| n° 23575 | Fiche technique | 47319 caractères | 47319 7973 Temps de lecture estimé : 32 mn |
01/04/26 |
Résumé: Quand on croit que tout est fini… C’est compter sans Marianne et son flair. | ||||
Critères: #policier fh | ||||
| Auteur : Domi Dupon Envoi mini-message | ||||
| Épisode précédent | Série : Poulets de Bresse Chapitre 06 / 06 | FIN de la série |
Résumé des épisodes précédents :
Le meurtrier est mort, l’histoire devrait être terminée.
Le retour sur Bourg s’effectua dans un silence sépulcral. Pas un mot d’échangé. L’affaire était bouclée, le tueur hors d’état de nuire mais à quel prix. Auraient-ils pu se montrer plus réactifs ? Marianne avait du mal à rester concentrée sur sa conduite ne parvenant pas à chasser l’image de la chambre ensanglantée. Elle ne pouvait espérer aucune aide de Michel prostré sur le siège passager. Tant que son cerveau était connecté sur l’action, il avait tenu bon. Mais là, il était dans la descente et celle-ci était vertigineuse. Il avait tué un homme, un truand mais un être humain et il n’avait pu empêcher ni le troisième meurtre de Paupe ni son suicide. Ils avaient récupéré Adrienne Bélot, seulement parce que c’était le bon vouloir de Paupe. Récupéré mais dans quel état ! Elle avait été transportée au CPA à Bourg. Se remettrait-elle un jour de ce qu’elle avait vécu, rien de moins sûr ?
Marianne pour avoir déjà tué savait ce qu’endurait son partenaire. Quand ils arrivèrent à la brigade, ils furent accueillis par une Krieger affichant un air satisfait. Elle l’aurait baffée. Techniquement, la cheffe pouvait se féliciter : l’affaire était résolue avant que la presse ne fasse le lien entre les deux premiers meurtres et l’accident mortel de Santa-Anna. Elle avait déjà tenu une conférence de presse, en présence de la proc, où elle avait présenté les faits à l’avantage de la brigade. Ce qui permettrait d’atténuer le fiasco de Carmoranche.
Dans l’open space, les mêmes qui, quelques heures auparavant, se rongeaient les sangs pour localiser YGP, choquaient les canettes en rigolant. Ils ignoreraient toujours les images d’horreur qu’elle avait dans la tête. Pour eux, c’était un succès avec quelques dommages collatéraux.
Michel lui aussi tirait une gueule d’enterrement. Tous les deux faisaient tache dans cette ambiance de liesse. Krieger s’en était aperçu. Elle leur indiqua son bureau. Ils la suivirent.
Les dix minutes se transformèrent en une bonne demi-heure mais elle tint parole. Dans le couloir, ils croisèrent Heind qui rentrait de Carmoranche, l’air aussi désastré qu’eux.
La boss tutoyait la techno chef, nouveau ça.
Ils montèrent dans son Hummer. Ça l’avait toujours fait rire : une petite femme de 1m60/50 kg dans un tel tank.
***********************
Étonnant, pensa Marianne lorsque le Hummer se gara à l’entrée d’une petite maison abondamment fleurie. Cet environnement ne correspondait pas du tout à l’image que renvoyait Krieger à la gendarmerie. Idem pour l’intérieur, loin du logement spartiate d’une baroudeuse, l’aménagement, très cosy, du salon où elle les conduisit s’apparentait plus à un cottage anglais version Agatha (Raisin ou Christie).
Elle portait encore l’uniforme dans lequel elle était apparue lors de la conférence de presse.
Elle lui montra une porte.
Marianne aurait bien voulu se changer comme Krieger. Ses fringues étaient imprégnées des odeurs de la scène de crime. À peine la porte franchie, Heind s’était délestée de sa combinaison blanche. Dans son short qui lui moulait les fesses et son chemisier largement échancré, il émanait d’elle une sensualité assumée. À l’approche de la cinquantaine, Chrissie conservait une silhouette qu’elle n’aurait jamais. Que Michel ait couché avec elle n’avait rien de surprenant.
La techno ayant trusté le canapé, Michel et elle s’étaient avachis dans les fauteuils qui lui faisaient face. Elle sirotait un gin/martini/orange avec très peu d’oranges, un peu de martini et beaucoup de gin. Le plan était clair : se bourrer la gueule pour se laver le cerveau des horreurs de la journée. Elle doutait de l’efficacité mais elle souscrivait à l’initiative.
Chrissie, pour détendre l’atmosphère, avait ironisé sur les talents de barman de Michel. Elle continuait à se moquer en l’imaginant en maîtresse de maison. Il s’efforça d’entrer dans le jeu. Dans la cuisine, il avait déniché un tablier. Il s’en était affublé et jouait les efféminés. Pas très politiquement correct en cette woke période mais cela leur permettait de se défouler sur un sujet plus léger.
Un éclat de rire retentit. Réapparition de Krieger. Nouvelle surprise : elle avait libéré ses cheveux de leur habituelle queue de cheval, troqué son uniforme contre une robe légère et très courte. Une tenue des plus inhabituelles pour quelqu’un qu’elle avait toujours vu en pantalon. Elle la portait très bien. Marianne nota l’absence de soutif. Elle remarqua aussi avec une pointe de jalousie que Michel s’en était aperçu. Leurs regards se rencontrèrent. Il lui fit un clin d’œil.
Son verre à la main, Gloria the boss, rejoignit Heind sur le sofa.
Les verres succédèrent aux verres. L’ivresse les détendit. Elle les détendit si bien que la main de Gloria s’égara dans le corsage de Chrissie alors que cette dernière introduisait la sienne sous la robe de la boss. De la part de la techno, rien d’étonnant, elle ne cachait à personne sa sexualité débridée et son goût de la nouveauté mais la cheffe… toujours tirée à quatre épingles, pas un morceau de peau ne dépassant, austère. À cette heure, elle avait pris l’initiative. Ses tétons qui transperçaient l’étoffe légère de sa robe montraient son excitation.
Marianne jeta un œil à Michel. Son verre à la main, les yeux mi-clos, il observait la scène. Bizarrement, elle n’était pas excitée par le spectacle offert par les deux femmes. Celles-ci avaient complètement oublié leur présence. Elles s’embrassaient à pleine bouche. Leurs gesticulations relevèrent la robe de Gloria, révélant qu’elle n’avait pas de culotte et qu’elle était lisse. Dans les secondes qui suivirent, elle n’avait plus rien car Chrissie l’avait débarrassée de ce vêtement qui gênait ses entreprises. Pour ne pas être en reste, Gloria s’attaqua au short, découvrit un brésilien en dentelle noire. Elle fit glisser les deux vêtements le long de jambes, tout en les embrassant.
Flash sur la toison fournie mais entretenue de la brune technicienne. Elle soupira : la lissitude de l’une, le buisson ardent de l’autre. La sensualité, l’érotisme que dégageaient ses deux nanas la décourageait. Elle ne pouvait lutter contre elle. Elle redoutait le moment où Michel les rejoindrait.
Le dernier rempart qui protégeait la nudité avait sauté. Allongées sur le divan, sexe à sexe, la forte poitrine de Heind écrasant les nichonnets de sa partenaire, des mains qui se démultipliaient. Elle en oubliait l’horreur des dernières heures et elle sentait son sexe s’humidifier. Pour autant, elle n’avait aucun désir de…
Une main sur son épaule la tira de sa contemplation.
S’adressant aux corps entremêlés :
Sorti de la maison Michel appela un taxi. L’un comme l’autre tanguaient un tantinet. Ils s’assirent, épaule contre épaule, sur le mur qui entourait la propriété. Michel rompit le silence.
Elle l’interrompit.
Elle ne lui avoua pas que de plus elle aurait eu peur de la comparaison
Le taxi arriva fort opportunément pour lui éviter de s’engager sur une planche « cucalaprale »
***********************
Dimanche 30 juillet
matin
Marianne se réveilla en sursaut. Quelques secondes pour réintégrer la réalité. Un œil à son réveil : cinq heures du mat. Mal de tête, gueule de bois. Les souvenirs de la veille remontèrent, brièvement la beuverie, les images des deux corps enlacés. Cette vision agréable fut rapidement chassée par le visage souillé d’Adrienne Bélot. Michel. Elle se tourna vers lui, lança sa main. Personne.
Hier, enfin tout à l’heure, quand ils avaient pris le taxi, il avait proposé de la déposer d’abord pour ensuite continuer jusqu’à chez lui. Ce qui lui avait paru logique… au départ. Après quelques kilomètres, elle l’avait supplié de rester avec elle. Pas question de le laisser seul face à son traumatisme. Il ne fallait pas qu’il croie qu’elle essayait de l’attirer dans son lit, avait-elle ajouté. Ils avaient pourtant fini par y aller après une longue discussion où Michel s’était efforcé de la rassurer sur son état. Elle avait fini par le persuader qu’il lui faudrait de l’aide. Il avait fini par accepter le principe de rencontrer leur psy.
Quand, épuisés, ils s’étaient couchés, tout naturellement, Michel s’était dirigé vers la chambre d’ami lui disant qu’il était inutile de préparer un lit une simple couverture lui suffirait. Elle s’était vue seule sous sa couette. Elle, qui avait joué la grande sœur, craqua. Panique totale. Perdant tout contrôle, elle l’avait attrapé par le bras.
Il l’avait tendrement enlacée, l’avait câlinée. Ils s’étaient allongés sur la couette, sans se déshabiller. Elle s’était endormie dans ses bras.
Il n’était plus là. Il avait dû partir pendant qu’elle dormait. Il n’avait pas profité de sa faiblesse. C’était un mec bien mais ça elle le savait déjà. Une douche, une douche glacée pour se remettre la tête à l’endroit. D’abord un grand verre d’eau.
Il n’était pas parti. Assis à la table de la cuisine, un grand bol de café fumant devant lui, il griffonnait sur une feuille. À son arrivée, il se retourna.
Elle se leva et mit la machine en route. Taiseuse, elle attendit que son café soit prêt.
Elle eut du mal à terminer sa phrase. La vision de Chrissie la tête entre les cuisses de Krieger… Elle éclata de rire.
Il ricana à son tour.
Après avoir déliré sur les prouesses sexuelles de Krieger, ils dissertèrent longuement sur le meurtre de Mercure. In fine, ils convinrent que ça attendrait bien le lundi matin. YGP, hors de nuire, le risque d’un nouveau crime n’existait plus et le/les meurtrier (s) de Mercure se croyait (ent) tranquille (s) alors plus rien ne pressait.
Le soleil matinal avait chassé les mauvaises ondes, Michel rentra chez lui pour se changer et se reposer.
***********************
Michel ne se reposa guère.
Rentré chez lui, il squatta sa douche un très long moment. Il revisita sa nuit dans le lit de la jeune femme. Il avait compris qu’après ce qu’ils avaient vécu, elle avait besoin de tendresse. Lui faire l’amour, même s’ils étaient sur le fil depuis quelques jours, aurait été profiter de cette situation de faiblesse qu’ils auraient regrettée tous les deux. Et pourtant… Sous le jet d’eau tiède, il pouvait donner aux évènements une autre tournure. Il l’imaginait nue, la poitrine durcie par le désir. Il la pénétrait doucement, elle gémissait sous ses caresses. Ils restaient ainsi, immobiles, leurs corps en symbiose. Sa rêverie déclencha une érection.
Machinalement, sa main se porta sur son membre. Il entama une série de va-et-vient alternant le rythme au gré des caresses qu’il prodiguait à Marianne. À la seconde où il l’amena à l’orgasme, il tira à fond sur son prépuce, bloquant sa main contre son pubis et cracha sa semence à longs jets contre la paroi vitrée de la cabine.
Ce fut le seul moment de la journée où il ne pensa pas à l’affaire. Il lut et relut les dépositions particulièrement celles du couple Bourdon. Copies conformes, trop conformes. Il restait sur l’impression qu’il avait eue lorsqu’ils avaient rencontré Lucille. Elle avait menti. Ensuite, pour leur comparution, à la brigade, le couple avait révisé. Il se sentait responsable. Après le second meurtre qui les écartait de la liste des suspects, il avait bâclé leurs interrogatoires. Il n’avait pas demandé de perquis. Il aurait dû écouter Marianne. Maintenant, tout était à reprendre.
Se rajoutait les mafieux. Plusieurs fois, il faillit se rendre chez Patricia Schmidt pour l’interroger. Son passage à tabac n’ayant causé que des blessures superficielles, l’hôpital avait accepté de la libérer dès le samedi soir. Il réfréna son impatience, elle avait droit à une journée de tranquillité.
Il avait pensé aussi contacter Krieger. Quand il allait lui exposer le pourquoi de son appel, elle n’apprécierait pas. Si en sus, il la dérangeait dans une partie de jambes en l’air avec Heind… Il préféra y renoncer. Mieux valait que Marianne l’accompagne. Ils ne seraient pas trop de deux pour affronter sa mauvaise humeur.
***********************
Lundi 31 juillet
matin
Ils se retrouvèrent sur le parking. Marianne l’attendait, adossée à son Alfa. Elle se précipita sur lui. Sans se soucier d’être vue, elle sauta dans ses bras et se serra contre lui.
Il la repoussa gentiment et la tint à bout de bras.
Il l’imaginait, nue, alanguie dans l’eau mousseuse. Une certaine émotion remua son entresol.
Ils entrèrent dans l’open space. Krieger était dans son bureau.
Marianne et lui s’entre-regardèrent.
Krieger avait rendossé son costume de boss : tailleur-pantalon, cheveux noués en une stricte queue de cheval.
Devant l’air narquois de ses deux vis-à-vis.
Elle éclata de rire.
Marianne intervint pour la première fois.
***********************
La matinée fut décevante.
En arrivant chez Schmidt, Michel avait éprouvé une impression de déjà-vu. Page les avait accueillis en peignoir. Différence : Patricia Schmidt dormait encore. Elle avait avalé des somnifères. Sur les causes de son agression, ils avaient dû se contenter du compte-rendu que leur fit son amant, compte-rendu succinct. Les ritals, très en rogne, parce que « Mercure avait voulu les baiser », ne lui avaient posée que deux questions : « Où est la fille ? » et « Où est l’argent ? ». Schmidt n’avait pas de réponse. Elle ne savait pas de quoi ils parlaient. Ils lui avaient rafraîchi la mémoire à grandes paires de baffes. Quand ils étaient arrivés, ils s’apprêtaient à passer à l’étape suivante. Celui que Michel avait descendu, excité par les coups, s’apprêtait à la violer. Heureusement, il n’en avait pas eu le temps.
L’argent : Mercure aurait-il essayé de doubler les Ritals, un jeu très dangereux qui pouvait expliquer son décès subit. Comme le lui fit remarquer Marianne, ils auraient récupéré le fric avant de l’exécuter. Sauf si pris dans le feu de l’action, son tortionnaire l’avait occis sans le vouloir. La fille : Quelle fille ? Une de ces gamines qui avait transité par ses camions. L’aurait-il soustrait au trafic, se serait-elle échappée ? Ou était-ce toute autre chose ? La secrétaire, Mauricette Alanice, leur avait expliqué comment ils blanchissaient l’argent. Mais tout l’argent passait-il dans ses comptes ?
L’interrogeant sur sa relation avec Patricia, il avait affirmé avec force conviction qu’il n’y comprenait rien. Durant son aventure avec Mercure, elle lui était au départ, indifférente puis, suite au comportement de leur amant commun, il éprouva une certaine sympathie. Là, il avait complètement craqué pour elle. Un mystère car il n’avait jamais été attiré par une femme. Aujourd’hui encore quand il fantasmait, il rêvait plus à « des bites » qu’à « des vagins ». Les sentiments houleux qui les animaient, leur agressivité réciproque, ils s’étaient retrouvés dans les bras l’un de l’autre, avaient baisé comme des bêtes. Il n’avait pas tourné casaque mais il était accro, amoureux de Patricia. Il leur avait sorti tout ça sans filtre avec une sincérité difficile à mettre en doute. Où alors, c’était un comédien de premier ordre.
Leur retour à la brigade fut morose. Ce que leur apprit Krieger n’améliora pas leur humeur. De La Bitchboille avait piqué sa crise. Pas du tout contente de la remise en cause de la culpabilité de Paupe pour le premier crime, obligée cependant de se rendre aux arguments présentés, elle donna le feu vert pour l’exploration dans le temps des communications des Bourdon mais refusa dans un premier temps de délivrer le mandat de perquisition. Elle accepta finalement, sous condition d’être présente lors de celle-ci. Ce qui la reportait au mardi matin. Ce qui ne les arrangeait guère.
Ils relancèrent Fleur Demaville, la légiste. Ils voulaient savoir s’il y avait des différences notoires dans les deux premiers meurtres. À la demande de Krieg’s, elle avait revu ses notes. Les corps avaient été rendus aux familles. Selon elle, mais ça ne tiendrait pas devant un tribunal, les modus operandi étaient différents. Dans le cas de Mercure, les brûlures avaient été occasionnées aléatoirement et, surtout comme elle leur avait déjà signifié, certaines avaient entamé un processus de cicatrisation. Pour le second, Marinus Pastorius, elles étaient disposées plus géométriquement et en un laps de temps très court. L’autre point qu’elle avait déjà souligné, l’absence de trace de violence dans la sodomie subie par Mercure alors que pour le Lituanien, le viol semblait évident. Pas impossible pour elle, qu’il y ait deux meurtriers.
En début d’après-midi, le geek qui s’était occupé des communications des Bourdon leur apporta plusieurs informations. La première dont découlaient les autres : il ne prenait pas vraiment de précautions et utilisait son propre smartphone pour ses échanges à contenu sexuel. La seconde, Mercure n’était pas le seul soumis. En fait, ils avaient une petite entreprise : ils ne dominaient pas à titre gracieux. La troisième, la plus intéressante et mystérieuse : une quinzaine de jours avant l’assassinat, il avait trouvé une série de textos reçus par Bourdon, d’abord, abscons, simplement des nombres. Lorsqu’il les avait classés chronologiquement, il s’était aperçu que cela ressemblait fortement à des enchères. La réponse à chacun de ses sms, très laconique, ne variait pas, more (plus), excepté pour le dernier, 2500, où il avait écrit « bingo ».
Michel réagit instantanément. Dans le monde pour le moins trouble où évoluait le couple, pas difficile à trouver ce que cela signifiait. Une jeune fille manquait à l’appel d’après les Napolitains. Pas difficile d’additionner un et un : la mise à prix d’un pucelage ou un deal pédophile. Ça devenait urgent d’interroger les Bourdon.
Le mari serait sans doute en déplacement mais la femme devait se trouver dans son magasin. Il téléphona à Meximieux pour que deux pandores aillent la cueillir et la ramène séance tenante à Bourg. Hors de question qu’elle communique avec son mari. Il s’avéra que celui-ci opérait du côté de Romans-sur-Isère. Nouveau coup de fil, nouvelle interpellation mais cette fois avec une mise en garde à vue pour trafic d’être humain car entre-temps, le geek avait réussi à localiser un des enchérisseurs pas assez malin pour se cacher derrière un prépayé. Quand il avait été interrogé, il s’était retranché derrière le fait que la fille était majeure et consentante. Ce qu’il avait fait n’était sans doute pas très moral mais il n’avait rien à se reprocher. Il avait confirmé, sans trop de difficulté la justesse de l’intuition de Michel sur le but des enchères : la virginité de la demoiselle.
Ils attaquèrent Lucille Bourdon, bille en tête. Pas de gentil flic. Marianne et lui étaient trop écœurés pour la jouer cool.
Elle esquiva la réponse.
Elle s’énervait en parlant.
Elle s’aperçut du sens de ce qu’elle venait dire.
Lucille se cachait derrière son mari. Il changea brutalement de sujet.
Marianne avait dégainé au jugé. Ils l’avaient bien cernée. Elle ne faisait pas le poids.
Elle s’interrompit brusquement se rendant compte qu’elle s’était fait avoir.
Les questions fusaient. Ils ne laissaient pas le temps à Lucille de réfléchir. Là, elle s’était encore plantée. Marianne et lui se regardèrent. Peu de chance que Mercure qui compartimentait sa vie raconte ça en buvant un café.
Le ton gêné qu’elle employait, il imaginait volontiers que ce n’était pas un jeu de société. Marianne l’avait bien capté, elle la titilla.
Elle se tortilla sur sa chaise.
Il la brusqua :
Nouvelle hésitation.
Voyant qu’il s’impatientait, elle reprit.
Marianne bouillait. Elle avait du mal à garder son calme. D’un ton agressif, elle intervint.
Marianne allait l’interrompre. Il lui posa la main sur le poignet pour l’en empêcher. Lucille s’animait et ne demandait qu’à parler.
Elle baissa la tête et marmonna quelques mots qu’il ne comprit pas.
Cette fois, Lucille se tut.
Elle croisa les bras.
Il interrogea Marianne du regard. Elle hocha la tête.
L’interrogatoire de Éric Bourdon ne leur apporta rien de nouveau. Il était plus coriace que sa femme. Il avait traité d’ailleurs celle-ci de connasse et d’autres noms d’oiseaux sympathiques. Il reconnut seulement avoir hébergé Roxana mais à la demande de Mercure. Idem pour les enchères qu’il ne put nier mais il se défaussa à nouveau sur le mort. Il leur apprit le nom de la jeune fille. Non seulement il avait eu son passeport en main mais il l’avait photographié. Il leur transféra le fichier. De nationalité roumaine, elle s’appelait Stingniu et avait 19 ans. Elle ne faisait pas son âge. On lui aurait facilement donné quelques années de moins. L’aubaine pour ces marlous. Comment Mercure s’était « procuré » la fille ? Son chauffeur habituel HS, il avait dû effectuer le voyage. Quand il avait récupéré la cargaison, il s’était aperçu qu’il manquait un passeport. Il retapissa les filles et il découvrit Roxana. Elle avait réussi à récupérer son passeport et voulait s’enfuir dès qu’ils auraient passé la frontière. Comme il avait compris, elle avait de la famille en France. Il avait voulu profiter de l’aubaine. Il avait toujours besoin de fric : son train de vie, ses frasques. Il lui avait mis le marché en main, soit, elle travaillait pour lui quelques semaines, soit il appelait les Napolitains et elle finissait dans un bordel de l’autre côté de la Méditerranée.
D’après Bourdon, « Freda » s’était bien fait couillonner. Contrairement à Lucille, il ne croyait pas à une entente entre Mercure et la Roumaine. « Vu ce que ça lui a coûté, ça m’étonnerait » avait-il plastronné. Comme sa nana, il se montra spontané, très à l’aise, contestant les accusations de proxénétisme et de trafic d’êtres humains. Plus au fait des lois qu’elle, il avait très bien compris qu’il ne risquait rien. Dès qu’ils avaient abordé le meurtre, même réaction téléphonée que sa moitié : « Je ne dirai plus rien. Je veux un avocat. » Sa seule faute, il n’avait pas louvoyé quand ils avaient parlé du meurtre.
Ils débriefèrent ensuite avec Krieger. Marianne était persuadée de la complicité de Lucille Bourdon, sinon de sa participation. Son attitude lors de l’interrogatoire. Quand ils avaient évoqué la fille, elle avait répondu spontanément mais dès qu’ils en étaient venus au meurtre, elle s’était fermée. Michel se montrait plus réservé. Les Ritals, pour lui restaient une piste à ne pas négliger. Bien qu’il ne mette pas en doute la sincérité de Page, il n’était pas pour autant convaincu de leur innocence. Il aurait voulu auditionner Patricia Schmidt à la brigade, lui mettre la pression.
La boss partageait l’avis de Marianne mais ils n’avaient rien de concret pour monter un dossier contre le couple Bourdon. Elle entendait ce que disait Michel à propos de Schmidt/Page mais elle tenait pour acquis que les Napolitains étaient hors de cause. Les tortures oui, l’étranglement pas leur truc. Ils avaient prévenu la cellule « trafic d’êtres humains » et lancé une recherche pour tenter de retrouver Roxana Stingniu. Elle avait peu de chance d’aboutir – Roumaine, elle n’avait pas besoin de titre de séjour – mais il fallait essayer. Elle pouvait être une source de renseignements sur le réseau de trafiquants.
Michel ne parvenait pas à se concentrer. Depuis la soirée olé olé qu’ils avaient partagée, la Krieg’s se montrait beaucoup plus familière avec eux. Au lieu de s’asseoir formellement derrière son bureau, elle s’était juchée sur celui-ci. Étant donné l’étroitesse de la pièce, son siège et celui de Marianne se côtoyaient dangereusement. Son genou appuyant contre la cuisse de la jeune femme, les gestes qu’ils exécutaient réveillaient son désir. Il avait l’impression que, non seulement, elle éprouvait le même tourment mais, qu’en plus, elle en remettait une couche par le frôlement d’une main sur son bras, d’un frémissement de la cuisse contre son genou. Un sourire narquois de Krieger… difficile de ne pas s’apercevoir de la tension érotique qui régnait entre eux.
La journée avait été frustrante à tout point de vue. Sa certitude de la culpabilité des Bourdon, sans rien pour la prouver et la présence envahissante de Marianne, cela faisait beaucoup. Quand celle-ci lui proposa un resto pour évacuer le stress de la journée, bien qu’il sache que c’était une connerie, il accepta.
***********************
Marianne, en se préparant, se demandait ce qui lui était passé par la tête. Pourquoi avait-elle lancé cette invitation ? Pourquoi avait-elle cru bon de rajouter : « Et on ne parle pas de boulot ». Les réponses, elle les connaissait. Elle avait lu dans les yeux de Michel, le combat qui se livrait dans son cerveau. Il n’avait pu résister.
Si elle ne l’avait pas invité à dormir chez elle, si elle ne lui avait pas montré la femme qui se cachait derrière son battle-dress et ses t-shirts pourris, elle ne serait pas plantée devant son miroir à ne pas arriver à se décider quoi mettre. Pas que sa garde-robe soit conséquente mais elle ne voulait pas commettre la même erreur que la dernière fois. Il fallait qu’elle soit féminine sans être aguicheuse. En désespoir de cause, elle se rabattit sur un jean slim et un t-shirt qui n’avait pas l’air de sortir de chez Emmaüs.
Elle s’inspecta une dernière fois dans son miroir. Elle n’avait pas l’air trop godiche. Ses tétons pointaient déjà de manière trop suggestive. Elle se résigna à s’affubler d’un soutien-gorge. Elle peigna ses cheveux fous avec sa main. Prête pour…
Michel avait réservé dans un resto du centre-ville. À son arrivée, assis au comptoir, il discutait avec le barman, une de leur vieille connaissance. Il lui fit signe de le rejoindre. Non seulement ce mec était intelligent mais ce soir, malgré sa cinquantaine entamée, il était super sexy. Rasé de près, un jean de marque qui moulait son petit cul, une chemisette blanche largement ouverte sur son torse velu. Craquant.
Le barman qui faisait également office de serveur les conduisit à une table dans la seconde salle plus intime. Michel aurait-il… ? Pensée confirmée par les propos du serveur :
Il leur laissa la carte. Ne pas parler de l’affaire les obligeait à aborder d’autres sujets de discussion. Discuter de tout de rien, de la météo… pas vraiment leur truc. Les sujets personnels, presque risibles. Évident que Michel ressentait les mêmes symptômes qu’elle éprouvait dans son cœur et dans son ventre. Ils se rabattirent sur l’écologie, une passion commune. Elle accueillit son entrée avec soulagement. Le silence seulement troublé par les bruits de mastication. Elle mangea le plus lentement qu’elle put mais…
Elle croisa son regard. Un sourire contraint avec une lueur d’ironie. Et merde. À quoi bon feindre.
Ils éclatèrent de rire.
Leur sourire n’avait plus rien de contraint. Ces deux petites phrases les avaient libérés d’un poids énorme.
L’appart de Michel se trouvait à quelques centaines de mètres du restaurant. Ils réglèrent l’addition en prétextant une affaire urgente. Ce qui n’était pas faux. Ils marchèrent tendrement enlacés rigolant de la tête du barman/serveur à leur départ précipité.
Mauvaise surprise : en approchant de son immeuble, Michel s’aperçut que la lumière brillait dans sa cuisine. Il n’avait pas repris ses clés à Grace. La salope devait l’attendre. Il lui proposa d’aller chez elle. Elle refusa. Elle n’avait pas peur de cette connasse. Au contraire, elle saurait qu’elle avait perdu la partie.
Marianne posa une main sur l’avant-bras de Michel et un doigt sur sa bouche pour lui imposer le silence. Elle s’avança vers la chambre. Elle eut un choc. Sa rivale, nue sur le lit, s’offrait dans une position impudique, jambes largement ouvertes. Malgré son âge, elle était d’une beauté saisissante. Bronzage intégrale, épilation totale, des jambes interminables, une poitrine en poire aux tétons frémissants, un minou entrouvert déjà luisant de cyprine. Paniquée, elle ravala un sanglot. Quelle chance avait-elle contre un tel canon ?
Grace, s’avisant de sa présence, sauta du lit, prête au combat.
Connasse, elle avait juste prononcé un mot magique, genre le « poule mouillée » de Marty McFly. D’une main, elle attrapa les fringues, de l’autre elle agrippa ses longs cheveux blonds. Si Grace avait une plastique de rêve, elle lui rendait une dizaine de centimètres et autant de kilos. Sa pratique du sport se limitant aux activités en chambre, elle ne fit pas le poids. Sans se soucier de ses hurlements et sous l’œil hilare de Michel, elle la traîna à la porte, la jeta avec ses fringues sur le palier.
Michel la rejoignit, tenant un sac à main. Il le balança sans précaution contre le ventre de Grace qui dans un geste réflexe referma les mains sur lui.
Avant qu’il ne finisse sa phrase, Marianne claqua la porte. Ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre en riant aux éclats. Ils reprirent leur sérieux. Leurs lèvres se joignirent pour leur premier baiser.
Le désir la pressait. Elle s’empressa de défaire les boutons de la chemisette. Sentir la fourrure de sa poitrine entre ses doigts. Contre son ventre, le membre viril prenait de l’ampleur. Plus étonnant, en tout cas pour elle, c’était une première : les tétons de Michel s’érigeaient et devenaient aussi durs que les siens. Il était vrai que ses aventures étaient plus limitées que ce qu’elle laissait entendre.
Michel la repoussa, étreignant ses épaules à bout de bras.
Elle se trouva ridicule. Elle avait énoncé ça avec la voix d’une midinette amoureuse alors que ses doigts peignaient la toison de son torse.
Elle utilisa le meilleur moyen pour le faire taire : emprisonner sa bouche avec ses lèvres.
Sans qu’elle comprenne vraiment comment, elle se retrouva à la place de Grace quelques minutes plus tôt. Tout aussi nue, tout aussi indécente. Oui, c’était son mec. Le sexe roidi qu’elle s’apprêtait à prendre en bouche l’attestait. Alors que ses lèvres se ventousaient au gland humide, qu’une langue inquisitrice explorait sa fente verticale, leurs deux smartphones se manifestèrent.
Les ignorer. Ils auraient pu si les alertes ne s’étaient multipliées. Ce harcèlement les déconcentra. Michel abandonna son clitoris, s’assit au bord du lit et prit son smartphone. Il éclata de rire.
Éteindre leurs smartphones. Faire comme si… Elle y pensa. Mais si la Bourdon voulait parler. Elle s’assit à son tour, passa les bras autour de son cou.
***********************
Gloria Krieger qui les attendait à l’entrée de l’open space, hilare, les accueillit par ces mots.
Lucille Bourdon, les coudes posés sur la table, la tête dans les mains sanglotait. Il se montra compatissant. Il se saisit de ses poignets, doucement libéra sa tête.
Débile comme entrée en matière, mais il craignait de la heurter, de fermer la porte. Elle hoqueta.
Il n’y comprenait rien. Marianne intervint.
Les sanglots s’estompaient. Sa voix retrouvait un débit naturel.
Marianne et lui se regardèrent d’un air interloqué. Qu’est-ce que c’est que ce délire ? Mais bon si ça jouait en leur faveur. Il lui caressait doucement les poignets qu’il n’avait pas lâchés.
Putain, ce qu’ils attendaient leur tombait tout cuit et enveloppé. Quelles que soient ces gonzesses qui l’avaient effrayée, il leur devait un verre. Marianne avait raison. C’était bien un jeu sm qui avait mal tourné. Accessoirement et très adroitement, Lucille venait de se retirer de la scène de crime. Pas vraiment le maillon faible qu’il avait imaginé.
Ça se corsait.
Il ne savait pas si les filles lui avaient fait peur mais elle lui avait donné à réfléchir. Bourdon allait se ramasser la totale.
Futée Lucille. Son mec allait avoir du mal à se dépêtrer de la merde dans laquelle, elle le plongeait.
Depuis un moment Marianne se taisait. Elle intervint d’une voix douce.
Lucille lui jeta un regard angoissé.
Elle se mit à pleurer. Marianne lui tendit un mouchoir en papier.
Elle reprit en reniflant entre les mots.
La porte refermée, il se rua sur la pièce en vis-à-vis d’où Krieger avait suivi l’audition.
Barbara-Anne De La Bitchboille s’avança et apparut dans la lumière.
Michel n’appréciait pas la méthode et le fit savoir.
Marianne et Michel se regardèrent…