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Temps de lecture estimé : 9 mn
07/02/26
Présentation:  Il y a des histoires qui suivent des chemins déjà tracés… avant de bifurquer. Celle-ci en fait partie. Une plongée qui mène ailleurs, où rien n’est jamais exactement ce qu’il paraît. Un récit en deux parties, à lire dans le bon ordre… et dans le bon sens.
Résumé:  Captive de ses désirs, Maryse franchit une frontière. Entre fascination et tension, elle se laisse happer par l’intimité d’un couple. Se laissera‑t‑elle emporter ? Première partie de « Au‑delà des corps », où tout commence...
Critères:  #érotisme #fantastique #volupté #rencontre #couplea3 ffh
Auteur : Maryse      Envoi mini-message

Série : Au-delà des corps

Chapitre 01
L’entre-corps

L’évasion


Le drap, sous son dos, accaparait toute son attention. Feutré. Propre. Imprégné de cette odeur neutre qui assoupissait les perceptions. À chaque mouvement, il coulissait contre sa peau, sans jamais accrocher, sans jamais retenir. Une sensation qu’elle connaissait trop bien.


Elle fixait le plafond sans le voir, laissant son regard se perdre dans l’obscurité. Son mari, allongé sur elle, haletait davantage. Elle attendait que cela se termine.


Depuis longtemps déjà, leurs étreintes ressemblaient à cela. Des gestes répétés, efficaces, sans maladresse ni passion. Ils ne se touchaient plus en dehors de ces moments-là. Plus de caresses inutiles. Plus de baisers qui se prolongeaient. Elle avait cessé de compter quand cela avait commencé.


La mélancolie s’invita – diffuse mais insistante – le souvenir d’un désir plus vif, plus entier. L’idée d’un regard posé sur elle autrement. D’une chaleur qui ne serait pas seulement celle des corps en contact, mais qui continuerait, même après.


Pas comme le drap sous elle. Repassé. Net. Indifférent.


À quoi bon s’y attarder.


Elle connaissait ces questions, elles revenaient toujours aux mêmes endroits, sans jamais ouvrir de passage. Elle les laissa couler, comme le tissu sous sa peau. Penser n’avait jamais changé quoi que ce soit.


Alors elle se força à faire le vide.


Elle cessa d’écouter la respiration saccadée, de compter les secondes, de sentir le poids sur elle. Son esprit s’éloigna doucement. Il vagabonda d’abord sans but, s’attacha à une image, puis à une seconde.


D’autres affluèrent, se relayèrent, se mélangèrent. Et peu à peu, tout se modifia.


Le lit s’élargit, devint plus vaste. Le drap, plus accueillant, presque complice. Elle s’y pelotonnait, livrée à la sensation.


Elle n’était plus là. Elle était ailleurs.


Des mains la parcouraient. Longues, fines. Tantôt aériennes comme des plumes, tantôt précises et insistantes. Elle frissonnait, comme si son corps se rappelait soudain qu’il avait une consistance, une matérialité.


Une chaleur sourde s’éveilla entre ses cuisses, monta lentement, se diffusa insidieusement, brouillant les contours. Son souffle se défit, s’emballa. Le monde se mit à battre au même rythme qu’elle.


Il n’y avait plus de chambre. Plus de lit. Plus de réalité. Rien que les perceptions – vives, mouvantes, absorbantes.


Les gestes se poursuivaient, attentifs, progressifs, envoûtants. Elle se cambra instinctivement, sans pouvoir s’en empêcher. Tout en elle réclamait, implorait. Une bouche effleura la sienne, s’infiltra. Les doigts s’attardèrent, réveillant des zones qu’elle croyait depuis longtemps endormies.


Dans son sommeil, elle s’entendit gémir.


Elle écarta les cuisses, cherchant ce qui lui échappait depuis trop longtemps.


Elle ne savait pas qui la touchait. Ni si cela avait encore une importance.


Quand la caresse devint plus précise, s’attarda, son corps tout entier se contracta, traversé par une onde brûlante. Elle s’offrit.


Une alerte retentit – trop tard, trop faible. Aussitôt balayée.


La volupté l’absorba. Plus rien d’autre n’existait. Elle n’était plus qu’un lieu vibrant, offert, parcouru par un flot ardent qui déferlait, qui l’habitait entièrement. Les mains agrippées au drap, elle menait une course éperdue, dans un monde de plaisir, où son corps trouvait enfin sa place, se révélait.


Puis la jouissance fusa en elle, intense, incoercible. Elle cria. Son corps fut secoué de spasmes incontrôlables avant de retomber, vidé.


Une main la recouvrit d’un drap.



Elle tenta de retenir la présence. Ses doigts se refermèrent sur le vide. Alors elle obéit. Avant de sombrer, une dernière pensée la traversa : que le destin leur permette un jour de se rencontrer.


Maryse émergea lentement.


D’abord, elle ne sut pas si elle s’était vraiment réveillée. Son esprit demeurait engourdi, enveloppé d’une ouate épaisse, comme si le sommeil refusait de la lâcher. Pourtant, quelque chose clochait. Tout semblait légèrement décalé, imprécis, altéré. À l’image du drap sous son dos qui semblait différent. Plus dense. Plus enveloppant comme une seconde peau qui l’accueillait. Rien à voir avec la sensation habituelle. Une odeur nouvelle s’en dégageait – un parfum léger et fleuri, celui de la lavande – subtil mais bien réel.


Elle ouvrit les yeux.


L’incrédulité la frappa. Ce qui l’entourait lui était inconnu. Elle referma les paupières, le cœur battant, puis les rouvrit, espérant retrouver le décor familier.


Rien ne changea.


Le lit était moelleux, orné de baldaquins acajou qui se perdaient dans le voile qu’ils soutenaient. Une couverture de laine la recouvrait jusqu’aux épaules. Tout lui était inconnu. Jusqu’à la senteur de bois ciré, désuète, qui flottait autour d’elle.


Elle resta pétrifiée quelques secondes, tous les sens aux aguets.


Elle s’était couchée dans son lit, à côté de son mari. Elle en était certaine. Et pourtant, elle se réveillait ailleurs. Seule.


Elle tenta de trouver une explication – reconstituer, résoudre – mais rien ne vint. Sa mémoire demeurait muette. Aucun souvenir ne remontait, seulement une incompréhension sidérante et cette impression connue que tout lui échappait.


Elle se redressa lentement, s’appuyant sur un coude.


Le décor se révéla peu à peu : une coiffeuse assortie d’un miroir pivotant légèrement terni, une armoire massive, un fauteuil tapissier, un paravent derrière lequel elle devinait un cabinet de toilette d’un autre âge. De lourds rideaux de velours cachaient les fenêtres, plongeant le lieu dans une douce pénombre.


Elle se leva, hésitante.


La chemise de nuit qu’elle portait – longue, ample, d’un coton doux – n’était pas la sienne. Et pourtant, elle semblait avoir été taillée pour elle, l’épousant parfaitement. Sa stupeur devint effarement. Elle resta là, incapable de déterminer si ce qu’elle voyait et ressentait relevait du réel ou d’un rêve prolongé.


Tout était insolite, incompréhensible, et pourtant elle se sentait étrangement à sa place.


Absurde.


Dans un sursaut, elle s’avança à petits pas circonspects vers les rideaux qu’elle écarta lentement.


La lumière du jour l’aveugla. Lorsqu’elle s’y habitua, elle découvrit un jardin parfaitement entretenu : allées gravillonnées, haies taillées avec soin, massifs floraux disposés avec une harmonie presque irréelle. L’immense pelouse s’étendait jusqu’à la lisière d’un bois touffu. Un calme profond se dégageait de l’ensemble. Un calme hors du temps.


Elle resta là, immobile, sans savoir que faire : fuir, appeler à l’aide, ou retourner se coucher et attendre que tout s’efface. Aucun de ces choix ne s’imposait vraiment.



La voix la fit sursauter. Elle se retourna brusquement et découvrit le couple, immobile, à l’entrée de la chambre.



L’immersion


Une fois passé le choc de sa dissociation – elle n’avait pas trouvé meilleur terme pour nommer ce qui lui arrivait – Maryse se laissa peu à peu apprivoiser par ce qui l’entourait. Les questions sans réponse demeuraient là, en sourdine, mais s’effaçaient derrière la découverte des lieux et ce réflexe presque instinctif de s’y intégrer. Joséphine la guidait avec une bienveillance patiente, lui révélant chaque recoin, chaque aspect du domaine de Bois-Charmant, qui semblait l’accueillir comme si elle en avait fait toujours partie.


Au fil des jours, elle réalisa que le monde dont elle avait été arrachée ne lui manquait pas. La course perpétuelle de sa vie d’avant lui paraissait maintenant dérisoire. Ici, le temps se déployait autrement : les gestes étaient plus lents, l’existence plus simple. Les habitudes qu’elle avait crues indispensables – se lever à l’heure, optimiser ses journées – perdaient leur sens. Elle s’étonnait que ce soit Bois-Charmant qui s’adaptait à son rythme et non l’inverse.


La vie d’ici s’imposait comme une évidence, tandis que les repères de son passé s’estompaient peu à peu.


Chaque matin, au réveil, elle palpait le drap pour en sentir la texture si particulière. Rassurée d’être toujours là, elle ouvrait alors les yeux, contemplait sa chambre, s’emplissant de son odeur, de son atmosphère singulière.


Ses journées s’écoulaient sans heurt ni urgence. Elle s’habillait avec l’aide de sa chambrière, prenait le petit-déjeuner sur la terrasse, puis partait en promenade avec Joséphine. Elle apprenait les usages de la maison, participait aux tâches domestiques, goûtant cette vie réglée par des rythmes naturels plutôt que par un emploi du temps serré.


Les soirées étaient ponctuées par le retour de Victor. L’observer descendre de son cheval pour rejoindre Joséphine la fascinait. La tendresse et la passion qui soudaient le couple lui paraissaient irréelles. Par moments, elle se sentait de trop, témoin d’une intimité qui n’était pas la sienne – une existence à laquelle elle n’appartenait pas vraiment, mais qui pourtant l’attirait inexorablement. Les dîners, les discussions sur la terrasse au coucher du soleil, les confidences échangées : tout cela nourrissait une proximité qu’elle attendait, sans se l’avouer.


Pourtant, certaines nuits, la solitude redevenait pesante. Dans son lit, elle se tournait et se retournait, incapable de trouver le sommeil. Une tension presque charnelle la gagnait, la faisant frissonner, envahie par un trouble indéfinissable dont elle ne comprenait pas l’origine.


Comme maintenant.


Le corps fébrile, à fleur de peau, elle attendait que son agitation larvée passe. En vain. Rester allongée ne faisait qu’accentuer son malaise. Incapable de rester plus longtemps en place, elle se leva et sortit de sa chambre.


Tandis qu’elle avançait à pas discrets dans le couloir sombre, Maryse aperçut une porte entrouverte. Elle n’aurait pas dû y prêter attention. Elle le sut aussitôt. Pourtant, son regard s’y posa malgré elle, comme happé.


À l’intérieur, la chambre baignait dans un clair-obscur lunaire. Joséphine se tenait face à la haute psyché, Victor contre son dos, tous deux nus. Leurs silhouettes emboîtées, toutes d’ombre et d’argent, se confondaient. Leurs gestes étaient lents, accordés, comme dans un ballet silencieux – dont elle était la spectatrice invisible.


Elle resta clouée sur place, le souffle suspendu.


Les mains de Victor parcouraient les courbes de Joséphine avec une évidence bouleversante. Il n’y avait ni précipitation ni retenue, seulement cette complicité dense, profonde, qui les liait comme s’ils ne faisaient plus qu’un. Une chorégraphie envoûtante où chaque mouvement semblait répondre au précédent, chaque soupir devenir un écho au suivant.


Elle demeurait là, hypnotisée, incapable de détacher les yeux.


Joséphine, tout alanguie, s’abandonnait sans réserve. Le reflet de son visage grisé dans le miroir sembla, un instant, l’appeler.


Et quelque chose, en elle, céda…


Elle ne savait plus très bien où elle se trouvait. Le couloir, la porte, la distance – tout s’effaçait. Les gestes qu’elle voyait résonnaient en elle avec une intensité inouïe. Son corps réagissait comme s’il redécouvrait une mélodie oubliée. Elle n’aurait pu dire si ce qu’elle éprouvait naissait d’elle, ou si cela venait d’ailleurs.


Elle tenta de se rappeler qu’elle n’était pas là pour ça. Que ce qu’elle voyait ne la concernait pas. Mais les frontières se brouillaient. Elle avait l’étrange impression d’être à la fois à l’écart et au centre de la scène. Présente sans y être. Absente, sans pouvoir s’en dégager.


Tout se mélangeait. Sa raison hésitait encore, freinait, résistait – comme toujours. Mais son corps, lui, avait choisi. Et cette certitude l’embrasait déjà.


Quand Joséphine se cambra, appelant son mari, elle dut se retenir au mur. Une chaleur sourde la traversa, incontrôlable, comme si ce mouvement avait déclenché en elle une réaction en chaîne qui s’emballait. Son cœur battait trop vite. Sa chair se consumait. Le temps n’avait plus de prise.


Ce n’était plus un regard volé.


Elle ne distinguait plus ce qui relevait de la vision ou de l’imaginaire. Les gémissements, qu’elle croyait entendre, semblaient s’échapper de sa propre poitrine. Elle eut la sensation fugace, vertigineuse, d’être tirée dans cette étreinte, cette fusion qui n’était pas la sienne – et qui pourtant l’avalait.


Alors elle abdiqua. Ou peut-être était-ce déjà fait.


Un râle lui échappa – le sien, ou celui de Joséphine. Quelque chose montait, trop grand, trop vaste. Elle ferma les paupières et voulut résister. Mais son corps ne lui obéissait plus. Ou alors n’était-il plus vraiment le sien, n’était-elle plus tout à fait elle.


Une chaleur unique. Un rythme inédit auquel elle se trouvait accordée. Une envolée commune, irrépressible. Tout se mêlait, s’emballait, l’aspirait…



La conscience revint, brutale.


Elle recula d’un pas, puis d’un autre, comme si elle s’expulsait d’un vécu trop accaparant pour avoir été vécu. La réalité la heurta de plein fouet, la laissant vacillante, vidée, le souffle court.


Elle détourna les yeux et s’enfuit.


Une fois enfermée dans sa chambre, elle s’adossa contre la porte. Ses jambes la soutenaient à peine. Les images persistaient, non comme des souvenirs distincts, mais comme un bouillonnement diffus, lancinant, impossible à nommer.


Elle tenta de se convaincre que tout cela n’était qu’un effet de sa dissociation, le contrecoup de son état fragile. Une confusion passagère. Pourtant, au fond d’elle, quelque chose savait que ce n’était pas si simple.


Plus tard, allongée dans son lit, incapable de trouver le sommeil, elle comprit avec effroi – et un trouble persistant – que ce qu’elle avait entrevu avait réveillé en elle une part qu’elle croyait éteinte. Refermer cette porte serait peut-être plus difficile qu’elle ne voulait l’admettre.


En pleine dérive, elle laissa ses mains errer sur le drap, effleurant chaque pli, comme si la texture familière pouvait lui restituer ce qu’elle venait de quitter…