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1953
Temps de lecture estimé : 8 mn
11/02/26
Présentation:  Il y a des histoires qui suivent des chemins déjà tracés… avant de bifurquer. Celle-ci en fait partie. Une plongée qui mène ailleurs, où rien n’est jamais exactement ce qu’il paraît. Un récit en deux parties, à lire dans le bon ordre… et dans le bon sens.
Résumé:  Suite directe de « L’Entre‑Corps », « Le Plein‑Corps » ne peut se lire indépendamment. Suspendue entre deux mondes, tiraillée entre deux réalités, Maryse est confrontée au choix du corps. Et si ce choix s’imposait malgré elle ?
Critères:  #réflexion #psychologie #drame #fantastique
Auteur : Maryse      Envoi mini-message

Série : Au-delà des corps

Chapitre 02 / 02
Le plein-corps

Résumé des épisodes précédents :

Maryse s’évade dans un ailleurs déroutant. Accueillie par un couple dont la proximité l’attire autant qu’elle la déstabilise, elle se laisse peu à peu happer par une immersion troublante où les repères se dissolvent. En surprenant ses hôtes dans un moment d’intimité, elle s’y reconnaît avant de fuir et de se réfugier dans son lit, persuadée de refermer une parenthèse imaginaire.




Le retour


Elle ne voulait pas se réveiller.


Un pressentiment diffus la maintenait dans cet assoupissement, là où tout restait encore possible. Ses doigts cherchèrent machinalement le tissu sous sa paume. Le contact – souple et doux… différent – la projeta là.



Elle se redressa brusquement, le cœur battant, le souffle court. Son mari, allongé à côté d’elle, la dévisageait avec inquiétude.



La réalité la cingla avec brutalité. La chambre. Le lit conjugal. Tout autour d’elle avait chassé Bois-Charmant.


Un gémissement de déception lui échappa.



Elle détourna le regard, se força à respirer calmement, puis se recoucha sur le côté, dos tourné. Elle n’avait aucune envie d’expliquer ce qu’elle ne comprenait pas elle-même.


Elle tenta de se raisonner. Bien sûr qu’elle était à sa place. Où aurait-elle dû être, sinon ici ? Dans cette maison, avec son mari, dans la vie qu’elle avait construite.


Tout aurait dû lui paraître normal. Rassurant. Stable. Et pourtant, elle n’y arrivait pas.


Elle avait l’étrange impression de se retrouver dans un décor certes familier, mais vidé de toute substance, comme si un voile invisible s’était interposé entre elle et le monde, en émoussant ses perceptions. Et tandis que le présent lui semblait incongru, les images de Bois-Charmant affluèrent dans son esprit avec une précision troublante. Les gestes attentifs de Joséphine, le regard calme de Victor, la lenteur du temps, cette sensation de justesse qu’elle n’avait jamais ressentie ailleurs.


Elle frissonna.


Elle savait que tout cela n’avait été qu’un rêve. Une construction mentale. Une escapade. Et pourtant, son corps refusait de l’admettre.


Un froid brusque la saisit. Puis une nostalgie poignante. Comme si on lui avait arraché quelque chose qu’elle n’avait jamais osé posséder tout à fait.


Là-bas, elle aurait refermé ses doigts sur le drap épais pour s’y ancrer. Pas ici.


Elle resta longtemps immobile, le regard perdu, incapable de se lever. Parviendrait-elle à redevenir celle qu’elle était avant ? La mère attentive. L’épouse présente. Celle qui avançait sans se poser de questions. Quelque chose en elle en doutait.


Finalement, elle se leva, mécaniquement. La routine du quotidien, si souvent répétée, reprit le dessus. Elle s’habilla et se prépara seule, comme si ses gestes se succédaient par habitude, indépendamment d’elle. Elle appela son travail pour prévenir de son absence, surprise de s’entendre parler d’une voix claire, comme si ce n’était pas la sienne.


La journée s’étira. Elle la traversa en enchaînant les tâches domestiques. Elle était chez elle, et pourtant tout lui paraissait désaccordé. Comme si elle observait son quotidien de l’extérieur, à travers une vitre déformante.


Le soir confirma ce qu’elle redoutait. La quiétude familière, la présence attentionnée de son mari, tout glissait sur elle sans parvenir à l’atteindre. Cette indifférence involontaire aurait dû la culpabiliser. Mais même son remords semblait lointain, amorti.


Elle comprit alors, avec une clarté douloureuse, que quelque chose s’était démis en elle. Elle ne voulait plus de cette existence-là. Pas ainsi. Pas au prix de se vider d’elle-même. Bois-Charmant n’était peut-être qu’une invention, mais il révélait un manque bien réel.


Les jours suivants furent marqués par une irritabilité constante. Elle se sentait à vif, incapable de contrôler ses réactions ; rien ne parvenait à la satisfaire. Les lieux qu’elle aimait autrefois ne lui correspondaient plus. Elle errait, absente, cherchant en vain ses repères.


Son esprit revenait sans cesse à Bois-Charmant. À Joséphine, à Victor. Leur souvenir avait sur elle un effet apaisant immédiat, presque euphorisant. Lorsqu’elle s’imaginait à leurs côtés, tout semblait couler de soi, naturel. Puis la réalité revenait, brutale, et la comparaison avec sa propre vie lui devenait insupportable.


Un après-midi, alors qu’elle déambulait sans but précis dans le vieux quartier, son regard s’arrêta sur la devanture d’un bouquiniste. Intriguée, elle s’arrêta, puis entra.


L’odeur du cuir et du papier ancien la saisit aussitôt. Elle parcourut lentement les rayonnages, effleurant les reliures du bout des doigts. Un livre attira son attention : une couverture de cuir rouge, ornée d’une feuille stylisée en fil d’or.


Elle le prit, le contempla quelques secondes, puis le reposa. Une impression de déjà-vu la gagna. Comme cela arrive parfois.


Rentrée chez elle, la sensation persista. Quelque chose lui échappait. Une image cherchait à s’imposer, sans jamais se laisser saisir. Elle se servit une tasse de thé et regarda distraitement par la fenêtre.


Bois-Charmant.


Le nom s’imposa, sans ménagement. La feuille dorée. La façade du domaine. Cette même marque au-dessus de la porte principale.


Son cœur s’emballa. Ce n’était pas possible. Elle n’avait jamais vu ces armoiries ailleurs que dans son rêve. Et pourtant…


Sans réfléchir, elle attrapa sa veste et sortit en trombe. Elle courut jusqu’à la boutique, le souffle court, l’esprit hanté. Une part d’elle savait qu’elle frôlait l’absurde. L’autre refusait de s’arrêter.


À l’intérieur, elle chercha fébrilement. Les livres défilaient sous ses mains tremblantes, maladroites. À chaque échec, la panique montait. Elle se sentit ridicule, au bord des larmes. Elle allait renoncer, convaincue de s’être laissé emporter trop loin.


Puis elle le vit. Le livre était là. Usé, marqué par le temps, indiscutablement réel. Elle se pétrifia une seconde, une minute, peut-être plus. Tout semblait suspendu. Comme en apesanteur, elle le saisit, la respiration bloquée, et lut le titre calligraphié en lettres pâlies : Bois-Charmant.


Elle le serra contre elle, envahie par une certitude vertigineuse. Elle n’était pas folle. Ce qu’elle avait vécu n’était pas une dissociation fantasmée.


Elle s’élança hors de la boutique sans entendre les appels du bouquiniste. Elle courait sans s’en apercevoir. Ses pas foulaient à peine le trottoir. Comme portée, le corps étonnamment léger. L’air ne lui avait jamais paru aussi vif, aussi régénérant ; ses poumons s’en gorgeaient à chaque inspiration. Chaque enjambée la rapprochait du moment où elle pourrait enfin parcourir les pages. Cette perspective l’enivrait. Jamais elle n’avait été aussi proche de se réapproprier son histoire. Et dans cette course instinctive, haletante, elle éprouvait la sensation exaltante de se retrouver.


Une rue à traverser. Des cris. Une masse indistincte fondit sur elle. Un crissement. Puis l’impact. Le monde bascula. Une lumière blanche, fulgurante, jaillit sous son crâne avant que le noir ne l’engloutisse.




La suspension


Une voix troua l’obscurité, appelant son nom.


Celle de Victor ? Celle de Joséphine ? Peut-être les deux à la fois, leurs voix superposées, prononçant son nom dans le même souffle. Ce devait être eux. Elle voulait que ce soit eux. Ils l’avaient retrouvée. Ils étaient venus la chercher.


Comment ? Elle l’ignorait. Elle aurait voulu leur répondre. Mais sa bouche demeurait close. Immobile. Inexistante.


Cela avait-il seulement de l’importance ?


Ils étaient là. La brume épaisse qui l’enveloppait sembla reculer, lentement, sans se dissiper tout à fait. Une clarté pâle filtrait, fragile. De quel monde provenait-elle ?


Et le livre, où était-il ?


Elle ne chercha pas de réponse. À quoi bon, maintenant ? En compagnie de Joséphine et de Victor, elle n’aurait plus besoin de le lire. Elle vivrait son histoire. Elle la raconterait plus tard, peut-être. Quand le corps suivrait.


Un bruit s’imposa alors, plus net. Répétitif. Régulier.


Il avait été toujours là, elle le réalisa soudain. Simplement, jusqu’ici, elle ne l’avait pas encore remarqué. Il gagnait en ampleur, battait contre elle, insistait, martelait sa conscience, jusqu’à devenir pénible.


Puis un souffle mécanique s’y mêla. Ample. Régulier. Étranger. Une ventilation assistée, qui entrait et sortait d’elle sans qu’elle y consente.


Alors elle sut.


Elle était à l’hôpital. Ce qu’elle avait pris pour un appel n’était que le cliquetis obstiné d’un moniteur et le ronflement continu d’un respirateur.


Une voix masculine parla, basse, retenue, à côté d’elle. Elle ne distingua pas les mots. Seulement le timbre, cette inflexion prudente qu’elle connaissait trop bien. C’était lui.


Une chaise racla doucement le sol. Il s’y assit et ne parla plus.


Les voix de Victor et de Joséphine, un instant plus tôt si nettes, s’étaient tues. Mais leurs présences subsistaient autrement : dans la mémoire d’un toucher, dans la douceur d’un drap, dans une lenteur qui n’avait pas prise ici.


Les bips s’égrenaient. Le soufflement constant la berçait. Son esprit se mit en veille…


Quelque chose affleurait, la tirait de sa torpeur. Une chaleur diffuse. Puis une pression légère, comme si une présence s’était allongée près d’elle sans la toucher vraiment. Elle ne sentait rien – elle le savait – et pourtant la sensation existait. Une réminiscence ancienne, remontant à son insu. Ou peut-être son corps qui cherchait à se souvenir malgré tout.


L’impression ne s’éteignit pas. Au contraire, elle s’amplifia, s’étendit autour d’elle, comme un espace soudain habité. D’abord des mouvements. Puis des formes… des silhouettes émergèrent, glissant les unes sur les autres.


Celle familière de son mari. Un peu ternie, comme une photographie trop longtemps exposée à la lumière. Une autre, plus attentive. Victor, sans doute – ou l’homme qu’elle appelait ainsi dans l’autre monde. Il ne demandait rien. Il était là, simplement. Et Joséphine, sûrement. Elle ne la voyait pas vraiment, mais elle se rappelait sa manière d’être proche sans envahir, une présence qui n’exigeait rien.


Les corps se fondaient désormais, sans logique ni hiérarchie. Des rythmes différents, des chaleurs spécifiques. Et au milieu, elle cherchait le sien. Était-ce ce poids immobile que rien ne traversait ? Était-ce cette conscience suspendue, incapable d’agir ?


Elle comprit lentement – sans panique – que son corps n’était plus un lieu distinct. Qu’il s’était dissous dans les autres, comme s’il n’avait jamais été entièrement à elle.


Tout redevint lisse. Comme les draps d’aujourd’hui, tendus, aseptisés. Pas ceux d’avant, froissés, imprégnés des corps.


Son histoire lui échappait…


Et l’image du livre s’imposa à nouveau. Non pas comme un objet perdu, mais comme une existence différée. Tout ce qui avait été écrit sans elle. Tout ce qu’elle avait cru pouvoir rejoindre plus tard.


Non. Il ne s’ouvrirait pas. Il n’était ni sa continuité ni son existence. Il ne la racontait pas : il la contenait. Et elle n’était plus en état d’y entrer.


Il n’y eut pas de regret.


Seulement cette évidence sèche : on ne vit pas par procuration sans en payer le prix.


Le bruit des appareillages reprit de l’importance. Extérieur. Mécanique.


Alors elle comprit – non comme une leçon, mais comme un fait : on peut suspendre sa présence, laisser les choix s’étirer, se réfugier dans les interstices. Le monde, lui, continue.


L’accident n’avait rien rompu. Il avait bouclé sa trajectoire : elle n’avait pas été projetée hors d’elle-même. Elle avait regagné son corps, celui qu’elle avait trop longtemps laissé en retrait.


Dans cette immobilité absolue, tout revenait, condensé : la vie qu’elle n’avait jamais vraiment habitée, le désir observé sans être osé, le temps qu’elle croyait pouvoir retenir.


Elle n’était pas stoppée. Elle était arrivée.


La conscience demeurait, claire. C’était le dernier lieu possible.


Le système de surveillance médicale dictait la cadence. Ses poumons se remplissaient et se vidaient selon un rythme réglé. Le corps persistait sans elle ou peut-être malgré elle.


Elle ne chercha plus à résister. Elle se laissa traverser. Les images perdirent leur netteté. Les présences se déposèrent. Il n’y eut plus de confusion. Seulement ce constat calme : son histoire s’en était allée. Elle, elle restait.


Les jours succédaient aux jours, comme les bips du moniteur.


Enfin privée de l’illusion de partir ailleurs, elle demeurait là. Ni délivrée, ni enfermée ; mais réintégrée. C’était désormais sa présence.