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n° 19419Fiche technique52938 caractères52938
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Temps de lecture estimé : 37 mn
21/01/20
Résumé:  Tout a une fin, surtout les moments difficiles. Les bons, on préfère les faire durer.
Critères:  #aventure #sciencefiction #fantastique
Auteur : Loaou            Envoi mini-message

Série : Observés

Chapitre 08 / 08
De la fin au début

Résumé des épisodes précédents :


Coup de foudre en montagne inconnueCamille a rencontré Loaou qui a disparu après une nuit torride en lui laissant un anneau, un papier, beaucoup de souvenirs brûlants, et aussi pas mal de questions…

Deux semaines de surprisesAprès quelques découvertes sur Loaou et le peu qu’elle a laissé à Camille, l’affaire se complique : il a été convoqué par la gendarmerie.

Ne vous arrêtez pas aux placardsAnia, Éric et Camille ont commencé à comprendre ce que peut l’anneau. L’arrivée d’Elisa les a un peu bousculés et ils espèrent bien en savoir plus sur elle.

Vous en voulez ? En voilà !Bien des aveux qui clarifient la situation.

Train train journalier et à-côtésLa vie suit son cours à l’agence « À Votre Service ! », les visites sans rendez-vous aussi. Après un passage d’inspecteurs rondement expédié, le retour prématuré de Loaou perturbe les habitudes.

La recherche du trésorAprès avoir mieux fait connaissance, une chasse est lancée…

À la recherche des ennuisÀ force de chercher, nos amis vont finir par trouver… des ennuis.


Avertissement

Les épisodes de « Observés » constituent une histoire continue. Elle n’aura aucun attrait à être lue sans connaissance ou souvenir du contenu des épisodes précédents.


Corollaire

Je comprends que Revebebe n’est probablement pas le site idéal de publication de cette histoire, mais il reste celui dont je préfère la forme et les outils. :-)




Dans une salle de réunion




Il s’interrompt et jette un coup d’œil circulaire sur les quelques participants.



Il tripote la table devant lui et une photo très administrative de Loaou s’affiche sur un écran mural.



Naoro fait un geste de dépit et demande à Pit’ :



Il pousse Pit’ vers la porte en ajoutant, à destination des autres membres encore assis :



Puis, en bousculant plus vigoureusement Pit’ :



Ils partent en courant, oubliant même de refermer la porte.




* * *




Dans la salle de transfert



Après quelques questions à Magh sur le fonctionnement de la console, auxquelles il répond difficilement, recroquevillé sur lui-même, j’actionne les commandes qui débarrassent les deux patientes de leur attirail du transfert. Casques, électrodes et tous les petits bidules regagnent leurs places de rangement.

Camille roule le lit-chariot à côté d’Ania et nous l’y déposons précautionneusement. Puis nous ramenons le corps vide de la jeune femme sur la couchette qu’il occupait au départ, non sans difficultés : elle n’est pas très grande, mais son corps inerte fait son poids.



Il se lève lentement. Je ne peux éviter une certaine satisfaction en lui ordonnant :



Je lui indique la couchette vide, celle du côté émetteur. Il gémit pitoyablement, tente une résistance assez vaine, mais s’approche et commence à se déshabiller avec raideur :



S’il espérait m’attendrir, son gémissement m’exaspère :



Il amorce une réponse : « c’était pas une… », mais, bloqué, n’émet plus que de vagues éructations.



Camille tente de calmer la colère qui me dirige, en vain. Le type s’allonge en tremblant sur la couchette. Je le sangle fermement. Il sue de peur.

Je contourne la machine, attache légèrement la femme et lance le programme. Camille me soutient et me retient de son mieux. Il m’empêche de sombrer dans une sauvagerie que je finirais par regretter. Le curseur « anesthésie » s’est positionné seul, plus haut que sa position de tout à l’heure, les chiffres sont verts. La machine a pris en compte la physiologie de ses nouveaux clients. D’ailleurs, la console demande une confirmation imprévue : une ligne clignotante en rouge mentionne la différence de sexe. Je valide sans hésiter. La machine installe impassiblement les casques et les accessoires, presque en silence. Quelques cliquetis, un long chuintement, puis le décompte s’affiche, nettement plus long cette fois : une grosse vingtaine de minutes. Nous n’attendrons pas.

J’entraîne Camille vers le chariot où repose Ania et nous quittons la salle après avoir déverrouillé la porte. Nous n’en sommes qu’à deux pas lorsqu’un bip retentit, puis qu’une voix métallique et crachotante de petit haut-parleur réclame avec énervement :



Un bref silence puis :



Je résume à Camille, qui s’est arrêté en même temps que moi :



Il retourne prestement à la porte, récupère la clé restée sur la serrure, de l’autre côté, et la verrouille en disant :



Nous repartons vers la salle de réveil, ralentis par le chariot où Ania dort profondément, sans même savoir ce à quoi elle vient d’échapper.

À notre arrivée au numéro 3, une surprise nous attend : Elisa a disparu.




* * *




Chez Éric



Éléonore arrive à garder un semblant de calme malgré son inquiétude. Elle tente de raisonner Éric qui tourne en rond comme un fauve en cage. Il enrage :



Comme pour lui donner la réponse, son téléphone égrène les trois notes qui signalent l’arrivée d’un message. Il se précipite dessus, lit fébrilement un texte et jure comme un charretier, encore plus énervé.



Elle lit le long message, pendant qu’il continue de jurer et tempêter :

«Hi Éric. Tout va bien ! :J On est rentrées hier soir, mais on a pas prévenu pour que vous n’interveniez pas. On a eu du temps pour discuter, Elisa et moi. On est d’accord : on peut pas laisser Camille et Loaou partir seuls à sa place. Alors, on y va aussi. On se cachera dans le studio avant qu’ils arrivent. Comme le mobile y passe pas, je l’ai planqué dans la cuisine et ce message est différé : tu le recevras à 17 h 15, trop tard pour nous empêcher. :p La bonne nouvelle, c’est qu’on a une surprise pour eux. On la sortira une fois tous arrivés. J’ai un max la trouille, mais je crève d’envie de découvrir le monde d’Elisa, avec elle. On fera une fiesta monstre pour nous faire pardonner. Avec Léo aussi, bien sûr. Fais-lui plein de bisous de notre part, partout. Et même plus, hein ! A&E »




* * *




Agitations



Le chariot-lit sur lequel se trouvait Elisa est vide. La porte d’entrée est entrouverte : elle est sortie par là. Je le fais remarquer à Camille qui répond :



Il étouffe un sanglot. Voilà au moins un point sur lequel je peux le rassurer :



Je lui montre la table, contre la cloison, sur laquelle se trouvent quelques sacs transparents dans lesquels se devinent des vêtements de service. Il en extrait une longue blouse bleu pâle et un pantalon assorti. Ils ne sont pas très épais et seront trop grands, mais nous convenons que c’est mieux que rien.

On arrive à lui enfiler le pantalon tant bien que mal. Pour la blouse, je glisse ses bras dans les manches pendant qu’il lui soulève le torse en retenant sa tête de la main, comme un bébé. C’est alors qu’il remarque :



Il l’incline doucement pour me montrer son oreille, à laquelle est suspendue une boucle incongrue, laide, d’un noir sale, entourée d’un bout de fil de fer chromé et tordu qui la retient accrochée au lobe percé.



Je recouvre sa belle poitrine qui frissonne et ferme les boutons du bas pendant que Camille s’occupe de ceux du haut, l’air absent.

Il s’exclame subitement « merde ! », puis se penche fébrilement sur Ania et entreprend de décrocher délicatement sa boucle d’oreille. Ce n’est pas très facile : le fil de fer est long, il doit le déplier. Une fois l’ensemble en main, il détortille le fil chromé et me tend un anneau noir, un peu tremblant :



Il tourne tristement entre ses doigts le fil de fer, dont les traces de pliage rappellent un trombone malmené.



Effectivement, Ania soulève une paupière mal assurée, puis la referme vivement avec un gémissement. Camille se précipite et lui prend la main.

C’est alors que des bruits de pas précipités résonnent derrière la porte qui s’ouvre brusquement. Deux types entrent, essoufflés et rouges. Ils s’arrêtent brusquement en nous découvrant tous les trois. Je reconnais le premier : Tioarou Daboyo, je l’ai déjà croisé, au service Déplacements.



Il montre Ania, qui entrouvre un œil, puis Camille qui m’interroge en silence :



Je fais un pas pour me rapprocher de lui avec l’impression que l’air est devenu un peu visqueux. Un regard sur la main de Tioarou me confirme qu’il a un AP. Il a dû s’en servir pour nous immobiliser, mais son effet est très imparfait. J’en informe Camille :



Je me rapproche de Camille et Ania en demandant :



Il me regarde les yeux écarquillés, surpris par mes aveux spontanés. Il devait s’attendait à un refus. J’ajoute :



Il reste un moment sans voix. Son collègue se balance d’un pied sur l’autre, l’air plus ennuyé que vindicatif. Il attend les instructions de son supérieur qui est occupé à trier les différentes informations que je viens de lui fournir. Derrière Camille, Ania s’agite :



Camille se retourne prestement vers la couchette pendant que j’en fais le tour pour aller aider Ania, ignorant royalement Daboyo et son acolyte. Mais elle n’arrive pas à tenir assise. Je réalise que l’ordre de Tioarou doit l’en empêcher : il nous a ordonné de rester « à nos places ». Son AP fonctionne donc, mais seulement sur Ania. Encore un mystère à éclaircir, mais qui ne me déplaît pas. Je me tourne vers lui, un peu moqueuse :



Il hésite un moment, puis baragouine quelques mots entre ses dents avant d’annuler son injonction. Camille aide Ania à s’asseoir, les jambes pendantes au bord de la couchette, tremblante. Elle porte la main à sa tête :



Tioarou le coupe vivement :



Le dénommé Pit’ ferme la bouche, l’air pincé et croise les bras. Après un bref échange de regards avec son chef, ses yeux retournent profiter des courbes d’Ania qui transparaissent nettement sous sa blouse légère.

Elle regarde un instant autour d’elle, lève un sourcil en direction de Camille puis s’arrête sur moi avec insistance. Je lui transmets à la va-vite :



Je reprends oralement :



Tioarou émet une exclamation de désapprobation que j’ignore.



Il n’arrive pas à trouver ses mots. Je complète à sa place :



Il regarde mon sourire narquois comme si j’étais le Père Noël. Camille pouffe discrètement.



Tioarou manque de faire une syncope, son cœur a dû rater quelques systoles. Il passe la main sur sa figure, comme pour en chasser un voile désagréable, et il s’adosse contre le mur derrière lui. Pit’, d’abord stupéfait, prend rapidement un fou rire qui l’oblige à se retenir au chariot-lit.



Son chef se met aussi à rire, surtout quand Pit’ lui demande, entre deux reniflements, s’il imagine comme lui comment Magh va le prendre : « Et en plus, elle n’est pas grande, ni costaude ». Ils semblent nous avoir oubliés et renchérissent ensemble. Camille lève les yeux au ciel. L’allusion ne le fait pas plus rire que moi. Elle doit se référer à un passé que nous ignorons.

Pit’ secoue le chariot au rythme de ses hoquets. Il oscille sur ses roues, transportant Ania dont les seins suivent le mouvement avec un léger balancement sous sa blouse. Le frottement ne sembla pas lui déplaire, surtout qu’elle a bien remarqué que Pit’ les observe avec des yeux brillants. J’ai rapidement l’impression qu’il prend un malin plaisir à entretenir leur mouvement.

Après un grand soupir, Tioarou s’excuse et professe, très sérieusement, bien qu’avec une voix encore amusée :



Il fait une pause, pensif, pendant laquelle il remarque le mouvement trop régulier du chariot. Il n’a qu’à suivre le regard de Pit’ pour en comprendre la raison. Ania lui adresse un sourire aguicheur, les yeux mi-clos. Il profite lui aussi du balancement hypnotique, quelques secondes, avant de se ressaisir :



L’interpellé lâche le chariot avec un regret manifeste. Ania en profite pour lui lancer un clin d’œil assez peu discret qui ressemble assez à une invitation. Sacrée Ania ! Ses transferts n’ont pas altéré du tout ses pulsions ! Pit’ s’en va, l’air réjoui. Camille l’arrête et lui tend la clé qu’il avait confisquée en précisant :



Daboyo lui fait signe d’y aller quand même et reprend un ton sérieux pour demander :



Ania prend une longue inspiration avant de s’expliquer :



Camille l’observe, abasourdi. Tioarou reste silencieux, le front plissé. Une brève incursion dans ses pensées m’indique qu’il n’en sait rien et qu’il évalue quelques possibilités, sans en trouver qui lui conviennent.


Ania s’appuie en arrière sur ses bras et pousse un cri en relevant la main brusquement. Elle grogne un juron en découvrant un petit fil de fer chromé, plié et torturé, planté dans sa paume, près du pouce. Elle l’arrache rageusement et suce la piqûre.

Camille tente une explication maladroite :



Mais elle change subitement d’expression, préoccupée. Voyant qu’on la regarde tous attentivement, elle s’arrête sur moi et pense si intensément que je ne peux que capter :



« Il » ne peut être que Tioarou. Sans comprendre, je transmets la requête à Camille. Ania annonce avec une grimace :



Elle se laisse retomber sur la couchette. Pourtant, elle n’est pas blafarde et ne semblait pas si mal, il y a quelques secondes, flirtant avec Pit’.



Avant de les rejoindre, j’ai le temps d’apercevoir Ania qui glisse une main dans la ceinture de son pantalon bleu trop grand, en écartant les genoux. J’en reste pantoise. Elle ne va quand même pas se masturber ici, maintenant ? J’essaye de lui demander silencieusement une explication, en vain : elle ne me regarde pas, elle surveille Tioarou. Pendant ce temps Camille a ouvert la porte et observe au loin.


Lui, je n’ai pas besoin de regarder ses yeux pour percevoir ses pensées, et elles ne sont pas bonnes : il voit un groupe de personnes venir rapidement ici, encore trop éloignées pour qu’on puisse entendre quoi que ce soit, ni même les distinguer. Son mouvement n’était qu’un subterfuge pour attirer Tioarou, mais qui s’avère providentiel : on ne sera pas surpris.

Camille est anxieux alors que Tioarou les regarde s’approcher avec satisfaction. Il leur fait même un signe du bras. J’en profite pour tourner la tête vers Ania qui, manifestement, fouille des doigts son intimité en se mordant la lèvre inférieure, les yeux fermés. Je suis complètement sidérée. Je n’ose pas questionner Camille en pensée : il se trouve sous les yeux de Tioarou, et bien visible des arrivants. Il risquerait de faire un geste involontaire qui attirerait l’attention sur Ania, et ce n’est vraiment pas le moment.


J’oscille entre la surveillance du groupe qui approche promptement et celle d’Ania qui semble arriver à ses fins en faisant attention à rester silencieuse. Elle inspire avec retenue une immense bouffée d’air et allonge lentement ses jambes. Puis elle retire la main de son pantalon et l’essuie subrepticement contre le côté de sa jambe. Enfin, elle ouvre les yeux et me regarde, toute empreinte de satisfaction, avec un sourire qui en dit long. Je saute sur l’occasion pour lui transmettre :



Un bref instant, elle fait mine de ne pas comprendre :



À ce moment précis, une voix de femme sort du groupe maintenant tout proche et clame : « Elle est là, avec Tio ! ». Je sursaute et perds le contact avec Ania. Puis, comme je m’apprête à m’esquiver en contournant Camille, la voix s’écrie : « Laisse-la pas partir ! ». Tioarou se retourne vivement et m’intercepte en m’attrapant le bras avant que je n’aie pu faire deux pas. Je tente de me dégager :



Il libère mon bras, mais je ne peux plus rejoindre Ania discrètement. Du coin de l’œil, je la vois qui arbore un air contrarié. Elle abat légèrement son poing fermé sur le rembourrage gris de la couchette.


Les autres arrivent. La femme qui avait crié entre à la tête du groupe et s’arrête dès la porte franchie. Elle respire fort, ils ont dû marcher vite. Tout en reprenant son souffle, elle rectifie la tenue de son chemisier en parcourant le tour de la salle des yeux. Elle a le port d’une personne habituée à diriger, le regard acéré apte à évaluer les situations d’un rapide coup d’œil. Elle examine déjà Camille, puis Ania, pendant que le reste du groupe se bouscule derrière elle, car elle ne s’est pas assez avancée. Elle leur jette un regard courroucé par-dessus son épaule, mais s’avance finalement de quelques pas vers le centre de la pièce pour leur faire de la place.


Ils entrent tous et se répartissent entre elle et la porte : deux jeunes gardes en tenue militaire, armés d’un fusil en bandoulière sur la poitrine, suivis de l’exécrable Greg qui me dévore des yeux avec un regard de prédateur. Curieusement, son voisin est le Ministre Noelani, essoufflé et rougeaud : je me demande ce qu’il fait là. C’est la première fois que je le rencontre en personne, il est plus petit que je ne le pensais ; il me semble aussi avoir le crâne plus dégarni que sur les photos que j’avais vues. Légèrement en retard, les derniers arrivants sont deux femmes qui discutent ensemble à voix basse. Je ne connais pas la première, mais, à ma grande surprise, la seconde est Elisa. Elle passe derrière les autres pour venir se mettre à gauche de Greg à qui elle souffle quelques mots avant de regarder obstinément le sol à ses pieds.

Un doute affreux m’envahit. J’essaye de scruter ses pensées, mais je ne découvre que contradictions, confusions et embrouillaminis. Rien qui ne me permette de savoir ce qu’elle fait avec eux, ou ce qu’elle pense. Ania aussi vient de se rendre compte de sa présence et l’appelle :



Elle s’interrompt aussitôt, n’osant pas poser ouvertement la question dont elle craint la réponse. Elisa ne peut résister. Elle lève les yeux vers elle, le temps de lui offrir un regard douloureux et lourd qui retourne aussitôt scruter le carrelage blanc veiné de gris. J’aimerais bien lui poser quelques questions en privé, mais je n’arrive pas à la contacter, faute de croiser son regard qui évite les nôtres.

Nous n’avons pas le temps d’analyser plus la situation, la femme ouvre la discussion, en indchaou :



Elle désigne d’un air hautain Camille, juste à côté de moi et Ania toujours allongée sur la couchette, deux pas derrière nous.



Ne comprenant que mon prénom, Camille tique et me demande en pensées ce qu’elle dit. Je le lui transmets très sommairement au fur et à mesure.



Voyant que Camille s’agite, elle demande, en français cette fois :



Elle reprend d’un ton glacial, à mon intention :



Elle laisse passer une seconde de silence, lourd comme du plomb.



Je suis tellement stupéfaite et outrée que je n’arrive pas à répondre aussi vite qu’il l’aurait fallu. L’affreux Greg se lèche la lèvre supérieure, il s’imagine me posséder. C’est Ania qui rompt le silence. Elle s’écrie, d’une voix haut perchée d’indignation :



Le ministre Noelani sursaute à la grossièreté du propos, mais Camille se précipite pour aider Ania alors que l’interpellée rit ouvertement. La plupart des autres s’amusent aussi, plus ou moins honnêtement. Certains du vocabulaire d’Ania et de sa virulence, d’autres de l’inconscience qu’elle manifeste. Seule, Elisa reste impassible.


Camille aide Ania à se lever. Ils me rejoignent et nous nous retrouvons côte à côte, un peu à l’étroit entre les extrémités des couchettes, face à l’arc de cercle des autres. Naoro commande, le visage sévère :



Greg sourit de toutes ses dents. Elle continue :



Elle amuse sa galerie, certaine de sa supériorité, et quête leur approbation et leurs rires. Pendant ce temps, Camille me tapote le bas du dos de la main. Il me transmet :



Les mains dans le dos, je profite de l’amusement de l’assistance provoqué par Naoro pour le récupérer et le glisser à mon doigt, aussi discrètement que possible. Il est un peu collant, mais il est bien vide de toute personnalité et l’accorder est un jeu d’enfant. Je prends le temps de l’ajuster aussi finement que je peux, et de régler son autodéfense au plus haut niveau, pendant que Greg annonce quelque chose qui amuse les autres. Je préviens Camille en scrutant Naoro :



Je prends la parole, les mains toujours dans le dos, avec une apparence de nonchalance qui ne correspond pas vraiment à mon état d’esprit :



Elle marmonne quelque chose avec dédain. Je ne l’écoute pas et continue :



Je laisse passer une seconde pendant laquelle la tension fait presque crépiter l’air. Naoro a les yeux fous de rage, mais tente de se concentrer à la recherche d’une phrase lapidaire et expéditive. Greg s’avance d’un demi-pas, la main levée, comme pour proposer autre chose, capturant notre attention.

Et brutalement, c’est le chaos. Il commence par un hurlement : « nooon ! », immédiatement suivi de deux détonations et d’un violent flash. L’instant d’après, trois personnes s’effondrent sur le sol.


Le cri vient d’Elisa. En bordure de mon champ de vision, je l’aperçois qui se jette sur le militaire à sa droite alors que son collègue et lui lèvent leur court fusil-mitrailleur. Elle attrape le canon et le tire brusquement vers le haut. La crosse glisse des mains du type, mais, le doigt pris dans le pontet, il fait feu. L’arme est pointée vers le plafond… et vers Elisa. La balle lui arrache le menton, le nez, l’arcade sourcilière et une partie du front. Elle s’écroule.


Le second militaire tire aussi, sur moi. Je vois avec horreur la flamme sortir du canon qui me pointe alors qu’un coup violent me pousse déjà en arrière. Je me raccroche à Camille qui bouscule Ania ; elle manque s’étaler. Sous nos yeux, Naoro et le militaire qui m’a tiré dessus s’écroulent ensemble, comme assommés.

L’odeur âcre de poudre et de sang nous envahit. J’ai les tympans anesthésiés. Sans l’entendre, je vois Ania hurler et se jeter sur le corps d’Elisa, tombée face contre terre et sous laquelle une flaque rouge grandit très lentement. Elle n’ose pas la toucher, les mains tendues et tremblantes, secouée de sanglots.


Greg bouscule le militaire hébété qui vient de tuer Elisa et se précipite vers les corps emmêlés de Naoro et de l’autre soldat. Le ministre recule contre le mur et s’y adosse ; pris de nausées, il se laisse glisser et s’assoit sur le sol. La femme qui fermait la marche s’enfuit par la porte restée ouverte.


Alors que je retrouve lentement l’audition, je remarque mon épaule en feu. Je la tâte de l’autre main sans rien découvrir. Camille, en état de choc, est immobile. Une tache rouge marque le haut de son épaule autour de sa chemise déchirée. Je comprends que la balle qui m’était destinée a été déviée par mon AP et l’a frôlé d’un peu trop près. C’est sa douleur que je ressens.


Il nous faut de longues secondes pour réaliser. Greg a déjà allongé Naoro et le militaire côte à côte. Il annonce qu’ils ne sont pas morts : leur pouls est faible, mais régulier. Ils sont dans le coma. Il tâte la carotide d’Elisa et annonce qu’elle aussi est encore vivante. Après s’être penché vers sa tête, il hausse les épaules en ajoutant « plus pour longtemps, c’est probablement mieux ». Ania, qui avait saisi sa main entre les siennes, pousse un cri et s’évanouit.

Camille se précipite sur elle. Il la tire un peu de côté, plaçant Elisa hors de sa vue et il la cajole. Elle reprend connaissance et sanglote affreusement alors que j’essaye de sonder l’esprit d’Elisa. Je n’en perçois qu’une vague sensation : elle ne veut pas mourir, elle s’accroche au fil de vie qui lui reste.


Je sonde ensuite l’esprit de Naoro et du militaire. Ils sont vides, comme si toute vie les avait quittés. Je comprends que mon AP tout juste accordé a violemment réagi à la tentative de me tuer. C’est lui qui a produit le flash aveuglant de « l’activation en défense autonome d’urgence ». Naoro a dû utiliser le sien pour forcer les militaires à m’abattre. Elle voulait m’empêcher de révéler ce que je savais : que Globalency avait perdu, qu’elle avait perdu le combat qu’elle menait depuis plus de quinze ans. Mon AP m’a protégée contre le tireur et son commanditaire, extrêmement brutalement. Je sais déjà qu’il ne sera pas possible de les réanimer.


La porte du fond s’ouvre et claque contre le mur. Pit’ entre en courant et s’arrête brusquement devant les corps étendus. Il voit la tache de sang sous Elisa et s’écrie :



C’est celle du ministre Noelani, toujours assis contre le mur, effondré en une posture très peu digne de sa position. Il insiste :



Greg hoche la tête :



Ania, qui suivait les échanges entre deux sanglots, renifle bruyamment :



Alors, subitement, le temps qui semblait s’être arrêté redémarre avec frénésie. Pit’, Greg et Camille placent le corps pantelant d’Elisa sur le chariot-lit le plus proche et celui du soldat sur un autre. Puis Pit’ et Greg pilotent le premier à toute vitesse dans le couloir, suivis par une Ania éplorée qui reste à son côté. Camille et moi dirigeons le second avec moins d’habileté.

Alors que Greg s’apprête à tourner vers la salle du premier transféreur éteint, Pit’ lui crie :



Nous filons vers la salle où se trouve la jeune femme enrobée et Magh. Il est encore sous anesthésie. Nous les ôtons à toute vitesse des couchettes et installons Elisa et le soldat. Greg touche le cou d’Elisa :



Nous arrachons à trois les vêtements du soldat qui se trouve nu plus vite qu’il n’a jamais dû le faire lui-même, alors que Pit’ manipule déjà la table-écran. Nous avons à peine fini que la machine place déjà le casque et les accessoires. Puis c’est au tour d’Elisa, qu’Ania a déjà commencée. Le bourdonnement démarre.



Il s’essuie le front et se laisse tomber sur l’unique chaise. Ania pleure à nouveau, debout à côté d’Elisa défigurée. Camille la pousse avec douceur par les épaules jusque de l’autre côté de la machine. Il n’est pas loin de pleurer, lui aussi, tout comme moi.

Je sonde l’esprit d’Elisa. Elle est encore vivante, très faible. Le temps semble s’être à nouveau arrêté : le décompte se poursuit inexorablement, trop lentement. Un instant, je la perds. Puis je la retrouve, difficilement. Je n’ose pas en parler à Ania. J’essaye de la soutenir, de lui donner un peu de vie, un peu d’envie de vie.

Le bip qui annonce la fin du transfert nous prend tous par surprise. Ania laisse échapper un cri. Greg fait le tour de la machine et disparaît du côté d’Elisa. Il annonce :



Je sonde l’esprit du jeune homme. Il n’est plus vide !



Elle pleure à nouveau, mais de soulagement. Puis elle examine le corps nu qui lui fait face, fait une caresse de la main sur son torse et murmure pour elle-même :





* * *




Épilogue




Nous sommes chez Ania, autour de la même table basse que lors de l’arrivée d’Elisa, avec les mêmes verres, partiellement remplis de verveine, celle à 45°. Léo et Éric sont venus à toute vitesse dès qu’on les a prévenus de notre retour.


Au début, ils se tenaient tranquilles, pendant qu’on racontait nos aventures. Mais maintenant, ils en profitent, l’un contre l’autre, aiguillonnés par Ania qui explore en caresses assez peu discrètes le nouveau corps d’Elisa. Elle est interrompue par Éric qui demande :



Alors qu’elle était assez calme et plutôt souriante, elle arbore maintenant une tête de six pieds de long et semble sur le point de pleurer.



Un ange passe. « Kellysa » serre la main d’Ania qui ne peut réprimer une larme. Nous restons tous silencieux, émus.


J’échange discrètement avec Camille : faut-il leur raconter toute la suite, quand nous avons laissé Ania attendre avec Pit’ qu’Elisa se réveille, notre réunion dans le bureau de l’autre côté du couloir, en face de la salle de transfert ? Il pense que c’est mieux. Je reprends d’une voix pas très assurée, un peu gênée de m’insérer dans ce silence triste :



« J’ai demandé aux autres de venir avec nous dans le bureau d’en face, pour une petite réunion. Il y avait Greg, Tioarou et Noelani, qui nous avait finalement rejoints, après avoir commandé au garde restant de surveiller la salle en ne laissant entrer personne d’autre.

Ils sont tous venus, même Greg, qui a pourtant tenté de refuser. Il m’a suffi d’insister. Pourtant, ils avaient tous un AP. J’ai pensé qu’ils n’étaient pas bien accordés. Pour en être certaine, je leur ai commandé de l’enlever et ils ont tous obéi, alors qu’ils auraient dû refuser vigoureusement ! J’ai demandé ce qu’ils en pensaient. C’est Noelani qui a répondu, assez mécontent :



Avant de les autoriser à remettre leurs AP, on les a questionnés pour en savoir plus sur leur groupe de travail sur la télépathie, sur qui le dirige. C’est un groupe complètement occulte. Naoro et Noelani en étaient à la tête, secondés par Greg et une poignée de personnes mises récemment au courant.

Alors, je leur ai expliqué pourquoi Globalency ne peut pas prétendre à un monopole sur la télépathie : elle est en chacun de nous, plus ou moins latente. Qui n’a jamais eu l’impression de comprendre des mots non dits ? De ressentir les envies d’une autre personne ? Ses pensées ? Certains sont plus sensibles que d’autres, c’est tout. Il suffit de l’éveiller, de l’apprendre, et les AP y aident grandement. Une autre preuve est que tout le monde est sensible aux AP, dont le fonctionnement utilise les mêmes ressorts.

Noelani m’a surprise. Il a avoué :



Il a ajouté, après un temps de réflexion :



Puis nous avons négocié. Je veux rencontrer mon père, je veux garder un accès à Globalency. Elisa aussi le voudra, ce sont ses racines. De son côté, Noelani a proposé qu’on reparte ensemble sur de nouvelles bases, scientifiques et sereines. Greg s’est insurgé violemment. Il a réclamé une supervision militaire de l’ensemble, soi-disant pour éviter un monopole personnel, comme celui que voulait établir Naoro, mais il visait clairement Noelani. Évidemment, ce dernier a refusé et l’a démis de ses fonctions. Alors Greg a tenté un coup de force et nous l’avons neutralisé, définitivement. Je ne le plaindrai pas : ce type avait l’arrogance d’un dictateur. Je regrette seulement que nous ayons dû en arriver là.

Noelani a réitéré sa proposition, avec le soutien de Tioarou. En échange, ils maintiendront ouvert un canal chez Ania, aussi longtemps qu’il ne les met pas en danger : pas d’autres visites que nous. Par sécurité, l’autre extrémité du canal sera placée directement dans la salle d’échange protégée de Noelani. On a accepté, Camille et moi, pour tous les quatre. Désolée, Éric et Léo, on n’a pas pensé à vous. On vous fera ajouter plus tard.

Puis il a demandé qu’on rentre, momentanément : ils ont trop à faire de leur côté pour gérer tout ce grabuge et préparer la suite. Ils nous recontacteront et on y retournera, en paix cette fois. Alors on est revenus. »




* * *




La fin, le début



Notes de Loaou


Quelques semaines plus tard, nous entamons la grasse matinée d’un samedi matin ordinaire.

Je m’éveille, allongée sur le côté droit. J’ouvre les yeux et découvre ceux de Camille à quelques centimètres des miens. Il a encore la main en l’air, après avoir poussé ma mèche de cheveux rebelle derrière mon épaule.

Je glisse mon bras sous le sien et me serre fort contre lui, front contre front, en transmettant :



Il ne lui faut qu’une seconde pour poser sa main sur mon épaule, exactement comme il l’avait fait au refuge, sans l’hésitation, mais avec la même tendresse. Il dépose un petit bisou sur le bout de mon nez. Je le lui rends, exactement comme notre première fois : sur le nez, puis la joue et enfin au coin des lèvres. Puis nos lèvres se rejoignent et multiplient les baisers pendant que nos cœurs accélèrent. Je glisse le bras sous sa nuque pour me serrer tout contre lui, joue contre joue, en un long câlin.

Je suis encore plus émue que lui. Il le sent très vite et se demande ce qui me trouble ainsi.



Je ne m’attendais pas à voir une larme de bonheur et d’émotion couler sur sa joue. Je la cueille du bout des lèvres. Il brûle de m’écraser contre lui. Je me soulève légèrement afin qu’il puisse glisser son bras sous moi. De l’autre, il m’effleure l’épaule, le cou, la joue, la tête, l’oreille, le dos. Je frémis. Il glisse un doigt sur mon menton, sur mon cou, jusque sur mon sein. Il n’y a plus d’étoffe entre nous. Je m’écarte un peu sur le côté pour faciliter sa caresse, tout en plaquant mon ventre chaud et habité contre le sien. Il s’arrête, les lèvres fermées sur un sourire extatique et me transmet :



Alors, éperdus de bonheur, nous avons rejoué notre merveilleuse nuit au refuge dans tous ses détails.



Fin