Dans le cadre du jeu « Polar and Co », voici une suite possible au texte de Laetitia : Minuit sur les falaises.
La médecin légiste invita le capitaine de gendarmerie à s’asseoir en face d’elle. Elle lui proposa :
- — Tu veux un café ?
- — À cette heure, je préférerais un whisky.
- — Ça, j’ai pas, et de toute façon, ce n’est pas bon pour toi.
- — Qu’est-ce que t’en sais ?
- — Je suis toubib, tout de même.
Ils se regardèrent un moment, puis la médecin reprit :
- — Tu avances, dans ton enquête ?
- — Je patauge plutôt. C’est un vrai panier de crabes, cette entreprise : ce sont tous des tordus, chacun a une ou plusieurs casseroles, même la victime.
- — Curieux, répondit-elle avec un petit sourire.
- — Oui, ce Philippe Castel est un grand malade.
- — Pourquoi ?
- — Il avait tout manigancé pour les couper du monde pendant vingt-quatre heures. Il avait engagé un informaticien pour que tous les téléphones soient inutilisables. C’est ce gars qui s’est présenté à la maison et qui a révélé l’affaire, car il n’avait pas été payé.
- — Pourquoi avait-il fait ça ?
- — Il voulait tous les virer. C’était un peu sadique : il voulait les monter les uns contre les autres. Je pense qu’il voulait fabriquer un truc qui prouvait qu’ils étaient tous nuls, enfin un truc dans le genre.
- — Il décapitait sa boutique, en somme.
- — Oui et non. Nous avons retrouvé un contrat selon lequel il avait vendu sa boutique à un fonds d’investissement américain, contrat qui stipulait que le staff dirigeant devait être renouvelé.
La praticienne, toujours le sourire aux lèvres, regardait le pandore et commenta :
- — Pas très élégant dans sa manière de faire, ce Philippe Castel.
- — Pire que tu ne le crois. La jeune Emma Roussel était sa négociatrice, c’est elle qui, sous couvert de voyages, rencontrait les Amerloques. Il lui avait promis la place de DG, mais c’était complètement bidon.
- — C’était un vrai salopard, ce mec. Sa femme était complice ?
Le capitaine partit d’un grand rire et, tout en hoquetant, il répondit :
- — Même pas, et je pense même qu’elle n’a rien vu venir.
- — Pourquoi ?
- — Castel avait tout monté il y a un an. Il avait engagé un bellâtre pour qu’il séduise sa femme et couche avec elle. Il jouait sur du velours, ils étaient mariés en séparation de biens et s’il prouvait l’adultère, elle l’avait dans l’os pour la pension compensatoire
- — Rien que ça !
- — Oui, on a retrouvé tout un dossier avec des sextapes dignes d’un film porno.
- — Et bien sûr tu as tout visionné ?
- — Pour les besoins de l’enquête, seulement.
- — Gros cochon !
Ils sourirent tous les deux à la plaisanterie. Puis la légiste, conservant son sourire énigmatique, poursuivit :
- — Ce que tu me racontes là conforte mon idée.
- — Qui est ?
- — Attends, avant, il faut que tu prennes connaissance du dossier toxico.
Elle lui tendit un dossier comportant plusieurs feuillets que le gendarme examina distraitement.
- — Tu me résumes ce charabia ?
- — Dextromoramide.
- — C’est quoi cet oiseau ?
- — Un narcotique hyper puissant avec des effets secondaires pas tristes !
- — Jamais entendu parler.
- — Et pour cause, il est interdit depuis 1999.
- — Quelqu’un avait un stock…
- — Peu probable, mais n’importe quel chimiste qui se respecte et qui a la formule peut le recréer. Elle est sur Wikipédia, il n’y a rien de sorcier. Il faut juste un bon chimiste et chez Castel Cosmétiques, il y en a pléthore.
- — Cela change aussi le chef d’inculpation. Il y a préméditation, ce n’est donc plus un meurtre, mais un assassinat.
- — Tout à fait.
L’enquêteur, rassemblant ses esprits, demanda :
- — Cela ne me donne toujours pas le coupable !
- — J’y viens. Je t’avais déjà dit que je trouvais la plaie bizarroïde.
- — Oui, tu m’avais dit que tu pensais que le couteau était entré et sorti plusieurs fois, un genre d’acharnement.
- — Oui, mais j’ai décortiqué la chose. Cela m’a pris un temps fou, mais je pense avoir une explication.
- — Tu penses, tu n’es pas sûre ?
- — Non, je ne suis pas sûre, et ce que je vais te dire, je ne l’écrirai pas dans mon rapport, car n’importe quel contre-expert pourrait m’envoyer bouler facilement.
- — Dis toujours.
- — Ben le couteau est entré dans la victime à six reprises, deux fois jusqu’à la garde, deux fois aux trois quarts, une fois à demi et une fois au premier tiers.
- — …
- — Cinq coups ont été portés de la main droite et un de la main gauche. L’orientation de pénétration est à chaque fois différente. On pourrait supposer que six personnes différentes ont porté les coups. On pourrait supposer qu’il y a deux hommes et quatre femmes.
- — Et tu en conclus quoi ?
- — Je n’en conclus rien du tout, mais je peux te raconter une histoire, une fable, un conte.
- — Oui, raconte.
- — Il était une fois une jeune femme, elle pourrait s’appeler Emma Roussel par exemple, qui est engagée dans le seul but de réaliser la cession d’une entreprise. Rien de bien extraordinaire, vu sa formation et les boulots qu’elle a déjà effectués. Cependant, pendant l’année et demie de son job, elle flaire que le coup est pourri, avec des rétrocommissions, des versements sur des comptes « offshore » et des conditions de reprise pas socialement acceptables.
Après une brève pause, elle reprit :
- — Peut-être même que Castel a essayé de coucher avec elle, mais je pense qu’elle a toujours refusé, ce qui a probablement provoqué son incorporation dans la charrette des licenciements. Révulsée par ce qui se tramait, elle a probablement contacté les autres cadres de l’entreprise pour les informer.
- — C’est tout de même alambiqué, ton histoire ; comment organisent-ils le crime ?
- — Je te l’ai dit, c’est une fable, pas un acte d’accusation. Ils ont sûrement dû se concerter pour échafauder une contre-attaque, et peut-être que cette invitation était l’occasion. Perso, et uniquement entre nous, je dirais qu’ils sont tous coupables.
- — Et officiellement ?
- — Je te transmettrai mon rapport, qui relate tout ce que j’ai constaté, mais ne conclut sur rien.
- — Tu ne m’aides pas beaucoup.
- — C’est toi le flic, c’est à toi de trouver des preuves.
- — Tu ne veux pas…
- — Non, rien. Déjà, je m’en tape que l’on découvre le ou les assassins d’une pourriture comme Castel, mais en plus, il est très tard et je vais me coucher.