| n° 23738 | Fiche technique | 46776 caractères | 46776 7504 Temps de lecture estimé : 31 mn |
08/08/26 |
Résumé: À l’occasion du réveillon du Nouvel An, le chef d’entreprise Philippe Castel réunit son épouse et ses principaux collaborateurs dans une villa isolée sur les falaises normandes. Lorsque la tempête les coupe du monde, les rancœurs, les ambitions et les secrets enfouis refont surface, transformant cette soirée de fête en un inquiétant huis clos. | ||||
Critères: #psychologie #société #nonérotique #policier #personnages | ||||
| Auteur : Laetitia Envoi mini-message | ||||
| Projet de groupe : Polar and Co |
Les personnages
Philippe Castel (52 ans)
PDG de Castel Cosmétique. Charismatique, apprécié à l’extérieur, beaucoup moins en privé. Il aime mettre ses collaborateurs en concurrence, pour en tirer le meilleur.
Juliette Castel (41 ans)
Seconde épouse de Philippe, sans profession. Élégante, discrète, dans l’ombre de son mari.
Emma Roussel (28 ans)
Chargée de mission brillante. Intelligente, calme, travaille énormément. Elle ignore presque les jalousies qu’elle provoque. On la soupçonne en interne d’être la maîtresse de Philippe.
Fabienne Laurent (49 ans)
Directrice commerciale depuis vingt ans. Elle estime avoir sacrifié sa vie pour l’entreprise. Elle déteste Emma qu’elle considère comme une petite arriviste.
Thierry Mercier (40 ans)
Directeur de production. Très compétent mais colérique. Il supporte mal qu’une jeune recrue lui fasse de l’ombre.
Élise Martin (35 ans)
Directrice Marketing. Fine psychologue, diplomate en apparence. Elle observe beaucoup et parle peu.
Paul Desforges (39 ans)
Directeur technique. Il fut l’amant de Fabienne. Leur rupture a laissé des traces.
Chapitre 1 – La villa des Hautes Falaises
La mer semblait vouloir avaler la côte. Depuis la route qui serpentait entre les champs détrempés, les falaises apparaissaient par intermittence, englouties dans des rideaux de pluie que le vent arrachait sans cesse avant d’en former d’autres. Les mouettes avaient disparu depuis longtemps. Seuls les pins tordus résistaient encore aux rafales qui montaient de la Manche. Puis la route se mettait à monter pour arriver au sommet des parois de craie.
Accrochée à une cinquantaine de mètres du vide, la villa des Hautes Falaises dominait la mer comme la proue d’un navire, quelque part entre Fécamp et Saint-Valéry-en-Caux. C’était une belle maison à colombages, typique de la région et coiffée d’une haute toiture d’ardoise. Elle semblait défier les éléments depuis un siècle au moins. À cette heure de la fin d’après-midi, toutes les fenêtres étaient éclairées, offrant dans la grisaille une promesse de chaleur.
Une berline noire gravit lentement l’allée de gravier.
Philippe Castel descendit aussitôt les marches du perron, un parapluie à la main qui menaçait de se retourner.
La directrice commerciale sortit de la voiture avec un sourire parfaitement maîtrisé.
Ils échangèrent une bise. Philippe conserva ce sourire accueillant qui faisait merveille devant les investisseurs comme devant les journalistes.
Antoine était le énième ami de Fabienne, qui avait du mal à vivre ses histoires, consacrant la majeure partie de son temps à son travail.
Une infime hésitation accompagna le dernier mot. Fabienne leva un sourcil.
Il lui prit le bras et l’abrita sous le parapluie.
Fabienne esquissa un rire.
À l’intérieur, un immense feu crépitait dans la cheminée. Juliette, l’épouse de Philippe, apparut depuis le salon. Grande, élégante dans une robe bleu nuit, elle accueillit Fabienne avec cette douceur un peu distante qui la caractérisait.
Le vent fit soudain vibrer les vitres. Tous trois tournèrent instinctivement la tête vers les baies donnant sur la mer. Une vague éclata contre les rochers plusieurs dizaines de mètres plus bas. Philippe contempla quelques secondes le spectacle.
À cet instant, le téléphone de Juliette vibra discrètement dans sa poche. Elle s’excusa d’un sourire.
Elle s’éloigna jusqu’à la véranda. L’écran s’illumina. « Je pense à toi. Tu me manques déjà. Quel après-midi ! « »
Un sourire fugitif éclaira son visage. Elle tapa rapidement : « Impossible de parler. Tout le monde arrive. »
Elle effaça aussitôt la conversation avant de revenir vers les autres. Philippe l’observait. Il ne dit rien, absolument rien.
Quelques minutes plus tard, deux nouveaux véhicules pénétrèrent presque simultanément dans la propriété. Thierry Mercier descendit du premier, tandis que Paul Desforges sortait du second. Ils se serrèrent la main avec une cordialité qui ressemblait davantage à une trêve qu’à une véritable amitié.
Les deux hommes entrèrent ensemble. Fabienne les accueillit avec une politesse glaciale. Paul évita soigneusement son regard. Le silence qui suivit leur poignée de main dura une seconde de trop. Philippe le remarqua, Juliette aussi, mais personne ne fit de commentaire.
La sonnette retentit une nouvelle fois. Élise Martin entra, les cheveux encore humides de pluie.
Enfin, un quart d’heure plus tard, une petite citadine blanche se gara devant la villa. Emma Roussel en descendit, emmitouflée dans une écharpe beaucoup trop grande. Elle leva les yeux vers la bâtisse.
Thierry, qui venait justement ouvrir la porte, répondit aussitôt :
Quelques invités rirent. D’autres échangèrent un regard difficile à interpréter. Emma, elle, sourit sans arrière-pensée. Elle ignorait encore que, dans cette maison, presque tous la regardaient comme une intruse… et que certains étaient persuadés qu’elle devait sa brillante ascension à une liaison avec Philippe Castel.
Au même moment, dehors, le vent redoubla de violence. Au loin, un éclair déchira l’horizon, illuminant pendant une fraction de seconde les falaises et l’immensité noire de la mer. Comme si la nuit elle-même retenait son souffle avant de refermer son piège.
Chapitre 2 – Le dernier lien avec le monde
Le salon s’était rempli d’une chaleur agréable. Les flammes dansaient dans l’immense cheminée de pierre tandis qu’une musique de jazz s’échappait discrètement des enceintes dissimulées dans les bibliothèques. Les larges baies vitrées offraient un spectacle bien différent. La nuit avait complètement englouti la mer, ne laissant apparaître, à chaque éclair, qu’un chaos d’écume blanche et d’ombres noires.
Philippe revint de la cuisine avec une bouteille de champagne.
Fabienne leva son verre.
Elle marqua une courte pause avant d’ajouter, sans quitter Emma des yeux :
Le silence dura une fraction de seconde. Emma fit semblant de ne pas comprendre.
Paul souffla dans son verre.
Thierry éclata d’un rire sec.
Philippe leva doucement une main.
Juliette observait les échanges avec un sourire fragile. Elle connaissait suffisamment les collaborateurs de son mari pour deviner que les rancœurs ne demandaient qu’une étincelle. Son téléphone vibra discrètement à nouveau. Elle glissa une excuse.
Elle quitta le salon.
Dans la cuisine déserte, elle consulta l’écran, c’était le troisième message reçu depuis un quart d’heure, elle n’avait pas senti son téléphone vibrer les deux fois précédentes.
« Je pense à ta bouche, à ton corps sans arrêt ». Puis « Attendre trois jours avant de te revoir, c’est impossible pour moi ». Enfin le dernier, à l’instant « Tu ne réponds pas ? Il est avec toi ? je n’aime pas te savoir avec lui ».
Elle inspira profondément. Après quelques secondes d’hésitation, elle écrivit seulement :
« Bien sûr il est là ! Je te rappelle que nous sommes le 31 décembre. Compliqué de prétexter un rendez-vous chez le médecin pour m’absenter ou une sortie avec des amies. Impossible de parler ce soir ».
Elle effaça le fil de discussion avant de remettre le téléphone dans sa poche. Lorsqu’elle revint, Philippe était justement en train de remplir les coupes. Il lui tendit un verre.
Elle sursauta presque.
Philippe soutint son regard quelques secondes.
Il haussa simplement les épaules.
Le cœur de Juliette accéléra. « Il sait quelque chose… »
Mais Philippe détourna déjà les yeux pour servir Paul. Ou faisait-il seulement semblant ? Avait-il de simples doutes ? Impossible de le deviner.
Fabienne s’isola dans le couloir avec Paul.
Dans le salon, Emma discutait avec Élise près de la cheminée.
Fabienne, qui était revenue, intervint aussitôt.
Emma conserva son calme.
Thierry ricana.
Emma le regarda enfin.
Mais Fabienne n’avait aucune intention d’apaiser les choses.
Philippe posa brutalement sa coupe sur une console. Le bruit du cristal fit taire tout le monde.
Fabienne soutint son regard.
Le silence redevint pesant. Dehors, une rafale fit vibrer toute la maison. Une branche heurta violemment une vitre. Emma sursauta.
Son téléphone portable vibra. Il consulta l’écran.
Il décrocha immédiatement.
Le vieil intendant de la propriété parlait fort, couvert par le vacarme du vent. Le sourire de Philippe disparut peu à peu.
Il raccrocha lentement. Tous les regards étaient tournés vers lui.
Philippe prit quelques secondes avant de répondre.
Personne ne comprenait encore. Il poursuivit d’une voix calme.
Thierry fronça les sourcils.
Fabienne posa lentement sa coupe.
Philippe acheva sa phrase.
Le vent sembla redoubler de violence au même instant. Comme pour confirmer ses paroles.
Juliette sortit instinctivement son téléphone. Une barre de réseau. Puis plus rien. Emma fit le même geste.
Thierry sortit son portable.
Élise soupira.
Le téléphone fixe installé dans l’entrée émit un bref grésillement avant de devenir totalement silencieux. Philippe tenta malgré tout de décrocher. Il n’y avait aucune tonalité. Il reposa lentement le combiné.
Personne ne répondit. Le silence paraissait soudain plus lourd que le vacarme de la tempête. Ils étaient sept, une villa accrochée au sommet d’une falaise, une route impraticable, plus de réseau téléphone, plus aucun moyen de joindre le monde extérieur. Fabienne tenta un sourire.
Personne ne rit. Au-dehors, un éclair déchira le ciel. L’espace d’une seconde, les visages se figèrent dans une lumière blanche et irréelle. Puis l’obscurité revint, plus profonde encore, avant un coup de tonnerre retentissant. Sans que personne ne puisse le deviner, la tempête venait de refermer sur eux une porte invisible. À partir de cet instant, plus aucun d’entre eux ne quitterait la villa avant que toutes les vérités n’aient été mises à nu.
Chapitre 3 – Les apparences
La salle à manger occupait toute l’aile ouest de la villa. Une longue table de chêne ciré faisait face aux baies vitrées. Malgré les lourds rideaux tirés sur la nuit, le grondement de la mer s’invitait jusque dans la pièce, ponctué par les coups de vent qui faisaient parfois vibrer les carreaux. L’argenterie et la jolie porcelaine étincelaient sous la lumière des lustres. Juliette avait tenu à dresser elle-même la table. Chaque assiette, chaque verre, chaque serviette portait cette élégance discrète qui lui ressemblait.
Les invités prirent place. Philippe s’installa à une extrémité, Juliette à l’autre. Les cadres se répartirent naturellement entre eux, comme s’ils reproduisaient inconsciemment la hiérarchie de l’entreprise. Emma remarqua qu’une seule chaise restait libre à côté de Philippe.
Fabienne leva imperceptiblement les yeux au ciel. Thierry échangea un regard entendu avec Paul. Élise, elle, observa simplement la scène en silence.
Le premier plat fut servi.
Pendant quelques minutes, seuls les couverts rompirent le silence. Puis Fabienne posa délicatement sa fourchette.
Emma releva la tête.
Emma sourit poliment.
Philippe leva lentement les yeux de son assiette.
Fabienne esquissa un sourire froid.
Thierry posa son verre.
Emma se tourna vers lui.
Paul intervint avant que le ton ne monte davantage.
Le silence retomba. Cette fois, personne ne prit la défense de Philippe. Même Juliette baissa les yeux. Philippe essuya tranquillement ses lèvres avec sa serviette.
La réponse claqua comme une gifle. Fabienne rougit. Paul détourna les yeux. Emma se sentit soudain terriblement mal à l’aise. Elle avait l’impression d’assister à une dispute familiale dont elle ignorait toutes les règles. Paul reprit la parole.
Philippe le regarda.
Emma allait répondre. Élise posa doucement une main sur son avant-bras. Un geste presque imperceptible, comme pour lui dire : « pas maintenant ».
Philippe observa la scène. Puis un léger sourire apparut au coin de ses lèvres. Un sourire qui surprit Juliette. Depuis le début du repas, son mari semblait presque… satisfait. Comme si ces tensions confirmaient quelque chose qu’il savait déjà. Il se leva lentement. Le bruit de sa chaise résonna dans la pièce. Tous les regards convergèrent vers lui. Il prit son verre.
Le silence fut immédiat. Même le vent semblait s’être éloigné quelques secondes. Philippe promena son regard sur chacun des visages. Il s’attarda une fraction de seconde sur Juliette, puis sur Emma. Enfin, il reprit d’une voix calme.
Fabienne se redressa. Thierry cessa de toucher à son verre. Paul fronça légèrement les sourcils. Même Juliette était attentive. Philippe continua :
Quelques sourire apparurent sur les visages de l’assemblée. Enfin surtout chez Thierry et Paul.
Juliette dit simplement :
Elle eut un pâle sourire.
Il marqua une pause :
Son regard passa de Élise à Fabienne, puis sur les deux hommes.
Il la regarda un sourire sincère aux lèvres. Les autres convives lancèrent à Emma des regards ambigus. Même Juliette, qui avait compris les sous-entendus des autres cadres, fixa Emma.
Il marqua une nouvelle pause.
Un silence stupéfait accueillit cette révélation. Personne n’osa parler. Philippe laissa volontairement durer cet instant. Puis il ajouta, avec un calme presque déroutant :
Les regards commencèrent aussitôt à se croiser. Fabienne était convaincue que le poste lui revenait. Thierry affichait une assurance forcée. Paul semblait déjà calculer les conséquences. Élise gardait son visage impassible. Emma, elle, baissa simplement les yeux vers son assiette, persuadée que cette annonce ne la concernait pas. Juliette sembla soulagée, comme si, elle s’attendait à une autre révélation.
Philippe leva sa coupe.
Il but une gorgée de Champagne. Puis, avec un sourire énigmatique :
Cette dernière phrase, prononcée presque avec douceur, laissa derrière elle un malaise diffus. Juliette sentit un frisson lui parcourir l’échine. Pour la troisième fois de la soirée, elle se demanda si Philippe ne jouait pas une partie dont lui seul connaissait les règles. Son regard croisa celui de son mari. Il lui adressa un sourire calme, presque tendre.
Il reprit tranquillement son repas. Mais ces deux mots suffirent à faire naître en elle une angoisse nouvelle. Depuis quelques minutes, une question ne cessait de revenir, obstinée :
« Et s’il savait tout ? »
Chapitre 4 – Les masques tombent
L’annonce de Philippe continua de flotter au-dessus de la table comme un nuage d’orage. Les conversations reprirent, mais elles avaient changé de nature. Elles semblaient plus forcées.
Les mots étaient les mêmes. Les intentions ne l’étaient plus.
Philippe semblait le seul à manger avec appétit. Il découpait tranquillement son poulet de Bresse, servait du vin à ses invités, racontait une anecdote sur un fournisseur italien avec une bonne humeur presque provocante. Il riait, un peu trop même.
Juliette le connaissait depuis près de dix ans. Chaque fois qu’il riait ainsi, c’était qu’il préparait quelque chose. Elle ne savait simplement pas quoi. Elle sentit son estomac à nouveau se nouer.
« Il sait… »
Cette pensée revenait sans cesse. Ou peut-être se trompait-elle. Peut-être n’était-ce que la culpabilité qui lui soufflait cette idée. Elle revit le dernier message de son amant. « Je n’aime pas te savoir avec lui ». Elle avait effacé la conversation. Mais les mots, eux, ne s’effaçaient pas.
Fabienne observait Philippe en silence. Vingt-deux années ! Vingt-deux années passées à développer le réseau commercial du groupe. À recruter des distributeurs. À ouvrir des marchés. À passer plus de nuits dans des hôtels que chez elle. Si quelqu’un méritait cette succession… c’était elle. Qui d’autre ? Paul ? Un excellent technicien. Un gestionnaire méticuleux. Mais incapable d’inspirer des équipes. Thierry ? Beaucoup trop impulsif. Élise ? Brillante, certes… mais encore trop discrète. Quant à Emma… Fabienne serra machinalement sa fourchette.
« Si c’est elle… » Non. Philippe n’oserait jamais. Ça serait trop gros. C’était forcément elle ! Elle qui avait sacrifié sa vie personnelle pour cette boîte et ça, Philippe le savait.
À quelques places de là, Thierry raisonnait tout autrement. Numéro deux officiel de l’organigramme, directeur technique. Il remplaçait déjà Philippe lors de plusieurs comités stratégiques. Le choix semblait logique, naturel. Pourtant… depuis l’annonce, une inquiétude grandissait. Pourquoi attendre minuit ? Pourquoi entretenir le suspense ? Parce que le choix n’était justement pas logique. Il repensa malgré lui au rapport qu’il avait discrètement modifié six mois plus tôt, une série de défauts sur une ligne de fabrication, des chiffres corrigés, quelques signatures déplacées. Rien qui ne puisse être découvert… À moins que… Il leva les yeux vers Philippe. Celui-ci discutait tranquillement avec Juliette, comme si rien d’autre n’avait d’importance.
Paul vida son verre d’un trait. Il avait horreur de cette attente. Il se leva.
Philippe sourit.
Le ton restait parfaitement calme. Mais Paul comprit qu’il venait de se heurter à un mur. Il se rassit sans un mot. Dans son esprit défilaient les mêmes images depuis plusieurs minutes. Les contrôles qualité allégés. Les matières premières remplacées par des composants moins coûteux. Les marges améliorées. Des décisions qu’il avait justifiées au nom de la rentabilité.
« Personne ne peut savoir… »
Pourtant, ce soir, il n’en était plus aussi certain. Surtout que les gains financiers, il les avaient détournés.
Élise demeurait silencieuse. Elle jouait distraitement avec son verre. Les autres la prenaient souvent pour une femme réservée. Ils se trompaient. Elle écoutait, toujours. Depuis une demi-heure, elle observait davantage Philippe que ses collègues. Il distribuait les regards comme un professeur distribue des copies. À chacun quelques secondes. Jamais davantage. Comme s’il attendait une réaction précise. Élise connaissait ce regard. Elle l’avait déjà vu. Le jour où Philippe lui avait demandé, avec une douceur déconcertante :
À l’époque, elle avait répondu sans hésiter. Aujourd’hui encore, elle ignorait s’il l’avait crue.
Emma, elle, avait presque cessé de parler. Elle regardait les visages, écoutait les silences, voyait les demi-sourires, les regards qui se détournaient. Elle ne comprenait pas cette tension. Depuis son arrivée dans l’entreprise, elle admirait sincèrement Philippe. Exigeant, parfois abrupt, il lui avait toujours donné sa chance là où d’autres ne voyaient en elle qu’une jeune diplômée. Elle n’avait jamais compris pourquoi ses collègues semblaient lui en vouloir personnellement. Elle ignorait jusqu’à ce soir, les rumeurs qui couraient encore dans les couloirs. Ou peut-être faisait-elle simplement semblant de ne pas les entendre.
Philippe reprit une gorgée de vin. Puis il posa lentement son verre. Son regard balaya une nouvelle fois la table. Fabienne évitait désormais celui de Paul. Thierry mâchait nerveusement un morceau de pain. Élise paraissait impassible. Juliette semblait absente. Emma observait tout le monde avec une curiosité sincère. Il ne put retenir un léger sourire.
Tout se déroulait exactement comme il l’avait imaginé. Il avait passé des jours à préparer cette soirée, à choisir chaque mot, chaque étape, chaque révélation. La tempête s’était même invitée au bon moment en point d’orgue. Le hasard avait parfois d’excellentes idées.
Juliette avait parlé presque à voix basse. Il tourna la tête.
Il soutint son regard quelques secondes. Un nouveau sourire énigmatique éclaira son visage.
Puis il reprit tranquillement son repas. Juliette sentit un frisson lui parcourir le dos. Cette phrase pouvait ne rien vouloir dire, ou bien tout dire. Elle eut soudain la désagréable impression que depuis le début de la soirée ce n’étaient pas les invités qui observaient Philippe… mais Philippe qui les regardait s’enfoncer un à un dans leurs propres mensonges. Le vent redoubla dehors, faisant vibrer les vitres comme si la villa elle-même retenait son souffle avant le prochain acte.
Chapitre 5 – Minuit moins deux
L’horloge comtoise du grand salon égrenait lentement les dernières minutes de l’année. Dehors, la tempête semblait avoir atteint son paroxysme. Les rafales faisaient gémir la charpente. Les vitres vibraient à chaque bourrasque, tandis que la pluie cinglait les fenêtres avec une violence presque rageuse.
À l’intérieur pourtant, personne ne regardait plus la mer. Tous les yeux convergeaient vers Philippe Castel. Depuis plusieurs minutes, les conversations n’étaient plus qu’un murmure décousu. Personne n’écoutait réellement son voisin.
Fabienne fixait obstinément son verre. Paul tapotait distraitement le dos de sa cuillère dans son assiette. Thierry jetait sans cesse un œil à l’horloge. Élise gardait son masque impassible. Emma, elle, semblait surtout impatiente que cette étrange soirée s’achève. Juliette observait son mari. Toujours ce sourire, toujours cette sérénité. Cela lui paraissait presque irréel.
L’aiguille des minutes atteignit 23 h 58. Philippe posa doucement sa serviette. Puis il se leva.
Le simple son de sa voix suffit à faire taire les conversations. Il leva son verre. Il promena lentement son regard sur chacun des convives.
Fabienne se redressa imperceptiblement. Paul croisa les mains devant lui. Thierry retint sa respiration.
Il marqua une pause. Le vent frappa brutalement les baies vitrées. Personne ne bougea.
Le silence devint presque douloureux. Il regarda sa montre :
Puis Philippe prononça simplement :
On aurait cru que le tonnerre venait d’éclater dans la salle à manger. Fabienne fut la première à réagir.
Sa chaise racla violemment le parquet lorsqu’elle se leva.
Paul resta figé, le visage vidé de toute couleur.
Thierry éclata d’un rire sans joie.
Élise, pour la première fois de la soirée, laissa paraître une véritable émotion. Ses yeux s’écarquillèrent avant qu’elle ne retrouve aussitôt son calme.
Emma, elle, regardait Philippe comme si elle n’avait pas compris les mots qu’il venait de prononcer.
Philippe hocha simplement la tête.
Fabienne frappa la table du plat de la main. Les verres tremblèrent.
Elle désigna Emma d’un geste rageur.
Philippe ne répondit pas. Thierry se leva à son tour.
Paul prit enfin la parole, d’une voix plus froide encore.
Philippe soutint son regard.
Fabienne éclata d’un rire nerveux.
Un silence glacial s’abattit sur la pièce. Emma blêmit.
Philippe leva lentement une main. Un simple geste. Étonnamment, tout le monde se tut. Son visage avait perdu toute trace d’amusement. Il regarda Fabienne, puis Thierry, puis Paul, enfin Élise.
Sa voix était redevenue parfaitement calme, presque douce.
Il se tourna vers Emma.
Elle leva vers lui un regard encore perdu.
Il esquissa un léger sourire.
Sans ajouter un mot, Philippe quitta la salle à manger. Après une brève hésitation, Emma se leva à son tour. Elle sentit derrière elle les regards peser sur chacun de ses pas. Fabienne la fusillait des yeux. « Petite pute » semblaient dire ces yeux-là.
Thierry serrait les poings. Paul paraissait anéanti. Élise l’observait avec une curiosité nouvelle. Juliette, elle, ne regardait qu’une seule personne, son mari.
La porte du bureau s’ouvrit avec un déclic sec. Pendant quelques secondes, personne ne parla. Le salon, quelques instants plus tôt rempli de voix et de colère, semblait désormais suspendu dans une attente presque insupportable.
Au moment de refermer la porte du bureau, Philippe s’arrêta. Il se retourna lentement vers la salle à manger. Les visages étaient encore figés par l’annonce qu’ils venaient d’entendre. Philippe esquissa un sourire.
Personne ne répondit.
Son regard balaya l’assemblée.
Il posa une main amicale sur l’épaule d’Emma.
Il marqua une pause.
Un silence accueillit ces mots. Puis, comme s’il venait seulement de penser à quelque chose, il tourna la tête vers Juliette. Son sourire s’élargit imperceptiblement.
Juliette sentit son cœur manquer un battement.
Le silence devint absolu. Philippe poursuivit, toujours avec le même calme.
Le regard de Juliette vacilla. Était-ce une simple mise au point ? Ou une allusion ? Depuis le début de la soirée, chacune de ses phrases semblait cacher un second sens.
Philippe n’ajouta rien. Il poussa la porte du bureau.
Emma le suivit, encore incapable de réaliser ce qui venait de se passer. La porte se referma doucement derrière eux.
Chapitre 6 – Deux heures du matin
La villa s’était lentement vidée de ses voix. Après le départ de Philippe et d’Emma vers le bureau, personne n’avait réellement trouvé quoi dire. L’après douze coups de minuit était passé dans un silence presque religieux. Aucun baiser, aucune accolade, aucun « bonne année » sincère. Seulement quelques mots polis, échangés comme une formalité. Puis chacun avait gagné sa chambre, même Juliette, non sans avoir jeté un coup d’œil sur la porte du bureau fermée.
Dans le couloir du premier étage, Fabienne referma sa porte avec une brusquerie qui fit trembler les boiseries. Elle arracha son collier, le jeta sur une commode et resta plusieurs minutes debout devant la fenêtre. Au-dehors, la tempête continuait de frapper les falaises.
Emma… Directrice générale…. Cette décision lui paraissait absurde, insultante. Vingt-deux ans de fidélité, de sacrifices balayés par une jeune femme arrivée la veille, ou presque. Toujours célibataire à son âge, faute de n’avoir jamais consacré assez de temps à sa vie personnelle. Des amours éphémères, morts, mort-nés même et le dernier en date avec Paul n’avait été qu’une désillusion de plus. Antoine ? Il avait préféré filer pour le nouvel-an, plutôt que de le passer avec elle. Elle revoyait encore la main de Philippe posée sur l’épaule d’Emma. Puis cette phrase, « J’ai beaucoup de choses à lui dire ». Fabienne serra les poings.
Quelques portes plus loin, Paul ne parvenait pas davantage à trouver le sommeil. Il faisait les cent pas dans sa chambre. La nomination d’Emma n’avait aucun sens. À moins que… À moins que Philippe n’ait découvert certaines choses, les rapports, les signatures, les modifications. Il secoua la tête. Impossible, il avait tout vérifié, tout. Pourtant… Pourquoi cette impression désagréable que Philippe savait ?
Thierry était allongé sur son lit, les bras derrière la tête. Il regardait le plafond sans le voir. Si Philippe avait ouvert certains dossiers… L’usine deviendrait son tombeau professionnel. Les économies réalisées dans le dos de Philippe, les contrôles supprimés, les compromis acceptés. Jusqu’à présent, les résultats lui avaient donné raison. Mais si quelqu’un reprenait les audits… Il ferma les yeux. Pour la première fois depuis longtemps, il regretta certaines décisions.
Élise avait simplement entrouvert ses rideaux. La pluie ruisselait sur les vitres. Elle observait les éclairs se refléter sur la mer. Elle, elle était peut-être la seule à ne pas avoir eu d’illusions pour ce poste de DG. Elle savait que ce n’était pas pour elle. Directrice marketing était son plafond et elle connaissait ses limites. Le sourire de Philippe ne cessait de lui revenir en mémoire. Ce sourire tranquille, presque satisfait, celui d’un homme qui sait. Elle avait des doutes sur le fait que Philippe savait qu’elle avait été achetée par la concurrence et qu’elle avait vendu des secrets aux Anglais.
Juliette demeurait assise au bord de son lit. La chambre était plongée dans la pénombre. Son téléphone reposait sur la table de nuit, toujours sans réseau. Elle ne pouvait joindre personne, ni recevoir de message. Cette coupure lui donnait l’impression d’être enfermée avec ses pensées.
Elle repensa aux derniers mots de Philippe. « Je ne t’ai jamais trompée ». Pourquoi avait-il précisé cela ? Pourquoi devant tout le monde ? Était-ce une simple réponse aux insinuations de Fabienne ? Ou bien… Avait-il découvert son aventure ? Elle se revit quelques jours plus tôt, dans cette chambre d’hôtel de Rouen. Les promesses, les mensonges, les rendez-vous inventés. Avec Pablo, son amant, ce n’était rien, juste du plaisir, pas de l’amour en tout cas, même si lui semblait s’accrocher. Cela lui fit d’ailleurs penser qu’il était temps d’arrêter cette mascarade. Pablo devenait collant. Allait-il devenir bientôt un danger ? Même si son mariage lui semblait être une coquille vide, elle pensa à sa position sociale, à son train de vie, au fait qu’elle n’était pas obligée de travailler. Et pourquoi pas à un héritage futur. Après tout, Philippe avait dix ans de plus que lui et pas d’enfants. Pablo, c’était terminé, c’était mieux comme ça. Même si elle avait quelques vagues sentiments pour lui, cet amant plus jeune qu’elle. Elle aimait, son insouciance, sa fougue, ce côté macho latino, caliente, et sa jalousie maladive à l’encontre de Philippe l’amusait beaucoup. C’était un peu le monde à l’envers d’ailleurs, l’amant jaloux du mari. Pablo allait lui manquer. Un peu du moins. Elle aimait ce qu’il lui faisait au lit, même si, elle devait bien l’avouer, Philippe avait toujours été un amant correct. Elle se dit, que même si elle ne ressentait plus forcement de l’amour pour Philippe, seulement un certain attachement, elle était loin d’être malheureuse dans son couple. Et puis cette fille qui venait de débarquer, Emma ! Elle était jeune, jolie… Juliette sentit un pincement dans sa poitrine. C’était un peu le comble, mais elle ressentait de la jalousie, elle l’épouse infidèle, même si Philippe avait précisé qu’il ne se passait rien entre eux, elle ne supportait pas ne serait-ce que la possibilité.
Elle enfouit son visage entre ses mains.
Puis :
Elle s’allongea sur le dos tout habillée sur le lit, se mit à regarder le plafond.
La villa ne lui répondit que par le grondement du vent.
Vers deux heures du matin, un cri réveilla ceux qui avaient pu trouver le sommeil.
Un cri, long, déchirant traversa toute la maison comme une lame. Juliette ouvrit brusquement les yeux. Son réveil indiquait exactement 2 h 03. Philippe n’était toujours pas couché.
Un second cri retentit. Cette fois, tout le monde l’entendit. Des portes claquèrent presque simultanément. Des pas précipités résonnèrent dans le couloir. Juliette sortit la première de sa chambre, encore pieds nus, sa robe de chambre nouée à la hâte.
Fabienne ouvrit violemment sa porte.
Paul surgit de l’autre extrémité du couloir. Thierry le rejoignit presque aussitôt. Élise, livide, descendait déjà les deux dernières marches de l’escalier.
Ou plutôt… Elle ne descendait plus. Elle était figée, immobile, les deux mains plaquées contre ses joues, les yeux écarquillés d’horreur.
Personne n’osait encore regarder ce qu’elle fixait.
Emma arriva à son tour, essoufflée.
Élise ne dit rien, toujours figée. Elle avait seulement un doigt tremblant qui désignait le pied de l’escalier. Alors tous les regards suivirent ce geste. Philippe Castel était étendu sur le dallage de pierre, le corps étrangement immobile allongé sur le ventre, le visage contre le sol. Une lame dépassait de sa veste, enfoncée dans son flanc droit. Une mare de sang sombre s’étalait lentement sous lui, jusque dans les joints des dalles.
Juliette poussa un cri étranglé.
Elle s’élança. Paul la retint au dernier instant.
Sa propre voix tremblait. Thierry resta pétrifié. Fabienne recula d’un pas, le visage vidé de toute couleur. Emma, incapable de prononcer un mot, fixait le corps avec une incrédulité absolue.
Quelques heures plus tôt, Philippe souriait encore. Maintenant, il gisait au pied de son propre escalier. Au-dehors, la tempête continuait de rugir. À l’intérieur de la villa, un autre orage venait de commencer.
Fabienne s’approcha finalement et s’accroupit devant le corps de Philippe.
Juliette étouffa un sanglot, une main sur la bouche. Emma dit :
Élise, toujours pétrifiée en haut de l’escalier articula difficilement :
Fabienne palpa le cou de Philippe avec le doigt.
Puis :
Fabienne passa sa main sur le dos de Philippe.
Emma aussi s’écroula.
Philippe semblait bel et bien mort.
ooOOOooo
Et voilà lectrices et lecteurs, mes amis, qui a tué Philippe ?
Tout le monde avait une bonne raison de le faire.
Juliette ? Pour les raisons déjà évoquées, ses doutes, sa peur de tout perdre en se voyant annoncer un divorce.
Fabienne ? Après le poste de numéro 2, un an avant, elle voyait une autre opportunité lui passer sous le nez. Elle avait tout sacrifié pour le travail et l’entreprise. Pour elle, c’était une injustice sans nom.
Élise, Paul et Thierry étaient à peu près dans le même cas tous les trois. Si Philippe avait découvert leurs malversations, c’étaient pour eux le licenciement, la disgrâce et peut-être le procès. Ils savaient que Philippe pouvait être impitoyable.
Emma, enfin, était celle qui semblait n’avoir aucune raison de tuer Philippe. Son ascension éclair dans la société, ce poste de DG inespéré, le soutien de Philippe à son encontre. Était-elle sa maîtresse finalement, contrairement aux dénégations de Philippe ? Avait-il nié uniquement pour préserver son mariage avec Juliette ? Et quand bien même, quel intérêt aurait-elle eu, au moment où tout lui souriait à tuer la poule aux œufs d’or ? Que lui avait dit Philippe lors de cette fameuse longue discussion dans le bureau. Et si finalement, Emma cachait un secret bien enfoui ?
Alors, quel est votre avis ? Vous pouvez nous le communiquer dans la rubrique dédiée sur le forum, ou dans les commentaires sous le texte. Je les lirai avec attention et vous dirai ce que j’en pense. Et je vous livrerai ma version. Telles sont les règles de ce petit jeu d’écriture.
Alors qui a tué Philippe, à votre avis ?
Une suite possible de ce texte a été publiée par Charlie67 : Suite possible au texte « Minuit sur les falaises »
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