Résumé des épisodes précédents :
Alhya ouvre un restaurant qui attire les spéciaux. Prise en otage par la pègre, elle se libère grâce aux entraînements et aux encouragements de 314. Le chef la drogue afin de l’endormir.
Alhya s’éveilla sous une lumière aveuglante. Ses yeux s’habituant, elle découvrit se trouver sur un canapé. La baie vitrée devant elle exposait la ville à son regard. Elle observa son environnement. Salon, salle à manger, cuisine, l’appartement était disposé de la même manière mais proposait un ameublement différent, des couleurs de murs et de sols plus clairs.
Assoiffée, Alhya se leva. Elle tangua, patienta que l’équilibre lui revienne puis se rendit dans la cuisine. Elle se rua sous le robinet pour boire avidement. Elle s’essuya le menton puis se rua aux toilettes pour vider sa vessie pleine. Se sentant mieux, elle traversa de nouveau la chambre bien rangée puis retourna dans le salon. L’appartement semblait vide.
Un « clac » léger dans son dos indiqua que la porte s’ouvrait. Alhya se retourna pour voir entrer un spécial. La porte se referma derrière lui tandis qu’il s’approchait. Sa démarche, sa posture, son style : le chef de l’escouade, sans aucun doute.
Alhya le suivit des yeux jusqu’à ce qu’il vienne se placer devant elle. Il avait compris. En bon enquêteur, il savait. Elle allait mourir, sans aucun doute, alors autant mourir heureuse.
- — Vous me laisseriez les voir ? demanda-t-elle.
- — Quoi donc ? s’enquit-il de sa voix modifiée censée faire peur mais qui ne faisait plus trop effet sur Alhya.
- — Vos yeux bleus. C’est devenu tellement rare !
Le chef se crispa et recula d’un pas. Elle l’aurait giflé qu’il n’aurait pas agi différemment.
- — Je n’en ai jamais vu… de près et en vrai, je veux dire, précisa-t-elle. S’il vous plaît ?
Le chef tiqua puis lança la main vers son masque qu’il retira. Elle n’en revint pas. Son audace avait payé. Il rabattit sa capuche et leva son regard pour lui proposer ses yeux d’un bleu océan. Alhya ne put s’empêcher de sourire bêtement.
- — Merci, murmura-t-elle, les larmes aux yeux.
Qu’ils étaient beaux ! Voilà un regard dans lequel elle ne se lasserait jamais de se noyer.
- — Comment pouviez-vous savoir que mes yeux sont bleus ? murmura-t-il.
S’était-elle trompée ? N’avait-il pas compris ? Venait-elle de s’enfoncer elle-même ? Elle s’en fichait. Le cadeau valait son prix.
- — Vous êtes son esclave, n’est-ce pas ? Celle de 314, précisa le chef.
Alhya ne confirma ni n’infirma. Était-elle son esclave ? Elle l’avait été, sans aucun doute, mais elle douta de l’être encore aujourd’hui.
- — Je peux pardonner une erreur passée, surtout quand elle n’a eu aucune conséquence néfaste, précisa le chef. Je ne peux en revanche pas tolérer de mettre toute mon équipe en danger.
- — Je comprends, assura Alhya.
- — Par conséquent, vous ne sortirez plus jamais de cet immeuble, annonça-t-il.
- — Sauf par la sortie de secours, précisa Alhya en désignant la fenêtre.
- — Celle par laquelle il a affirmé que vous étiez sortie, siffla-t-il.
Alhya haussa les épaules. Les mensonges de son spécial ne la concernaient pas.
- — Suivez-moi, ordonna-t-il.
Il l’emmena dans le couloir de l’étage. 308, annonçait sa porte. Il s’arrêta devant le numéro 305 dont la porte s’ouvrit devant lui. Elle le suivit à l’intérieur, dévoilant un appartement identique à tous les autres.
- — Voilà ce que je vous propose, indiqua le chef. On casse les cloisons de manière à faire disparaître la chambre. La salle de sport est aménagée en réserve réfrigérée. La cuisine est agrandie et l’ancien salon et la chambre deviennent une immense salle à manger. La salle de bain reste afin de nous servir de lieu d’aisance. Service midi et soir. Vous acceptez ?
- — Vous me proposez… de…
- — Cuisiner ici, pour nous. Vos plats sont excellents. Ils nous ont beaucoup manqué ces dernières semaines. C’est qu’ils en ont mis, du temps, à tous sortir de leur trou.
- — Vous vous êtes servis de moi comme appât ! insista Alhya. Vous n’aviez pas le droit de…
- — Vous n’êtes pas une citoyenne de ce district, la contra le chef. Vous avez cessé de l’être en étant choisie comme esclave. Le droit ne vous concerne plus.
Alhya lui lança un regard de braise.
- — Vous n’avez pas exactement été discrète, s’amusa-t-il. Lui, en revanche, stature de marbre. Il n’a rien laissé paraître. J’ai douté un long moment à cause de ça. Qu’il soit intervenu pour vous empêcher de le tuer m’a conforté dans mes doutes.
Alhya sentit les larmes lui monter.
- — Il ne voulait pas que vous deveniez une tueuse. C’est un traumatisme qu’il vaut mieux éviter. Toutes mes félicitations pour le désarmement. Du grand art. C’est lui qui vous a appris à faire ça ?
- — Lui et vous aussi.
- — Moi ? s’exclama le chef. Comment ça ?
- — J’adore votre manière de vous déplacer en session. Vous êtes celui que je suis le plus.
- — Session ? siffla le chef.
- — Où ailleurs aurais-je pu voir la couleur de vos yeux ?
- — Il vous a laissée nous voir œuvrer ! s’étrangla le chef.
- — C’est un spectacle magnifique, assura Alhya. En dehors du fait que vous vous faites laminer par ceux du district nord.
Le chef grogna. Alhya ricana avant de regarder autour d’elle.
- — Vous me proposez vraiment de devenir votre cuisinière attitrée ?
Il acquiesça d’un geste.
- — Ça vous surprend ?
- — Je m’attendais davantage à une balle dans la tête, admit-elle.
- — Et perdre votre précieuse compétence ? C’est mal nous connaître.
- — Me revoilà esclave, si je comprends bien.
- — Esclave ! Tout de suite les grands mots ! Non ! Vous allez travailler pour nous.
- — Je serais payée ?
- — Pourquoi pas, répliqua-t-il. Le montant de votre salaire sera exorbitant. Exactement égal au loyer de cet appartement et de celui mitoyen, pour votre usage privé.
Alhya lui envoya un regard narquois.
- — D’accord, oubliez le salaire.
Il rit, satisfait.
- — L’appartement mitoyen ? répéta-t-elle.
- — Il faut bien que vous dormiez quelque part.
- — Au numéro 314 ? proposa-t-elle.
Le chef la transperça des yeux.
- — Je vous conseille sincèrement de vous laisser le temps de la réflexion.
- — C’est…
- — Je ne remets pas en doute vos ressentis, ni les siens d’ailleurs. Cependant, la situation est différente. Laisser un peu de temps filer, prendre vos marques, vous poser les bonnes questions, ne pourra que vous faire du bien. Il ne va s’enfuir nulle part et vous non plus, pas cette fois.
Alhya bouda telle une gamine prise en faute.
- — Vous êtes craquante, admit-il. Je comprends qu’il ait eu aussi envie de revenir vers vous chaque soir.
- — Pourtant, il m’a ordonné de partir. Sans me donner de raison. Il m’a dit « va-t-en ». Je ne sais toujours pas pourquoi.
- — Parce que si vous étiez restée, vous seriez morte.
Alhya lui envoya un regard terrifié.
- — Il se montrait… distant, indiqua le chef. Notre force repose en grande partie sur notre cohésion. Nous sommes frères d’armes. Nous avons été formés ensemble. Notre lien nous rend plus forts. Or il s’éloignait de nous. Il rêvassait et attendait impatiemment de rentrer chez lui le soir.
- — Ça veut juste dire que je faisais bien mon travail d’esclave ! répliqua Alhya.
- — Un spécial ne peut pas avoir de faiblesse. Il m’a semblé que vous l’étiez pour lui. La seule façon de m’assurer que 314 restait sans faille était de lui demander de vous tuer. En cas d’hésitation, j’aurais été forcé de le guérir de cette faiblesse. Le meilleur moyen reste de l’obliger à vous torturer puis vous tuer. Lorsqu’il y arrive, il prouve sa loyauté et sa détermination.
Alhya recula d’un pas en tremblant. Elle n’avait aucune envie de subir ça, ni qu’il subisse cette horreur.
- — Il a indiqué votre décès et son attitude a radicalement changé, redevenant comme avant votre venue. Il est retourné vers nous. Les déjeuners dans votre restaurant n’ont rien changé. La question étant : votre présence ici risque-t-elle de rouvrir cette faiblesse en lui ?
- — Je le désire et il me désire, indiqua Alhya. C’est une faille ?
- — Pas forcément. Déjà, vous parlez de désir et pas d’amour. C’est une bonne chose que vous soyez capable de faire la différence. Croyez-moi, si vous ne l’aimez pas, mieux vaut que vous fassiez appartements séparés pour ne vous retrouver, chez l’un ou chez l’autre, que pour baiser. Ça sera bien plus sain.
Alhya dut admettre que les propos se tenaient.
- — Ensuite, baiser est un besoin comme un autre. Si ça se trouve, le combler fera de lui un meilleur élément donc non, votre présence n’est pas forcément une faille pour lui. En revanche, croyez-moi, je vous garderai à l’œil, lui comme vous.
- — Je comprends, assura-t-elle.
Il acquiesça, ravi.
- — Ils vous plaisent tant que ça ?
- — Quoi donc ? demanda-t-elle.
- — Mes yeux. Vous ne les avez pas lâchés une seule seconde.
Alhya en ronronna de plaisir.
- — Soyez sage et je vous permettrai de les contempler encore, indiqua-t-il avant de replacer son masque.
Alhya pleura intérieurement la disparition des merveilles.
- — Rejoignez votre appartement, ordonna le chef de sa voix métallique. Des ouvriers vont venir s’occuper de créer le restaurant. L’écran de contrôle de ce lieu vous permettra de commander n’importe quoi lié à la restauration. Chez vous, les commandes seront bridées.
- — Je comprends, assura-t-elle. J’aimerais beaucoup… des lunettes de réalité virtuelle.
Le chef ricana puis précisa :
- — Il y en a déjà dans l’appartement. Tous en sont pourvus.
- — Super ! s’exclama-t-elle avant de se rendre devant la porte portant le numéro 303.
Elle s’ouvrit, se permettant de découvrir son nouveau lieu de vie. L’appartement ressemblait aux autres, tant en agencement qu’en sobriété. Elle dut reconnaître n’avoir pas spécialement envie de le décorer. Elle passa ses lunettes, régla l’interface afin qu’elle lui soit agréable, puis monta sur la machine de course. Elle avait besoin de se défouler. Trop d’émotions contenues, d’événements arrivés trop vite, trop nombreux. Dire que le matin-même, elle ouvrait son restaurant comme tous les jours.
Elle stoppa la session en plein milieu et demanda :
- — Je peux contacter le chef des spéciaux ? J’aurais une question à lui poser.
- — Je lui transmettrai votre message, promit l’appareil. Je ne peux pas vous promettre qu’il va le consulter rapidement.
- — Bien sûr, assura Alhya. Voilà, j’ai compris que je ne pourrai plus jamais quitter cet appartement mais… est-ce qu’il serait possible que mes possessions présentes dans mon restaurant me reviennent ? Déjà, tout ce qui est en cuisine. Le matériel est celui qui me plaît et que je maîtrise. C’est ridicule de tout reprendre en neuf alors que j’ai déjà ce qu’il me faut là-bas. Si on ne se dépêche pas, les fouineurs vont s’en donner à cœur joie. Et puis, mes vêtements, par exemple, et… enfin je sais que c’est stupide, mais…
La sonnette de son appartement retentit. Alhya descendit de son tapis de course pour aller ouvrir.
- — Viens ! On va à ton restaurant.
Le commando au complet était là.
- — Ne t’avise pas de faire un pas de côté, menaça le chef.
- — Je n’ai pas envie de m’éloigner de vous, répliqua Alhya. Je n’en ai jamais eu envie. Je ne l’aurais pas fait si on ne m’en avait pas donné l’ordre.
Il gronda puis plaça une main dans le bas de son dos pour la pousser gentiment vers l’ascenseur. Se retrouver dehors la fit frissonner. Il s’agissait probablement de la dernière fois qu’elle respirait l’air pollué de la ville.
Le restaurant apparut, les vitres ravagées. L’arrivée du commando fit s’envoler une nuée de moineaux. Les fouineurs s’égaillèrent. Dans la salle principale, il manquait déjà des tables et des chaises. Heureusement, la cuisine se dévoila presque intacte. Ils avaient commencé à essayer de dégager les éléments les plus chers, sans arriver au bout.
Dans sa chambre, petite pièce dont la porte était cachée derrière un meuble, Alhya retrouva toutes ses possessions. Alhya remplit une caisse en carton de quelques vêtements et bricoles. Pas grand-chose. Sous une latte de plancher, elle retira deux boîtes en fer qu’elle tendit à 314. Il les ouvrit. L’un était vide. L’autre à moitié rempli.
- — Ouais, désolée, lança-t-elle. J’en ai eu besoin.
Il ricana en retour.
- — Tu peux les garder, indiqua-t-il.
- — Je n’en aurai pas besoin, assura-t-elle.
Il haussa les épaules puis les garda. Celui qui portait le carton la scrutait.
- — Quoi ? lui lança-t-elle.
- — Comment peux-tu savoir qui est qui ? s’énerva-t-il. Nous sommes censés être indifférenciables.
Alhya explosa de rire avant de sortir de la chambre. Il suffisait de bien observer, c’était tout. Elle avait eu accès à des heures de visionnage. Voilà pourquoi elle y arrivait. N’importe qui pourrait en faire autant.
Les spéciaux emmenèrent tout ce qu’Alhya désirait et tout le monde retourna à l’immeuble.
- — Merci, dit-elle au chef.
- — De rien, répondit-il. Vous n’avez pas pris grand-chose de personnel. La majorité est pour la cuisine et donc, pour nous. De plus, vous avez rendu sa possession à 314. Vous êtes quelqu’un d’honnête. J’apprécie.
Alhya sourit. Elle rentra chez elle, se prit une douche puis se coucha, éreintée par cette interminable journée.
Le lendemain, elle commença par se faire livrer un petit-déjeuner. Le livreur, le même qu’avant, n’afficha aucune surprise de la trouver dans un autre appartement. Il la déshabilla des yeux en soupirant, visiblement déçu de sa tenue sobre constituée d’un pantalon ample et d’un chemisier ne laissant rien apparaître.
Elle dégusta en ronronnant son croissant et son jus d’orange. Lors de sa commande, elle avait découvert posséder un certain nombre de « points ». L’ordinateur lui avait indiqué qu’elle en gagnait un peu chaque jour, dont elle pouvait faire ce qu’elle voulait. Le petit-déjeuner lui avait coûté environ un dixième de ses gains. Pas grave. Elle n’avait pas beaucoup de dépenses, vu qu’elle mangerait au restaurant.
Elle s’y rendit pour découvrir les ouvriers en plein travaux de démolition.
- — Puis-je voir les futurs plans ? demanda Alhya.
Ses lunettes posèrent le futur restaurant par-dessus la réalité, permettant à Alhya de voir les deux en même temps.
- — Non, non, ça ne me convient pas. Je peux changer ?
- — Oui. Les ouvriers n’en sont qu’au gros œuvre, répondit la machine.
- — Je vais faire ça depuis chez moi pour ne pas les déranger.
- — Pas de problème.
- — J’aimerais également préparer le déjeuner pour les spéciaux, dit-elle en parcourant le bout de couloir la séparant de chez elle. Sauf que je ne peux pas commander toute la nourriture nécessaire.
- — Vous pourrez acheter ce que vous voulez si c’est pour le déjeuner. Il vous suffit de me le préciser.
- — Super.
Elle passa ses commandes de nourriture et en attendant qu’elle soit livrée, elle monta virtuellement son futur restaurant. Elle prépara sa salle à manger afin qu’elle soit en mesure d’accueillir les cinq clients. À midi, tout était prêt. Le repas mais également la table et les plans de la future auberge du commando de spéciaux du district sud.
Les cinq hommes arrivèrent. Aucun ne s’intéressa à elle. Ils s’assirent, ôtèrent masque et capuche puis dégustèrent avec plaisir le copieux repas tandis qu’Alhya remplissait leurs verres en dévorant les yeux bleus du chef du regard dès qu’elle en avait la possibilité.
- — Je suis surpris, annonça Balai dans le cul. Elle ne nous a pas détaillés alors même qu’elle voit nos visages pour la première fois.
- — Nos visages, elle les connaît déjà très bien, grommela le chef. N’est-ce pas, 314 ?
Il se tortilla sur sa chaise de malaise.
- — Tu as laissé libre quelqu’un qui connaît nos visages ? gronda Balai dans le cul.
- — Ça va ! Il ne s’est rien passé, si ? se défendit le spécial sous les regards furieux de ses compagnons d’arme.
- — Tu as eu de la chance, admit le chef. Ceci dit, je suis d’accord. Tu as fait une erreur mais elle n’a eu aucune conséquence négative alors on oublie, c’est clair les gars ?
Ils grommelèrent leur assentiment. Le repas se termina sans anicroche. Les hommes repartirent après lui avoir adressé de sobres remerciements. Alhya se retrouva seule mais heureuse. Ils venaient de passer un bon moment. Cela seul suffisait à gonfler son cœur.
Elle commanda le dîner, prépara ce qui pouvait l’être en avance puis fit son sport. Lorsque le repas fut terminé, Alhya annonça :
- — Quitte à manger ensemble, autant que vous restiez pour votre session, non ? De toute façon, vous jouez ensemble.
Ils échangèrent des regards puis tous convergèrent vers le chef.
- — D’accord, accepta-t-il.
Ils repartirent chercher leurs lunettes puis revinrent. Alhya sentit son cœur bondir de joie. Elle avait l’impression de permettre à l’unité de cette escouade de revenir. Peut-être gagneraient-ils enfin contre les nordistes ?