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Temps de lecture estimé : 28 mn
18/07/26
Présentation:  L’histoire : La vie d’une jeune femme d’un autre temps. Non, non, ça n’a jamais existé et surtout pas en France… Rebelle, mais pas trop ! Pas toujours maitresse de ses sentiments, pas plus que de ses choix… À y bien réfléchir… est-on vraiment toujours en mesure de faire ce qui nous plait ?
Résumé:  Guerre et paix La vie se déroule avec ses joies, ses peines. Puis l’amour qui frappe à la porte… et les chagrins s’invitent au bal des ans qui passent. Si les blessures se cicatrisent, les traces elles demeurent à jamais.
Critères:  #nonérotique fh vengeance jalousie dispute
Auteur : Jane Does      Envoi mini-message

Série : Rebelle

Chapitre 04 / 04
Guerre et paix

Résumé des épisodes précédents :

Chapitre I

L’obéissance

Papa dit, les autres obéissent. Bon gré mal gré… quand l’argent est le plus fort, faut-il toujours se coucher ?


Chapitre II

Péché de chair

Mariage de raison, mariage solide ? La faute aussi qui va au-delà de ce qu’il est possible de pardonner ? Entre petits secrets et grande lâcheté.


Chapitre III

Folie et Hystérie

Offrir le meilleur de soi peut-il passer par une tierce personne ? La raison vacille à tout essayer pour être heureux ! Les alliances entre les uns et les autres vont au vent du moment.




Un hiver, ponctué de moments rares partagés avec deux complices masculins, qui ont de moins en moins de complexes. Je songe que les absences, fort longues, de mon mari sur notre propriété ne sont peut-être pas des moments de totale solitude qu’il s’octroie. Rencontre-t-il, en cachette désormais, celui qui nous donne ensemble des frissons ? Je ne me hasarde pas à le questionner. Charles est joyeux, heureux, en quelque sorte, de cette situation où il vit une existence qu’il qualifie de « rêvée ». De mon côté, les heures passées à faire l’amour à Jean, Charles ne me touchant que de la langue, suffisent à calmer mes désirs. Je suis aussi sur un nuage. Et ce n’est pas la visite parentale prévue ce dimanche qui va changer mon ressenti.


Après l’office, toujours célébré par notre brave abbé, la calèche, d’où débarquent mon père et ma mère, stoppe sa course devant la maison. Jean, immédiatement, accourt, pour prendre en charge les chevaux. Ils seront mieux à l’écurie. Et, puisque Gertrude est aussi du voyage, elle file en douce vers son promis. Par la fenêtre, je vois le manège et souris à l’idée de ce qui va les réunir durant notre déjeuner dominical. Je sais bien ce qu’elle va recevoir pour en être locataire de temps à autre, bien entendu. Et l’atmosphère s’appesantit dès que Hector met un pied dans notre demeure. Mon aversion pour ce père intransigeant ne se dément pas. Charles reste un hôte courtois.


Il ne peut se passer, évidemment, de la rente mensuelle allouée par mon père. De quoi vivrions-nous si celle-ci ne renflouait plus nos finances ? Lors de ce repas, maman se tient d’une manière bizarre sur son siège. Comme si elle avait quelques difficultés à se tenir correctement assise. J’ai dans l’idée que le beau-père de Charles n’est pas totalement étranger à son état. Alors, lorsque les hommes, fidèles à leurs habitudes, nous « oublient » pour le fumoir, je la presse de question.



Nous en restons là de notre dialogue, car nos maris sont en approche. Notre fils, aussi, qui marche depuis peu, vient à la rencontre de sa grand-mère en babillant. Jolie diversion qui nous évite une empoignade verbale plus musclée. Chaque chose en son temps, celui de ramener sur le tapis le sujet reviendra sûrement très vite. Et la balade dans le parc se déroule dans la bonne humeur. Albert, sur les épaules de mon père, le fait courir tel un pur-sang. Cheval qui s’essouffle rapidement, sous les rires du gamin. Les bourgeons sont déjà prêts à éclore, le printemps fait roucouler les tourterelles. Je m’écarte du groupe pour venir tendre le nez du côté des écuries. Sans pensées précises, je colle mon front à une vitre d’un des box.


Une gifle ! Oui, c’est comme une gifle ce que mes yeux abasourdis enregistrent. Ils sont nus comme deux vers, lovés sur la paille blonde de l’enclos. Et ce que fabrique Gertrude n’a rien à envier à ce que nous trafiquons lors de nos soirées sans elle. À genoux, elle prie un Dieu dont je fais parfois usage. Et elle ne s’y prend ni mieux ni pire que moi. Ils sont tellement absorbés par leurs manœuvres, qu’à aucun moment, ils ne détectent ma présence. Pourquoi alors ce carreau qui me traverse le cœur ? Une douleur insupportable qui me fait fléchir sur mes guibolles, je vacille, sous le choc de la vision de cette bouche qui suce un sucre d’orge tout en longueur. Je me replie avec l’estomac au bord des lèvres. La jalousie, qui me plombe les épaules, me surprend avec une force et une puissance insoupçonnées.


Oui ! J’en crève soudain de ce spectacle qui met en scène Jean et Gertrude, alors que, pourtant, je devrais convenir qu’ils sont amants depuis longtemps ! Pourquoi là, avec une pareille violence, cet accès de dépit devant ce corps à corps ? De surcroit, ça me revient directement en pleine face par l’intermédiaire de maman qui n’hésite pas, sans se douter qu’elle enfonce encore plus profondément le clou en moi.



Je serre les poings. Pas question de répondre vertement en présence de ces messieurs. Je ravale ma morve. La pique fichée en mon cœur me fait un mal de chien. Les affres d’une jalousie jusque-là inconnue se révèlent dans une douleur mesquine. Je n’ai que le réflexe de pincer mes lèvres pour ne pas me répandre en larmes devant ma mère. Me voici bien punie de mes indiscrétions d’après repas. Marlène ne peut pas tout saisir, puisqu’elle n’a rien deviné de la scène qui m’afflige à un tel degré. Mais elle sent bien que mon malaise n’est pas dû seulement aux libations de la table. De quoi gâcher ma balade digestive. Les images sont là, qui me titillent le cerveau. Je n’écoute plus les uns ni les autres.



— xXx —



Le poison est dans mon esprit. Insidieux, il se distille lentement en moi les jours qui suivent. J’en suis infecte avec toutes et tous. Charles fait les frais de ma mauvaise humeur et se replie dans son appartement pour éviter mes foudres, dont les motifs ne lui sont pas connus. Fichue jalousie qui m’embrase telle une buche dans la cheminée. Pour un oui, pour un non, me voilà déboussolée, tiraillée entre des sentiments impossibles et une haine farouche à l’encontre de celle qui en est l’instigatrice bien involontaire. Mes paroles souvent dépassent ma pensée et tant pis pour celui qui se tient proche de moi lorsque ça arrive. Celui ou celle-là en devient mon bouc émissaire. Et c’est ainsi qu’incapable de résister au plaisir d’asticoter Hector, je me venge sur lui.


Malheureusement, le morceau est bien gros à avaler. Lui, plus que quiconque, a du répondant et surtout des appuis que je suis loin de posséder. C’est en s’alliant la complicité d’un Charles dépassé par les évènements qu’un bel après-midi, je reçois la visite de deux médecins, mandatés par mon époux et, en sous-main, mon père. Forcément, ceux qui sont là à me poser des questions idiotes reçoivent une volée de bois vert. Le résultat est immédiat. Me voici embarquée de force pour un internement que je refuse, ce qui ne fait qu’envenimer la situation. Aliénation mentale, un terme barbare que je ne saisis qu’à demi, mais qui fait de moi une pensionnaire obligatoire de l’hôpital psychiatrique.


J’ai beau supplier, hurler, vociférer, toutes mes tentatives pour me disculper ne font que renforcer l’avis médical des deux pontes qui sur recommandation de ma famille me gardent sous cloche. La chambre est spartiate. Un lit, une table de chevet, seuls meubles de l’endroit, sont scellés au sol et je fais l’objet de fréquentes rondes de la part de garde-chiourmes pas toujours très sympathiques. Je suis isolée des autres patients, mise nue dans une pièce sans fenêtre. Et la nuit, je suis attachée par les pieds et les poignets aux quatre angles de la couche. Si je ne prends pas immédiatement les médications qui me sont dispensées, des gaillards solides m’entrainent vers les douches.


Là, après deux séances, je comprends très vite ce que le mot obéir veut dire. Les jets de deux lances à incendie qui entrent en action alors que je suis collée au mur par la puissance de l’eau qu’elles expulsent, je ne tiens pas plus d’une minute. Et ce petit manège se reproduit chaque fois que je réponds un non trop rapide à une prise de comprimés dont je ne devine pas l’utilité. Cette fois, la petite bonne femme apprend vite que le retour de bâton ne va pas s’arrêter en si bon chemin. J’y suis et j’y reste. Il suffit de deux petits mois de ce traitement de cheval pour que je sois douce comme une agnelle. En fait… je suis résignée. Les hommes gardent la main sur nos existences.


Je connais désormais le prix qu’il en coûte de vouloir m’en prendre au « grand patron » qu’est Hector. Aucune visite, je ne vois personne durant de longues journées et mon moral flanche un peu plus à chaque réveil. Je suis parfois rhabillée pour une visite médicale obligatoire, dans un bureau ou deux types en blouses blanches m’expliquent, avec des mots savants que je suis « érotomane ». Je suis donc là pour calmer une prétendue boulimie de sexe. Pour faire taire, aussi, mes accès d’humeur qui nuisent à la bienséance qui caractérise la bonne société. J’apprends, donc, que seul celui qui a signé l’ordre d’internement peut en inverser le cours.


Donc en clair, et si le peu d’esprit qui n’a pas fait naufrage dans ma tête a tout compris, je suis là au gré de la fantaisie de mon père, ou de Charles. Quel intérêt aurait eu mon mari à me faire envoyer dans l’antichambre de l’enfer ? Je lui ai donc pourri la vie à une telle hauteur qu’il veuille se débarrasser de ma petite personne ? Je ne veux pas croire cela. Non ! C’est à coup sûr mon géniteur qui, las de mes griefs, se charge sûrement de me maintenir dans un état de prisonnière. Les semaines coulent en longs mois et il m’est conseillé d’écrire, pour acheter mon pardon. Au début, toute ma fierté me fait me rebeller contre cette idée.


Puis, au fil des jours qui changent les couleurs des saisons, je me décide à supplier celui dont ma sortie dépend. Oh ! Je ne me fais aucune illusion, mais j’ai là encore tort. Je ronge mon frein quelques jours depuis le départ de mon courrier. L’a-t-il reçu ? Le lira-t-il seulement ? Tout tourne dans mon crâne autour de mes mots bien alignés. Et, miracle d’un petit matin, où il m’est apporté une jolie robe propre, un chemisier en soie et des chaussures neuves.



Celle qui me parle a une voix presque trop douce, mielleuse, aux accents trop ensoleillés. De longs cheveux blonds, remontés en chignon sur le sommet de sa tête, elle a une quarantaine d’années, sûrement. Il y a, dans son regard, une lueur qui me fait penser à Mamie Gisèle. Pourquoi celle-là, non plus, n’est jamais venue me rendre visite ? Et, machinalement, je suis l’infirmière qui me conduit vers mon destin. Il est là, mains croisées sur sa panse bedonnante. Je n’ai pas droit à un seul regard, non, il se contente de fixer le mur devant lui. Les toubibs, eux, discutent de « formulaires C » de rétablissement plus ou moins long. Vocabulaire bien abstrait pour celle qui vit le pire cauchemar d’une existence. Au final, mon « hystérie » parait être stabilisée.


Une période probatoire de libération peut, si Hector le désire, me renvoyer dans mon foyer. Je n’ai donc pas mon mot à dire. Je suis sa chose, son esclave ! Je vais devoir lui dire merci ? De m’avoir envoyé dans ce bagne ? Merci, aussi, de sa générosité pour me sortir de ce lieu infâme ? Et les sévices subis ici ? Dois-je les passer sous silence ? Mon esprit me dicte de me révolter et ma raison elle, cherche à calmer ma fureur. Pas par envie, bien sûr, mais par besoin d’air pur, de grands espaces, et de retrouver ma maison. Que me reste-t-il à faire, sinon à serrer les mâchoires pour ne pas dégouliner d’horreurs sur celui qui est tout puissant ? Mais c’est bien ce jour de ma sortie que je suis vraiment « folle ».


Libre… ! Que voici un mot qui sonne juste dans ma caboche ! Libre ! C’est fait après de longs moments de détresse passés dans l’antre du diable. La blonde qui m’a amenée dans le bureau des toubibs m’accompagne de nouveau pour reprendre mes affaires. Elle est souriante, humaine dans sa manière de me parler. Tout ce temps passé ici, je n’ai fait qu’être infantilisée, mais celle-là me remet les idées en place. Toutes mes affaires personnelles tiennent dans un baluchon minuscule. Un paquet de lettres aussi m’est remis. Aucune n’est décachetée, et je n’en ai pas lu la moindre parcelle. Voilà comment on se permet de garder les gens captifs dans notre belle société. Un décide et vous devenez un ou une paria… sans plus aucun moyen de modifier l’ordre établi.


Mais pour l’heure, je savoure ce grand courant d’air qui emplit mes poumons, chassant l’oxygène vicié de la claustrophobie inspiré dans le « trou du cul du monde ». Je marche lentement vers la voiture qui m’attend. Oh ! Je vais devoir m’assoir près de mon bourreau, avec toute la rancœur de l’univers au bord des lèvres. Mais… je veux patienter. Il va venir le temps de la vengeance. Il est même en route depuis que j’ai posé un pied à l’extérieur des murs lépreux de l’asile. Pour l’instant, je sors « améliorée » en quête de guérison. Alors mieux vaut faire profil bas. Mon retour se fait sans bruit. Albert ! Mon Dieu comme il a grandi, comme il me parait distant aussi.


Une étrangère dans ma maison ! L’œuvre de mon père tout ceci, qui a réussi à m’isoler de mon fils, une part de moi, la meilleure à coup sûr ! Charles non plus n’est pas à l’aise. Il reste terré dans son appartement, m’éloignant de plus en plus de mon garçon. Quant à Jean, je ne l’aperçois plus dans le parc où deux autres jeunes hommes s’activent pourtant. Je suis seule à errer dans mon habitation, presque aussi enfermée que dans le lieu d’où je reviens. Et les jours glissent sans heurts dans un silence assourdissant. Comment renouer le dialogue avec mon mari, pour qu’il me rende mon enfant ? Il m’arrive de plus en plus souvent d’avoir de drôles d’idées. À quoi bon continuer ?



— xXx —



Le carillon de l’entrée, il y a si longtemps que je n’ai plus perçu sa musique aigrelette. Mon cœur saute dans ma poitrine. La peur de revoir les blouses blanches est gravée dans ma mémoire. Mais, ce n’est pas tétanisée dans la cuisine, que je vais savoir qui vient me déranger. Il me faut bouger. Un ange ! Oui, c’est l’impression que je ressens en découvrant la chevelure d’or de celle qui se tient là.



Séverine s’est donc désormais installée chez moi. Nous passons le plus clair de nos jours à discuter de ce qui m’a isolée de la société de longues semaines. Et elle prend une foule de notes en suivant le son de ma voix. Son cahier sur lequel elle griffonne les mots qui me viennent à l’esprit, lesquels sont tous retranscrits le soir venu, dans le calme de sa chambre sur un grand livre à la couverture noire qui reste ouverte en permanence. Nous devenons au fil du temps de véritables amies. Et les rares fois où nous croisons dans le parc mon petit Albert, elle constate que son père s’empresse de le cacher à notre vue. Les deux garçons qui s’occupent maintenant de notre propriété, eux aussi, ont pour consignes de ne pas nous parler ? En tout cas, ils s’effacent rapidement à notre approche, nous le sentons vraiment.


Je narre dans les détails tout ce que la folie masculine m’a fait subir. Les douches, les privations, la camisole et les liens pour dormir. Autant de supplices difficiles à exprimer en mots pour moi, mais qu’elle sait faire chanter dans de belles lignes ou phrases que je peux lire lorsqu’elles sont remises au propre. Et plus ses chapitres avancent, plus je découvre la duplicité de cet homme qu’est mon père. Il y a aussi une sorte d’évidence qui se met en place sans que je m’en aperçoive. Séverine et moi sommes de plus en plus proches. Pas seulement par l’esprit, mais également par un sentiment très bizarre, qui peu ou prou se confond avec ce que j’ai ressenti pour Jean avant mon hospitalisation. Ça me tombe dessus insidieusement, presque imperceptiblement.


Ce soir, alors que notre diner en tête à tête vient de prendre fin, nous desservons la table de concert. Et lorsque sa main frôle la mienne, j’ai un véritable coup de chaud qui me fait sursauter. Elle me regarde alors que mon bond me propulse quasiment dans ses bras.



Je n’ai déjà plus l’occasion de parler. La bouche qui écrase mes lèvres est trop délicieuse pour ne pas me faire fondre. Et nous nous abandonnons dans une série de baisers dont on ne se relève pas. Ou plus simplement pour en dispenser d’autres, tout autant sinon plus savoureux. Puis la chaleur qui s’empare de nous est si violente que nous faisons ensemble ce que toutes les femmes du monde ou presque font avec un homme. Je saisis soudain l’essence même de ce que mon mari peut trouver dans des échanges avec un reflet dans le miroir. Nous nous hasardons à aller bien plus loin que la décence ne le permet. Je suis tellement heureuse dans les bras de Séverine.


Tant que j’en oublie qu’elle me ressemble terriblement. Je vogue sur une vague d’un plaisir si différent de tout ce que je connais depuis que j’ai l’âge d’aimer. J’explore donc une facette de moi, que la fougue de mon amante libère. Et ce que je promène entre mes cuisses n’a rien d’étranger à ce que ma blonde garde à un endroit similaire chez elle. Je touche, caresse, lèche également tout ce qui fait de nous des femmes et je dois avouer que la douceur de ces attouchements donnés ou reçus se termine chaque fois en apothéose. Je ne peux refréner cette pluie qui exsude de mon sexe dès qu’elle y fourre ses doigts ou sa langue. Mais si elle boit à ma source, je ne suis pas en reste non plus.


C’est donc dans un unique lit que nous couchons désormais les nuits. Et nous échangeons bien plus que des mots pour son bouquin. Celui-là avance autant que son projet de rechercher quelques appuis féminins pour assurer ses arrières. C’est ainsi que nous invitons une jeune fille, féministe de la première heure prénommée Simone. Mais sa route et la nôtre ne sont pas en phase. Notre révolution trop policée ne lui convient pas. Elle nous assure pourtant de son soutien, sans pour cela nous épauler franchement. Tant pis ! Se battre est une chose, le faire dans les règles en est une tout autre, plus complexe à mettre en place. Et je vis une passion délirante avec ma blonde Séverine, qui si elle parvient aux oreilles d’Hector, peut aussi bien me renvoyer chez les dingues.


Le décès de Mamie Gisèle me ramène dans le giron familial le temps d’une cérémonie pénible. Il a tenu Grand-mère éloignée de moi, suite à mon internement. Son départ me broie le cœur et m’expédie dans un chagrin sans borne. Une chance que mon amoureuse me garde, me chouchoute tout ce qu’elle peut. Au cimetière, je dois me faire violence pour ne pas arracher les yeux de ce gros cochon qui se pavane derrière le cercueil. Maman aussi est dévastée. Mais nous n’allons ni l’une ni l’autre faire ce pas qui nous sépare. Par contre Charles est là, penaud, cramponnant dans sa main la menotte de notre Albert. Pas moyen d’approcher ce fils que je chéris pourtant de toutes mes forces. L’abbé n’est plus le même, qui célèbre les obsèques de celle qui va me manquer à tout jamais.


À la sortie de l’office, je me fraye un chemin vers mon mari. Il lâche la main d’Albert, le remet à sa gouvernante et nous sommes enfin face à face.



Zut ! Encore ma grande langue qui m’en fait dire trop. Je suppose que Hector va vite être informé et va rester sur ses gardes. Il est de toute façon impossible de reprendre les mots envolés. Je rentre donc après le cimetière sans attendre. Au moment où je monte dans la carriole, mon père discute déjà avec mon mari qui du menton désigne mon attelage. Pas question de trainer dans les parages. De plus, j’ai contacté un avocat pour rompre l’union qui me lie à Charles. Ça va être long, couteux, et je ne suis pas certaine d’y parvenir, mais je veux essayer. Sûrement que le gaillard ne va pas apprécier ma démarche. Mais je m’en fiche, je veux recouvrer ma liberté, quel qu’en soit le prix. Les bras protecteurs de Séverine sont là pour me faire oublier mes tracas.



— xXx —



Six longues années de bagarres incessantes pour enfin me détacher de celui qui a tout tenté pour me faire reculer. Les pleurs, les menaces, même une sorte de chantage moral pour me dissuader de ne pas divorcer. Mais cette fois, j’y suis. Albert est désormais aussi en âge de faire un choix. Il revient passer de temps à autre quelques heures à la maison. Et c’est un bel ado qui ensoleille la nouvelle demeure que je partage avec mon amie. Oh ! Pas de grandes effusions quand il est chez nous, pas non plus de baisers pour que notre secret le demeure le plus longtemps possible. Ma compagne a pris la direction de son journal et nous avons de quoi vivre, financièrement, notre indépendance. On parle de faire bouger les lignes, de droit de vote à la maison, mais les choses stagnent vraiment.


Des réunions de ce que nous appelons « suffragettes » sont courantes dans cette immense demeure qui couve nos amours féminines. Un message laconique écrit d’une main dont je reconnais l’écriture de celui que je haïs le plus est dans notre boite à lettres, après la tournée du facteur. C’est bref, très explicite aussi.


« Edwige, ta mère est hospitalisée et elle désire te revoir ! »


Le poulet est seulement signé d’un « H » majuscule. Je suis secouée par cette nouvelle et si j’hésite, celle qui est la lumière de ma vie m’exhorte à me rendre à son chevet. Ses arguments sont proches de ce que je peux penser.



Je craque donc deux jours plus tard. Et je traverse la ville pour me rendre au chevet de cette femme qui ne m’a pourtant jamais soutenue. Dans le lit, recroquevillée entre deux draps blancs, elle est si pâle, plus morte que vive. Mais ses deux billes sombres brillent à mon arrivée. Ses lèvres sèches tentent de me parler, trop gros effort qui la fatigue vite. Ce sont donc ses doigts tout maigres qui décrivent des cercles pour me demander ma main. Je serre cette menotte déjà à demi froide et nous restons là, à nous noyer l’une l’autre dans nos regards. Je ne sais pas combien de temps dure ce moment pénible. Ce dont je suis certaine, c’est que c’est mon père qui gâche encore nos derniers instants à toutes les deux.


Dans le couloir où je me faufile pour ne pas discuter avec lui, il me rattrape pourtant. Fidèle à lui-même, pédant et narquois, il ne se prive pas de me faire une remarque.



Mon sang ne fait qu’un tour dans mes veines, mon cœur se cabre. Je ne me retiens pas non plus pour riposter.



Il lève la main, la rabaisse immédiatement suite à un écho de voix dans mon dos. Celle-ci aussi je sais à qui elle appartient !



Je ne veux plus rien savoir de ce que ces deux-là se débitent. Je prends la tangente pour regagner mes pénates. Je ne jubile pas, parce que préoccupée par l’état de santé de maman, mes émotions me submergent. Et une semaine plus tard, c’en est fini. Marlène est partie rejoindre mamie Gisèle. Pour l’inhumation, ma compagne tient à m’accompagner. Je sais bien qu’elle a peur que je fasse un esclandre à l’église ou au cimetière. Mais j’ai une idée bien plus avant-gardiste. Et lorsque je la soumets à Séverine, elle sourit, mais ne me demande pas d’y renoncer. Le grand ponte, le gentil patron va avoir la surprise de sa vie. C’est donc toutes les deux que nous courons les boutiques pour dénicher ce dont nous avons besoin.


Pour être remarquée, notre entrée dans l’église l’est pour de bon. Point de robe ou de jupe noire de deuil, non ! Celle qui m’accompagne porte exactement le même costume cravate que moi. Vêtues tels des hommes, nous remontons l’allée pour déposer une gerbe au pied du cercueil et Hector s’en étrangle de voir notre accoutrement. Que peut-il contre nous ? La femme qui est à mes côtés dirige un des journaux les plus lus de notre région. Un de ceux qui font la pluie et le beau temps. Alors, se mettre une partie de la presse à dos en s’attaquant à un de ses membres, fût-il féminin, c’est à coup sûr couler ses usines. Et ça, c’est insupportable pour ce saligaud. Combien de paires d’yeux sont braquées sur nous lors de ce dernier adieu à maman ? Je m’en moque, plongée dans ma tristesse. Et je reçois le plus beau des cadeaux sur le parvis de l’église.


Albert qui se faufile entre les personnalités qui suivent le corbillard, pour venir entre Séverine et moi. Il prend de ses petits doigts la main de chacune de nous et nous cheminons ainsi à trois de front vers le caveau où sa grand-mère va reposer pour la nuit des temps. Ensuite, je me désintéresse de mon géniteur, de ses affaires tout comme de ce que ses usines peuvent devenir. Mon fils m’est revenu et il s’installe dans les environs. Nous nous fréquentons le plus qu’il nous est possible de le faire. Une longue plage de calme et de sérénité ouvre un nouveau chapitre de mon existence. Les turbulences, l’effervescence des hommes ne parviennent plus à m’atteindre. Une menace plus grande gronde sur notre pays.


Verdun ! Un point sur une carte de France ! Un endroit bien peu précis pour la mère que je suis. Mais c’est bien là que l’horreur due à la folie des hommes prend des allures bien sombres. Les courriers que je reçois de mon Albert ne sont pas pessimistes, mais entre les lignes c’est le désarroi qui transpire. Ce sept novembre dix-neuf cent seize, ce n’est pas une lettre de mon gamin qui me tombe dessus. Non ! Deux gendarmes frappent à ma porte, porteur d’une missive à en-tête de notre République. Le lieutenant Albert est tombé au champ d’honneur pour une terre de Meuse gorgée du sang de tant de jeunes hommes tels que lui. Mes jambes cèdent sous la gifle magistrale que me colle le destin.


Plus rien n’a d’importance et je fais un rapide bilan de ce qui m’a menée jusqu’à ce jour des obsèques de mon fils. Je n’ai connu que deux hommes dans cette vie ! Un Jean dont je ne sais plus rien, et celui qui a fait battre mon cœur par un amour bien différent. Ce petit morceau de moi dont les cordes descendent le corps dans le froid d’un caveau. Mais il me reste la main de ma chère Séverine qui pleure avec moi. La vie, c’est ces petits morceaux de bonheur, étroitement liés à des malheurs. Le départ d’Albert est un signe. Je n’ai plus de gout à rien, ma joie de vivre est dans ce cimetière où il repose. Que nous soyons de France ou des pays qui ont participé à cette grande guerre, nul doute que les larmes des mères qui ont eu à subir ces deuils ont toutes eu le gout salé de l’amertume.


Et dire que ce sont aussi des mamans, d’autres d’entre nous qui avons engendré les imbéciles qui déclenchent ces cataclysmes, n’est-ce pas là une aliénation de notre société ? Humanité qui n’a rien à envier aux loups ou aux animaux, si ce n’est la raison dont ils se servent si peu, si mal. Pour moi, Edwige, plus rien n’a de sens. Si je continue à avancer dans l’âge, le ressort qui anime mes pas est brisé. Il n’est de pire moment que celui de devoir enterrer un être que nous avons porté des mois en notre sein. Bien entendu, ma chère amie s’emploie à me redonner envie de tas de choses, mais la flamme en moi s’est éteinte ce jour hideux de novembre. Rien n’y fait ! Je n’arrive plus à remonter la pente.



— xXx —



Dans un silence de mort, je marche sur une terre qu’a foulée mon garçon. Ça sent la mort et la désolation règne en maitresse incontestée des lieux. Entre le fort de Douaumont et celui de Vaux, il me semble que mes pas me rapprochent de mon petit bonhomme. J’ai mal, je souffre de son absence. Les années ont passé bien entendu, sans avoir effacé la blessure. Séverine est partie en avril de cette année de pèlerinage pour moi. La solitude me pèse et je sais que c’est mon dernier voyage. Celui d’un retour aux sources. Il flotte dans l’air lorrain un parfum indéfinissable. La terre nue ne revit plus. Chargée de la mémoire de nos enfants, des morceaux aussi de cette mitraille qui les a fauchés par milliers, elle devient sacrée aux yeux du monde.


Il ne me reste rien, hormis des souvenirs. Des bons, d’autres moins. Une risette d’Albert, une photo de lui, fier dans son uniforme galonné, des bribes de temps lointains que mon cerveau fait ressurgir de temps à autre. Je n’ai plus d’autres attentes que celles de rejoindre ceux que j’ai aimés. Vais-je aussi retrouver ceux que j’ai détestés ? Aucune idée de ce qui se passe de l’autre côté. Ai-je bien vécu ? Ai-je mal fait ? Toutes ces questions que nous nous posons sûrement toutes et tous au moment de préparer notre départ pour ce monde dit « meilleur ». L’est-il vraiment ? Mes lèvres s’éclairent d’un drôle de sourire en songeant que personne n’en revient, n’est-ce donc pas là, la preuve flagrante que l’on y est nettement mieux qu’ici-bas ?


Un futur très proche va me le dire… et je n’ai plus de craintes, de peurs.




Fin !