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Temps de lecture estimé : 34 mn
20/09/25
Présentation:  Suite tardive de la série Lyrie Montmartre. Je travaille sur d’autres épisodes et la fin des aventures de Lyrie.
Résumé:  Lanvin, Gers, Allier, Ambroyse, Lestat et Mirmont. Avec Jablines, appelé également «Le village du lac» ces bourgades formaient ce que tout le monde nommait les sept villages.
Critères:  #aventure #sciencefiction #dystopie cérébral voir exhib noculotte
Auteur : Juliette G      Envoi mini-message

Série : Lyrie Montmartre

Chapitre 07
Les hommes de Mirmont

Résumé des épisodes précédents :


Lyrie Montmartre Livre 7


Lyrie Montmartre a retrouvé ses semblables. Des humains qu’elle n’aurait jamais imaginé rencontrer dans une vie aussi solitaire que la sienne. Elle les appelle « Les autres ». La tueuse de loups découvre également une certaine civilisation…




L’auberge du carrefour



Lanvin, Gers, Allier, Ambroyse, Lestat et Mirmont. Avec Jablines, appelée également « Le village du lac », ces bourgades formaient ce que tout le monde nommait les sept villages.


De nombreux voyageurs venaient de toute la région, mais certains passaient plus fréquemment que d’autres. Comme les habitants de Mirmont, le bourg le plus puissant de la région parisienne et le plus proche géographiquement de Jablines. Tous ces voyageurs n’hésitaient pas à faire la route pour venir troquer ou commercer à l’auberge de Jean et Ludivine. La taverne était réputée pour sa bière forte et dorée et ses repas succulents et copieux. L’endroit était situé à un embranchement de routes appelé « Carrefour », avant l’effondrement du monde ancien. Les propriétaires étaient nés à Jablines et n’avaient pas désiré trop s’éloigner de leur petite communauté, quitte à perdre de la clientèle. Finalement, la très jolie Ludivine, sa bonne humeur, ses plats délicieux et l’excellente bière brassée par Jean, firent merveille. On venait à l’auberge du carrefour d’un peu partout et le lieu était devenu incontournable pour les affaires et pour avoir des nouvelles des sept villages. Bien entendu, tous ces gens étaient pareillement curieux des ragots et des commérages.


L’auberge venait d’ouvrir ses portes et les clients étaient encore peu nombreux. Jean, le maître des lieux, était sorti pour sa brasserie et Ludivine avait prévenu sa petite clientèle qu’elle partait un moment pour traire ses vaches. Les gens venaient parfois en famille et les rares enfants adoraient le lait. La belle aubergiste, elle, aimait beaucoup les enfants.




Gédéon de Montreuil



L’homme s’était attablé après avoir laissé sa monture aux bons soins de Xavier, garçon à tout faire et employé de l’auberge. Un jeune gars vif d’esprit et travailleur que Ludivine avait pris sous son aile.


Gédéon de Montreuil, maire de Mirmont, avait dédaigné le bouillon proposé par Xavier au profit d’une bière. Puis, il avait passé commande d’un repas pantagruélique. De tempérament vif et de caractère entier la plupart du temps, l’homme se montrait le plus souvent d’humeur joviale. C’était tout au moins ce qu’il aimait montrer de sa personne. Une copie de lui-même qui n’était en rien la réalité. Un secret qu’il avait su garder. Le bourgmestre tenait à ce que cette fausse image de lui perdure. Il s’était construit une vie et il avait créé le personnage idéal pour aller avec la légende qu’il désirait créer.


Âgé de quinze printemps, pour ce qu’il en savait, Gédéon Doucet, orphelin et voleur des rues, tuait son premier homme. Un vieux fou qui vivait en ermite dans une immense bâtisse de pierre. Comme avait fini par l’avouer sa victime avant de pousser son dernier soupir, Gédéon trouvait le coffret. Dans la cheminée, au-dessus de l’âtre, et caché derrière une pierre descellée. Un lourd boîtier contenant de l’or et quelques pierreries. Dorénavant, s’il savait se débrouiller, tout irait mieux pour lui dans la vie. Il lui faudrait apprendre à protéger son bien. S’il y parvenait, sa fortune serait faite.


En premier lieu, il quitterait son pays de naissance. Un coin appelé Loiret avant l’effondrement du monde. En première dépense, il payait des marchands, afin qu’ils acceptent qu’il se joigne à eux. Il tenait à se joindre à leur caravane et les suivrait dans leur voyage vers d’autres horizons. N’importe quelle destination ferait l’affaire. La caravane de commerce partait pour une ville nommée Paris. Une ancienne cité de grande importance selon les marchands. De toute façon, son meurtre ne lui donnait pas d’autre choix que celui de la fuite.


En traversant une bourgade dont il avait oublié le nom, le jeune voleur graissait la patte d’un obscur magistrat et changeait de nom. Ce n’était certainement pas impératif en ces époques troublées, mais prudence était mère de sûreté. Gédéon Doucet disparaissait donc ce jour-là. Gédéon de Montreuil, lui, s’apprêtait à conquérir le monde.


Ce fut un très long voyage. D’autres assassinats en cours de route et quelques nouvelles richesses. Puis, quelques mois plus tard, la caravane posait ses coffres et ses marchandises à un croisement de routes. Le carrefour des sept villages. Là, les voyageurs apprenaient que les loups étaient entrés dans Paris.


Gros et gras, malgré des muscles puissants, tout le monde se demandait comment Gédéon de Montreuil n’avait jamais succombé à une attaque. Il était connu que la bonne chère, les vins et les alcools étaient des abus nocifs pour une bonne santé. De plus, les crises de colère, les tempéraments sanguins et l’excédent de poids ne faisaient pas bon ménage. C’était sans compter que l’individu n’était plus très jeune. Certains habitants du bourg parlaient d’une quarantaine d’années. D’autres de cinquante ans. L’homme était puissant. Une puissance que l’on pouvait prendre dans tous les sens du terme. Une carcasse impressionnante. Une stature de six pieds et neuf pouces*, charpentée de chair, de muscles et de lard. Malgré la graisse qui lui donnait un torse de barrique, le bourgmestre était bâti en force. L’autre face de sa puissance était une domination sans partage sur le plus important village de cette partie du monde et une influence considérable sur tous les autres.


Le visage rougeaud et sans grâce, mangé en permanence par une barbe de plusieurs jours, se figea dans une moue pensive. Les yeux sombres du chef de Mirmont s’étaient plissés. Il soupira et passa son énorme paluche dans une chevelure auburn coiffée en arrière. Une main grasse du jus du coquelet aux myrtilles qu’il dévorait à même les doigts. Gédéon avait grand appétit et aimait faire bonne chère. D’ailleurs, parler de petit déjeuner l’agaçait toujours. Pour quoi faire dans le petit, quand on pouvait manger autant que lui ?


Ce matin-là, le bourgmestre de Mirmont avait convoqué celui qui pouvait passer pour son bras droit. Ou, en tout cas, un gredin qu’il utilisait très souvent pour toutes sortes d’affaires louches. Des missions délicates, comme il aimait le préciser.


Le colosse était d’humeur massacrante, mais il n’en continuait pas moins à démontrer une bonne mine parfaitement composée. Son plan n’aboutissait pas et l’incompétence de ses espions le rendait fou de rage. Mais se montrer calme et pondéré dans ses décisions lui avait toujours semblé plus malin que de se laisser aller à la colère.



Paul, surnommé « L’idiot » par ses pairs, faillit recracher sa bière, quand Gédéon cogna avec force son poing sur la table. Ce geste était coutumier chez son chef et cette démonstration de mauvaise humeur jurait avec le sourire affiché par Gédéon de Montreuil.



Le maire de Mirmont poussa un rire proche d’un véritable rugissement et tapa une nouvelle fois du poing sur la table de bois sombre.



Le bourgmestre arracha une aile de son coquelet et la leva en l’air, la tenant devant sa trogne disgracieuse.



Cela dit, l’homme porta le morceau de volaille à sa bouche et arracha la viande tendre à son os. Gédéon de Montreuil avait chevauché une bonne partie de la nuit et, pour cette fois, il n’était pas question de gourmandise. L’homme avait grand-faim.



*Six pieds et neuf pouces, soit deux mètres et six centimètres.




Petits plaisirs




Lilas, allongée sur le dos, avait joui très vite. La langue de la jolie brunette la fouillait avec une certaine ardeur et son majeur curieux allait et venait doucement dans son œillet délicatement ouvert. Son excitation, frustrée depuis trop longtemps, avait explosé et son sexe avait trempé le visage de la soumise. L’orgasme de la bergère lui avait tordu le ventre un long moment et elle avait gémi tout le temps de sa jouissance. Lyrie, elle, avait observé la scène en silence. Debout, elle s’était caressée en prenant soin de ne pas se laisser aller au plaisir. Le regard vert d’eau allait de la délicieuse frimousse soudée au ventre de la gardienne de chèvres, au cul cambré que lui offrait la lanceuse de couteaux. Elle était restée immobile quand Adeline avait abandonné comme à regret sa friandise.



L’air un peu surpris de la soumise fit bouger la Parisii.



Lyrie s’était approchée lentement d’Adeline, toujours agenouillée auprès de Lilas. Elle décela une touche d’impatience dans les yeux sombres qui la dévisageaient avec une certaine effronterie.



La tueuse de loups avait parlé en écartant légèrement les jambes et en posant ses longues mains sur ses hanches.



La grande chasseresse, légèrement penchée sur l’arrière, ses mains englobant ses seins lourds aux pointes dardées, se laissait dévorer par la plus soumise de leur trio. Elle se sentait couler doucement sur les lèvres et la langue qui fouillaient son antre. Avant qu’Adeline ne vienne vers elle, le visage de la jolie brune était trempé de sueur et des sucs de Lilas. Maintenant, il devait être baigné de la liqueur distillée par sa source.



Des petits coups secs et rapides d’une langue dure frappaient son clitoris en alternance avec des lèvres douces qui le happaient pour le sucer.



Lilas ne lui avait jamais prodigué de telles caresses et elle-même n’avait jamais songé à s’y essayer.



L’espace d’un instant, Adeline s’immobilisa et sa bouche s’éloigna de la grotte détrempée.



La jolie brunette avait lâché ses mots dans un souffle, ses yeux sombres levés vers la tueuse.



Un court moment plus tard, ses doigts crochant dans la chevelure de jais, Lyrie jouissait en un râle sourd.





La politique de Mirmont



Après être resté silencieux un long moment, le bourgmestre but une gorgée de sa chope à demi remplie de bière dorée et mousseuse et s’essuya la bouche d’un revers de la main. Il paraissait s’être subitement calmé et soupira longuement en fixant son comparse.



Gros et laid depuis l’enfance, Gédéon n’avait jamais rien eu à offrir à ces dames et en avait toujours été complexé. Les traits massifs, des petits yeux marron perdus dans un visage lourd, le patron de Mirmont qu’il était aujourd’hui se servait des femmes grâce à son pouvoir. C’était sa manière à lui de savourer sa vengeance d’homme frustré.



Paul l’idiot attrapa son vieux galurin couleur beige pisseux d’un geste lent et se leva avec la même lenteur.



Cette étrangère avait son destin déjà scellé. Si elle ne finissait pas par lui appartenir, elle serait le déclenchement d’un changement. L’excuse qu’il attendait depuis longtemps. Jablines était un petit bourg et sa population était la moins nombreuse des sept villages. Il était pourtant le deuxième bourg de la région de par son importance. C’était dû à la présence de deux de ses habitantes. La guérisseuse, une femme dénommée Sylvie, était de loin la soigneuse la plus douée de toute la contrée. Elle apportait une santé sans faille à sa petite communauté. Elle était également une femme-sage réputée. Aucun nouveau-né ne mourait plus, depuis qu’elle veillait sur les mères et leurs enfants. Sa réputation dépassait largement la région parisienne. Mirmont ne craignait en rien la petite quantité d’armes rapportée par leur liseuse. Jablines était mieux armé que les autres bourgades, mais son armement était nettement moins puissant que celui de Mirmont. Lui, il avait beaucoup plus de fusils et un bon stock de munitions toujours exploitables. C’était cette Sybille qui avait trouvé ces armes. Elle avait la réputation d’être d’une grande sagesse et était la mémoire des choses passées. De plus, elle savait compter, lire et écrire. La vieille femme avait voulu donner ses connaissances et les imbéciles d’une ancienne époque avaient refusé son idée. Gilles et l’Ankou, eux, désiraient aujourd’hui qu’elle le fasse. C’était mauvais pour Mirmont.


Certains des hommes de Jablines vont contre l’avis de leur conseil pour obtenir ce qu’ils veulent. C’est un très mauvais exemple pour toute la région. Ils tentent d’abuser de dame Lyrie Montmartre, surnommée la tueuse de loups, pour s’enrichir dans le dos de leurs chefs et au détriment de la volonté de la victime. C’est scandaleux ! Bonnes gens des sept villages… Bonnes âmes de Jablines… Vous devez réagir ! Nous devons tous nous unir !


Voilà ! Le petit laïus de Gédéon de Montreuil était prêt !


Cela créerait partout des jalousies chez les hommes et des peurs chez les femmes. Les autres villages seraient envieux. Envieux et effrayés par la nouvelle importance acquise par d’autres. Peu importait que cette Lyrie finisse par être gardée par Mirmont sans contrepartie. Gédéon se contenterait de clamer dans les villages que le conseil de Jablines était un repaire de faibles et d’incompétents. Il prendrait alors la direction des opérations. Il expliquerait avec force et éloquence que des faibles ne devaient en aucun cas être à la tête d’une communauté. Pour le bien-être des six autres, l’un des villages devait se débarrasser des conseillers incapables de se faire respecter. Lui, Gédéon de Montreuil, pouvait aider à bâtir un nouvel avenir pour Jablines. Les jaloux et les lâches se cacheraient derrière cette excuse et ne tenteraient rien pour empêcher les choses de se faire. Alors, il prendrait facilement les affaires en main en s’emparant du pouvoir par la force. Il expliquerait que c’était simplement pour ne pas que d’autres bourgs, plus forts, même si plus lointains, ne viennent les attaquer et voler leurs biens. Une fois la situation rétablie, Jablines pourrait organiser de nouvelles élections. Cela s’appelait tirer les marrons du feu*. Une expression très ancienne.


Sans même l’avoir vue, le bourgmestre de Mirmont détestait cette Lyrie Montmartre. Il n’y en avait plus que pour elle depuis son arrivée. Et ça, ce n’était pas bon. Trop de monde admirait la fameuse tueuse de loups. Une femelle ! Ce n’était pas bon du tout.



*Dans son sens initial, « tirer les marrons du feu » signifie prendre des risques pour autrui, sans en récolter le moindre profit.




La fermière et ses légumes



Gédéon attendait un autre coquelet, tout en jacassant comme une pie. Il tapotait l’épaisse tablée de bois de ses gros doigts boudinés tout en papotant. Preuve de sa patience mise à l’épreuve.



Le géant s’interrompit pour arracher un morceau de pain à la miche à croûte dorée et croustillante.



Hippolyte Dedieu piocha dans le plat de pommes de terre passées au four et baignant dans une sauce à l’ail persillée. Puis, il planta sa patate cueillie à la pointe de son couteau de chasse dans le pot de gros sel.



La bouche pleine de pommes de terre, l’œil curieux et la mine rigolarde, Hippolyte Dedieu dit « Le filou » attendait la suite avec une certaine impatience. Une impatience non feinte et une érection bien réelle.



Le coquelet était arrivé et Gédéon de Montreuil s’était pratiquement jeté sur sa volaille. Le gros homme s’était étranglé dans son fou rire et cherchait à récupérer son souffle en ouvrant la bouche pour aspirer de l’air.



Des bouts de volaille mâchés et de la sauce persillée maculaient la riche vêture du bourgmestre. Les habits, le ceinturon et les bottes qu’il portait avaient été décrits par le marchand itinérant, comme des étoffes venues des régions du Sud du pays de France et des cuirs fins de la belle Espagne. Des endroits inconnus de leur nouveau propriétaire. Ce que savait Gédéon, c’était que ses vêtements lui avaient coûté la peau des fesses. Le rire tonitruant du géant roula dans la grande salle. La matinée s’était avancée et l’auberge accueillait maintenant de nombreux clients.



Le chef de Mirmont arracha une aile de son volatile et fixa son voisin d’un air redevenu sérieux.





L’espion de Mirmont



Comme tous les autres habitants de Jablines, Paul l’idiot détestait le bourgmestre de Mirmont. Gédéon de Montreuil était pourtant un personnage qu’il valait mieux avoir de son côté. Il était l’homme le plus puissant des sept villages, et il ne l’était pas devenu à force de gentillesses et de bontés. Tout le monde craignait le chef de la plus grande communauté de ce côté-ci de Paris. Tout le monde, sauf deux hommes. Cet imbécile de Gilles Lefort et ce crétin de Victor Lad. Pourtant, même eux ne le voulaient comme ennemi et n’osaient pas le défier ouvertement.


Paul avait entendu certaines rumeurs qui lui donnaient froid dans le dos. Il avait bravé sa peur, mais n’avait pas tout dit au bourgmestre. Il savait certaines choses, mais il hésitait encore à les divulguer. Si Gédéon prenait le bourgmestre de Jablines et son conseiller pour des adversaires et des trouble-fête, il n’avait pas totalement tort. Il ne connaissait pourtant rien de ses véritables ennemis.


Des femmes ! Paul n’avait jamais appris comment Sybille et Sylvie étaient devenues de si redoutables meneuses de femmes. Il ne savait rien, des prémices de la véritable rébellion qu’elles entretenaient depuis des lustres.


Il était très rare et extrêmement difficile de garder un secret. La plupart du temps, ce secret finissait par s’éventer. Cela venait parfois d’une bourde, ou d’une erreur quelconque du détenteur dudit secret. On pouvait laisser filer un indice sans s’en rendre compte. Pour certains, une soirée un peu trop arrosée, ou un mauvais jugement sur une personne que l’on pensait de confiance, et c’était fichu.


Pour d’autres, c’était un comportement qui ne plaisait pas à tout le monde qui les desservait. Ce qui pouvait leur apporter des jalousies ou la défiance de personnes mal intentionnées à leur égard. C’était certainement pour cette raison que quelques bribes des secrets de Sybille et Sylvie étaient venues aux oreilles de quelques personnes. Leurs positions sociales, leurs amours libres, leurs comportements en toutes choses, provoquaient jalousies et rancœurs. Paul était convaincu que ces deux-là avaient été constamment espionnées.


Et bien sûr, malgré leur discrétion et leur prudence, le temps jouait contre les deux complices. Le secret s’effilochait alors que la vie s’écoulait. Quelques menues informations circulaient et s’échangeaient. Des indiscrétions passaient d’une bouche à une oreille…


Au fil du temps, le sceau du secret s’était fissuré.


Paul l’idiot, lui aussi, s’était attelé à la tâche. Il n’avait plus compté les jours où il surveillait les rebelles. Des heures entières, des journées complètes. Les semaines et les mois étaient passés très vite. Une révolte était en gestation. Sybille et Sylvie allaient lui donner naissance et la mener à bien. Si leurs plans fonctionnaient, cette histoire pouvait prendre de l’ampleur et toucher tous les villages ! Une véritable révolution ! Gilles et Victor n’étaient que des pions entre leurs mains.


Et aujourd’hui, la tueuse de loups entrait dans la danse. Celle-là serait bien pire à gérer que les deux autres. Cette donzelle était une survivante, mais d’autres qu’elle avaient su survivre à des vies de misère. Ce qui avait mis la puce à l’oreille de l’espion avait été facile à deviner. À peine arrivée au village, cette Lyrie Montmartre était prise en main par Sybille et Sylvie. Liseuse et guérisseuse prenaient la Parisii sous leurs ailes protectrices. Ces deux-là ne se seraient pas intéressées à une simple survivante. Oh que non ! Elles ne se seraient pas exposées ainsi, si cela n’en avait pas valu la peine.


Paul, s’il laissait les gens le prendre pour un idiot, était toutefois loin de l’être. Il était simplement fainéant et lâche. Il l’avait toujours été. Il s’était laissé malmener par les autres, sans chercher à se défendre ou prouver qu’il n’était pas qu’un fieffé imbécile.


Le décès de ses parents, tués par des brigands de la campagne, n’avait en rien arrangé les choses. Il devait avoir neuf ans quand il se retrouvait subitement orphelin. Il était donc devenu un enfant à la charge du village. Un garçon un peu simplet. Un gamin à qui l’on pouvait toutefois confier de petites corvées personnelles, en échange du gîte et du couvert. Plus tard, Paul comprenait que se montrer gentil lui apportait la pitié des habitants. Personne ne se moquait d’un imbécile heureux.


Depuis plus de cinq longues années, Paul espionnait ses compatriotes de Jablines pour le compte du chef de Mirmont. Et jusqu’à présent, il n’avait pas eu à le regretter.


Il n’avait jamais été apprécié par les gens de son village et ces imbéciles avaient pensé qu’il était bête à manger du foin. On ne se méfiait pas d’un âne. Gédéon, lui, n’était pas aussi stupide et avait vite deviné ce que les autres n’avaient jamais su voir. C’était lui qui avait proposé aux conseils de région de désigner Paul comme le messager des sept villages. Un travail facile qui rendrait service aux sept communautés. Une proposition qui avait été acceptée par tous les bourgmestres.


Dès lors, la vie de Paul changea du tout au tout. À Jablines, les gens se montrèrent ravis de lui confier leurs courriers personnels. En d’autres temps, on nommait cela un facteur. C’étaient les occupations de Paul. Paul Guingois. Enfant orphelin très jeune et un peu limité en intelligence. Voilà ce qui se disait de lui. Un idiot aussi gentil que Paul n’était pas assez malin pour se montrer curieux.


Les filles l’avaient souvent humilié quand il était enfant. Tout gamin déjà, Paul était mince et frêle. Sa corpulence était même plus proche de la maigreur que de la minceur. Il ne mangeait pas tous les jours à sa faim, mais sa morphologie n’était pas due au manque de nourriture. Il était ainsi fait et il n’y avait rien à ajouter. Les paroles agacées de sa mère qu’il n’avait jamais oubliées. Du plus loin qu’il se souvienne, il avait toujours été grand et maigre.


Aujourd’hui, il était un échalas sans grâce. Un jour de l’année précédente, il s’était hasardé à une promenade au bord du lac. Des femmes, lavandières d’un jour, avaient beaucoup ri après l’avoir comparé à un héron. Paul l’idiot était laid. Tout le monde le disait dans son dos. « Le rouquin tacheté ». C’était le surnom qui revenait le plus souvent. Seule, Lilas Dulac lui avait fait un compliment. La bergère lui avait dit qu’il avait des yeux aux couleurs d’un ciel d’été. Pour l’idiot, la gardienne des chèvres était un peu comme une fée. Jamais, il ne lui ferait le moindre mal.


Aujourd’hui, alors qu’il allait sur ses vingt ans, les femmes se servaient de lui sans le moindre scrupule. Car si les messages des conseils étaient affaire d’hommes. Les courriers personnels étaient des histoires de femmes. Et bien souvent, elles étaient plus intéressantes que des lettres officielles. Il y avait un certain nombre d’histoires de sexe. Des tromperies écœurantes. Qui couchait avec qui ? Paul Guingois était au fait de tout.


C’est ainsi qu’il avait pu exercer son tout premier chantage il y avait de cela six mois. Le facteur avait découvert qu’Hortense Laval trompait son cher époux, membre du conseil de Jablines. Cette garce se faisait baiser chaque mois par Augustin Bourriquet, bourgmestre de Lestat. Âgée de cinquante-deux ans et n’ayant plus d’espoir de porter un enfant, la dame n’avait plus l’excuse du devoir calendaire. Une petite trahison matrimoniale qui pouvait créer quelques petites tensions politiques entre les villages. Depuis six mois, Paul l’idiot baisait donc cette catin pour prix de sa discrétion. Hortense étant encore jolie et bien tournée, c’était très satisfaisant. Il prenait cette putain à chaque occasion et elle ne lui refusait rien, de peur de le contrarier. Madame Laval n’était pourtant qu’une putain parmi d’autres. D’autres putains qu’il finirait par baiser tôt ou tard.





Les écuries de Jablines



L’image de la tueuse de loups lui prit l’esprit alors qu’il approchait de l’écurie du bourg. Il avait espionné l’étrangère, alors qu’elle se baignait dans le lac et barbotait entièrement nue. Ce souvenir de la jeune femme le fit aussitôt bander. Paul l’idiot empoigna son membre pour le serrer entre ses doigts. Il l’avait observée alors qu’elle était seule et apprenait à nager. Puis, il s’était caressé en la regardant prendre le soleil. Allongée nue, elle laissait son corps se sécher sous une brise légère. Il se souvenait parfaitement de ses beaux seins et de son buisson noir. Mais c’était son cul qui l’avait le plus excité. Il avait éjaculé quand elle s’était relevée pour se rhabiller.



La voix désagréable, un rien haut perchée, fit sursauter l’idiot et il retint un juron.



À peine ses paroles prononcées, Paul les regrettait. S’il détestait Gédéon, il trouvait son rejeton exécrable. Jeremiah de Mirmont était un abruti fini et un incapable notoire. Mais il était le protégé de l’homme le plus puissant de ce coin du monde. De plus, il pouvait se montrer dangereux. Pour cette fois, Jeremiah ne semblait pas désireux de chercher querelle au monde entier.



Paul Guingois ne supportait pas cet imbécile et détestait être appelé Paulo. Un jour, il s’occuperait de faire fermer son bec à ce guignol de fils à papa.




La meute



La petite dizaine de loups menée par leur cheffe avait tué deux autres cerfs le matin même. Puis, ils avaient exploré les environs, s’enfonçant plus loin dans cette forêt inconnue. Aucun des prédateurs ne connaissait cette région, mais ils faisaient confiance à leur reine.


La grande louve noire avait décidé de ne pas s’éloigner du lac proche du refuge des humains. Pourtant, elle se devait de rester prudente. Si la femme qu’elle recherchait était là, ou si simplement elle avait vécu un moment en ces lieux, il y aurait des traces plus nettes et des odeurs plus riches. Mieux valait pourtant s’approcher plus tard. Ces bois étaient une aubaine. Elle sentait d’autres cerfs vers l’est. Des perdrix et des dindes droit devant eux, et une famille de sangliers un peu plus loin au nord. Pour le moment, elle mènerait une autre chasse. Ses loups méritaient de se remplir la panse avant de retrouver la ville.


Le soir venu, elle irait seule en reconnaissance et explorerait les abords du lac.




Hippolyte Dedieu



Hippolyte Dedieu allait tranquillement passer le cap des cinquante ans. La veille, il avait été surpris de songer qu’il avait vécu la moitié d’un siècle. Aujourd’hui, les dates d’événements anciens ou nouveaux n’avaient plus d’importance pour la plupart des gens. Le temps lui-même n’avait plus le même sens. Personne ne se préoccupait plus du passé et l’avenir n’intéressait plus les populaces. Il fallait bien avouer que le futur paraissait bien sombre. On vivait au jour le jour et on ne se posait plus de questions.


Ses cheveux longs et libres tombaient sur ses épaules. Une chevelure grise depuis des lustres. Il avait eu vingt ans la veille. Il n’oublierait jamais ce jour. Il n’avait rien vu ni rien entendu. Il avait tout bêtement eu l’impression de se prendre une montagne sur le dos. L’ours, lui, n’avait aucune impression. Il était simplement fou de rage qu’un intrus envahisse son territoire. Le plantigrade l’avait frappé à grands coups de pattes et l’avait mordu sauvagement à l’épaule gauche. L’ours s’était acharné sur sa proie un long moment, déchirant la chair de ses griffes. Et puis, étrangement, le fauve l’avait laissé tranquille.


Hippolyte ne se souvenait pas comment il avait réussi à rentrer chez lui. Le lendemain, sa mère le découvrait dans le potager proche de leur isba. Son fils, étalé sur la terre gelée, était à moitié mort. Ses cheveux étaient devenus gris. Elle l’avait soigné durant quatre longs mois. À peine rétabli, souffrant encore de ses blessures, le jeune gars quittait la petite isba familiale à l’aube d’un jour d’hiver. Il rentrait trois jours plus tard avec une peau d’ours à préparer.


De corpulence et de taille moyenne, il avait été bel homme. Il avait plu aux femmes malgré les nombreuses cicatrices dessinées sur son corps. C’était surtout son caractère calme et sa gentillesse qui faisaient de lui le chouchou de nombreuses dames. Des dames qui ne savaient pas que le gentil Hippolyte avait été un tueur froid et sans scrupules. Un assassin venu d’un lointain pays de l’Est. Il avait même gagné son nom de guerre très vite. « Le sourire ». Et puis il y avait eu le meurtre de trop. Un truand notoire qui se prenait pour un tsar. Un petit tyran qui avait violé l’épouse d’Aliocha Ivanov, avant de la tuer d’un coup de sabre. Les hommes de main du petit tsar l’avaient retrouvé un matin, entièrement nu, son sabre enfoncé jusqu’à la garde dans l’anus. Suite à cet acte dicté par une vengeance aveugle, Aliocha le sourire se décida à quitter sa chère Russie. Il avait affronté de nombreux dangers dans son long voyage pour une vie nouvelle, mais sa fuite lui avait certainement sauvé la vie. Aliocha Ivanov, alias Hippolyte Dedieu, tuait beaucoup moins depuis son arrivée à Mirmont. Mais il tuait encore.




Les filles



Lyrie avait marché tout le chemin avec son épieu de chasse à la main. Elle avait sorti son arbalète de poing et son coutelas du sac et les avait posés sur l’herbe. L’idée de remettre la tunique de daim la fit grimacer. Elle avait fini par se trouver jolie dans cette tenue, mais le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle n’était pas agréable à porter nue dessous et par cette chaleur. Lilas et Adeline s’étaient faites belles pour cette sortie. Certainement qu’elles avaient entendu parler de cette façon de faire. Se faire belle pour une sortie était coutumier de l’Ancien Monde. Une sortie au restaurant, une virée en discothèque, un rendez-vous galant. Des activités que ses compagnes ne connaissaient pas. Se préparer et se faire jolie pour un pique-nique était ridicule. Pourtant, la Parisii n’avait pas eu le cœur de décevoir ses amies.


Les trois femmes s’étaient arrêtées pour une dernière halte avant l’arrivée au lac. L’endroit était une petite étendue d’herbe grasse cernée par de jeunes arbres et proche de l’orée de la grande forêt. Lilas Dulac avait conduit ses compagnes à un petit amas rocheux caché par des arbustes et proche d’un grand aulne. La pierraille garnie d’une épaisse couche de mousse abritait une petite source cachée par les arbres. L’eau sortait d’entre les pierres en deux endroits espacés de quelques pas. Des filets d’une eau cristalline et fraîche formaient deux petites flaques qui finissaient par être absorbées par la terre.


Cette pause devait permettre aux filles de se débarbouiller et de se rhabiller avant d’arriver au lac.




Les cavaliers



Paul et Jeremiah ouvraient le chemin, laissant leurs chevaux aller au pas. Derrière eux, les cinq hommes à la solde de Gédéon de Montreuil n’avaient pas l’air enchantés d’être là. Paul laissa filer un soupir agacé et se pencha par-dessus l’encolure de sa monture pour cracher un long jet de salive.



La voix suraiguë du fils du bourgmestre troua le calme de la prairie.



Paul avait laissé sa bande et s’était approché de la berge où quelques femmes installaient des nasses à écrevisses. Ces crustacés pullulaient dans le lac, mais Sybille et Gilles avaient établi une réglementation stricte pour la chasse comme pour la pêche. Les pièges étaient utilisés quatre fois par an. Une journée choisie par le conseil chaque saison. L’idiot n’était pas là pour les bestioles à pinces et il toucha le bord de son galurin pour remercier la femme. Puis, il talonna son cheval pour aller retrouver ses compagnons. Il avait eu la réponse à sa question. La tueuse de loups était en promenade. Elle vadrouillait du côté de la colline des nuages, accompagnée de la gardienne de chèvre et de la fille de la liseuse.


Le grand plan d’eau était derrière eux et la petite bande s’employait à surveiller leurs environs. Les promeneuses qu’ils cherchaient ne pouvaient arriver que de cette direction.


Le premier coup de feu avait crevé le calme du soir. La détonation avait fait sursauter Paul et sa monture fit un écart quand un autre fusil aboya.



L’idiot s’était retourné sur sa selle.



Les deux hommes qui avaient tiré avaient déjà lancé leurs chevaux au galop en poussant des cris gutturaux. Jeremiah, fusil en main, poussa un ricanement grinçant.





La source



La grande chasseresse s’était installée accroupie au-dessus de la faille d’où coulait la plus puissante des deux sources. Si ce n’était pas une cataracte, l’eau jaillissait de la roche avec une certaine vigueur. Les longues mains de Lyrie avaient tout d’abord lavé ses pieds avant de s’attaquer à ses jambes. Elle s’employait à une toilette vigoureuse et ses seins lourds bougeaient sans cesse dans ses mouvements.


La gardienne des chèvres s’était assise une l’une des plus grosses pierres. Les mains formant une petite vasque, elle puisait de l’eau avant de s’asperger le corps.



La jolie blonde se passait de l’eau sur les épaules et la poitrine en chantonnant. Les pointes à peine brunies de ses seins s’étaient érigées sous ces gestes. Après avoir à nouveau puisé de l’eau, elle passa sa main sur les poils dorés de son pubis. Puis, ses doigts glissèrent sur la fente de son intimité.


Adeline avait laissé la place aux deux autres. Elle avait d’abord passé un petit moment à grignoter, croquant à belles dents dans une pomme sauvage fripée au goût légèrement amer. Puis, elle avait sorti ses affaires de son sac. Elle s’était étonnée de constater que sa tenue était restée propre, avant de se souvenir qu’elle ne l’avait portée que sur le chemin aller et pour le repas. C’était heureux. Le boléro et la jupe d’un blanc laiteux auraient été plutôt malmenés dans ses ébats amoureux. Ses vêtements soigneusement étalés sur l’herbe, la plus jeune des femmes s’était retournée pour voir où en étaient ses compagnes de leurs ablutions.


Lyrie se lavait dos à elle. La tueuse, accroupie, ne cessait pas de puiser de l’eau et mouillait son superbe cul. Ses doigts s’insinuaient à chaque fois dans le profond sillon qui séparait ses superbes fesses. Quand Lyrie se tourna à demi vers elle, la lanceuse de couteaux déglutit, son regard sombre fixé au galbe d’un sein lourd qui dansait doucement sous ses yeux. La tueuse lui souriait.


Lilas, elle, arrosait ses cheveux et les frictionnait vigoureusement de ses doigts raides. Bras levés, ses seins tressautaient légèrement et Adeline resta les regarder un moment comme hypnotisée. La jolie blonde secoua sa chevelure mouillée, se pencha pour recueillir de l’eau.



La douce voix de la bergère parut sortir la jolie brune de ses pensées troublées. Cuisses ouvertes, les doigts de Lilas frottaient doucement son sexe dégouttant d’eau de source.



Adeline avait presque crié. Elle avait lâché sa phrase d’une traite et d’un ton nerveux. Debout face aux deux femmes, elle semblait s’être statufiée. Lyrie et Lilas, bouche bée, restaient à se regarder en silence quand une plainte sourde troubla le silence. Immobile, ballante, immobile, la jeune femme gémit une nouvelle fois. Puis, tout son corps frémit avant de se tendre comme un arc.



Les jambes de la lanceuse de couteaux se mirent à trembler et elle se courba lentement en avant. Après un instant d’incompréhension, la grande Parisii quittait sa place et s’approchait de la jeune femme aussitôt suivie par la bergère. Les deux femmes, debout contre elle, soutinrent Adeline tout le temps qu’elle fut torturée par un orgasme violent qui semblait ne pas vouloir mourir.


Évidemment ! Évidemment, Lyrie avait lu certaines lectures sur ce vaste sujet du sexe. Des lectures de toutes sortes. De la sexologie la plus sérieuse à la pornographie la plus débridée. Son avis était rassurant pour Adeline, totalement dépassée par les événements. Elle était tout simplement une jeune femme particulièrement cérébrale. Son imagination avait fait tout le travail. Si Lyrie pensait que ce n’était pas donné à toutes les femmes, le fait d’avoir un orgasme sans avoir le moindre contact physique n’était pas si rare. Elle avait d’ailleurs lu que les adolescents avaient parfois ce que l’on appelait des éjaculations nocturnes.





Retrouvailles



Un peu plus loin à l’ouest, des humains progressaient dans sa direction. Une petite troupe d’hommes et de chevaux. Ce n’était pourtant pas ce qui avait amené la grande louve noire à l’inquiétude. Le véritable danger était plus proche.


La reine s’était immobilisée et la petite meute l’avait aussitôt imitée. La légère brise lui amenait des sons et des odeurs qu’elle connaissait très bien. Des voix humaines et les relents détestés de ses ennemis. D’autres loups auraient eu besoin de prendre le temps de trier toutes ces informations pour arriver à la conclusion qui s’imposait. Elle, elle n’en avait pas eu besoin. La femme qu’elle cherchait était proche. Très proche même. Il lui suffisait de traverser une petite prairie et elle serait face à elle.


La louve et les siens s’étaient avancés dans un silence total. Le soir tombait et l’air frais lui apportait d’autres indices. Deux femelles humaines accompagnaient celle qu’elle cherchait. Ce n’étaient d’ailleurs pas les seules informations que son instinct et son intelligence lui rapportaient. Derrière son groupe, elle devinait la présence d’un cavalier solitaire.


La reine poussa un petit gémissement et reprit sa marche. Sa décision était prise. Il y avait trop de danger. Elle avait senti que son ennemie jurée avait deviné sa présence. Cette humaine la perturbait. Elle était dangereuse pour les siens et devait être éliminée. Pourtant, la tueuse de loups l’intriguait. La louve se savait attirée par cette femme.


Ce n’était pas la présence de son ennemie qui poussait la cheffe de meute à éloigner les siens et à retrouver la forêt. Les humains qui arrivaient venaient de se servir de leurs armes. Des bâtons à feu.


Le cavalier derrière elle s’approchait et lui aussi devait être armé. Ces outils de mort étaient plus dangereux que celle de la femme et terrorisaient ses loups.




Désagréable surprise



Adeline s’était débarbouillée et s’apprêtait à s’habiller quand elle se figea d’un coup.



La main de la lanceuse de couteaux s’était levée et elle posa son index sur ses lèvres en fixant ses yeux noirs sur Lilas. La bergère, subitement alertée par la mine sérieuse de sa voisine, ravale son sourire et se tint coite.



La fille de Sybille avait parlé à voix basse et elle s’était baissée pour récupérer ses couteaux de lancer. Lyrie, elle, n’avait rien entendu, mais avait déjà son arbalète à la main. Elle tendit son épieu à la bergère sans prononcer un mot et en lui faisant signe de se baisser.



Adeline ferma les yeux et resta un moment sans la moindre réaction.



Le léger soupir de la Parisii parut crever le silence.



Les deux femmes murmuraient et la bergère les regardait en restant immobile et silencieuse. Étrangement, elle n’avait pas peur. Elle-même n’avait pas remarqué la présence de loups et n’avait pas entendu de cris. Ses compagnes paraissaient posséder des sens bien plus aiguisés que les siens. Elle savait que la fille de la liseuse était une chasseresse efficace. Elle l’avait même accompagnée plusieurs fois pour chasser le cerf. Toutefois, c’était la présence de Lyrie qui l’apaisait. C’était là encore plutôt étrange. Jamais elle n’avait vu la Parisii tuer le moindre gibier ou quoi que ce soit d’autre. Elle ne l’avait même jamais vu adopter un comportement violent.


Soudain, deux détonations firent tressaillir la gardienne de chèvres.



Cette fois, Lilas avait oublié toute discrétion et avait parlé à voix haute.



Lyrie s’était redressée sans toutefois se mettre debout. Elle avança de quelques pas, courbée sur l’avant sans émettre le moindre bruit. Juste derrière elle, Adeline semblait se mouvoir avec plus d’aisance encore. La bergère se décida à bouger. Elle respira profondément et avança avec une extrême prudence, faisant tout son possible pour être aussi discrète que ses compagnes.




Putain des pauvres !



Loin au-dessous de lui, l’eau du lac miroitait en jolis reflets rougeâtres sous les lueurs annonçant le crépuscule.



Tout d’abord, le cavalier ne remarqua rien d’inquiétant, puis des coups de feu retentirent, aussitôt suivis de hurlements.



Que se passait-il ? Des hommes tiraient des coups de feu et hurlaient sans qu’il puisse comprendre ce que cela signifiait. Ils étaient au moins deux et ces types semblaient venir dans sa direction. Des chasseurs n’auraient pas ce comportement idiot.



Il s’agissait certainement des hommes de Mirmont. Une bande de bras cassés que Gédéon avait envoyés à Jablines. Hippolyte caressa l’encolure de la vieille jument. Sa Jacynthe avait assez roulé sa bosse pour ne pas être effrayée par des coups de fusil et de simples cris. D’autant que cet étrange tintamarre venait d’assez loin. Le regard clair scruta longuement les alentours sans découvrir ce qui pouvait énerver la jument baie.


Hippolyte Dedieu avait appris à monter à cheval alors qu’il était tout jeune. C’était son père qui lui avait mis le pied à l’étrier. D’après Vladimir Ivanov, les hommes de la famille étaient les descendants de cosaques. C’était la grande fierté de son père qui n’avait jamais cessé de lui raconter des histoires sur ces guerriers d’antan. Vladimir Ivanov avait été tué le jour anniversaire des onze ans de son fils unique. Depuis l’attaque de l’ours, chevaucher trop longtemps faisait souffrir et Hippolyte poussa un soupir d’agacement en talonnant sa jument. Il devait retrouver les imbéciles qui criaient comme des possédés et s’assurer qu’il s’agissait bien de Jeremiah et sa bande.


Le cavalier avait continué sa progression au trot, maintenant plus pressé. Il y avait eu une autre détonation et il lui fallait découvrir qui étaient les imbéciles qui créaient ce chambardement.


La jument déboula dans la prairie au petit galop et son cavalier n’en crut pas ses yeux. Une dizaine de loups, immobiles, faisaient face à trois femmes entièrement nues.