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Temps de lecture estimé : 10 mn
10/08/26
Présentation:  Alternative à la fin du « Blockhaus de l’Espiguette » de L’artiste.
Résumé:  Avant lui, elle était Sylvie, juste Sylvie, juste vingt et un ans.
Critères:  #drame #nonérotique #fantastique
Auteur : Pattie  (Hippie en pantoufle)            Envoi mini-message
Heaven’s door

Ceci est une alternative à la fin du texte Le blockhaus de l’Espiguette de L’artiste. L’auteur a hésité à l’envoyer dans le cadre du jeu Polar and Co, puis a renoncé parce que ce n’est pas un polar. Mais trop tard : mon imagination s’était déjà emballée. Il a gentiment accepté de me laisser y mettre du sable partout.



Knock, knock, knockin’ on heaven’s door

Knock, knock, knockin’ on heaven’s door

Knock, knock, knockin’ on heaven’s door

Knock, knock, knockin’ on heaven’s door



Le cœur de Libellule cogna si fort qu’elle se réveilla en se débattant. Elle bondit sur ses pieds, respira fortement, l’odeur d’urine la prit à la gorge. Son attention se fixa sur la musique. Cette chanson… Sa chanson… Elle fronça les sourcils. Elle ne reconnaissait pas la guitare de Thierry. C’était une cassette ? Mais elle ne reconnaissait pas non plus Dylan. La chanson familière, douce et désespérée, résignée, semblait tendue, en colère, pleine de défi. Elle se dirigea vers la lumière. Les couleurs, le vent piquant, la chaleur lourde, autant de coups sur ses yeux et sa peau. Elle était sur le seuil du blockhaus de l’Espiguette, tout près de la plage où elle avait ses habitudes. Là-bas, son groupe d’amis. Thierry ? Son cœur bondit et elle s’élança… contre un mur invisible. Elle se releva, avança la main, définit un espace circulaire au-delà duquel elle ne pouvait pas mettre les pieds. Elle était coincée à deux pas du blockhaus. Les notes de la chanson s’élevaient trop loin. Elle cria : « Thierry ! » mais aucune voix ne sortit de sa gorge. Elle y porta la main. Les sensations la firent tomber à genoux.



~ * ~ * ~ * ~ * ~ * ~



Avant lui, elle était Sylvie, juste Sylvie, juste vingt et un ans. Elle vendait des bracelets de cuir tressé sur la plage, des mûres cueillies au bord des chemins, des bouquets de fleurs des champs. Quand ça ne suffisait pas, elle aidait à servir au café, en ville. Elle n’avait pas besoin de beaucoup. Elle s’était libérée de la consommation en même temps qu’elle se libérait de sa famille, le jour de sa majorité. Elle dormait où elle voulait, parfois sous la tente d’un garçon rencontré au hasard d’une averse. C’était l’été 1973. Une époque idéale pour passer la nuit sur la plage, dans la lumière dansante des feux de bois avec les jeunes gens aux cheveux longs qui réinventaient le monde en faisant tourner un pétard. Sylvie s’asseyait avec eux, partageait leur repas.



Sylvie riait doucement, étonnée par la question.



L’un d’eux sortait sa guitare et elle commençait à danser. La musique l’enveloppait, ses pieds quittaient le sol, elle ne pesait plus rien sur le sable, ses bras s’élevaient, ses mains se tendaient vers le ciel étoilé, ses doigts étiraient le temps.



Le surnom était resté à Sylvie et Libellule était restée à Thierry. Il était étudiant en philosophie à la Sorbonne, passait ses journées d’été à cueillir des fruits pour payer ses études, ses soirées à parler du monde en jouant de la guitare pour faire danser Libellule. Et ses nuits à l’aimer sur la plage, sous la lune, dans le bruit des vagues.


Thierry citait des philosophes.



Lui, il vivait ici, il était apprenti menuisier. Il aimait passer son temps libre à la plage avec les touristes, surtout celles en bikini. Mais ce Parigot l’énervait. Petit à petit, l’étudiant délaissa son travail saisonnier et aida Libellule à vendre les bracelets de cuir qu’elle fabriquait. Le soir, ils se blottissaient l’un contre l’autre, près d’un feu. Thierry prenait sa guitare et jouait. Libellule dansait. Quand les doigts de son amoureux s’éteignaient, elle s’asseyait contre lui et l’écoutait. Tous autour d’eux l’écoutaient. Il parlait bien, Thierry. Ses mots redessinaient le monde, gommaient le productivisme, esquissaient la liberté, rehaussaient la spiritualité. Il insistait sur ce point : la spiritualité. Pour lui, le monde intérieur était le plus important. C’était la destinée de l’Humain sur Terre : modeler sa spiritualité, atteindre un degré supérieur, de vie en vie, amener les gens autour à atteindre aussi ce degré supérieur.


Jean-Marc lui tendit un pétard en résumant :



Le mot flotta dans l’air. Resta.



Le groupe frémit. Marion, la copine de Jean-Marc, se leva, envoya une bourrade dans le dos de son compagnon :



Elle alla s’asseoir à côté du Passeur qui mit son bras autour d’elle. Jean-Marc haussa les épaules. Il se leva et quitta le cercle. Libellule sourit à Marion, une pince dans le cœur, se serra davantage contre le Passeur. Elle était bien mais il y avait comme une fissure dans son monde maintenant.


Petit à petit, il devint évident que le Passeur ne rentrerait pas à Paris. L’été s’achevait, il établissait des plans. Pour traverser la saison creuse, il se fit embaucher dans un camping. Dès l’automne, il n’y aurait plus beaucoup de travail, juste de l’entretien, et ils pourraient dormir à l’abri dans une caravane que le propriétaire leur prêtait. Au creux de l’hiver, Marion quitta Jean-Marc et les rejoignit. Libellule avait du mal avec le concept de partage mais le Passeur disait que c’était bon pour sa spiritualité de ne pas se penser propriétaire d’un être humain. Il insistait sur l’importance de la liberté.



Libellule fit des efforts. Marion était une bonne amie. Si seulement elle n’avait pas dû partager son amoureux. La moitié des nuits, à tour de rôle, l’une d’elles attendait dehors dans le froid en fumant des cigarettes. Le Passeur avait proposé de partager le lit tous les trois mais Libellule avait refusé catégoriquement. Un soir, ils allèrent au cinéma voir Pat Garrett et Billy le Kid de Sam Peckinpah. Une musique de Bob Dylan, ça ne se rate pas ! Libellule et Marion sortirent en pleurant. La scène du shérif mourant sous les yeux de sa femme, la musique envoûtante… Les défenses de Libellule s’évanouirent. Dans le petit lit de la caravane, le Passeur leur fit l’amour lentement. Le lendemain, les liens entre les deux jeunes filles s’étaient resserrés mais Thierry sentit que s’il ne voulait pas perdre Libellule, il devait redoubler d’attention envers elle. Il ne voulait pas la perdre.


L’été suivant, ils quittèrent le camping, il y avait trop de travail pour eux. Ils reprirent leurs nuits sur la plage, vivant nus ou en maillots de bain. Les groupes se tissaient autour d’eux. Le Passeur jouait Knockin’ on Heaven’s Door, Marion chantait, Libellule dansait. Puis le Passeur parlait, redessinant le monde sous les yeux des jeunes autour d’eux. Une nuit, Anne les rejoignit. Élodie suivit. Et Claire. Libellule acceptait, s’arrangeant comme elle pouvait avec son âme polluée par le désir de possession. Jean-Marc ne venait plus sur la plage. Certains garçons étaient conquis par l’éloquence du Passeur, d’autres bougonnaient, surtout les ex-petits amis des jeunes femmes qui rejoignaient le Parisien.



Libellule écoutait. L’amour ? Elle n’avait jamais aimé la foule. Elle se disait que l’hiver venu, les filles rejoindraient leurs villes, lui laisseraient la plage et Thierry. Elle attendait. Il jouait, elle dansait. C’était ça, le but ultime de sa vie.




Jusqu’à ce jour. Elle vit la colère, elle vit le coup, Marion qui tombait, le Passeur qui partait. Elle resta figée sur place. Quand elle put bouger de nouveau, elle se précipita :



Foudroyée, Libellule chercha de l’oxygène.



Marion pleurait.



Libellule garda le silence. Puis elle serra Marion dans ses bras et murmura :



Elle le trouva adossé au blockhaus, tourné vers la plage, le regard dur. Elle s’assit à côté de lui sans rien dire. Il attaqua tout de suite.



Libellule hocha la tête.



Libellule ouvrit de grands yeux. Qui était-il, cet homme qu’elle aimait ? Après toutes ces nuits passées à trois, traiter Marion ainsi ?



Libellule n’avait pas pu s’empêcher de relever le mot honni, le mot qu’il raillait dans ses discours, après la guitare et la danse, au creux du feu et de la nuit.



Libellule s’écarta instinctivement, comme s’il l’avait cognée. Il lui prit les mains.



Il tendit la main vers la joue de Libellule. Elle se rejeta en arrière, comme si son approche l’avait brûlée.



Sa voix se brisa. Le Passeur eut un geste d’agacement.



Libellule se dressa face à lui, du feu dans les yeux.




~ * ~ * ~ * ~ * ~ * ~



Libellule chancela sous les souvenirs. Ses yeux durs, ses mains autour de son cou… Elle s’était endormie là, son corps sous le sable où il l’avait ensevelie, son âme prisonnière du blockhaus.


La chanson, identique et différente, flottait jusqu’à elle depuis la plage Knockin’ on Heaven’s Door. Elle leva les mains. Elles étaient translucides dans la lumière sombre. Un grondement retentit, la musique s’arrêta, la bande de jeunes sur la plage rassembla les affaires en hâte sous les premières gouttes de pluie et ils coururent vers le blockhaus. Ils passèrent tous les cinq à travers elle. L’un d’eux lui coupa le souffle. Il dégageait tellement d’amour ! Il en emplissait l’air autour de lui. Libellule remarqua ses yeux sur la fille aux cheveux courts devant lui et retrouva tout ce qu’elle ressentait pour Thierry avant qu’il devienne le Passeur, avant qu’il change. Avant qu’il la tue.

Les jeunes s’ébrouèrent, bruyants, vivants.


— Ça pue !

— Très accueillant. 2


L’un d’eux alluma un briquet. Puis ils s’enthousiasmèrent pour l’exploration du sous-sol. Libellule, renforcée par l’amour que dégageait le jeune homme qui fermait la marche, le bouscula involontairement. Elle fut tellement étonnée qu’elle perdit de nouveau sa consistance et quand il tendit la main il ne sentit que le vide. Elle l’entendit appeler dans le noir.


— Paul ?


Il fit demi-tour, puis s’arrêta, comme s’il sentait la présence de Libellule. Elle goûta sa respiration, sa chaleur, son corps vivant, l’amour qui transpirait de tout son être. Elle était libellule, captivée par ce rayonnement.


— C’est qui ?


Libellule posa sa main sur l’avant-bras du jeune homme. Il sursauta et la retint en plaquant la sienne par-dessus. Cette fois, Libellule garda toute son intégrité, portée par ce sentiment amoureux. Elle effleura sa joue et frôla ses lèvres, agrippant sa nuque de ses mains, s’accrochant dans ses cheveux trempés. Il avança la main et effleura sa taille, sa fesse nue. Il hésita. Libellule s’éloigna, importune. Il serra sa hanche, elle revint contre lui. Leurs bouches se retrouvèrent, leurs langues s’enroulèrent. Elle sentit ses doigts sur sa peau, sur le nœud de son maillot de bain.

Libellule mit sa main autour de son sexe et se laissa porter par les vibrations d’amour qui émanaient de cet homme. Quand sa respiration se calma, il conserva les yeux fermés.


— Emma…

— Chut.


Libellule recula. Elle avait volé des sentiments qui n’étaient pas pour elle. Elle perdit de nouveau sa consistance.


— Attends…


Mais il n’y avait plus personne. Libellule était sortie du blockhaus. Dans sa tête résonnaient les paroles de Dylan.


Knock, knock, knockin’ on heaven’s door

Knock, knock, knockin’ on heaven’s door

Knock, knock, knockin’ on heaven’s door

Knock, knock, knockin’ on heaven’s door


Elle commença à danser. La musique l’enveloppa, ses pieds quittèrent le sol, elle ne pesait plus rien sur le sable, ses bras s’élevèrent, ses mains se tendirent vers le ciel, ses doigts étirèrent le temps. Libellule s’envola vers sa liberté.



~ * ~ * ~ * ~ * ~ * ~



Vive Bob Dylan et Guns N’ Roses qui ont chanté deux versions de la chanson, me donnant le pont entre 1973 et 1993 pour réveiller ma Libellule et lui faire rencontrer le Thomas de L’artiste.





1. Bertrand Russel : Éloge de l’oisiveté


2. Voir Le blockhaus de l’Espiguette de L’artiste. À partir de là, j’ai beaucoup pillé le texte de départ. J’ai utilisé une autre couleur pour les passages que je n’ai pas du tout transformés.