
Cette dialectique-là avait tout pour me plaire.
⁂
Bleu, tout était bleu, le 14 juillet 1999. Bleu turquoise, le long bassin de la piscine Art Deco du Quartier latin où nous nagions presque seuls, ce matin-là, Nathalie et moi. Bleu persan, ses yeux rieurs, bleu azur, le ciel qui surplombait la verrière. Bleu marine, le maillot une pièce qui épousait pour le meilleur et jamais pour le pire son corps longiligne.
Nathalie ? Son allure, ses tenues élégantes, sa maîtrise de plusieurs langues étrangères, cette infime et charmante intonation exotique à peine détectable dans son français parfait, tout semblait coller avec un CV digne de la jetset : on l’imaginait fille d’une grande famille du gotha international. Sans doute avait-elle étudié dans un internat suisse, elle semblait traverser la vie avec une fluidité aussi naturelle que celle de son corps parfait glissant à la surface du bassin. Tout semblait si facile, sans effort : la beauté, la grâce d’un bras nu s’élevant en rythme pour la propulser à la surface, l’existence elle-même.
Je ne découvrirais que plus tard, avec étonnement, que les cartes avaient été bizarrement mélangées. Marianne la trotskyste était la fille d’un couple d’enseignants et chercheurs universitaires issus de la haute bourgeoisie. C’était Nathalie la fille d’une famille bien plus modeste. C’est à force de volonté que cette beauté blonde était devenue une de ces « uptown girls » qui donnent le tournis à la planète. Ironiquement, contrairement à Marianne et moi, c’est bien elle qui travaillait dur et aurait eu un peu de légitimité à défiler le 1er mai, à condition d’éviter les talons hauts et les vertigineuses robes fendues susceptibles de transformer le cortège en émeute. Nathalie défilait elle aussi, mais sur les catwalks des griffes haute couture, à Paris, à Milan ou à New York, des capitales qu’elle foulait de ses longues, si longues jambes de reine.
Autant dire qu’elle m’intimida, la top-modèle, quand je l’aperçus pour la première fois au vernissage d’une expo photo où j’avais été invité. Cette fille-là était magnétique, elle affolait les boussoles et les regards, elle aimantait les mondains, les hommes et les femmes jouissant de plus de notoriété et d’assurance que moi, qui n’hésitaient pas à l’aborder, à engager la conversation, à lui faire du plat.
Le plus troublant était que sa présence se dédoublait dans cette expo, et c’est ce qui justifiait sa présence au cocktail. Je tombai en arrêt devant une série de magnifiques tirages noir et blanc. La légende précisait « Nathalie. 1999 ». Des nus graphiques en clair-obscur, un long corps de femme éblouissant, décliné en un inventaire à la fois érotique et innocent, que seules les ombres drapaient d’un strict minimum de pudeur. Épaules rondes, bras fins et musclés, seins provocants, fesses veloutées, ventre creusé, cuisses fuselées : un chef-d’œuvre féminin.
Je sursautai. La voix qui venait de s’adresser à moi était celle du modèle, m’offrant en quelque sorte une séance son et lumières, et en stéréo. La version 3D était plus loquace et plus couverte, mais pas moins affolante.
Elle me fixait avec malice. Elle approcha sa flûte de la mienne, la heurta :
Elle posa un baiser sur ma joue, ce fut frais, léger, parfumé… Elle était déjà partie.
⁂
Elle avait tenu parole, en m’appelant deux jours plus tard :
Aussitôt résonna son rire cristallin, tant elle s’amusait à m’entendre bafouiller à l’autre bout du fil.
Et c’est comme ça que je me retrouvai plongé dans ce grand bleu aquatique, touché-coulé par cette torpille érotique qui s’amusait à me défier à la course, à m’impressionner de ses gracieuses figures depuis le plongeoir, à me frôler de son corps de tentatrice en surgissant depuis la grande profondeur.
Elle me regarda d’un air bizarre, tant cette confirmation semblait inutile et idiote. Et elle l’était, en effet, la faute à une fausse impression de déjà-vu, à un espoir un peu prématuré.
Évidemment, tous mes établissements favoris étaient fermés ce midi-là pour cause de 14 juillet, et nous avons dû nous rabattre sur un salon de thé un peu fané. Ce qui l’amusa beaucoup.
J’en restai comme deux ronds de flan. Flan dont la dernière bouchée refusa du coup obstinément de disparaître dans mon œsophage.
Ça l’a fait rire de bon cœur, ma candeur et ma diction pâteuse.
On est sortis en courant dans la rue, pile au moment où les Alpha Jet de la Patrouille de France enrubannaient le ciel de Paris de leur panache tricolore, et on a rejoint un hôtel tout proche, un peu tristounet, mais dont on se chargerait bientôt de réchauffer l’ambiance.
La soi-disant beauté froide s’est révélée torride. Elle m’a tout passé en revue, garde à vous et bien peu de repos. Un sacré défilé, orchestré par la plus fière recrue de la troupe de chez Elite. Fallait assurer, et en fanfare. Et puis tiens, c’était tout sauf du boudin, elle sentait bon le sable chaud, ma légionnaire. Finalement pas si lisse, en tout cas soyeuse juste ce qu’il faut où il faut pour satisfaire le diable et les anges. Mais au-delà du mignon tablier de sapeur, du ventre plat aux rondes épaulettes, pas un pli sous la chemise, rien à jeter, rien à redire à l’inspection, la perfection sans la raideur, la fermeté et pourtant la souplesse : impossible de ne pas saluer le drapeau. Reconnaissances audacieuses, initiatives fougueuses, attaques et contre-attaques… Combien de fois sommes-nous passés à l’assaut ? Engagez-vous, rengagez-vous ! Cette grenade-là n’attendait que d’être dégoupillée et je me suis dévoué, en bon artificier. Je lui ai tout goûté, tout quadrillé, prenant d’assaut ses points stratégiques, plongeant avec gourmandise dans ses plus jolies tranchées. Elle se défendait pouce par pouce, à coups de caresses, à coups de griffes, à grand renfort de morsures, jusqu’à encercler mon vaillant fantassin. Nous fûmes héroïques. Tout pour l’offensive, pas de quartiers, et en rythme ! Sambre et Meuse ! Auprès de ma blonde ! Et puis en version swing, s’il vous plaît, pas de grosses caisses ! Du doigté et de la précision, pour la conquérir ou l’épuiser, par monts et par vaux ! Comment peux-tu parler d’amour, troufion, toi qui n’as pas connu Nathalie, seulement les Bat’d’af et les cruelles Eliane, Claudine, Dominique ou Huguette à Dien Bien Phu ? Sauf mon respect, on n’a pas parcouru les mêmes collines, pas tenu les mêmes positions.
On est restés longtemps comme ça, nus sur le lit, silencieux. Et puis Nathalie s’est rhabillée. Sur le trottoir, elle m’a enlacé.
Et puis une fois encore, elle a posé un baiser, cette fois sur mes lèvres. Ce fut à nouveau frais, léger, parfumé… Elle était partie.
Ainsi naquit une grande passion française.
⁂
Voilà le portrait des deux filles que je connus cette année-là. La fille rouge, la fille bleue, qui ne se connaissaient pas, comme la France d’en haut ignore la France d’en bas. De bas en haut, de haut en bas, ces filles-là me rendaient fou. Nos rendez-vous n’étaient pas quotidiens, ce qui faisait grimper les avis de haute pression, attirait la foudre du désir entre nos corps enfin réunis et traversés par d’électriques contacts. Marianne n’attendait pas qu’on lui passe la bague au doigt, mais que je lui lutine la Terre du Milieu en mage, en tendre mais audacieux seigneur de ses doux agneaux. Mes nuits avec Nathalie tenaient tout autant du fantastique. Je me rendais à un endroit de rendez-vous, rarement le même, mais toujours raffiné. Un fauteuil m’y attendait pour goûter le spectacle aux premières loges. Elle me faisait patienter, se laissait ô combien désirer, et puis surgissait l’apparition : un corps de déesse ne portant qu’une paire de Jimmy Choo. Premier mai, quatorze juillet ou journée de travail, peu importe l’occasion, la fête était célébrée en très belle et intime compagnie.
Vous devez vous dire que j’étais un sacré veinard. Ce qui n’est pas faux.
Mais peut-être ajouterez-vous que je me comportais en parfait salaud, en apprenant que je couchais avec deux filles formidables, mais à leur insu. Figurez-vous que ça me tourmentait, justement. À tort.
Elles n’avaient pas de tels cas de conscience. Il y eut quelques surprises.
Celle de ce soir où je passai à Montrouge. Marianne entrouvrit la porte, à peine emmaillotée dans une serviette éponge. Avec mon petit bouquet, j’avais l’air d’un con, ma mère…
Malgré ses efforts pour entrebâiller la porte au strict minimum, j’aperçus une forme vaguement dissimulée sous les draps et un crâne dégarni d’où dégoulinaient de longs tifs en cascade sur une nuque trapue.
Je tournai les talons. Je l’entendis agripper en vitesse un peignoir, puis dévaler l’escalier pieds nus pour me rattraper.
Il faisait bien froid, de retour dans la rue, ce soir-là. Peut-être qu’il gelait, même si je peux me tromper.
Mais je suis absolument certain qu’il neigeait à gros flocons, cet autre soir où j’aperçus par hasard Nathalie sortir d’un grand hôtel au bras d’un homme connu, puis se figer en m’apercevant, juste avant de rentrer dans la limousine. J’en frissonnais encore le lendemain, au téléphone. Il y eut un long blanc, un interminable silence.
Ma vie amoureuse était schizophrène, coincée entre Neuilly et Billancourt. Je restais toujours le fils de métallo avec ses complexes et ses prudences, celui qui n’osait pas revendiquer plus haut que sa condition, qui se contentait de ce qu’on lui offrait. Et qui se sentait pourtant coupable de maintenir secrète cette double liaison, quand toutes deux assumaient leurs amants de passage avec un parfait aplomb. Rouge ou bleue, brune ou blonde, quelle que soit l’amante, nous n’étions pas du même monde.
J’avais pourtant la conviction que, même d’une façon désinvolte, l’une et l’autre m’aimaient sincèrement. Mais je craignais de n’être qu’un passager clandestin, ou dans le meilleur des cas, une récréation.
Je m’en contentai. Qui aurait osé se plaindre d’entretenir deux relations parallèles, même intermittentes, avec un troublant top modèle et une ravissante chieuse ? Il y a pire karma : deux belles filles qui défaisaient mon lit pour mieux dresser mon pieu. Ça me faisait de bien jolies fleurs à effeuiller, quatre sourires irrésistibles à savourer recto verso, et davantage encore de lèvres douces à franchir pour des baisers profonds. Mais en amour, on ne compte pas et, au risque de surprendre, ce qui me frustrait le plus, c’était que la plupart du temps qu’elles m’accordaient, nous le passions au lit, et formidablement, mais que je rêvais paradoxalement de vivre aussi avec elles des moments de simple complicité quotidienne, voire des moments d’ennui, allez savoir.
Que s’est-il passé pendant les 22 ans qui ont suivi ? Dois-je vraiment vous le dire ? Beaucoup d’images et de sensations se bousculent, un peu confuses dans ce brouillard épais qui a enveloppé bien des épisodes de ma vie.
Disons que j’ai bien servi l’État.
Désolé, je crois bien que je vais garder la page blanche.
⁂
Pierre dirige un cabinet ministériel, il est aussi un camarade de promotion, à l’ENA. On est copains, on s’apprécie, parfois on déjeune ensemble, il me raconte les derniers potins du microcosme. Mais ici, dans ce grand pince-fesses républicain du 14 juillet, il maintient un semblant de distance protocolaire, et donc le vouvoiement. En particulier en présence de sa Ministre et de quelques autres invités privilégiés : élus, requins d’états-majors, amis du prince, membres de la presse… Ou inclassables, dans mon genre.
Sans attendre la fin des inutiles présentations, elle pose une bise sonore sur chacune de mes joues, saisit mon bras et m’entraîne à l’écart.
Le « Monsieur Muller » aurait pu être ironique, mais le regard insistant de Marianne, surmontant un sourire crispé, me fait comprendre qu’un tiers vient de se joindre à notre conversation badine.
Il a la poignée de main décidée, le sourire malicieux, mais c’est le regard qui me frappe : un scanner. Je sais aussitôt à quoi il pense : « C’est lui, son mec ? Ou alors son amant ? »
Le sourire présidentiel s’élargit, celui de Marianne se crispe, elle me fusille du regard, il le remarque et s’en amuse. Un commis passe avec un plateau de Champagne.
⁂
Elle ne relève pas, mais une lueur dans son regard me confirme qu’elle a manifestement un dossier très urgent à traiter. Un éternel et délicieux sentiment de déjà-vu m’envahit.
Mine de rien, elle s’embourgeoise, Marianne. Le trajet, on l’a fait en bagnole, et pas en Vélib’ de fonction. Mais que voulez-vous, c’était une urgence… J’ai demandé au chauffeur s’il pouvait brancher la sirène et les gyrophares, mais elle n’a pas voulu. Tant pis pour le vieux gamin, tant mieux pour la discrétion, mon propre ministère. C’était plutôt bath, le sien, de ministère, hauts plafonds et moulures dorées à la feuille, mais elle m’a aussitôt branché sur un tour du propriétaire bien plus intime : on s’est installés dans le bureau, et même sur le bureau. Oui, décidément, elle évolue, Marianne. On dirait bien que ça l’excite, les ors de la République, en particulier quand c’est un furieux citoyen qui la trousse en révolutionnaire et procède à un très sommaire droit d’inventaire.
⁂
⁂
Je suis rentré chez moi à pied, traversant les rues où l’on voyait çà et là flotter des drapeaux aux balcons. Moins que pour le foot : on a le patriotisme qu’on peut. J’ai bien dit « chez moi », comme il y a un « chez elle ». On peut très bien s’aimer sans vivre systématiquement sous le même toit. Et d’autant plus longtemps, peut-être : rien n’est jamais acquis. J’ai passé un coup de fil à mon rendez-vous de la Saint-Victor, une très jeune et jolie femme. Elle est parfois distraite, notre fille, je voulais m’assurer qu’elle l’avait bien noté, et puis l’entendre me dire que tout allait bien. Elle m’a chambré, bien sûr, avec mes névroses de vieux schnock et de papa poule. Elle a de l’humour et beaucoup d’indulgence. Elle l’a finalement très bien vécue, cette drôle d’existence avec des parents aux modes de vie peu conventionnels et pas toujours synchrones. Comme elle est elle-même assez fantasque, elle a passé son enfance à multiplier les mensonges romanesques : fille d’une mère pilote de ligne, d’un père cosmonaute en mission sur Mars, orpheline abandonnée élevée par les loups… Et bien entendu, à son plus grand plaisir, les mouflets de la cour de récré la croyaient dur comme fer.
Cet appartement, c’est bien plus le refuge de mes enfants que ma garçonnière. Marianne y dort assez régulièrement, bien sûr, à défaut d’y vivre, mais jamais Nathalie, alors que l’idée de m’y rejoindre l’obsède. Elle rêve de s’y enfermer avec moi, pour neuf semaines et demie ou davantage. Parfois elle m’appelle en longue distance, jamais depuis le même numéro, jamais depuis le même continent, et ses fantasmes défilent dans l’écouteur, de la haute couture érotique. Elle veut que je lui décrive tout : la couleur des murs, la hauteur des plafonds, la teinte de la lumière qui le baigne. Ce n’est pas une visite immobilière : c’est un petit théâtre intime où elle se matérialise à travers l’émotion de sa voix. Elle me décrit la sensation de ses pieds nus sur le parquet, le reflet de son corps qui apparaît dans le miroir, à peine voilé par un long fourreau de soie, et puis elle décrit mon ombre qui se glisse dans son dos, le frisson qui la traverse, mes doigts qui se posent sur ses épaules, les fines bretelles qui coulissent sur ses bras, le souffle de la robe qui s’abat, son souffle à elle qui se suspend, dans la chambre et à l’autre bout du téléphone, si loin, si proche… Nos mots se font murmures, férocement incarnés, à la fois tendres et graves, précieux et crus, et je vous jure qu’à ce moment-là, malgré la distance, je la contemple la gorge serrée, absolument nue et désarmée, je perçois sous mes doigts le frémissement de colombes de ses seins tendres, l’empreinte de leurs tétons dardés contre ma paume, je sens son parfum m’envahir, il a l’entêtante puissance du désir, et je la goûte aussi, encore et encore, jusqu’à lui arracher un petit cri, d’effroi et d’abandon mêlés…
Mes pensées s’égarent, comme mes phalanges vagabondent sur l’épiderme de Nathalie. Quand avons-nous fait l’amour pour la dernière fois ? Dans quelle ville ? Dans quelle chambre d’hôtel ? Avec quelles prudences folles, comme si nous étions un couple illégitime craignant l’arrivée d’un huissier ?
J’ouvre l’écran de mon ordinateur, paramètre toutes les procédures de sécurité, sur le canal habituel, réputé sécurisé. À tort : une passoire. Tant mieux. Une nouvelle session démarre.
Rapport d’observation JL2019-0501-01-POL-RF-12
CLASSIFIE
Date : 14 juillet 2022
Observateur : Acier
Sujet : Delombre Marianne
Titre : Ministre déléguée à la recherche et aux nouvelles technologies
Etiquette : Centre gauche. Ou centre droit. On ne sait plus.
Age : 44 ans
Caractéristique : étoile montante de la politique.
À votre demande, nous avons approché le sujet, afin d’identifier ses éventuelles vulnérabilités.
L’argent : non, elle est intègre, et même rigide sur ses principes. Incorruptible.
L’orgueil : elle est fière, indépendante, mais loyale à son pays.
Le sexe : très jolie femme, elle connaît son charme, et on lui prête quelques aventures, à tort ou à raison. Mais elle garde jalousement la maîtrise de sa vie sentimentale, et gare aux fouille-merde qui voudraient s’y intéresser de trop près.
Seule fragilité : la vague rumeur d’un bref passé d’activiste gauchiste assez banal, qu’aucun document ne permet toutefois de confirmer. Une piste peu prometteuse et probablement bidon.
Le résultat de l’observation exclut à ce stade toute possibilité de manipulation, pression ou collaboration.
Mais il y a toutefois un grand motif de satisfaction. Le sujet est encore inexpérimenté, et parfois imprudent. Nous avons réussi à perçer son mot de passe sur le système de communication sécurisé qui la relie à Matignon : Saint-Amour99. Ceci ouvre peut-être des opportunités utiles au service. À vérifier.
Fin de la transmission
Je pousse sur le bouton « envoi » et mon rapport crypté s’enfonce dans les profondeurs du dark web.
Il ne lui faudra qu’une fraction de seconde pour arriver sous les yeux de mon référent à Moscou, qui le traitera sans tarder, classant consciencieusement les rares éléments sensibles, comme ce mot de passe, dans le dossier. Un piège, bien sûr, lui seul le sait.
Tout comme je sais moi-même que le Colonel Natalia Akhmatova postera ensuite secrètement sur un compte éphémère de l’application Signal quelques photos touristiques anodines, mais dont l’une indiquera la cachette où nos services pourront récupérer les précieuses cartes mémoire. Tous ces clichés de la capitale russe auront pour moi une couleur. Bleue, comme les yeux de mon plus brûlant agent double. Blanche comme la peur, celle que j’éprouve sans cesse pour elle. Rouge, comme la place Rouge, sur cette carte postale anonyme qui vient d’aboutir la veille dans ma boîte aux lettres.
Bonne fête nationale à toi, bon anniversaire à nous.
Je pense à toi sans arrêt. À toi et à notre petit homme, désormais aux études à Paris.
Vivement qu’un jour tu puisses enfin être là.
Dans mes bras.
Qu’on ne se cache plus.
Qu’on aille enfin au café Pouchkine.
Boire un chocolat.
Je tire les tentures, gagne mon lit, convaincu que le sommeil, il me faudra aujourd’hui lutter pour le gagner.
Certain aussi qu’avec lui viendra un rêve, où tout défilera. Les camarades syndiquées en mini-jupe dans la rue, les top models sur le catwalk, les Fouga Magister dans le ciel de Paris.
Des souvenirs confus, aussi : du boucan, des cris dans des langues étrangères, des heures interminables à palabrer avec des gens aussi instables que de la nitroglycérine, des odeurs de poudre ou de sang, et puis, quelquefois, des frissons traversant mon corps de patriote en voyant décoller un Falcon vers Paris, chargé de la précieuse cargaison que j’avais enfin réussi à faire monter à bord.
Mes paupières s’alourdissent, le rêve m’emportera bientôt, et il sera tricolore.
Il y aura un grand bleu d’océan, un bleu de piscine ou de France.
Il y aura la neige, celle qui finira un jour par tout ensevelir sous sa fraîche morsure.
Il y aura surtout la trace rouge des baisers des deux femmes de ma vie, celles qui m’avaient autrefois choisi sans jamais rien me promettre, sinon de ne jamais avoir à choisir entre elles.
(1) Ou Diana Rigg, pour les boomers…
(2) Patrick, puisqu’il est de Paris, est bien mieux informé que moi des coutumes de la capitale. Il m’apprend que la Garden Party, Sarkozy l’a supprimée en 2010. À chacun sa Bastille. Vous ne m’en voudrez pas, on dira donc que c’est plus que jamais le site de l’imaginaire…