| n° 21933 | Fiche technique | 23503 caractères | 23503 3958 Temps de lecture estimé : 16 mn |
04/08/23 |
| Présentation: Après un épisode chinois, retour à la chronologie, pour évoquer la vie intime de Colette pour raviver le souvenir d’une femme libre, qui fut une pionnière en bien des domaines ? | ||||
Résumé: Colette est célèbre en tant que femme de lettres, à travers ses œuvres ou la présidence de l’Académie Goncourt. Cette gloire de la littérature française défraya pourtant la chronique par son mode de vie scandaleux. | ||||
Critères: #nonérotique #historique #personnages fh ff ffh fbi hplusag fplusag couple extracon alliance cinéma boitenuit amour voir exhib strip travesti init | ||||
| Auteur : OlgaT Envoi mini-message | ||||
| Collection : Histoires de femmes libres Numéro 15 |
Résumé des épisodes précédents :
Cette collection parle de femmes qui, par leur pensée, leurs écrits, la liberté de leurs mœurs, ont été des précurseurs dans l’Histoire.
Sidonie-Gabrielle Colette (1873-1954), devenue célèbre sous le nom de Colette, fut femme de lettres, mais aussi mime, comédienne, actrice et journaliste.
Colette, c’était le nom de famille de famille de son père, Jules, un ancien officier du Second Empire, devenu percepteur. Colette eut, dans son village bourguignon, Saint-Sauveur-en-Puisaye, une enfance heureuse, marquée par la forte personnalité de sa mère, Sidonie Landoy, dite « Sido ». Cette mère donna aux quatre enfants du couple une éducation laïque et le goût de la liberté.
La jeune Gabrielle rencontre Henry Gauthier-Villars (1859-1931), surnommé « Willy ». Willy est un journaliste, critique musical et auteur de nombreux romans populaires. La spécialité de Willy, sa méthode pour produire ses nombreux ouvrages, est de s’attribuer des livres écrits par d’autres : il fait appel à des « nègres », ce qu’il fera avec Colette avec la série des « Claudine ». Mais Willy est aussi un séducteur, qui collectionne les liaisons. Ils se marient en 1893 et s’installent à Paris.
C’est une double découverte pour la petite provinciale, dont l’accent bourguignon fait sensation dans les salons. Il s’agit à la fois de la vie parisienne et de la volupté, dans les bras de l’expérimenté Willy. Dans ce dernier domaine, Willy se rend compte que sa jeune épouse est une élève douée. En découvreur de talents, Willy détecte un autre don chez Gabrielle : la qualité de son écriture. Accablé de dettes, lâché par ses « nègres » qu’il ne paie pas, il n’a aucun scrupule à exploiter les talents de son épouse. Ce sera la série des « Claudine », que la jeune femme écrit en faisant appel à ses souvenirs d’enfance.
Sur le plan littéraire, Willy exploite sans vergogne son épouse, puisque c’est sous sa seule signature que paraît le premier ouvrage de la série « Claudine à l’école ». Ce n’est qu’après leur séparation que Gabrielle, devenue « Colette », signera ses œuvres. Et encore, jusque 1923, signera-t-elle « Colette Willy ». Nous mesurons ainsi combien elle fut marquée par celui qui se présenta comme son Pygmalion et qui ne le fut pas uniquement sur le plan de l’écriture, mais également pour les expériences sexuelles.
Willy est un coureur, avant comme après son mariage. S’il exige que son épouse lui soit fidèle, Willy va encourager Colette à découvrir le saphisme. C’est ce que traduira Colette dans « Claudine en ménage », troisième ouvrage de la série, où Renaud, le mari de Claudine, pousse sa jeune épouse dans les bras de la belle Rézi.
Willy fit prendre conscience à Colette de ses talents littéraires comme de sa bisexualité. Dans ce dernier cas, le fit-il par vice ? Pour que son épouse continue à fermer les yeux sur ses frasques, lui qui collectionnait les maîtresses ? Le macho qu’est Willy considère surtout qu’il n’y a pas adultère de la part de Colette, dès lors que celle-ci n’a pas d’amants. Pour lui, les aventures saphiques, à la mode dans certains milieux du Paris de la Belle Époque, ça ne compte pas !
Le saphisme, longtemps réprouvé et clandestin, s’affiche désormais dans les milieux des courtisanes, des comédiennes, des intellectuelles, dans les cercles du Paris libertin de la fin du XIXe siècle, que fréquente assidûment le couple.
Willy n’imaginait sans doute pas que Colette devienne une de ces femmes qui affichent leur bisexualité, voire leur lesbianisme, comme ce fut le cas de la poétesse Renée Vivien (1877-1909), de la courtisane Liane de Pougy (1869-1950), ou encore de l’Américaine Natalie Barney (1876-1972). J’aurai l’occasion d’évoquer plus longuement, dans cette série, certaines de ces grandes figures du Paris des années 1900, devenu la nouvelle Mytilène.
Ce que raconte Colette dans « Claudine en ménage » est la transposition de ce qu’elle a vécu : elle sera initiée au saphisme par une maîtresse de son mari, une comédienne, Charlotte Kinceler. Prévenue par un billet anonyme de l’infidélité de son mari, Colette se rend rue Bochart-de-Saron, où elle découvre Willy en compagnie de Charlotte, de la même manière que Claudine surprit les ébats de Renaud et Rézi. Ce fut un choc pour Colette, qui se traduisit par des semaines de dépression, avant sa réconciliation avec Willy.
En mars 1901, Colette fait une autre rencontre décisive, celle de Georgie Raoul-Duval (1866-1913), écrivaine d’origine américaine et épouse de René Raoul-Duval, un polytechnicien héritier d’une grande fortune industrielle et minière. Georgie est une femme libre, cultivée, qui tient salon à Paris, alors que son époux est souvent absent pour ses affaires. Cette Américaine fait partie de l’Académie de femmes saphiques et fait pénétrer Colette dans ce cercle de femmes avant-gardistes. Georgie et Colette se rencontrent dans un autre salon, celui de Jeanne Muhlfeld, épouse d’un romancier. C’est le coup de foudre entre les deux femmes et ce sera la première des liaisons saphiques « affichées » de Colette, connues du tout Paris.
La perverse Georgie, en grande libertine, devient à la même période la maîtresse de Willy, se partageant entre les deux époux sans que ni l’un, ni l’autre, ne le sache pendant un certain temps. Quand elle apprend cette double trahison, Colette le prend d’abord assez mal, avant que ne se forme un triangle amoureux.
Un rapport de police du 1er mai 1901 décrit ainsi le trio sulfureux :
On apprend que le romancier Gauthier-Villars (Henry) dit « Willy », auteur de Claudine à Paris, demeurant 93 rue de Courcelles depuis cinq ans, a retenu pour l’après-midi du 29 avril écoulé un petit appartement sis au quatrième étage d’une maison discrète de la rue Pasquier, dans le but de s’y rencontrer avec deux lesbiennes, sa femme légitime et une dame âgée d’environ trente ans, demeurant 107, rue de la Pompe [adresse des Raoul-Duval]. La réunion du romancier et des deux dames en cause a eu lieu de trois à six heures du soir. Arrivées les premières, les deux dames sont restées seules pendant une heure, mais M. Gauthier-Villars étant venu les rejoindre, elles ont continué avec lui la partie.
Pendant l’été 1901, le scandaleux trio fait une escapade à Bayreuth en automobile. Au retour à Paris, les choses se gâtent quand est annoncée la publication de « Claudine en ménage », le troisième tome de la série. Le personnage de Rézi Lambrook, une Américaine issue de la bonne société parisienne, rappelle non seulement Charlotte Kinceler, la première amante de Colette, mais aussi et surtout Georgie. Terrifiée par le scandale, Georgie, après avoir tenté de faire interdire la publication, rompt avec le couple. En 1907, Colette réglera une nouvelle fois ses comptes avec Georgie, faisant d’elle un portrait féroce, sous le personnage de « Suzy » dans « La Retraite sentimentale ».
Le couple « Willy et Colette » poursuit sa vie conjugale très libre. Colette débute au théâtre, dans des tableaux vivants. Le couple se partage maîtresses et amants. Souvent les maîtresses de Colette devenaient celles de Willy. Et inversement.
Colette collectionne les amantes, parmi lesquelles Marguerite Maniez (1885-1960), dite Meg, que Willy épousera en 1911. Meg, elle aussi d’origine américaine, est chanteuse, mime, actrice de théâtre et de cinéma. Elle sera également chroniqueuse pour le magazine britannique « The Tatler » ou encore romancière, auteure de livres érotiques, dont le traducteur sera un certain Willy ! Bref, une femme aux multiples talents, ce qui ne pouvait qu’attirer Colette !
Colette a une autre relation saphique en 1905, dans les bras de Madeleine Deslandes (1866-1929), journaliste et romancière. Dans une lettre à Robert d’Humières, poète et chroniqueur, Colette parle ainsi de sa liaison avec Madeleine :
Je la vois souvent, le soir, quand l’ombre a rendu impénétrables les futaies de la rue Christophe-Colomb (résidence de Madeleine), car je suis sa relation inavouable.
En 1905, Colette fait alors une rencontre décisive, celle de Missy (1863-1944), née Mathilde de Morny, marquise de Belbeuf. Je vais m’arrêter plus longuement sur celle dont Colette sera la femme et avec qui elle vivra en couple plusieurs années.
Missy est une célébrité du Paris de la Belle Époque, par sa filiation, sa richesse et sa conduite. Elle est la dernière fille du duc Charles de Morny, le demi-frère de Napoléon III, cheville ouvrière du coup d’État du 2 décembre 1851. Morny était le fils adultérin d’Hortense de Beauharnais, mère de Napoléon III, et du général Charles de Flahaut, lui-même bâtard de Talleyrand. Une sacrée filiation !
Mariée à dix-huit ans au Marquis de Belbeuf, celui-ci la laisse libre d’afficher son lesbianisme. Mathilde détonne fortement dans un Paris mondain où se pratique ouvertement l’homosexualité féminine. Car Missy affiche sa masculinité, se fait appeler « Max », « Oncle Max » ou bien encore « Monsieur le Marquis ». Elle porte un complet veston, un caleçon d’homme, les cheveux courts, fume le cigare. Elle ira jusqu’à subir une ablation de l’utérus (hystérectomie) et l’ablation des seins. Bref, Missy se considère et se comporte comme un homme.
C’est Willy qui présente Missy à Colette. Il ne le fait pas par hasard. Il veut « caser » Colette, s’en débarrasser. Il est tombé amoureux de Meg, qui est aussi l’amante de Colette. Pour être libre et avoir Meg pour lui tout seul, Willy pousse Colette dans les bras de Missy. Willy obtient ce qu’il souhaitait : en 1906, les époux se séparent et Colette vit désormais avec son amante, chez qui elle s’installe. Colette est désormais en couple avec Missy. Colette trouve auprès de Missy le dévouement et la compassion dont elle a besoin. La période Missy est une période essentielle de l’émancipation, de la libération et de l’expression d’une voix nouvelle pour Colette.
Dans la vie de Colette, Missy occupe une place particulière. Avant Missy, Colette a certes déjà eu plusieurs expériences saphiques. Missy fut pour elle, pendant six ans, bien davantage qu’une maîtresse. Missy, pendant toutes ces années, a entretenu Colette, pour qui elle fut l’équivalent d’un mari autant qu’une mère de substitution. « Je n’ai qu’elle au monde, écrit Colette à Mme Haendler en 1909, car maman se fait vieille (« Sido » a soixante-quatorze ans) et je vis loin d’elle. » Colette se comporte comme une enfant exigeante et capricieuse, irritante autant que séductrice. Missy accepte tout d’elle, par amour, y compris ses infidélités.
Patiemment rassemblées durant un quart de siècle par le collectionneur Michel Rémy-Bieth, les « Lettres à Missy » donnent une image qui ne grandit pas Colette. D’une tournée à l’autre, de Nice à Bruxelles, Lyon, Marseille ou Tunis, on peut y suivre Colette, artiste vagabonde. Missy veille à offrir à sa femme les meilleurs hôtels. Colette, « insupportable enfant », comme elle se qualifie elle-même, n’épargne rien à son « velours chéri », avec ces mots qui semblent presque exprimer un reproche : « Mon Dieu, comme tu m’as désappris à vivre seule, moi qui autrefois avais une sorte de goût mélancolique et vif pour la solitude. »
Missy entretient au cours de toutes ces années très généreusement Colette, qui vit la plupart du temps chez son amante. Colette est, aux yeux de la société parisienne de l’époque, la femme de Missy. Pour Missy, rien n’est trop beau pour la femme qu’elle aime. C’est ainsi qu’elle ira jusqu’à lui offrir une villa comme témoignage d’amour. Le 21 juin 1910, le jour où est prononcé le divorce entre Colette et Willy, est signé l’acte d’achat du manoir de Rozven en Bretagne.
Colette, impose sa conception du couple à Missy, à laquelle elle écrit : « Je continue à ne pas vouloir que tu me trompes […], je me dis que tu n’as pas le droit de faire, par principe, ce que j’ai fait moi, par folie, par emballement, par gourmandise Il était sûr qu’elle n’attendait ni ne cherchait personne et que les lèvres qu’elle tenait sous les siennes, abandonnant comme un raisin vide les lèvres qu’elle tenait sous les siennes, elle allait repartir l’instant d’après, errer » Colette exige la fidélité de Missy, alors qu’elle revendique sa propre liberté.
Pendant les années où elles sont en couple, Colette aura en effet des liaisons avec Renée Vivien, la poétesse du saphisme, puis avec l’Amazone américaine, la célèbre Natalie Barney (1876-1972), contrairement à Missy, Colette ne fut cependant jamais exclusivement lesbienne.
En 1910, elle a une aventure avec Auguste-Olympe Hériot (1881-1951), homme d’affaires, rencontré à l’hiver 1909 sur la Côte d’Azur, alors qu’il est l’amant de la courtisane Liane de Pougy, une autre bisexuelle ! À l’été 1910, le couple part pour l’Italie. Ils séjournent à Rome, à Naples et visitent Capri. Ils reviennent à Nice en février 1911. Sido, inquiète des frasques de sa fille alors que celle-ci approche la quarantaine, la pousse à épouser ce jeune homme. En vain !
Missy avait, bon gré, mal gré, accepté l’escapade de Colette avec Hériot. L’arrivée d’Henry de Jouvenel marquera la fin, en 1911, du plus célèbre couple lesbien de la Belle Époque. Alors que Missy est la vraie propriétaire de Rozven, qu’elle a meublé à ses frais, c’est elle qui quitte les lieux, sans un mot de reproche. Ultime preuve d’un amour sans limites ou expression de la dignité de Missy ?
Des années après leur rupture, Colette veut montrer à Missy le chapitre qu’elle lui consacre dans « Le Pur et l’Impur ». Missy inspire à l’écrivaine le personnage de « La Chevalière ». Colette dira d’elle : « La Chevalière » qui, « en sombre ajustement masculin, démentait toute idée de gaieté et de bravade […] Venue de haut, elle s’encanaillait comme un prince ».
Missy le lut, parut l’approuver, puis changea d’avis. Colette publia le volume en 1932, inchangé, ce qui fâcha Missy.
Seule et ruinée, seulement soutenue moralement et financièrement par son ami Sacha Guitry, Missy s’enferme dans la mélancolie et s’isole chaque jour davantage. Missy se suicide le 29 juin 1944. Colette n’assista pas aux obsèques. Elle n’envoya pas même un mot ou des fleurs, pour celle qui l’aima à la folie et à laquelle elle fait dire, dans « Le Pur et l’Impur » : « Je n’aurai été qu’un mirage. » Ingrate Colette ! Missy fut une femme libre et perdue, dont Colette fit sa chose.
Colette, attachée à son indépendance, chercha cependant à ne pas dépendre entièrement de la générosité de son amante, tout en étant attirée par le monde du spectacle. Colette se lance alors dans la pantomime, avec le mime Georges Wague comme professeur. Elle réalise un rêve d’enfance : se lancer sur scène. Une expérience qui correspond à une libération de son corps : Colette dévoile sa peau nue, un sein, parfois les deux. C’est de sa part à la fois un geste de provocation et de libération .
Elle mène sa carrière au music-hall, où elle présente des pantomimes, dans des tenues très légères et très dénudées, partout où elle s’affiche, que ce soit en province ou à Paris, au théâtre Marigny, au Moulin Rouge, au Bataclan. Colette fait sensation et scandale. Avant elle, jamais une comédienne n’avait osé exhiber ainsi sa nudité. La préfecture de police interdira notamment un spectacle où elle se montrait nue sous une peau de panthère.
Le 3 janvier 1907, Missy se présente avec Colette sous l’anagramme d’Yssim, dans la pantomime « Rêve d’Égypte », au Moulin Rouge. Elle y joue le rôle d’un égyptologue qui réveille une momie, jouée par Colette, en lui donnant un baiser. Cette scène de baiser lascif entre les deux femmes déclenche une bagarre générale et va conduire le préfet de police de Paris, Louis Lépine, à interdire les représentations suivantes. Le scandale est immense. La presse se déchaîne contre la liaison outrancière d’une « désaxée et d’une théâtreuse ».
Cela n’arrête pas Colette, qui poursuit ses « provocations », montrant ses seins dans sa pièce « La Chair », en 1907, dans laquelle elle écrit : « Je veux faire ce que je veux […] je veux danser nue […] chérir qui m’aime […] »
En 1910, Colette devient journaliste au quotidien Le Matin. Jusqu’au printemps 1911, ses relations avec Henry de Jouvenel (1876-1935), le rédacteur en chef, restent purement professionnelles.
La vie sentimentale de Colette est alors très compliquée. Elle est toujours « la femme » de Missy. Elle vient de rompre avec une amante éphémère, Lily de Rême, qui avait interprété Claudine à l’école à Tunis. Elle est toujours la maîtresse d’Auguste Hériot, qu’elle envisage d’épouser, poussée par Sido.
C’est alors que Jouvenel et Colette tombent amoureux. Jouvenel rompt avec sa maîtresse officielle, Isabelle de Comminges, dite « la Panthère », qui menace de tuer Colette. Cette menace fut prise au sérieux jusqu’à ce qu’elle cesse grâce à la liaison d’Auguste Hériot et de la Panthère, qui embarquent pour une croisière de six semaines ! C’est aussi la fin du couple de Colette et de Missy.
Colette et Henry se marient en 1912. De ce mariage, Colette aura, à quarante ans, son seul enfant, Colette Renée de Jouvenel, dite « Bel-Gazou ».
Colette ne deviendra pas plus sage avec ce mariage et cette naissance. Il est vrai que son mari est infidèle. Colette va à nouveau être transgressive, en entretenant, à partir de 1921, une relation avec son beau-fils Bertrand de Jouvenel (1903-1987), qui deviendra journaliste et écrivain. À près de quarante-huit ans, Colette se comporte en, ce qu’on appellerait aujourd’hui, en « cougar ». Cette relation, qui dure cinq années, va inspirer son roman, « Le Blé en herbe » paru en 1923. Le thème abordé ici est, à l’époque, hautement tabou puisqu’il s’agit de l’initiation sexuelle d’un adolescent par une femme mûre, Camille Dalleray.
Le divorce avec Henry de Jouvenel est prononcé en 1923. En 1925, Colette rencontre Maurice Goudeket (1889-1977). Ils font connaissance dans les salons d’Andrée Bloch-Levalois, dont Goudeket est l’amant. Maurice Goudeket est un libertin, toujours tiré à quatre épingles, qui s’exprime avec aisance et écrit des vers. Courtier en perles, il possède voiture de luxe, chauffeur et splendide appartement dans le 16e arrondissement de Paris. Il devient l’amant de Colette, qui devra batailler ferme pour l’enlever à Andrée Bloch-Levalois.
Goudeket fait découvrir la Provence à Colette, qui, pour acheter une villa à Saint-Tropez, vend alors la maison de Bretagne que lui avait offerte Missy. Les amants se marient en 1935 et célèbrent leur lune de miel sur la croisière inaugurale du paquebot « Normandie ».
Pas davantage que ses deux précédents maris, Goudeket n’est fidèle. Selon son amie Renée Hamon, avec qui Colette a entretenu une correspondance régulière entre 1932 et 1943, la tolérance de l’écrivaine, toujours bisexuelle, s’expliquait par sa volonté de séduire les maîtresses de son mari. Pendant l’Occupation, Colette séjourne quelques mois chez sa fille en Corrèze, puis revient à Paris, avec Maurice, qu’elle sauve de la Gestapo, qui le menaçait du fait de ses origines juives.
Colette sera la deuxième femme élue à l’unanimité membre de l’académie Goncourt, dont elle est présidente entre 1949 et 1954. L’Église refusera des obsèques religieuses, compte tenu de la réputation de Colette. Mais Colette sera la deuxième femme à laquelle la République ait accordé des obsèques nationales.
La bisexualité est particulièrement importante dans la vie et l’œuvre de Colette, au point que Julia Kristeva parle d’elle comme de la « Reine de la bisexualité ».
Le thème est sous-jacent dans toute la série des Claudine et explicite dans « Claudine en ménage ». Claudine y met en scène sa relation avec Renaud et Rézi, l’héroïne : « l’inoubliable perfection du périlleux baiser (de Rézi) ne saura jamais qu’en mes yeux le désir […] la volupté se teignent toujours de nuances sombres. Je revois cet animal sursaut des reins, ce geste de buveuse qui l’a jetée vers ma bouche […] La violence de mon attrait pour Rézi, tout me presse […] de m’enivrer d’elle jusqu’à tarir son charme […] Renaud, Rézi, tous deux me sont nécessaires […] ».
Dans les « Lettres de la Vagabonde » (1911), Colette évoque : « Deux femmes enlacées sont l’image mélancolique et touchante de deux faiblesses peut-être réfugiées aux bras l’une de l’autre pour y pleurer, fuir l’homme souvent méchant et goûter, mieux que tout plaisir, l’amer bonheur de se sentir pareilles, infimes, oubliées. »
En 1924 dans « La femme cachée », elle décrit ainsi la vie sexuelle libre d’Irène, une prostituée :
« Il était sûr qu’elle n’attendait ni ne cherchait personne et que les lèvres qu’elle tenait sous les siennes, abandonnant comme un raisin vide les lèvres qu’elle tenait sous les siennes, elle allait repartir l’instant d’après, errer […] cueillir chez quelque autre passant le monstrueux plaisir d’être seule, libre d’être l’inconnue à jamais solitaire. […] Elle parle encore le monstrueux plaisir. »
Femme libre, Colette n’était cependant pas une féministe. En 1910, dans Paris-Théâtre, elle parle ainsi des suffragettes : « Savez-vous ce qu’elles méritent, les suffragettes ? Le fouet et le harem… »
Colette fut une femme libre, qui ne s’est jamais soumise. Willy a exploité son talent littéraire. Elle a pris son indépendance à son égard. Missy pense la posséder ? Elle se sert d’elle. Jouvenel la trompe ? Elle couche avec son jeune fils.
Colette est belle, a du talent et de l’esprit. C’est une séductrice qui a recherché toutes les sensualités et les sexualités, par amour autant que par hédonisme. Attachée à sa liberté, Colette l’insoumise a, toute sa vie, cherché à être aimée et protégée par ses maris. C’est aussi ce qu’elle recherchait quand elle fut la femme de Missy.
L’amour fut son fil conducteur, dans ses livres comme dans sa vie sexuelle débridée. Dans « Les Vrilles de la Vigne » en 1908, elle écrit : « Quel plaisir je me donne en aimant ». En 1911, dans une lettre à Missy : « On ne se donne pas par pitié, on se donne par amour ».
Dans cette série sur l’histoire des femmes libres, Colette a évidemment une place particulière. J’admire profondément la femme libre qu’était Colette, dans un monde où son comportement et son mode de vie ne pouvaient que choquer. Je n’oublie pas sa part d’ombre, comme la façon dont elle exploita les sentiments de Missy, avant de l’abandonner brutalement. Colette, enfant gâtée, fut incontestablement une égoïste, pensant d’abord à elle plus à ceux et celles qui l’ont aimé. Je ne partage évidemment pas son refus du combat féministe, même si, dans la pratique, sa farouche volonté d’indépendance relève bien du féminisme.
Relire Colette, c’est enfin aimer l’écriture et la beauté de la langue française.
PRINCIPALES SOURCES (outre les articles Wikipédia)
Je signalerai comme ouvrage de référence une biographie, « Colette », écrite par Gérard Bonal (Éditions Perrin 2014). Gérard Bonal (1941-2022), journaliste et écrivain, était le grand spécialiste de Colette. Il fut longtemps président de la « Société des amis de Colette ».
Sur le net, j’ai consulté les liens suivants :
• Ephep - Colette, bisexualité
• Kristeva - Colette, une reine
• Nouvelobs - Colette, la scandaleuse
• Comptoir littéraire - Colette
• Le Figaro Magazine - Colette, l'ingrate libertine
On consultera aussi les « lettres à Missy » publiées par Flammarion en 2009 : les lettres sont présentées et annotées par Samia Bordji et Frédéric Maget. L’ouvrage regroupe près de 150 lettres de Colette et seulement trois de Missy : https://www.deslettres.fr/lettre-de-colette-a-missy/ qui contient une de ces lettres de Colette à Missy : « Je t’aime si fort ».
À suivre : (16) « Le Paris des courtisanes et des cocottes »