Résumé de l’épisode précédent :
Anola a été chez une gynécologue, Mylène, qui est libertine. Les examens ont dérapé et Anola a fini dans son lit.
Après la gynécologue, Thomas doit faire le bilan des examens.
Après quelques mois d’attente supplémentaire, j’arrive – pas trop rassurée – chez Thomas, endocrinologue, le mari de Mylène. J’ai un peu d’appréhension : après tous les examens que j’ai déjà subis, que va-t-il encore m’arriver ? Quand il m’appelle dans la salle d’attente, je suis un peu surprise : il n’a pas du tout l’allure d’un « toubib ». Il est grand, l’allure sportive, le visage hâlé et un peu buriné, comme quelqu’un qui vit souvent au soleil. Il me semble avoir à peu près le même âge que Mylène, et je l’imagine à côté d’elle : un beau couple. Son air autoritaire m’impressionne beaucoup. Il essaie de me mettre à l’aise :
- — Bonjour, Anola, asseyez-vous. Ma femme m’a beaucoup parlé de vous, je connais votre parcours et j’ai les résultats de toutes vos analyses. Je ne vais donc pas vous demander de vous déshabiller une fois de plus, bien que Mylène m’ait dit que vous étiez une très jolie femme.
Je rougis, je ne sais pas quoi répondre… Je n’ose plus le regarder en face. Je fais semblant de m’intéresser aux photos qu’il a sur ses murs : des voiliers, pris en pleine mer et en pleine vitesse, magnifiques. Je crois que j’ai compris pourquoi il a ce hâle. Quand Thomas s’aperçoit que je regarde les photos au lieu de l’écouter, il me demande :
- — Vous vous intéressez aux voiliers ?
- — Pas vraiment, mais je me demande comment les photos ont été prises.
- — C’est moi qui les ai prises. Et pourquoi cette question ?
- — Elles sont parfaitement nettes, alors que le bateau semble naviguer à grande vitesse.
- — Elles ont été prises à bord de mon bateau, un cabin-cruiser qui naviguait à quelques encablures, avec un appareil de photo numérique qui peut prendre des photos en rafale. Entre plusieurs dizaines de photos floues, on finit par en trouver une de correcte !
- — J’ai compris ! Elles sont magnifiques.
Et je me mets à rêver à Mylène, en train de bronzer en mini-slip doré et seins nus sur son bateau… En réalité, je n’ai pas compris grand-chose. « Cabin-cruiser », c’est du français ? Encablure⁽¹⁾, c’est combien ? Ce que je recherchais, c’était amadouer un peu le médecin, qui me mettait mal à l’aise. Et effectivement, parler de ses passions l’a rendu moins distant, plus humain.
Je redescends sur terre. Je suis obligée de laisser Mylène à son bronzage ! Encore un joli rêve inachevé, qui me laisse sur ma faim de voyeuse !
- — Les résultats concordent : vous avez un dérèglement hormonal qui vous a empêché de vivre avec le sexe assigné à votre naissance. Vous avez donc acquis tous les caractères sexuels secondaires d’une femme.
- — Ben, çà, je le savais ! Et ?
- — Et quoi ?
- — Je voudrais comprendre pourquoi c’est arrivé et aussi savoir quoi faire !
- — Notre corps et notre sexe dépendent d’un fragile équilibre entre les hormones mâles et féminines, principalement la testostérone et les œstrogènes. Quand cet équilibre est rompu, on observe des développements anormaux des caractères sexuels. Tout le monde connaît dans son entourage des hommes plus ou moins efféminés ou des femmes très viriles, car les proportions de leurs hormones sont déséquilibrées et anormales.
- — Oui, mais pourquoi l’équilibre est-il rompu ? Qu’est-ce que j’ai fait de travers ?
- — Quand vous êtes née, vous étiez un garçon. À partir de quel âge vous êtes-vous senti devenir une fille ?
- — Ça a commencé vers quatorze ans. Mais pourquoi ?
- — C’est sans doute à cause des hormones que vous avez prises un peu n’importe comment, sans suivi médical.
Je me dis : nous y voilà, il me prend pour une conne, cela va être de ma faute ! Je l’attends au tournant…
- — Euh, sauf que je n’ai jamais pris d’hormones ! D’ailleurs, je n’en ai pas les moyens.
- — Alors, il y a une autre raison, que je ne connais pas. Les causes peuvent être multiples : génétiques, médicaments pris par la mère pendant sa grossesse, perturbateurs endocriniens dans nos aliments, effets pervers de certains produits ménagers, des désodorisants, des pesticides, hormones de croissance dans les élevages de bovins ou de volailles… On ne saura jamais ce qui s’est passé pour vous, mais vous n’êtes pas responsable de votre état. Vous êtes victime de ce que l’on appelle une dysphorie de genre.
Ben voyons, je me doutais bien que ce serait inexpliqué !
Il poursuit :
- — Un bébé ne choisit rien : ni la couleur de sa peau, ni son prénom, ni sa religion, rien ! Et il ne peut pas gérer sa croissance ni son développement. Vous ne pouvez pas revenir en arrière ni rien changer. Vous pourrez vivre en femme, mais vous ne serez jamais mère, du moins en l’état actuel des connaissances. Mais, en fait, vous vivez une situation privilégiée, que beaucoup de transsexuels aimeraient connaître : pour avoir le corps de femme de leurs rêves, ils s’obligent à subir des traitements hormonaux pendant des années, alors que chez vous, ce stade est déjà atteint : votre apparence est celle d’une jolie femme.
- — Je sais bien que je suis une « fausse » fille, mais est-ce que je pourrai avoir une vie sexuelle ?
- — Oui, et dans votre cas relativement satisfaisante, mais cela dépendra aussi de votre partenaire.
- — Il me faudra me faire opérer ? Aller en Thaïlande ?
- — Hou là là ! Vos informations ont largement dépassé la date limite de consommation ! Sachez qu’aujourd’hui nous faisons aussi bien sinon mieux en France, qu’il y a des spécialistes qui réalisent plusieurs dizaines de vaginoplasties par an, et que nous avons de très nombreux témoignages de satisfaction en retour. Les techniques opératoires s’améliorent de jour en jour et les résultats sont excellents.
- — Alors, dois-je prévoir une intervention ?
- — Pas maintenant ! Je vous déconseille l’opération pour le moment pour plusieurs raisons. D’abord, vous devez savoir que c’est cher, mais aussi que vous devez être psychologiquement prête.
- — J’ai compris ! Ce n’est pas pour moi ! Donc je reste comme je suis, je ne serai jamais entièrement femme, et je ne pourrai jamais faire l’amour avec un homme.
- — Mais si ! Mais ne brûlez pas les étapes, une transition se fait progressivement, et il faut de la patience. En attendant, vous pouvez pratiquer la sodomie…
- — Oh non ! C’est trop douloureux !
- — Faux ! Avez-vous déjà essayé ?
- — Non, mais j’ai entendu dire que…
- — C’est une idée reçue ! À l’occasion, demander donc à Mylène ou à Sophie ce qu’elles en pensent. Je crois que vous changerez d’avis. Mais je croyais que vous étiez lesbienne ?
- — Oui, mais j’ai un ami d’enfance que j’aurais bien voulu récompenser pour tout ce qu’il a fait pour moi.
- — Compris. Demandez à Mylène comment vous y prendre avec lui, elle est pleine d’idées… Et demandez aussi à Sophie : j’ai entendu dire qu’il existe des culottes spéciales pour trans, avec un vagin artificiel, qui pourrait donner une sorte de satisfaction à votre partenaire. De toute manière, vous avez le temps de réfléchir, il ne s’agit pas de prendre une décision définitive maintenant. Vous devez comprendre qu’un changement de sexe est irréversible. Si vous avez fait le mauvais choix et que vous avez des regrets, il vous sera impossible de revenir en arrière.
- — Bon, et maintenant, je fais quoi ?
— Un aspect, très important, concerne votre identité, au point de vue administratif. Un projet de loi qui va sortir incessamment⁽²⁾ vous donnera la possibilité de faire modifier votre prénom et votre sexe sur votre carte d’identité. Autrement dit, vous aurez une carte d’identité de femme, ce qui va vous simplifier considérablement la vie en cas de contrôle. Par exemple, dans un bureau de vote…
Pour cela je vous rédigerai un certificat médical, Mylène vous en fera un autre et vous pourrez faire votre demande à la mairie.
- — C’est super, je ne savais pas que c’était possible.
- — Ce sera bientôt possible, alors qu’il a fallu attendre un texte de loi pour que les psychiatres ne considèrent plus la transsexualité ou l’homosexualité comme une maladie mentale ! Les choses ont considérablement évolué ces dernières années.
- — Ben, encore heureux qu’on ne me prenne pas pour une folle…
- — Vous êtes dans une situation inconfortable : votre physique est celui d’une femme, mais dans votre tête vous sentez-vous femme ?
- — Quand j’étais petit, j’étais un garçon, je voulais devenir un homme. Mais aujourd’hui, je me sens beaucoup plus femme, et je ne m’imagine pas du tout vivre autrement qu’en femme. Mylène m’a demandé de faire le test COGIATI, qui me répond que je suis « transsexuelle » et qu’une transition peut être envisagée.
- — C’est normal, vous êtes dans une situation ambiguë. Je vais vous proposer de prendre un traitement hormonal léger qui va vous féminiser encore davantage, et qui aura donc aussi des répercussions sur votre psychisme. Vous vous sentirez totalement femme, et vous serez moins stressée. Si vous voulez, ce sera comme un coup de pouce pour faire pencher la balance du bon côté, et vous vous sentirez mieux. Vous aurez aussi tout votre temps pour réfléchir à votre avenir.
- — Oui, combien de temps dure ce traitement ?
- — Impossible de le savoir : parfois quelques mois, parfois toute la vie. Pour vous, je pense que ce sera court. Je vous revois dans six mois pour faire le point. En attendant, n’hésitez pas à consulter Mylène si vous avez le moindre souci.
J’ai quitté Thomas, ma tête saturée de questions. Il a été plus sympa que je ne le pensais au premier abord, je crois que j’ai trop stressé avant de le voir, j’avais des idées fausses sur son compte. Il ne semble pas être le dragueur pervers que je m’imaginais après avoir vu les photos chez Mylène, et il a été parfaitement courtois. Il m’a éclairé sur beaucoup de points, même si je ne sais plus trop où j’en suis. Consulter Mylène ? Excellente idée, je vais essayer de la voir très rapidement, et peut-être rediscuter de son idée de cadeau d’anniversaire ?
oooOOOooo
- — Allô, Mylène ?
- — Oui, bonjour, ma chérie, je t’ai reconnue. Gros bisous. Mais, dis-moi, le numéro qui s’affiche chez moi est celui de Sophie, tu lui as fauché son téléphone ?
- — Non, je ne fauche pas. Elle me l’a prêté pour que je puisse te contacter.
- — Alors, quoi de neuf ?
- — J’ai vu Thomas…
- — Oui, je sais. Nous avons des choses à nous raconter ! Tu peux venir samedi, comme la dernière fois ?
- — Oui, à quelle heure ?
- — Je te propose 14 heures. Mais cette fois, nous préviendrons Léna que cela risque de durer. Et que si tu ne rentres pas de la nuit, qu’elle ne prévienne pas la gendarmerie !
- — Tu veux me garder toute la nuit ? J’ai comme un frisson jusqu’au bas du dos !
- — Fais-toi belle, je te prépare une séance torride…
Je m’attends à tout, je commence à me faire des films. Mais ? Et Thomas ? Il sera forcément présent ?
Samedi,
J’arrive chez Mylène, je sonne à la bonne porte, le vidéophone me cause : « Bonjour, Anola, entre ma belle ! » Il est finalement sympa ce vidéophone…
Je sais qu’il faut monter, j’y vais et… j’ai le souffle coupé : Mylène a fait très fort, elle est plus que splendide dans sa robe en lamé, qui la moule comme un gant. Sa silhouette est affolante ! Moi, j’ai mis un chemisier rouge transparent, mon soutien-gorge est si fin que mes aréoles sont bien visibles quand j’enlève mon boléro, une jupe portefeuille noire complète le tout, mais j’ai l’air d’une paysanne en face d’une star !
C’est pour moi qu’elle s’est habillée comme cela ? J’en suis toute chose, j’ai presque envie de pleurer. Elle ressent mon émotion, me tend les bras, me serre sur son cœur et m’embrasse longuement, passionnément. Elle me chauffe ? Oui, je suis chaude, prête à tout, mais j’ai besoin de savoir, il me faut faire une petite mise au point :
- — Tu m’as dit que tu voulais me garder toute la nuit. Mais… Thomas, il sera là ?
- — Ne t’inquiète pas, il passe la nuit chez une de mes copines.
- — Je ne comprends rien : tu veux me dire qu’il est avec une autre femme ? Et tu n’es pas inquiète ni jalouse ?
- — Pourquoi le serais-je ? C’est un accord entre nous. Je peux même te dire que c’est une copine, qui déprimait un peu car elle vit seule, qui m’a appelée pour me demander si elle pouvait profiter de Thomas un de ces soirs. Et comme cela fait un moment qu’il n’avait pas baisé avec elle, j’ai été d’accord : c’est moi qui l’ai prévenu qu’il était « invité ». Il n’a pas du tout protesté !
- — Et ça ne te fait rien de le savoir et l’imaginer avec une autre ? C’est tout juste incroyable…
- — Je sais que cela choque bien des gens. Mais chacun est libre de faire ce qu’il veut, à condition de ne gêner personne, ni ne nuire à personne. C’est notre façon de voir les choses, ce que les autres en pensent, on s’en fiche. Vois-tu, ce qui est grave, dans un couple, c’est le manque de confiance réciproque. Supposons que Thomas me trompe en me cachant qu’il a une maîtresse : cela entraînerait des cachotteries, des dissimulations, puis les mensonges, les faux alibis, les faux prétextes pour s’absenter ou rechercher un endroit discret… Un jour, il y aurait fatalement un loupé, et je découvrirais brutalement que je suis cocue, qu’il m’a menti pendant des mois ou des années ! Résultat ? Explosion en vol !
- — Là, j’ai bien compris, mais comment faites-vous ?
- — C’est très simple. La meilleure façon de ne pas tromper son conjoint, et cela personne n’y pense jamais, c’est de l’informer avant et de lui demander l’autorisation. Quand Thomas me la demande, je suis d’accord en général, sauf si la fille est une pimbêche. Mais Thomas a bon goût, il ne choisit jamais une femme vulgaire ou perverse. Et quand la femme apprend que j’étais au courant et d’accord, ce n’est plus une rivale, parfois elle devient une amie et une complice. Et c’est à charge de revanche, je suis pour la parité ! Thomas a l’obligation de me trouver un très beau cadeau. Un jour où nous avions passé une soirée avec un couple d’amis, une soirée un peu arrosée et un peu hot, ils nous ont proposé, en fin de soirée, d’échanger nos partenaires. Nous nous sommes regardés, très ennuyés, Thomas et moi, et nos amis nous ont laissés un moment pour que nous puissions en discuter librement. Nous étions déjà relativement chauds, et, un peu par défi, nous avons décidé d’essayer. Et surtout par la suite, de ne jamais rien nous cacher. Que si l’un de nous deux n’était plus d’accord, l’autre n’essaierait pas de passer outre. Il faut dire que nos amis formaient un très beau couple et que je n’ai pas eu à me forcer pour me donner, et bien en profiter. Quant à Thomas, il a été enchanté, parce que la copine qui semblait réservée et un peu timide s’est révélée être une vraie tigresse…
Ensuite, petit à petit nous nous sommes libérés et nous ne le regrettons pas. Le sexe est le plus grand plaisir de la vie, en faire une routine est pour nous une sorte de faillite, une vie partiellement ratée. Mais nos idées n’engagent que nous, nous ne faisons pas de propagande, rien sur les réseaux sociaux, c’est notre vie privée. Personne n’est obligé de nous approuver, mais personne n’a le droit de nous critiquer.
- — Je commence à comprendre, mais, nous deux ? Je ne suis pas en couple, je ne le serai sans doute jamais, je n’ai personne à échanger ! Et Thomas, il aura le droit de me baiser ?
- — Ce n’est pas un droit. S’il me le demande, il faudra aussi que tu sois d’accord. Tout est confiance, tolérance et amour. Il ne s’agit jamais de se faire plaisir d’abord, mais toujours de rechercher le plaisir de l’autre, comme pour lui faire un beau cadeau.
- — Alors s’il me fait des propositions, ce sera à moi de décider si je suis un cadeau ? Et tu serais d’accord ?
- — Nous en avons discuté, il ne t’en fera pas directement. Mais dans l’avenir, tu changeras peut-être d’avis… Bon, on parle, on bavarde, et du coup je ne t’ai pas invitée à t’asseoir ni rien proposé à boire.
Elle me prend par la taille, met un peu sa main sur mes fesses et m’emmène m’asseoir sur le canapé. Puis elle nous sert un peu de vin léger et pétillant, d’origine italienne :
- — À ta santé, à nos amours et notre plaisir.
- — Merci, Mylène, je suis de plus en plus étonnée…
_____________________________________
⁽¹⁾ – Encablure ou encâblure : un dixième de mille marin, soit environ 185 mètres.
⁽²⁾ – Trop optimiste Thomas ! Cette loi ne sera adoptée qu’en 2016 !