| n° 23712 | Fiche technique | 18539 caractères | 18539 3273 Temps de lecture estimé : 14 mn |
19/07/26 |
| Présentation: Texte écrit en écoutant l’album "Vive les gestes" de Regg’Lyss. | ||||
Résumé: Été 1993. Cinq amis se font surprendre par un orage à l’Espiguette. Ils trouvent un refuge improvisé dans un blockhaus plongé dans le noir. | ||||
Critères: #érotisme #initiation #volupté #confession #nostalgie #adultère #occasion #couple #masturbation #lieudeloisir | ||||
| Auteur : L'artiste (L’artiste) Envoi mini-message | ||||
J’ai vingt ans. Nous sommes tassés à cinq dans la Deuche d’Olivier, le 90 au cul, de l’adhésif pour faire tenir le rétro, une portière qui ferme une fois sur deux. Le toit en toile est replié. Sophia râle depuis La Grande-Motte.
Olivier conduit avec une main en haut du volant. Paul occupe le siège passager en massacrant, avec plus d’accent que de mémoire, un vieux reggae languedocien. Emma est à ma gauche. Elle a les cheveux courts et porte un tee-shirt noir trop large sur son maillot. La Deuche n’a pas été pensée pour deux couples et un célibataire. Quand Paul se retourne vers elle, elle se contente de lui répondre en souriant à moitié.
Je suis amoureux d’elle. Mais voilà, Emma est avec Paul et Paul est mon ami, je m’efforce donc de garder mes distances.
À ma droite, Sophia retient ses cheveux et sa mauvaise humeur. Elle est vive, brune, jolie, toujours en train de commencer une colère ou d’en sortir. Olivier adore ça.
Personne n’ose poser la question suivante.
Nous quittons le Couchant, les parkings, les vitrines, les immeubles blancs aux formes de pyramides, et prenons la direction de l’Espiguette. La Grande-Motte recule derrière nous et le bitume file entre les étangs. Le ciel est immense. Côté mer, des nuages plus sombres gonflent dangereusement.
Le bras d’Emma frôle le mien dans un cahot, je garde les yeux sur le dossier du siège avant.
À mes pieds, une pièce de cinq francs traîne dans la poussière. Emma la regarde, puis fixe mon genou coincé contre la glacière.
Emma sourit. Pas beaucoup. Assez.
Olivier se gare dans un terrain vague plein de flaques, de trous, de chemins qui mènent à la plage. Paul descend le premier, Sophia s’extirpe en jurant, Emma sort sans un mot, je récupère ma jambe avec soulagement.
La mer n’est pas encore visible. Les oyats bougent dans la lumière qui baisse. Le sable entre déjà dans les chaussures, sous les ongles, dans les sacs. On aperçoit le phare au loin, puis, au bout des dunes, la ligne sombre de l’eau.
Paul choisit une cuvette protégée du vent et part chercher du bois, Olivier fouille dans sa glacière, Sophia étale une serviette. Je m’accroupis près d’un bout de corde à moitié enterré.
Une risée rabat la fumée vers moi, je tousse. Emma me regarde, puis sourit à nouveau.
Paul revient. Olivier nous mitraille avec un Kodak jetable acheté la veille. Paul pose avec les deux branches qu’il vient de ramener, Sophia tire la langue, Emma baisse la tête au moment du déclic. Puis on prépare le foyer et on craque une allumette. Une flamme se lève, on ouvre la glacière.
La nuit arrive. Les histoires de Paul sont peut-être fausses, mais il les raconte bien. Emma reste sous son bras. Elle est là, sans vraiment y être. Olivier rit trop fort, Sophia se moque de lui. Je bois une gorgée de bière tiède, un éclair illumine les nuages au large.
Un joint apparaît. Quand le pétard arrive jusqu’à moi, je tire une bouffée et m’étouffe. Le feu se couche d’un coup, des étincelles courent sur le sable. Sophia replie les jambes.
Cette fois, le tonnerre gronde presque aussitôt après l’éclair. Un bruit lourd roule au-dessus de la mer et descend sur les dunes. Les premières gouttes s’écrasent sur nos fronts. Paul se relève, Sophia ramasse sa serviette, Olivier enfouit le joint dans le sable. En moins d’une minute, la pluie devient violente, poussée par le vent. Le feu siffle et meurt.
Paul montre les dunes derrière nous.
Je ne vois rien d’abord, puis un éclair blanchit tout. Dans un creux, une masse sombre apparaît, un bloc de béton avec une ouverture sur le côté. Paul part le premier. Sophia proteste, puis lui emboîte le pas. Olivier suit, Emma court derrière eux. Je perds une tong, manque de tomber, la récupère, puis rejoins le groupe en clopinant.
L’entrée est basse, on doit se pencher.
Sophia hésite devant l’ouverture. Un coup de tonnerre éclate au-dessus de nous, elle pousse un cri et s’y glisse précipitamment. Je ferme la marche.
Dedans, flotte une vieille odeur qu’on préfère ne pas nommer. Il fait sombre, mais pas complètement noir. La faible lumière restante découpe les murs couverts de tags, le sol inégal, les tessons de bouteilles.
Paul s’approche, un escalier apparaît devant lui. Le noir y est plus dense.
Paul et Olivier y vont malgré tout. Sophia jure, les suit quand même. Emma est derrière moi. Son visage est dans l’ombre, son tee-shirt colle à sa peau.
Le sable crisse sous les semelles. En bas, le couloir part sur la gauche. Paul avance avec son briquet à bout de bras, la flamme éclairant son poignet, un bout de menton, parfois un morceau de mur. La pluie devient sourde. Olivier parle, mais sa voix revient de côté. Sophia respire trop vite. Puis je ne sais plus.
Une rafale plus forte secoue l’entrée. Quelqu’un me bouscule, je me décale pour laisser passer et mon épaule frôle un angle. Je tends la main : du vide. Les voix continuent, mais déjà plus loin. Je touche un mur du bout des doigts, le suis. Le sol devient plus dur.
Je suis dans le noir complet. Rien. Même pas une forme. J’appelle :
Une réponse arrive peut-être. Ou c’est Olivier. Ou le blockhaus. Impossible à dire.
Je fais demi-tour. Du moins, je crois. Quelque part, un goutte-à-goutte régulier. Je m’arrête. Quelqu’un est là : une respiration, une chaleur, un corps à un mètre du mien, peut-être moins.
Une main se pose sur mon avant-bras. Je sursaute. J’ai envie de rire, de faire comme si c’était une blague. À défaut, je la retiens en plaquant la mienne par-dessus. Le contact se réchauffe lentement et la présence se rapproche avec cette odeur de pluie et de tabac. Rien qui permette d’identifier quiconque.
Un souffle passe près de ma joue et des lèvres frôlent les miennes. Une main monte jusqu’à ma nuque, des doigts s’accrochent dans mes cheveux trempés. Ma paume rencontre une taille, une fesse nue, la couture d’un maillot échancré. Elle sent mon hésitation et s’éloigne. Je serre sa hanche, elle revient contre moi. Nos bouches se retrouvent, ma langue avance maladroitement, s’enroule autour de la sienne. Dans l’air, des voix compressées se croisent, mais n’appartiennent plus à personne.
Mon dos épouse le béton froid. Je glisse mes doigts sous le vêtement mouillé, la peau est fraîche, le ventre est tendu. Plus bas, un petit nœud humide roule sous mon pouce.
Sa main arrive à ma taille et s’arrête au bord de mon short. Le tonnerre éclate dehors, nous sursautons ensemble. Je l’aide à passer sous le tissu, ma tête cogne doucement le mur quand je la laisse tomber en arrière. La pluie, encore, mais plus loin. J’entends peut-être Paul, peut-être Olivier, puis je ne parviens plus à penser à autre chose qu’à cette main autour de mon sexe.
Le plaisir monte vite. Je voudrais le retenir, gagner quelques secondes. Je serre les dents, un souffle m’échappe et, aussitôt, des doigts se plaquent sur ma bouche. Le rythme plus bas ne faiblit pas. Je manque d’air et mon corps cède. Elle ne bouge plus, garde sa paume contre mes lèvres. Le reste, peut-être, sur ses phalanges.
Quand ma respiration se calme, la honte grandit et mes yeux demeurent fermés dans le noir.
Puis le goutte-à-goutte régulier, la pluie, les voix déformées. La main lâche mon sexe. J’entends un froissement de tissu, un pas.
Mais il n’y a plus personne.
Cette fois, je reconnais Paul. Je mets quelques secondes à répondre.
Je longe le mur, il râpe ma paume. La lumière vacillante d’un briquet apparaît au bout du couloir, faible. Quand je rejoins les autres, ils sont tous près de l’escalier. Paul est debout, Olivier assis sur une marche. Sophia est pâle, les bras croisés, et Emma se tient derrière elle, silencieuse, les cheveux collés aux tempes.
On reste encore un moment à l’entrée du blockhaus. La pluie faiblit peu à peu. Paul parle pour remplir, Olivier répond par réflexe, Sophia veut partir, Emma regarde dehors. Moi, je fixe les mains de Sophia, rouges de froid, les ongles courts. Celles d’Emma, pâles, sont posées contre ses cuisses.
Quand on sort, notre feu est une tache noire, la mer s’est perdue dans la nuit. On court vers la Deuche. Enfin, « on patauge » serait plus fidèle. Les sacs cognent nos jambes. La glacière ralentit Olivier, qui refuse pourtant de l’abandonner.
Dans la voiture, je me retrouve à l’arrière, comme à l’aller, entre Sophia et Emma. Une odeur de pluie et de tabac à ma droite, une de tabac et de pluie à ma gauche. Le toit en toile bat au-dessus de nous, l’eau goutte sur nos têtes. Je garde les mains sur mes genoux. Olivier démarre au troisième essai.
La route du retour est presque silencieuse. Une cassette de Regg’Lyss grésille, le moteur tousse, Sophia renifle et Emma ne dit rien. De retour à La Grande-Motte, Olivier dépose d’abord Sophia, qui sort en claquant la portière.
Elle lui montre son majeur et traverse la rue, sa serviette serrée contre elle. Je cherche une démarche coupable, une hésitation. Puis Paul descend avec Emma au Couchant. Il lui tend la main. Avant de refermer, elle se penche vers moi et embrasse ma joue.
Puis ils s’éloignent. Paul passe son bras autour de ses épaules. Je les regarde jusqu’à ce que la Deuche reparte.
Olivier me jette un coup d’œil dans le rétro.
Je ne réponds pas et il poursuit sa route en silence, jusqu’à me déposer devant chez mes parents.
La lampe du couloir est allumée. Je monte sans bruit, retire mes vêtements gorgés d’eau, reste trop longtemps sous la douche et me couche. Le blockhaus revient dès que je ferme les yeux. La main, la bouche, le mur. Et le nœud sous mon pouce.
*
Nous retournons à la plage le lendemain. Au Point Zéro, cette fois. Près de chez moi. Le coin des familles avec douches publiques, saturé de cris d’enfants. J’y vais parce que je veux les revoir toutes les deux.
Le soleil est brutal. Sophia retire son haut et court, seins à l’air vers les vagues. Olivier la poursuit, Paul les rejoint et Emma reste près de moi, une bouteille à la main.
Elle boit une gorgée et regarde la mer. Dans l’eau, Sophia s’accroche au dos d’Olivier pour le couler en riant.
Plus tard, Sophia est assise près de moi. Olivier et Paul sont partis chercher des glaces, Emma lit un magazine, allongée sur le ventre, lunettes de soleil sur le nez.
Sophia enterre ses doigts dans le sable.
Elle dit ça calmement, mais ses doigts continuent de creuser. Emma tourne une page.
*
Deux jours après l’orage, Emma appelle. Ma mère crie depuis la cuisine que c’est « une fille », avec un ton que je déteste aussitôt. Je descends, elle me tend le combiné.
- — Salut.
- — Je peux passer ?
Je pense à ma chambre qui est en bordel, me demande combien de temps il faudra pour la rendre présentable.
- — Oui.
- — J’arrive.
J’entasse mes chaussettes dans un tiroir, balance un slip sous le lit, maquille le bazar à la va-vite.
Emma se pointe une demi-heure plus tard et salue ma mère poliment. Dans ma piaule, elle regarde les affiches, les vinyles, les livres empilés, puis s’assoit au bord du matelas. Dehors, un moteur de mobylette se fait entendre, la vaisselle qu’on range tinte dans la cuisine.
Je m’installe près d’elle, mais pas trop.
La phrase sort toute seule. Emma baisse les yeux et prend la couture de ma couverture entre ses doigts.
Elle sourit à peine, puis son visage redevient sérieux.
Elle baisse le regard vers ma main posée sur le lit, puis fixe ma bouche. Dans le blockhaus, il faisait noir. Ici, je vois le grain délicat de sa peau, la finesse de ses traits, la petite marque rouge laissée par la bretelle de son débardeur sur son épaule. Son visage approche du mien. Son souffle passe dans mon cou, lent, chaud. Maintenant, elle est là, dans ma chambre, en plein après-midi, entre le poster de Nirvana et celui des VRP, les livres mal rangés et ma guitare sèche échouée sur le tapis.
Sa paume glisse sur mon ventre, s’arrête au bord de mon bermuda. Elle me regarde, ne bouge plus. Je n’ai pas envie d’être raisonnable et l’embrasse. Elle passe les doigts sous le tissu et saisit mon sexe. Je retiens mon souffle. Elle pousse un sourire contre moi, puis je descends vers son cou, son épaule. Elle ferme les yeux et garde les bras levés quand je tire doucement son débardeur vers le haut.
Devant moi en soutien-gorge, elle a les joues un peu rouges. Je l’allonge sur le lit, elle étouffe un rire. Je découvre son ventre, ses hanches, la chaleur de sa peau. Elle glisse ses phalanges dans mes cheveux, m’attire, me repousse parfois pour me regarder, puis guide ma main vers son short, jusqu’au bouton. Ce geste-là me bouleverse davantage que tout le reste. Je finis de la dénuder avec attention, elle fait de même avec moi. Nos vêtements tombent au pied du lit.
Quand je m’apprête à la pénétrer, elle murmure :
J’entre lentement en elle. Nous demeurons ainsi quelques secondes, tremblants, sérieux et un peu idiots.
*
Puis les semaines s’emmêlent. Paul et Emma se séparent avant la fin de l’été. Pas à cause de moi, du moins, je ne crois pas. Emma et moi, nous nous tournons encore autour quelque temps, sans tromper grand monde. Puis nous nous mettons ensemble.
Sophia et Olivier se quittent l’année suivante, se retrouvent, se séparent à nouveau. Paul m’a fait la gueule un moment, est tombé amoureux de quelqu’un d’autre, puis m’a pardonné. Il est parti à Perpignan pour le boulot. La Deuche meurt un lundi d’octobre sur un rond-point. Le blockhaus reste où il est. Je ne pose jamais la question.
Trente années sont passées : déménagements, dos qui coincent, impôts, fatigue, anniversaires qu’on oublie, puis qu’on rattrape avec des fleurs de supermarché. Emma et moi avons vécu des matins faciles, des soirs où l’on se parlait mal, des réconciliations, des lessives, des comptes.
Paul m’envoie des photos. Il les a retrouvées chez sa mère, dans une vieille pochette Kodak. Olivier avait dû lui laisser un second jeu de tirages. Les photos papier sont scannées de travers. Les couleurs ont jauni, les coins sont abîmés. Son message dit : « Espiguette 93. On avait vraiment des têtes de vainqueurs. »
Emma lit dans le salon. Le lave-vaisselle tourne dans la cuisine.
Sur la première, Olivier fait une grimace. Sur la seconde, nous sommes tous les quatre sur la plage, avant l’orage. Paul fait l’idiot, Sophia tire la langue, Emma baisse les yeux, cigarette aux lèvres, tee-shirt noir remonté au nombril. J’agrandis. L’image se pixellise, mais aucun doute : le maillot d’Emma est lisse sur les hanches. Sophia est debout près de la glacière, et le sien apparaît nettement, noué sur les côtés.
Je prends le téléphone et la rejoins. Elle lève les yeux de son livre, je lui tends l’écran. Elle regarde et sourit.
Puis elle voit mon visage. Je fais défiler jusqu’à Sophia, zoome sur le maillot.
Je m’assois face à elle.
Je serre le téléphone dans mes doigts.
Ma chambre revient. Son corps nu et offert sur mon lit, ma mère au rez-de-chaussée dans la cuisine, la lumière de l’après-midi.
Son visage a vieilli avec le mien. Je connais ses angoisses, ses fatigues, mais je ne m’attendais pas à cette réponse.
La main d’Emma reste à plat sur la table. J’approche la mienne. Ses doigts se crispent à peine. Comment a-t-elle pu me cacher ça ? La colère monte. Vive. Je n’ai plus les mots. Avec les trois qui me restent, vive les gestes. Je respire un grand coup, puis, après quelques secondes, pose timidement ma main sur la sienne.
Elle hoche la tête. Je regarde à nouveau la photo. Que cherchait Sophia cette nuit-là ? Pourquoi ? Quelle importance, finalement ?
C’était donc Sophia dans le blockhaus. Puis Emma, deux jours plus tard. Ma vie avec elle a commencé quelque part entre les deux, et ça m’arrange encore.
Le lave-vaisselle passe en mode vidange. Emma tourne les yeux vers la cuisine. Le téléphone s’éteint dans ma main.