| n° 20353 | Fiche technique | 48036 caractères | 48036Temps de lecture estimé : 26 mn | 07/07/21 |
| Résumé: L’arrestation de Dorset se conclut après une poursuite en voiture. L’affaire est close. Mais est-ce si simple ? | ||||
| Critères: fh ff policier -policier | ||||
| Auteur : Domi Dupon (Une antiquité sur le site) Envoi mini-message | ||||
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Résumé de l’épisode précédent :
Rosette Delion, l’ex de Sanmarco avoue que Charlotte Dorset, son amant est bien l’assassin avec sa presque complicité.
CHAPITRE 20
(vendredi aprèm, suite)
Un rapide coup de téléphone à l’hôtel Ipiss de Saint-Genis nous mit en communication avec un répondeur. La réception ouvrait à 17 heures. Donc pas avant une heure ! Je n’avais pas la patience d’attendre. Pas question pour autant de débarquer avec la cavalerie. Je récupérai Sarah – la déposition de Rose Delion pouvait attendre notre retour. Je confiai cette dernière à un uniforme pour qu’il la mette en cellule. Mes deux adjointes et une voiture banalisée, cela devrait suffire. Ce n’était pas Mesrine. Serait-il encore là ? Depuis le meurtre, Delion prétendait n’avoir eu aucun contact avec Dorset. Je n’avais pas beaucoup d’espoir. Même si, comme on pouvait le supposer, les deux tourtereaux devaient se retrouver pour filer le parfait amour, la logique aurait voulu qu’il ait pris un billet sans retour pour un de ces pays où nous ne pourrions l’atteindre. C’était du moins ce que j’aurais fait si j’avais fait la peau à Gabrielle, pensai-je avec un sourire amusé. Cette affaire, à défaut d’être un grand succès professionnel, m’aurait toujours permis de clore le livre Sand/Dupin.
Dans la voiture, le silence régnait. L’importance du moment ne nous échappait pas. Notre meurtrier présumé risquait bien, lui, de nous échapper. Soit, nous alpaguions l’oiseau au nid, soit il s’était envolé. Première hypothèse, une réussite pour la brigade et un possible week-end d’enfer avec Anna. Seconde hypothèse, nous étions dans les choux et il n’y aurait ni samedi ni dimanche. Quand nous nous garâmes devant l’hôtel, il était loin d’être 17 heures. Je ne connaissais pas le coin et je fus surpris. Si l’établissement ressemblait à tous ceux du même style, l’implantation détonnait. Loin de l’habituel conglomérat d’hôtels à prix réduits, il était posé à l’entrée d’un lotissement, ce qui rendait l’endroit assez sympa.
La porte de l’accueil était close et nul signe de vie ni derrière les baies vitrées ni aux abords du bâtiment.
Sarah avait passé son bras entre Anna et moi et nous désignait une voiture sur le parking : une banale C3 Citroën bicolore.
Sans nous laisser le temps de réagir, ma jeune subordonnée trop enthousiaste avait déjà giclé de la voiture et se dirigeait vers la C3.
Si notre suspect était dans l’hôtel, cette sortie intempestive pouvait l’alerter.
Anna partit en courant. Je rejoignis Sarah. Elle avait fait le tour de la voiture sans rien découvrir de révélateur. Alors que je me penchais pour regarder à l’intérieur, j’entendis un bruit de moteur. Je me retournai. Une berline allemande entrait dans le parking, elle s’arrêta devant la porte d’entrée. Une vieille dame très élégante, surgie de nulle part, sortit de l’hôtel. Le chauffeur lui ouvrit la porte arrière et se saisit de sa valise.
Sarah m’appela. Je me désintéressai de la scène pour me préoccuper de ce que me montrait la brigadière. Sur la lunette arrière reposait négligemment un chapeau qui ressemblait étrangement à celui de l’assassin. La caisse, portières verrouillées, ne nous apprendrait rien de plus. Il nous fallait entrer dans l’hôtel.
La vieille, elle devait avoir le code de la porte. Interception rapide du VTC, car ça en était certainement un. Il stoppa à ma hauteur. Je fis signe à la passagère de baisser sa vitre.
Les vieilles dames sont impressionnables. Celle-ci ne dérogeait pas à la règle, elle me répondit d’une voix tremblotante qu’elle ne le connaissait pas par cœur, mais qu’elle l’avait noté sur un papier qu’elle me remit.
Je la remerciai, la saluai puis me dirigeai vers l’entrée en compagnie de Sarah.
La voix qui déraillait ! La voix éraillée ! La voix de… Putain ! Un 180° ! La voiture avait disparu et probablement avec notre travesti à l’intérieur. J’explosai.
Sarah me regarda, se demandant le pourquoi du comment de mes cris.
Sarah avait abouti à la même conclusion que moi.
Ça en était un. Une voiture avait bien été envoyée à l’Ipiss de Saint-Genis. Le chauffeur devait déposer sa cliente à Saint Ex. Il l’emmenait à l’aéroport. Plus qu’à prévenir la police de l’air qui l’appréhenderait. Pourquoi est-ce que ça me paraissait trop simple ? Je les contactai, leur donnai l’immat de la voiture, les descriptions de l’assassin, de la vieille dame et de Michel Dorset. Ils me répondirent qu’après avoir vérifié mes coordonnées, ils feraient le nécessaire.
À peine avais-je raccroché que le dispatcher de Uber me rappelait. La cliente avait changé d’avis et s’était fait déposer à la gare de Brignais. Il avait fallu guère plus de 5 minutes pour faire le trajet.
Nous sautâmes dans notre caisse, Anna au volant, bien sûr. Gyro sur le toit, nous fonçâmes. Aucune illusion, elle/il ne nous aurait pas attendus.
Nous séparant, nous fîmes le tour de la gare. Rien. Il nous fallait récupérer les vidéos, mais ça allait prendre du temps pour peu de résultats à mon avis. Trop malin, le bonhomme (?). Notre seule chance : il était dans l’impro donc il pouvait commettre une erreur.
Et il la commit. Ou nous eûmes un coup de pot. Un technicien qui s’affairait autour d’un placard des télécoms s’était aperçu de notre manège et s’était approché. Miracle, il avait vu notre vieille dame. Il l’avait trouvée très agile pour une mamie. C’est en partie cela qui avait attiré son attention.
On était tombé sur un bavard. Mais il semblait plein de bonne volonté. Il fallait prendre notre mal en patience.
Dorset nous refaisait le coup de changer de moyen de transport pour brouiller les pistes, comme le soir du meurtre. Sauf que là, on lui collait au cul. Notre technicien se révélait le témoin dont tout flic rêvait. Tout juste s’il ne nous avait pas donné l’âge du conducteur. Il se rappelait de la compagnie, de la couleur de la voiture, de la direction prise. Il rentrait sur Lyon. Une fois rendu, il pourrait se perdre dans la foule. On devait l’intercepter avant qu’il n’arrive dans le centre.
Avant même qu’il ait fini, Sarah contactait la compagnie de taxi, Anna demandait l’installation de barrage aux entrées de l’agglomération lyonnaise. À cette heure, avec les bouchons, il n’était pas arrivé. Dans une série américaine, un hélico aurait déjà décollé, mais nous n’avions pas ça à notre disposition.
Mais nous avions mieux. Le taxi appartenait à une entreprise moderne : pour une optimisation des courses, leurs véhicules étaient équipés de GPS qui permettait de les loger. Par je ne sais quel miracle de la technique, Anna me montra un point rouge qui se déplaçait, très lentement, dans Oullins. Le rusé avait demandé au taxi d’éviter l’autoroute. Il n’avançait guère, mais il pouvait abandonner son bahut à tout moment.
On le tenait. Ce n’était qu’une question de temps. La chance avait tourné. Une équipe de la BAC qui patrouillait avait pu se caler deux voitures derrière lui. Je restais en contact radio avec eux, leur demandant de ne pas intervenir. Ce n’était pas un malfrat de métier, faible probabilité qu’il soit armé, mais désespéré, il pouvait commettre un geste irrémédiable.
Nous avions emprunté l’A450, théoriquement bien plus rapide, mais nous étions tous pare-chocs contre pare-chocs, et malgré le gyro, la bande d’urgences, nous n’avancions pas très vite. Nous quittâmes l’autoroute avant d’arriver à Confluence. Ironie du sort, le taxi de Dorset passa sous notre nez. Anna força le passage. Nous roulions derrière notre suspect et il le savait. Il nous avait repérés au passage du rond-point et je le/la voyais se retourner.
Sarah et Anna me pressaient d’intervenir. Je leur ordonnai sèchement de garder leur calme. On se dirigeait vers Perrache. Encore une gare. Allait-il encore essayer de nous fausser compagnie ? Sa jupette ne faisait pas le poids contre nos futals et notre forme physique. Fausse alerte. Ils prirent les quais du Rhône, direction Genève. Pas pour très longtemps. Le taxi s’engagea sur le pont de la Guillotière avant de prendre à droite la rue de la Guille.
J’eus une illumination.
Sarah tilta.
La voiture s’arrêta devant l’entrée principale de l’hôtel de police. Nous nous garâmes derrière elle. La vieille dame paya le chauffeur, récupéra sa valise et vint vers nous. Lorsqu’elle se fut suffisamment approchée, quelque chose en elle ne me fit pas penser à Tennessee, mais à Charles. Un je ne sais quoi de masculin dans son visage. Elle s’adressa directement à moi.
Et dans un geste très théâtral, elle tendit ses mains pour que je lui passe des menottes.
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En arrivant à l’étage, je lui demandai si elle voulait se changer, retrouver son apparence masculine. Elle protesta énergiquement. Elle avait enterré Michel. Elle ne nous parlerait que si on la traitait en femme.
Pendant qu’Anna et Sarah accomplissaient les formalités administratives et la conduisaient en salle d’interrogatoire, j’envoyai un message à Charles pour lui dire qu’il était lavé de tout soupçon et que j’étais désolée pour les misères qu’on lui avait faites. Ensuite, je partis à la recherche de l’uniforme qui avait écroué Rose. Comment Dorset avait-il été prévenu ? J’avais une petite idée qui fut confirmée par mon jeune collègue. Rose Delion avait demandé à téléphoner à son avocat. Après une rapide vérification, il s’avéra que le numéro appelé ne correspondait pas à celui d’un avocat.
Quand je les rejoignis, je m’aperçus qu’elle avait troqué sa perruque grisonnante pour celle qu’elle avait utilisée le soir du meurtre. À mon air surpris, elle me dit, avec un léger sourire :
Elle était attendrissante. Je ressentais un sentiment de compassion pour elle. Bien la première fois que je me trouvais en empathie avec un assassin. Je ne l’approuvais certes pas cependant je la comprenais. Je me surpris à lui conseiller d’attendre de voir un avocat avant de parler. Ce qui me valut un coup d’œil interloqué de Sarah.
Et elle déroula. Nul besoin de lui poser des questions. Nécessité parfois de la remettre sur les rails, car elle se lançait dans de grandes digressions sur ses états d’âme. Globalement sur les faits, elle confirma ce que nous avons compris. Ses motivations multiples, confuses s’emmêlaient, interagissaient. La vengeance contrairement ce qu’on avait pensé n’était pas le moteur. Dans ses propos, l’exorcisme tenait la corde. Le meurtre était fortuit, si l’on peut dire. Elle voulait qu’il se repente, qu’il exprime des regrets pour le mal qu’il avait fait. Au lieu de cela, il se moqua, il la menaça. Surtout, il s’en prit à Rose. Le tuer devenait l’ultime alternative. Il ne pourrait plus nuire à quiconque et en lui ôtant la vie, elle ferait disparaître la cause de ses propres souffrances. Le faire souffrir, justement, d’où cette mise à mort cruelle.
Quand je lui demandais de nous décrire précisément comment elle avait procédé, Charline/Charlotte péta un câble. Elle se mit à délirer que tout ça n’avait servi à rien. Qu’au contraire, l’horreur de son acte la poursuivait. En pleine crise de nerfs, elle nous avoua que Paolo avait été son seul amour et qu’elle l’aimait encore. Nous dûmes interrompre l’audition et faire appel à un médecin. Celui-ci lui donna un calmant et nous demanda d’interrompre provisoirement l’interrogatoire.
Ça n’avait plus beaucoup d’importance. L’affaire était bouclée. La suite pouvait attendre. Rose Delion allait sans doute échapper à toute poursuite. Charlotte avait endossé l’entière responsabilité du crime : elle l’avait manipulée, point barre. Dommage pour elle que ladite Rose ait avoué son implication. Elle avait affirmé en début d’interrogatoire, et elle l’affirmerait, sans doute, sous serment, que sa dernière maîtresse ne savait rien de ses projets.
Contre Delion ne restait que ses deux appels pour prévenir Dorset. Le premier, le soir du meurtre, la version de Charlotte la dédouanait. Pour le second, où elle annonçait notre arrivée, son avocat plaiderait l’impulsion irraisonnée d’une femme amoureuse… C’était pas plus mal, elle en avait déjà assez bavé.
Coup de bigophone à mademoiselle la procureuse et nous allions pouvoir partir en week-end tranquille. Alors que Sarah emmenait Charlotte dans la zone cellulaire, Anna et moi nous réjouissions d’en avoir terminé et de pouvoir disposer de notre temps sans aucun scrupule.
Mon adjointe appela Bryce afin de le féliciter pour sa stratégie gagnante. Alors qu’elle raccrochait, elle poussa une exclamation de surprise.
Elle me montra l’écran.
« Alerte info : le président Marcel Oldborg, ancien élu bien connu des Lyonnais, se serait donné la mort ce matin, en son hôtel particulier. »
Je restai sans voix. Qu’un pourri comme lui en arrive à cette extrémité, il fallait qu’il ait eu très chaud aux fesses. J’essayai de trouver des détails, mais excepté cette alerte France-Info, je ne dénichai rien. Mc Roth devait être dans ses petits souliers. Pas que la mort d’Oldberg la peine, mais les retours de bâton possible si l’on découvrait sa probable implication, car je ne doutais pas une seconde que ses manigances, avec la participation active d’Ampépeur, soit à l’origine de ce décès. Je fis part de mes conclusions à ma coéquipière.
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La fin de journée avait été harassante. Je devais quand même avertir la proc de l’arrestation de Dorset. Contrairement à mes espérances, pas de félicitation, mais une chasse pour ne pas l’avoir attendue avant d’auditionner Charlotte. Elle m’annonça qu’elle arrivait et qu’elle voulait consulter le PV d’interrogatoire en ma présence.
J’eus beau essayer de la persuader que Dorset sous les verrous, rien ne pressait, Barbara-Anne de la Bitchboille se montra intransigeante. Sergio ne devait pas rigoler tous les jours.
Dès son arrivée, Anna, Sarah et les duettistes Laurdy et Harel descendirent au café pour fêter la résolution de l’affaire, m’abandonnant à la vindicte de la proc. Visage fermé, elle installa son gros ventre dans mon bureau, exigea que je lui fasse un compte-rendu complet de l’arrestation avant d’écouter les aveux de Dorset. Elle stoppa, un grand nombre de fois, l’enregistrement pour me demander des précisions. Au fur et à mesure, un sourire de satisfaction remplaça son air renfrogné. À la fin, elle se montrait franchement satisfaite.
Elle accepta de venir boire un verre (de jus de fruits) avec l’équipe. Quand nous les retrouvâmes, en train de mettre mal une bouteille de Jack Daniel’s, leur humeur n’était pas ce qu’elle aurait dû être. Anna interpella De la Bitchboille, sans filtre.
Regard interrogatif de la proc.
Je captai instantanément que Sergio n’avait pas mis « Béa » dans la confidence. Avant que je n’aie eu le temps d’intervenir, mon adjointe et maîtresse mettait les pieds dans le plat.
À l’incompréhension succéda l’inquiétude.
Anna venait de comprendre qu’elle avait fait une boulette, mais il était trop tard. J’expliquai la situation. Surprenante, cette nana. J’attendais pour le moins une réaction d’agacement. Que nenni !
Elle sortit son téléphone et s’isola. Elle revint très vite.
Laurdy et son compère déplacèrent la table pour que la proc puisse s’asseoir. Sarah était allée chercher une seconde bouteille et un jus d’orange.
Sergio pointa le bout de son nez quelques minutes plus tard.
Ses yeux se portèrent sur les deux bouteilles de whisky et le verre que sa chérie tenait. Le père angoissé réagit.
Il avait commencé par renâcler. Le préfet avait exigé que ça reste totalement confidentiel. Si la moindre fuite se produisait, ils en paieraient les conséquences. Sans Béa, il ne nous aurait probablement rien dit, mais Ampépeur ne pouvait rien refuser à sa doulce. Pour sa défense, la vérité dévoilée aurait signifié la fin de leur carrière. En fouillant sur le Net, dans le darkweb pour être précis, Sergio avait découvert une photo d’Oldberg au bras d’une adolescente au cours d’une soirée. Photo, en elle-même, très anodine. Par contre, la sauterie où ils avaient été flashés ne s’apparentait pas vraiment à une partie où l’on emmène sa jeune nièce. Par différents tripatouillages et un montage savant, Serge avait transformé le cliché en une preuve accablante des pratiques perverses du politicien. Il le lui avait envoyé avec un petit mot réclamant une forte somme. Quelques minutes après la lecture du fichier, Oldberg sautait du troisième étage de son hôtel particulier.
Mc Roth, mise rapidement au courant par l’OPJ qui surveillait l’ancien président, était arrivée la première sur les lieux avec Serge dans son sillage. L’ordinateur était encore ouvert avec la photo affichée à l’écran. Malgré leur célérité, le commissaire du quartier les avait rejoints avant qu’ils n’aient eu le temps de faire le ménage. Oldberg avait agi sur un coup de tête et manifestement se foutait totalement de ce qui arriverait après sa mort. Le préfet ne partageait pas du tout cet avis. Ils avaient eu droit à une explication de texte sévère. L’ordinateur avait été rayé des pièces à conviction, remplacé par un jumeau sur lequel, dans un bref texte laissé à l’écran, le politicien annonçait que miné par une maladie incurable, il ne voulait pas souffrir et avait décidé d’en finir. C’était la version officielle. Fin de l’histoire. Circulez, y’a rien à voir.
Son histoire finie, Ampépeur s’empressa de soustraire sa copine à notre mauvaise influence. Sarah, rassurée sur le sort de notre collègue, s’éclipsa à son tour. Les duettistes avaient suivi dès la seconde bouteille vidée. Plus rien ne nous retenait, nous levâmes le camp.
La question de savoir si nous passions vraiment le week-end ensemble ne se posa pas. En rejoignant nos voitures, Anna me déclara simplement : « Laisse ta poubelle, tu la récupéreras lundi. On passe à mon appart prendre des fringues et on rentre à la maison ». Pas on va chez toi, nan… à la maison. Soit elle s’était mal exprimée… connaissant mon adjointe, cela m’aurait franchement étonnée. Soit… Je n’avais pas envie de réfléchir, je m’abandonnai à un doux bien-être.
Elle malmenait son bolide comme à son habitude. Rien ne nous pressait pourtant. L’enquête bouclée, le temps nous appartenait. Je lui fis remarquer. Pour toute réponse, j’eus droit à un « ouais » distrait. Depuis que je les avais rejoints au cani, je l’avais trouvée soucieuse. J’avais pensé qu’elle se faisait du souci pour Sergio, mais normalement, avec les éclaircissements qu’il nous avait apportés… Pourtant son humeur n’avait pas changé. Était-ce notre relation qui la préoccupait. Je n’osais pas aborder le sujet.
Lorsque nous arrivâmes à Bressoles, l’heure du crime était passée depuis un moment. Pas l’heure de la baise. La porte fermée, dans les bras l’une de l’autre, pas de deux jusqu’à la chambre en émiettant nos fringues comme les cailloux du Petit Poucet le long du chemin. Plongées nues sous la couette. Baisers caresses, frôlements tendresses, frottements de tétons, duels de bourgeon, montée de sève, entrée dans le rêve… « Et partir sur Québec Air, Transworld, Nord-East, Eastern, Western, puis Pan-American… ».
Cette exclamation d’Anna me ramena à une altitude où le masque à oxygène n’était plus nécessaire.
Fini la soirée entre copines…
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CHAPITRE 21
(vendredi soir)
Anna ne parvenait pas à chasser cette idée de sa tête. Pour elle, Charlotte Dorset n’avait pas le profil. Elle ne la/le voyait pas en tueur sadique, pas en tueur tout court. Son esprit battait la campagne et elle restait imperméable aux gâteries qui lui étaient prodiguées. Elle s’en voulait, elle s’était fait une joie de cette soirée et c’était le flop. Impossible de se mettre au diapason de son amante dont le corps vibrait au moindre attouchement. Leurs jeux les avaient placées tête-bêche, dans un 69 qui aurait pu/dû les emmener au paradis ou du moins tout à côté. Si Colette, qui n’avait pas conscience de son mal-être, l’inondait d’une abondante cyprine, elle demeurait désespérément sèche. Elle ne put plus se contenir.
C’était sorti « à l’insu de son plein gré ». Ensuite, tout s’enchaîna. La commandant Dupin réintégra l’enveloppe charnelle de son amante. Les deux femmes se retrouvèrent assises en tailleur, se faisant face sur lit dévasté. L’une écoutait l’autre. À la fin de son argumentaire, il leur parut évident que leur seule option imposait de remettre le couvert avec Dorset. Rapidement.
Peu importait l’heure, comme Charlotte n’avait pas demandé d’avocat, elles allaient interrompre son sommeil. Écrouée dans une cellule de garde à vue à l’hôtel de police, elle pouvait en être rapidement extraite. Le spectre qui apparut entre deux gardiens de la paix n’avait plus rien de la jeune femme qu’elles avaient interrogée la veille. Les gardiens faisant fi de ses désirs avaient confisqué sa perruque et ses fringues. Le cheveu court, l’air hagard, le maquillage défait, elle n’avait pas vraiment bonne mine dans les vêtements fournis par l’administration.
Son calme les surprit. Elle s’installa posément sur le siège qu’Anna lui désigna. Étant à l’origine de cet interrogatoire impromptu, la cheffe lui avait confié la direction des opérations. Inversion des rôles, elle assise face à la prévenue ; Colette, debout adossée à la porte.
Elle conservait un ton neutre, plutôt bienveillant.
Elle s’exécuta de mauvaise grâce et raconta en s’en tenant strictement aux faits. Anna la laissa parler sans intervenir. Quand fut évoquée la neutralisation de Sanmarco, elle plaça sa première attaque sur un ton badin.
Charlotte sourit et se précipita dans le piège.
Jusqu’à là, Dorset avait répondu quasi instantanément. Cette question la déstabilisa.
Elle baissa la tête, prostrée.
Aucune protestation. Elle recommença, dit comment elle avait surpris sa victime et tiré dans son ventre. Elle avait ensuite lâché l’arme devenue inutile puis avait, ensuite, traîné Sanmarco jusqu’au fauteuil où elle l’avait ligoté. Anna la stoppa de nouveau dans son récit.
Se retournant, elle se permit un regard rempli de promesses pour Colette. Celle-ci lui répondit par un baiser mimé.
Elle l’avait à nouveau déstabilisée. Elle s’était exprimée de façon claire et concise sur la neutralisation de Sanmarco. Là, elle hésitait, cherchait ses réponses. Anna était persuadée qu’elle mélangeait vérités et mensonges. Sereine quand elle disait vrai, confuse quand elle mentait.
Anna se pencha vers lui, coudes en appui sur la table. Elle lui dit d’une voix douce.
Dorset hésita pour finalement hocher la tête et lâcher un « oui » murmuré.
Les deux policières s’apprêtaient à quitter la pièce quand il se retourna.
Elles échangèrent un regard entendu : « Encore un téléphone ! Combien en avait-il ? »
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Nous nous étions repliées sur mon bureau. J’avais sorti la bouteille de whisky que je gardais au chaud dans un tiroir. Je nous avais servies généreusement. Nous en avions besoin. Trois heures en arrière, l’affaire était bouclée et pfff… une brillante idée de mon amante et adjointe nous ramenait au degré zéro. Anna ne partageait pas mon défaitisme.
Pour avoir…, on avait… Il croyait qu’on avait trouvé le taser, que l’arme du crime était un couteau et ce téléphone supplémentaire.
Elle se leva, vint se coller au dossier de mon fauteuil, passant ses bras autour de mon cou, elle s’amusa à me mordiller l’oreille. Pas vraiment réceptive, la meuf. Je réagis sèchement.
J’allais la tuer.
La réponse fusa.
Elle avait raison. Nous avions focalisé sur un trav et nous ne nous étions pas vraiment attardés sur son cas. Même si je ne comprenais pas ses motivations, sauf si elle avait menti. Il était nécessaire d’approfondir. Savoir si ça nous mènerait quelque part…
Sourire espiègle de ma petite camarade.
J’avais merdé. Sa petite bizarrerie dans le regard m’était devenue tellement habituelle que je ne la voyais plus. Je lui caressai la joue en guise d’excuse.
Un œil sur mon phone me confirma qu’il était plus de 3 heures. Anna ne se sentait pas de conduire. En plus, nous avions bu toutes les deux. Nous rejoignîmes à pied un hôtel proche où existait une machine à distribuer les chambres. Anna, malgré mes protestations, profita du trajet pour envoyer des messages à Bryce et Serge. Une douche rapide, et bonjour Morphée.
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CHAPITRE 22
(Samedi/dimanche)
Les gens me surprendraient toujours. J’avais pensé recevoir des messages indignés me disant d’aller me faire foutre. Le premier à se manifester fut Martineau. Il nous sortit du lit aux environs de midi interrompant fort inopportunément un 69 où, cette fois, Anna se montrait très réceptive.
Depuis son lit d’hôpital, il avait bien travaillé. Lay Houay, sa petite amie, dispensée de garde, avait passé la nuit avec lui. À l’arrivée du message d’Anna, ils ne dormaient pas. J’évitais de lui demander à quoi ils étaient occupés. Sans perdre de temps, il l’avait envoyée chercher son laptop pro à son appart. Il était prêt à nous faire un compte rendu.
Adeline apparaissait pour la première fois à l’automne 2014 pour une inscription en fac sous le nom de Lan-Chi N’guyen. Deuxième entrée quelques semaines plus tard pour une demande de carte de séjour, rapidement accordée. Suivit très vite, trop vite, une demande de naturalisation. Bryce souligna qu’elle avait probablement bénéficié d’un piston en haut lieu. Difficile de ne pas penser à Oldberg. Ensuite, pas grand-chose à signaler, si ce n’est des résultats brillants dans ses études : elle terminait, comme elle leur avait dit lors de premier interrogatoire, un doctorat en sciences sociales. Comme son mentor, elle ne fréquentait pas les réseaux sociaux. Bien qu’on soit samedi, il était parvenu à contacter un de ses profs. D’après ce dernier, Adeline, au-delà de sa grande intelligence et ses capacités de travail, semblait très introvertie. Elle n’intervenait guère durant les cours, ne participant jamais aux chahuts qui de temps à autre animaient l’amphi. À sa connaissance, elle n’appartenait à aucun groupe particulier. Homme de goût, il avait remarqué sa beauté exotique qu’elle cachait sous des vêtements à l’apparence austère.
La présence de sa chérie à son chevet l’empêcha de répondre. Il continua, stoïque.
Par ce même enseignant, il avait obtenu les coordonnées de quelques-uns de ses condisciples. Il allait tenter de les contacter, mais un samedi, ça risquait d’être compliqué. S’il avait du neuf, il nous en informerait.
Ce à quoi il répondit par un grand éclat de rire avant de raccrocher. Décompresser ne nous ferait pas de mal.
Après un repas rapide pris dans un resto près de l’hôtel, je récupérai ma Mégane et je rentrai à Bressoles où Anna me précéda.
Ampépeur se manifesta en second. Enfin, pas Sergio lui-même, mais sa dulcinée et procureuse qui, avec sa diplomatie habituelle, exigea d’abord que je n’interroge pas N’Gyuen hors de sa présence. Une fois son besoin d’autorité satisfait, elle nous apprit que la belle Adeline avait reçu un message d’un téléphone prépayé à 21 h 12. Téléphone qui, à l’heure de l’envoi, avait borné dans la zone du domicile de Sanmarco. Serge avait suivi son signal jusqu’à la Part-Dieu où il avait disparu.
Cela confirmait la version de Dorset. On pouvait raisonnablement penser que c’était bien du téléphone de la victime que provenait le texto reçu par la jeune eurasienne.
La lecture de ses relevés montrait qu’elle n’était pas une activiste du téléphone. Deux correspondants revenaient régulièrement : l’inconnu au SMS et un certain Marc Cassin, étudiant de son état. Probablement un petit ami. D’autre part, son téléphone la situait chez elle depuis la fin de la nuit.
Comme Martineau, de la Bitchboille m’assura que si la jeune Asiatique bougeait, ils m’avertiraient immédiatement. J’aurais bien voulu être mouche pour savoir ce qui se passait chez eux. Anna, toujours aussi romantique, les imaginait bien à poils dans leur pieu, en train de se caresser, tout en investiguant sur la toile. Traquer les méchants devait les faire mouiller. Ce qui enflamma nos imaginations et nous précipita vers une nouvelle joute. La seconde depuis notre retour.
Avec son sens de l’à-propos habituel, Martineau, l’épaule emmaillotée débarqua en fin d’après-midi accompagnée de la charmante Lay Houay, alors que nous entamions une nouvelle séance. Il avait trouvé une étudiante qui avait accepté de lui parler… mais pas au téléphone. Après avoir signé une décharge, avec l’aide très efficace de son interne de copine, il s’était rendu au domicile de la jeune femme. Celle-ci ne considérait pas Adeline comme une amie. D’ailleurs, elle ne lui en connaissait pas. Quant à un éventuel petit ami, la jeune fille avait eu une remarque intéressante. Elle l’avait classée, longtemps, dans les personnes asexuelles, elle avait changé d’avis depuis quelques mois. Elle l’avait souvent vue accompagnée du même garçon. Ils semblaient très amoureux bien qu’elle doutât qu’ils aient couché ensemble. Depuis deux ou trois semaines, elle semblait à nouveau seule.
Il avait gardé la framboise sur le gâteau pour la fin. Le soir du meurtre, les deux filles avaient assisté à la même représentation théâtrale et étaient allées boire un verre avec un groupe d’amis. Adeline, en personne bien, élevée, avait mis son smartphone en mode avion le temps du spectacle. Quand elle l’avait déverrouillé, elle avait trouvé un message. Peu de temps après, prétextant une migraine, elle avait quitté la brasserie sans finir son verre. « Ça avait l’air d’urger », avait déclaré sa source. Finalement, je n’aurais pas besoin de mobiliser les pieds nickelés pour vérifier son alibi.
Je ne pouvais pas renvoyer les tourtereaux comme ça. Un barbecue s’imposait. Tandis qu’Anna partait au ravitaillement notre quatuor se transforma même en sextuor. Sergio, m’appelant pour me signaler que son portable situait N’Guyen près de la scène de crime aux alentours de minuit, fut invité à se joindre à nos agapes.
Quelques courses plus tard, Anna se révéla un parfait maître du barbe à cul. Avant que nous ne sombrions, j’avais demandé à Sarah de loger et de contacter si possible le dénommé Marc Cassin. Si Ampépeur et Béa purent rentrer sur Lyon (la proc, grossesse oblige, avait tourné au jus de fruits), il n’en fut pas de même pour Lay Houay et Bryce. Ce dernier malgré les avertissements avait tenu à faire honneur au rosé. Ça n’avait pas fait très bon ménage avec les antidouleurs dont il se bourrait. Sa compagne n’ayant pas bu de l’eau, ils avaient fini la nuit dans la chambre d’amis et étaient repartis au matin.
Le dimanche se passa sous les meilleurs auspices (bien que nous ayons carburé au Sancerre). Nous suivîmes à la lettre, même plus, puisque affinités, les conseils donnés la veille par Bryce. Nous n’abandonnions le lit que pour des impératifs hygiéniques, pour nous alimenter ou encore pour chercher une bouteille à la cave. Week-end d’ivresse au propre comme au figuré. Nous fîmes l’amour jusqu’à plus soif. Entre les rounds, nous parlions de tout, surtout de l’affaire (flics, on était, flics, on resterait), mais aussi, pour la première fois de notre devenir puisqu’apparemment nous aurions un avenir commun.
Quand le dimanche soir arriva, nous étions vidées, mais totalement déstressées… du moins en apparence. Avant d’aller profiter d’une nuit réparatrice, je dérangeai Harel dans sa quiétude dominicale et le chargeait de prévenir son compère afin qu’ils se pointent chez notre suspecte dès 6 heures du mat et qu’ils la tiennent au chaud jusqu’à notre arrivée.
À suivre