| n° 18097 | Fiche technique | 59850 caractères | 59850 10566 Temps de lecture estimé : 43 mn |
27/09/17 |
Résumé: Camille et ses collègues essayent de comprendre ; les surprises ne sont pas finies. | ||||
Critères: #nonérotique #policier #sciencefiction #fantastique | ||||
| Auteur : Loaou Envoi mini-message | ||||
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Résumé de l’épisode précédent : Coup de foudre en montagne inconnue
Camille a rencontré Loaou qui a disparu après une nuit torride en lui laissant un anneau, un papier, beaucoup de souvenirs brûlants, et aussi pas mal de questions…
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Il me laisse à peine le temps de m’asseoir et d’appuyer sur le bouton de mise en marche de l’ordinateur :
Éric est un bavard invétéré doté d’une curiosité à toute épreuve, il aurait fait un concierge de premier choix. Au fil du temps, j’ai pris l’habitude de lui raconter mes randos par le menu. Chaque fois, il apprécie l’écoute du récit, il réclame même des détails, et j’aime raviver mes souvenirs, raconter les chemins, les paysages, les surprises. Mon seul regret est de n’avoir jamais réussi à l’entraîner avec moi, pas plus qu’Ania.
Pourtant, cette fois je me demande ce que je vais raconter. La rando est complètement éclipsée par Loaou, j’ai du mal à me remémorer le trajet et je n’ai aucun souvenir du retour. Comble de malchance, je gaffe en citant mon week-end passé à roupiller et à rêver.
Il me jette un regard soupçonneux et interrogatif, penché sur le côté de l’écran, mais il me faut réfléchir à ce que je vais leur dire.
Elle éclate de rire :
Pour le coup, elle m’a réveillé. Le souvenir de cet incident me donne une énergie velléitaire.
Ils sont terribles, tous les deux, et je les aime beaucoup. Nous travaillons dans le même bureau, au sens large : c’est l’unique grande pièce du studio qui forme notre agence de communication, À votre service. Nous l’avons créée ensemble à la fin de nos études, il y a une paire d’années. On en est fiers, même si nos revenus tardent à décoller ; ils nous font vivre, mais chichement. Juste compensation, on s’y éclate, chacun dans sa partie : Ania avec l’informatique et les sites web, Éric pour l’infographie et moi pour l’administration. On y vient avec plaisir sans trop regarder les heures ouvrables.
On a conservé des relations très fortes, parfois un peu folles, et on se raconte presque tout, les coups foireux comme les meilleurs moments, quand on ne les passe pas ensemble. Lorsque l’un des trois a un souci, les autres le soutiennent ; on forme une bonne équipe. Si quelqu’un peut m’aider, c’est eux, et je décide de leur faire confiance.
Même si c’est Éric qui réclame, je sais qu’Ania n’en perd pas une syllabe, l’air de rien. J’ai subitement envie de m’amuser un peu :
Ils rient, mais pas assez longtemps avant d’attaquer à nouveau :
Ania insiste sournoisement, avec un sourire enjôleur :
J’énumère, au jugé et sans trop réfléchir :
Un silence extraordinairement long suit, ponctué d’appuis de touches sur les claviers, de clics de souris, de roulements de molettes. Ils sont réglos, Ania et Éric. Disons, jusqu’à un certain point…
La disposition de nos trois tables, en un vague triangle assez souvent mouvant, fait que nous nous voyons facilement sur les côtés ou entre nos paires d’écrans, voire par-dessus en haussant la tête. On peut même échanger des documents sans se lever, en les tendant à bout de bras. Je ne les vois pas complètement, mais je les devine, partagés entre leurs écrans et leurs réflexions. Éric crayonne sa tablette graphique d’un air un peu trop absent, sans l’énergie habituelle qui donne sa griffe à ses dessins. Ania fait faire des allers et retours à sa souris du bout des doigts, le menton appuyé dans la paume de l’autre main, le coude planté sur la table, les sourcils froncés. J’entends presque leurs méninges tourner. Elle surprend mon regard amusé, se redresse et craque la première :
Éric tente :
Et j’ajoute :
Ania insiste :
Éric se jette sur son clavier en clamant :
Ania annonce, blasée, de derrière ses écrans :
Électrisé, je saute de mon siège, contourne le coin que font nos deux tables et viens regarder par-dessus son épaule.
Elle lance une recherche.
Tout en parcourant la page bien plus rapidement que moi, elle commente :
Un instant plus tard elle corrige, étonnée :
Ne tenant plus en place, je demande :
J’ai explosé de rire, suivi par Ania.
Tout en riant, notre fine mouche réfléchit à voix haute :
Éric fait semblant de se noyer, ouvrant et fermant la bouche comme un poisson en se tenant le cou. Voyant qu’Ania a ouvert Google Earth sur le Pacifique, je tends le doigt vers l’écran :
Oubliant qu’il est censé se noyer, Éric bondit :
Ania se tourne vers lui d’un air intrigué. Il tend le doigt vers ma main en hurlant :
On rit pendant qu’il gonfle les joues et tend une main tremblante et désespérée qu’Ania attrape finalement et tire jusqu’à faire rouler sa chaise vers nous. Il fait semblant de respirer à nouveau. Elle aiguise ses grands couteaux avant de lancer d’un ton perfide exagéré :
Elle a nettement appuyé les deux derniers mots.
Elle me coupe :
J’arbore un sourire narquois et angélique du plus bel effet. Incrédule, Ania me frappe du plat de la main :
Appuyé sur le dossier de sa chaise, je regarde l’image grossir, des icônes et des noms apparaître, sans aucun idéogramme exotique.
Quelques clics plus tard je constate que les noms sont bien affichés en caractères hindi à côté de leur dénomination latine. Le samoan utilise un alphabet latin ; je suis déçu. Ania demande :
Je suis surpris :
Nous poussons nos chaises jusqu’à la petite table qui supporte la machine à café, merveille indispensable à tout bureau honnête. Je mets quelques pièces dans la caisse commune pendant qu’Éric fait couler les expressos dans un silence troublé seulement par le ronronnement de la pompe et le cliquetis des petites cuillères qui vibrent dans un verre. Une fois les tasses en main, Ania demande :
Après une lampée de café, je prends une grande respiration, puis débite d’un seul tenant :
Je termine la gorge serrée et m’essuie discrètement le coin de l’œil.
Ania dit seulement :
Ania se moque :
Ania répond à ma place, sardonique :
Je hoche la tête.
Je l’ôte de mon doigt et le pose dans sa main. Elle le prend et le retourne plusieurs fois, examine attentivement l’insert et passe l’ongle dessus. Puis elle demande à Éric :
Il a un peu de mal à l’ôter avant de la poser dans sa main, à côté de l’anneau. Elle les compare, puis les soulève alternativement pour évaluer leur poids.
Elle tend les deux bijoux à Éric en continuant :
Éric fait comme Ania, puis il remet son alliance et se lève. Il revient avec notre grosse loupe et examine le cristal sous la lampe.
Nous finissons nos cafés. Éric me met au courant des évènements de la semaine passée. Il termine avec une bonne nouvelle :
Ania complète d’un ton boudeur :
Suivent quelques échanges moqueurs entre Éric et elle ; je compte les points. Nos tasses vidées et sommairement rincées dans le minuscule évier (sauf celle d’Ania qu’elle nettoie méticuleusement), nous regagnons nos bureaux. Ils insistent pour que j’aille voir le bijoutier tout de suite. Avant de sortir, je leur tends le manuscrit de Loaou avec mes annotations en demandant :
* * *
Je pousse la porte vitrée ; un carillon au son grêle et désagréable retentit. Hormis le bijoutier, un homme âgé au costume strict et au sourire commercial, la boutique est vide.
Je le lui tends. Il le soulève entre le pouce et l’index et le fait tourner en scrutant l’intérieur.
Il le fait à nouveau tourner, regardant l’extérieur cette fois, et voit l’inclusion.
Il l’approche de son visage, passe l’ongle sur le cristal comme l’a fait Ania, fronce les sourcils et prend une loupe d’horloger qu’il tient sur l’œil et siffle, admiratif :
Je commence à penser que les mots lui sont aussi coûteux que ses diamants. Il se déplace jusqu’à un gros binoculaire qui trône au bout du comptoir, l’allume, pose l’anneau sur le support et fait la mise au point. Il relève la tête, éberlué.
Il fait pivoter le binoculaire vers moi. Je pose les yeux sur les optiques et vois, énorme et en relief, un amas de broussailles dorées aux branches de plus en plus fines et diaphanes qui se diluent dans une masse transparente.
Il sort l’anneau du support, le mesure de tous les côtés avec un pied à coulisse et note ses dimensions sur un bloc de papier. Puis il le pose sur une balance de précision et consulte un registre. Il le mesure de nouveau, les sourcils froncés, fait quelques calculs, pose un poids sur sa balance, vraisemblablement pour en vérifier le fonctionnement, puis se gratte la tête.
Sa subite volubilité me surprend. Quelle débauche de mots ! J’acquiesce sans même être sûr de ce qu’il veut faire.
Il remet l’anneau sur le binoculaire, manipule quelques boutons et prend un petit outil allongé et fin avec une pointe brillante minuscule, qu’il appuie sur l’anneau pendant qu’il regarde dans les oculaires. Il le fait tourner et recommence deux ou trois fois. Finalement, il range son outil et me tend l’anneau en disant, pendant que je le repasse à mon annulaire :
Et il croise ostensiblement les bras, indiquant la fin de l’expertise.
* * *
Complètement abasourdi, Camille bredouille un timide merci, fait demi-tour et sort du magasin. Le carillon émet à nouveau son tintement agaçant. Il regagne l’agence en marchant lentement, réfléchissant. Il ne peut voir le bijoutier décrocher son téléphone et composer un numéro.
Puis il raccroche et retourne dans l’arrière-boutique.
* * *
Je rejoins mes collègues qui me demandent immédiatement, avant même que la porte soit fermée :
Je leur raconte la visite.
Elle laisse échapper un sifflement.
Un appel téléphonique et quelques minutes plus tard, elle sort une feuille de l’imprimante qu’elle me tend encore tiède en regardant sa montre :
À nouveau, je quitte le bureau, un peu soucieux cette fois. Qu’est réellement cet anneau ?
À peine assis dans ma voiture, je l’ôte et le pose dans le creux au-dessus du vide-poche. Je me sens mal. Elle me manque ; elle nous aurait expliqué. Puis je me souviens que Gilles, le gardien, l’avait croisée, pleurant alors qu’elle était seule. Ça n’avait pas de sens. J’ai subitement honte de mon manque de confiance et je reprends l’anneau que j’enfile rageusement. Ania est stupide, je suis stupide.
Je démarre en trombe et de fort mauvaise humeur pour me rendre à cette foutue fac de chimie.
* * *
Bureau de l’agence À votre service.
Les trois téléphones sonnent ensemble. Ania décroche la première :
Il parle d’une voix rapide, pressée.
Éric l’examine, curieux, pendant qu’elle regarde sans le voir le combiné d’où émane un lointain "tuuut - tuuut".
Éric est perplexe lui aussi.
Ils ont un petit rire de connivence à l’évocation de ces chaudes soirées. Éric est marié, Éléonore et lui forment un couple inhabituel : ils s’adorent mais aiment bien les sauteries en petit groupe, sans pour autant être échangistes. Ania les rejoint à l’occasion. Elle n’est pas particulièrement homo, mais avec Lydie… quels souvenirs !
Ils mangent distraitement, chacun à ses pensées, ne pouvant discuter ouvertement dans le restaurant, s’en tenant à des échanges qui n’ont rien à voir avec leur principale préoccupation.
De retour, en guise de sieste, Ania se met à la recherche d’informations sur les matériaux, leurs densités et leurs usages en bijouterie pendant qu’Éric se dilue dans l’ésotérisme et les manipulations mentales, l’illusionnisme.
Camille réapparaît en milieu d’après-midi, agitant une clé USB au bout d’une chaînette. Il se fait littéralement agresser par Ania :
Éric commence à pouffer.
Camille vient faire une bise sur la joue d’Ania qui tourne subrepticement la tête. Le baiser arrive sur ses lèvres. Il prend une teinte pivoine ; Éric se tient les côtes :
Ils rigolent grivoisement. Camille reprend comme s’il n’avait pas entendu :
Ce qui ne fait rire personne. Camille fronce juste les sourcils en le regardant d’un œil noir.
Un grand silence s’ensuit. Ania décrète :
Son ton est autoritaire, il n’y a pas à discuter. Après un nouveau moment de silence, elle fixe Camille puis Éric qui acquiescent de la tête, sans rien ajouter.
Sous le choc, Camille change plusieurs fois de couleur. Il s’assied lourdement sur sa chaise sans rien dire, l’esprit oblitéré, les yeux dans le vague, le visage crispé. C’est plausible ; trop. Il entend de nouveau « Non, dedans. », « Aime-moi encore… » L’insistance de Loaou à recommencer encore et encore, même s’il l’avait un peu… encouragée. Tous ces silences sur elle. Mais il y a aussi le reste : l’anneau, son polo, ses pleurs, ses aveux. Son esprit n’arrive plus à trier, il est paralysé. Il sent une boule énorme monter dans sa poitrine, qui l’étouffe.
Au bout d’un moment, Éric demande :
Ils le regardent avec un brin d’anxiété sans savoir quoi dire quand son visage commence à se détendre, à redevenir mobile. Il se déforme lentement en un sourire béat. La chaise pivote imperceptiblement vers eux ; il pose une main sur son cœur, comme pour en retenir les battements et murmure, le regard brillant d’une émotion incontrôlable :
Ania lève les yeux au ciel ; Éric ne sait plus quoi penser.
La fin de journée est assez hétéroclite. Éric tente de ramener délicatement Camille à une réalité qui risque d’être des plus décevantes. Ania fait profil bas, repliée derrière ses écrans, abattant du travail pour deux, surveillant les discussions d’une oreille et intervenant à l’occasion.
Camille semble planer sur un nuage inaccessible, absolument persuadé qu’elle va revenir très bientôt. Il ouvre les courriers en attente, s’extasie sur les remerciements de Biokanik, traite ses mails avec un soudain enthousiasme et une surdité qu’Éric ne parvient pas à réduire d’un iota.
La fin de la journée arrive vite et ils se séparent sur ce statu quo.
Les jours qui suivent n’apportent pas de nouveautés vraiment notables. Le train-train routinier gomme un peu les humeurs de Camille qui, sans nouvelles de Loaou, commence à piaffer sans pour autant vouloir lâcher la moindre longueur de la corde de rêve à laquelle il s’accroche.
Elle pousse la porte isophonique pour entrer dans cette salle d’audience impressionnante. Non pas par sa taille, elle n’est pas grande, ni par ses décorations, elle n’en comporte aucune. Mais par son austérité, son manque de chaleur et d’humanité. En se fermant, la porte claque derrière elle, faisant résonner l’air désagréablement.
Les murs uniformément blancs sont livides dans l’éclairage diffus ; le plafond est nu, bas et oppressant. La longue table en arc de cercle semble vouloir prendre en étau l’unique chaise qui lui fait face. Elle est censée s’y asseoir, seule face à eux. Elle décide de leur tenir tête debout et de ne s’en servir qu’en dernier recours, si elle ne se sent pas bien. Ils sont une quinzaine, hommes et femmes répartis chacun en face d’un des écrans tactiles incorporés à la table.
C’est un type fluet, aux longues mains maigres et à la veste stricte, placé tout au bout de la table, qui prend la parole et mène la séance :
Elle frissonne et s’appuie d’une main sur l’accoudoir de la chaise à côté d’elle.
Ils pianotent tous sur leur table, lisent un paragraphe.
Rumeurs et mouvements derrière la table. Une femme se penche vers son voisin et lui chuchote quelques mots en tapotant la table d’un poing énervé.
Elle ne peut se retenir, sarcastique :
Il hurle, en tapant de la main sur la table :
Une nouvelle rumeur hostile émane de l’assemblée.
Il reprend, un peu moins véhément, mais d’une voix vibrante qui trahit sa colère :
Elle cille. Les jambes en coton, elle se retient à la chaise pendant que les mains pianotent sans bruit leur choix dans la lueur blafarde des écrans tactiles. Elles s’immobilisent une à une. Il scrute le sien, change de page, et annonce avec un soupçon de rage contenue :
Pendant qu’ils sortent à la queue leu leu, elle réussit à rester debout avec une tenue assez honorable malgré ses jambes qui ne la portent plus, à peine soulagée par ces deux mois sauvés. Elle pense « D comme détention ; tu parles d’un accueil ! Huit mois de suspension, bloquée ici, même hors de cette saleté de bâtiment D, ça va être long. Terriblement long. Je vais les mettre à profit. »
L’écriture correspond à celle d’Ania.
Encore une semaine plus tard. Camille n’a toujours pas reçu de nouvelles. Il parle moins de Loaou mais devient irritable. Éric et moi commençons à nous demander comment tout cela va finir. Il n’y a pas encore de répercussions sur les quelques travaux en cours, mais l’ambiance joyeuse du bureau a chuté de plusieurs degrés ; il ne faudrait pas que cela continue.
Ce matin, je trie mon courrier électronique et manque en jeter un que j’ai pris pour un spam à cause de son objet : Invitation privée. Il ne contient pas de lien douteux, pas de pièce jointe, mais un texte court, en bon français :
Mademoiselle Czesja,
Suite à recommandation par un de vos clients, nous souhaitons vous intégrer dans une étude sociale de grande envergure. Nous vous avons choisie pour vos activités, votre personnalité et votre lieu de résidence.
Bien entendu, tous les frais seront à notre charge et vous serez dédommagée du temps passé ou des frais annexes.
Si vous acceptez de contribuer à ce projet ambitieux, ce que nous espérons, en préalable à tout engagement, veuillez simplement répondre à cette proposition.
Respectueusement,
M. Jean, votre contact personnel.
Seule l’adresse d’expéditeur est fantaisiste : m352@lib.gouv.00. Je n’ai jamais entendu parler d’un domaine racine "00" et j’aurais même affirmé qu’il n’existe pas. Un ping sur ce domaine incongru me déconcerte : il affiche un délai de quelques centaines de millisecondes. Pourtant, une recherche sur l’Internet ne donne aucune trace de lui ; aucun registrar ne le mentionne.
Mue plus par la curiosité que par l’offre, je réponds d’un laconique message de principe :
Monsieur Jean,
Merci pour votre proposition. Toutefois avant de vous donner réponse, puis-je en savoir plus sur votre étude ? Avez-vous un site internet ?
Cordialement,
Ania Czesja
Quand je clique sur le bouton "Envoyer", je m’attends à recevoir un message d’erreur abstrait, mais il n’en est rien. J’ai à peine le temps de voir passer la fenêtre affichant "Envoi en cours", puis plus rien. Étonnée, mais n’attendant pas de réponse sensée, je supprime les deux messages et passe à d’autres échanges plus importants, professionnels ceux-là, dont une demande mineure de mise à jour du site de notre bon client Biokanik.
Je suis assez surprise lorsque moins d’une demi-heure plus tard arrive un nouveau message du même expéditeur, rédigé ainsi :
Mademoiselle Czesja,
Votre demande est tout a fait sensée et s’inscrit déjà comme un élément intéressant dans notre étude.
Il s’agit de réaliser une encyclopédie la plus complète possible du fonctionnement des genres humains, recouvrant autant toutes les catégories sociales, culturelles, religieuses ou politiques de la planète Terre entière.
Nous ne vous demanderons rien d’extraordinaire, de dangereux ou d’immoral. Maintenir votre participation représentative et neutre implique de n’impacter qu’au strict minimum vos habitudes.
Le projet initial prévoit une étude sur quatre mois solaires, qui pourront éventuellement faire l’objet d’une demande de prolongation selon l’intérêt des résultats obtenus. Nous mettrons à votre disposition des moyens techniques extrêmement sophistiqués pour faciliter la collecte d’informations. Vous comprendrez qu’en raison de leur coût financier et énergétique, vous ne pourrez pas vous rétracter une fois votre acceptation donnée.
Nous n’avons pas de site internet. En effet, une trop grande publicité perturberait l’étude elle-même. Nous vous recommandons d’ailleurs de ne pas ébruiter votre participation et cette opération au-delà du strict nécessaire.
Nous espérons vivement votre concours.
Respectueusement,
M. Jean
Ce message me laisse songeuse. J’hésite à en parler à Éric et Camille ; l’ambiance assez fraîche n’est pas aux fantaisies en ce moment. Il contient des éléments qui titillent ma curiosité ; « des moyens techniques sophistiqués", diantre ! Et aussi quelques bizarreries, comme « mois solaires ». Monsieur Jean utiliserait-il un calendrier lunaire ? Comme « coût énergétique » ; un projet écolo ?
Incapable de me décider, je laisse le message en attente. La nuit porte conseil, paraît-il.
Il m’en aura fallu plusieurs. Quatre jours plus tard, la curiosité l’emporte et je réponds :
Monsieur Jean,
Après maintes hésitations, j’accepte de participer, avec toutefois un impératif : une période d’essai d’une semaine. Peut-être découvrirez-vous aussi que je ne fais finalement pas l’affaire ?
Cordialement,
Ania Czesja
La réponse arrive très rapidement :
Chère Mademoiselle,
Ma direction accepte votre demande : vous participerez à titre expérimental pour une semaine à compter de la mise à disposition des outils nécessaires. Nous ne doutons pas que vous maintiendrez ensuite votre participation.
Je vous recontacterai dans quelques jours, après déploiement interne de nos moyens techniques. Merci d’avoir accepté cette première semaine.
Respectueusement,
M. Jean
Au fil des journées qui suivent, j’oscille entre un mélange d’attente curieuse et d’appréhension, quand je ne suis pas complètement absorbée dans un script ou un programme… ou par quelque bêtise trouvée sur l’Internet.
* * *
L’ambiance assez terne et frileuse est bousculée en plein milieu de la matinée de jeudi par Camille qui bondit subitement de son siège en hurlant, comme un diable survolté :
Éric manque de basculer à la renverse, sa chaise ayant refusé de reculer. Il se rattrape tant bien que mal à sa table, ce qui secoue tous nos écrans comme des pruniers.
A priori, il n’a pas entendu. Il continue à s’époumoner :
Puis il saute sur sa chaise, le regard rivé dans l’écran de droite, lit et relit. Pour le coup, Éric et moi nous levons et venons voir aussi, puisqu’il nous y invite, chacun d’un côté de sa chaise. J’en profite pour poser la main sur son épaule.
Chere Camille, je aider moi par livre. Tu beaucoup manque mais je etre assez bien. Sauf pas possible revenir vite, tres mauvais. Deux mois prison et six travail oblige. Je revenir mai. Je pas oublier tout. Je debut apprendre ecrit français parler. Prochain message etre mieux. Je embrasser fort beaucoup beaucoup beaucoup amour. Loaou.
Il est ému au bord des larmes.
Il me regarde :
Il se renverse dans sa chaise les poings tendus en l’air, au risque de tomber en arrière, et lui fait faire trois tours en chantonnant un air de victoire. Il faut un moment avant que je puisse glisser un mot dans le flot d’enthousiasme qui déferle.
Je réplique, un peu piquée au vif :
Éric montre l’écran du doigt et jette perfidement :
Camille le regarde, hautain :
Je passe mes bras sur leurs épaules, un de chaque côté, en riant :
Je leur fais une bise à chacun sur la joue ; Camille rougit encore, Éric en profite pour me passer la main sur une fesse, ce que je prends comme un compliment, et on part tous vers la machine à café en braillant à qui mieux mieux nos mérites respectifs.
La cérémonie du café nous calme un peu. On se moque de Camille quand il imprime le mail en format A4 et le punaise au beau milieu du grand tableau en liège, recouvrant à moitié la carte du pizzaiolo et la branche de cerisier d’Éric. Je sens venir une bataille de déplacement d’affiches. Un détail m’inquiète quand même un peu. Pourquoi tous ces mystères et cet anneau si elle peut envoyer des e-mails ? Et surtout, il vient d’où, cet e-mail ? Qui l’a réellement expédié ? Il faudra que j’en touche un mot à Camille sans trop lui casser le moral, avec beaucoup de diplomatie… C’est pas gagné.
Écriture de Camille.
Une semaine est passée depuis le mail de Loaou. Chaque matin, en arrivant je le retrouve sur le tableau, en général déplacé par Éric. Peut-être aussi par Ania. C’est devenu un rituel, qui finalement m’enchante : je le cherche, je le retrouve, parfois caché sous une facture. Quelle abomination !
Éric a fait un essai de portrait-robot au crayon, mais même si Ania a eu la gentillesse de dire qu’elle est assez jolie, il lui manque encore beaucoup. Je l’ai scotché directement au mur, à côté du tableau ; ils le laissent tranquille. Elle nous regarde, couchée, la tête posée sur le bras. Avec la mèche qui lui tombe sur le nez, j’ai un peu triché. Il n’a pas réussi à dessiner les étoiles qui brillent dans ses yeux, mais je fonds à chaque fois que je la regarde. Dieu, que c’est long ! Encore trente-trois semaines…
Comme à son habitude, Ania se méfie à propos de l’e-mail : elle trouve bizarre que Loaou ait utilisé un moyen aussi simple. Elle farfouille et cherche des poux sur son origine. Elle prétend qu’il a pu être envoyé par n’importe qui, de n’importe où. Moi, je suis certain que c’est bien elle. Je regrette seulement qu’il soit si court.
J’ai bien entendu tenté d’envoyer une réponse. J’avais écrit longuement, sûrement trop, mais de toute façon, impossible de l’expédier. J’ai pourtant essayé plusieurs fois, mais l’adresse – une suite de caractères sans signification chez Gmail – n’existe pas. Je ne sais pas pourquoi, je m’en doutais un peu, mais ça m’a quand même énervé.
Pour m’achever, il faut que je fasse un saut à la gendarmerie ; convocation. Si c’est encore l’empaffé qui se plaint en diffamation contre mon article, je lui colle une plainte en retour pour dénonciation calomnieuse. Merde, quoi !
J’arrive à leur accueil un brin en retard, impossible de trouver à me garer. J’ai préféré éviter de laisser mon carrosse en stationnement interdit devant leurs vitres grillagées.
Elle m’indique de la main trois chaises disparates à peine cachées par un ficus étriqué.
J’ai le temps de parcourir diverses affiches, plus dramatiques les unes que les autres, sur la sécurité, les vols et violences, sur les personnes recherchées ou disparues. De quoi vous flanquer le cafard si vous ne l’aviez pas en arrivant. Il y a un dessin poussiéreux de la tête d’une femme. Il n’est pas moche, mais n’a pas le charme du croquis d’Éric. Le titre en gras qui l’accompagne me stresse : Disparue. Comme Loaou.
Il me fait signe de passer devant, habitude stupide : je ne sais pas où est son bureau. Il m’indique :
Pendant que je m’assieds, il fait le tour de sa table, tire à lui un dossier cartonné, entrouvre la couverture puis la referme presque aussi vite après y avoir jeté un regard. Il me fixe dans les yeux avec une intensité désagréable. Il prend son temps.
Il tire une photo du dossier sans même l’ouvrir et la glisse devant moi. Je reconnais instantanément l’anneau avec la petite tache claire de son insert. J’ai l’impression que mon cœur a raté une systole ; un frisson parcourt tout mon dos pour finir sur mes bras qui se hérissent. J’espère n’avoir ni rougi, ni pâli. Mes mains sont sur mes genoux ; je voudrais pouvoir cacher la gauche dans une poche ou sous la chaise.
Il me scrute ; il est le chat, je suis une souris. Il me surveille, et je n’arrive pas à me décontracter, à faire passer la boule qui me tiraille le ventre.
Je ne peux pas nier, il l’a presque sous les yeux. « Merde, c’est quoi leur problème ? »
Il a posé la question avec une intonation dégoulinante de suspicion.
Il claque des doigts ; je manque de sursauter.
Je lui raconte l’épisode de l’accueil au refuge, le strict minimum. Il ricane presque.
Il tape du plat de la main sur le dossier et me laisse digérer l’information un moment en me scrutant sans ciller.
« Il fait chier… Il espère que je vais me couper ? Quel con ! » Je raconte à nouveau, en ajoutant quelques détails mineurs. Cette fois, il prend quelques notes, ou fait semblant. Quand j’ai fini, il continue de griffonner plusieurs minutes, comme si j’étais absent. Plus j’attends, plus je me sens oppressé. Subitement, il claque la main sur la table et me fixe d’un regard perçant, les yeux plissés. J’ai l’impression d’être nu. Il tire quelques photos du dossier et les aligne devant moi, une à une, lentement.
J’essaye de rester impassible, mais la quatrième me terrasse. Je suis en nage, j’ai froid, je ne sais plus. C’est Loaou, en gros plan. Il ne lui manque que les pieds. Elle est belle, capturée presque de face, la tête légèrement tournée de côté. Un courant d’air soulève ses longs cheveux ; quelques-uns lui barrent le visage, elle est en train de les remettre en place de la main. Elle semble parler, la bouche entrouverte, un sourire ravissant aux lèvres. Elle regarde vers sa gauche, éblouie par le soleil, les yeux un peu fermés. On ne voit pas leur couleur ni leurs scintillements. Elle n’a pas sa redingote informe, mais un chemisier très clair qui la met en valeur. Le bouton du haut est ouvert, découvrant la naissance de ses seins. Une jupe sous le genou, abricot clair, souligne sa taille. Le vent la plaque sur ses jambes et soulève un peu l’autre côté, comme une main invisible. Je voudrais l’emporter, cette photo.
Après un instant d’attente, il en pousse deux autres sur la table, qui ne m’évoquent personne, pas plus que les trois premières. Il ne me pose même pas la question tant ma réaction a été visible.
Je hoche la tête sans quitter Loaou des yeux. Il retourne la photo, face contre la table ; je lui en veux terriblement. Au dos, il n’y a qu’un numéro, imprimé dans le coin.
Je m’efforce de les examiner. Cinq femmes, assez belles, mais rien de plus.
Il reprend les photos en main, forme un éventail comme avec des cartes, puis les inspecte attentivement, l’une après l’autre, en silence, tel un joueur de poker. Il prend son temps. Il me fait mariner. J’enrage.
Frénétiquement, j’imagine des raisons qui pourraient sembler plausibles. Ce type me tape sur les nerfs, il me cherche. Et puis merde, de toute façon c’est cuit s’ils vérifient auprès du gardien du refuge. J’essaie de prendre un ton détaché et débite une demi-vérité :
Je me retiens difficilement de lui sauter à la gorge.
Il écrit quelque chose derrière la photo. Je réponds en essayant de contenir ma rage :
Une brève bouffée de bonheur atténue un instant ma rancœur. Je réponds d’un ton exagérément bourru :
Je sens une haine féroce m’envahir. Je me retiens à grand-peine de lui hurler « Pute toi-même, connard ! Elle était vierge, espèce d’enculé, tu comprends ce que ça veut dire ? Elle m’aime, et je l’aime. » Il reprend :
Je l’ai presque crié. Ce n’est certainement pas la bonne réponse, surtout à un militaire. Il serre le poing, ses phalanges blanchissent, son regard devient glacial. Il appuie sur un bouton de son interphone ; je suis certain qu’il demande du renfort. Ils vont me faire ma fête.
Je ne peux pas le regarder en face : il me tuerait d’un regard, tel un Gorgo masculin. Ou c’est moi qui le tuerais. Je réponds d’une voix qui trahit ma fureur :
Au même moment, j’entends la porte s’ouvrir derrière moi, me faisant sursauter, et un flash violent nous aveugle. La panique me déconnecte de toute inhibition et je hurle, à la limite de l’inconscience :
Et immédiatement, comme après une douche glacée, je réalise ce que je viens de crier. J’ai les poings fermés agités de tremblements, les intestins noués, le cœur qui bat à 180. Je me mords les lèvres.
Je viens de faire la connerie du siècle.
Il se lève, les poings fermés appuyés sur la table, les muscles des bras saillants. Je me ratatine, englué de terreur. Penché vers moi, il m’examine furieusement de longues secondes. Subitement, il tend le doigt vers la porte et prononce d’une voix terrible :
Je me lève en titubant. J’attrape au passage la photo d’un geste rapide et me dirige vers la porte. Le gendarme qui était entré, un type aussi large, haut et massif qu’une armoire normande, s’efface en faisant un vague salut militaire.
À mesure que je m’éloigne, je reprends mes esprits. Je passe devant un autre militaire qui me regarde en sourcillant mais s’écarte. La femme qui tient l’accueil me fait un signe de la main, le téléphone sur l’oreille, les cheveux toujours en bataille. Probablement moins que les miens que je sens hérissés sur ma tête.
Je regagne ma voiture les mains encore tremblantes, m’attendant à un hurlement de sirènes et une ruée derrière moi. Il n’en est rien. Je m’effondre sur le volant un long moment, à bout de nerfs et de souffle.
À côté de moi, échouée sur le siège passager, Loaou regarde le ciel bleu par la fenêtre et sourit, sans réussir à calmer mes angoisses sur ce qui va bien pouvoir suivre cet interrogatoire.
À suivre…