Une Histoire sur https://revebebe.pages-perso.free.fr/
n° 15024Fiche technique34605 caractères34605
6078
Temps de lecture estimé : 25 mn
10/06/12
corrigé 11/06/21
Résumé:  Le narrateur, qui depuis peu, a choisi d'embrasser une carrière de délinquant, raconte ses péripéties. Avec son complice, ils s'apprêtent à faire un casse.
Critères:  nonéro #policier handicap
Auteur : Rain      Envoi mini-message

Série : Confessions d'un apprenti délinquant

Chapitre 01 / 04
Braquage

Braquage : 1ère partie




Il est 8 h 53 à l’horloge de la caisse. Je viens de couper le moteur de la 205 GTI que nous avons tiré à un couple de jeunots la veille à Rodez. Les rayons du soleil réchauffent nos corps à travers le pare-brise en cette fin de mois d’octobre.


Dans deux minutes, peut-être moins, Émile et moi pénétrerons dans la petite Poste du village, nos visages dissimulés derrière nos cagoules. Dans trois minutes, mon fusil à canon scié et le pistolet d’Émile se dirigeront vers le sommet du crâne du chauve qui accueille les clients derrière son guichet. Dans environ cinq minutes, j’espère moins, nous devrions quitter le lieu avec quelques milliers d’euros et nous nous enfuirons de ce trou paumé du fin fond de l’Aveyron pour nous rendre dans un autre village, tout aussi perdu.


J’ai garé la voiture, comme lors de ma première expérience, dans une ruelle située derrière La Poste. Émile glisse son flingue factice (bien qu’il ne le sache pas) dans son jean qu’il recouvre de sa chemise polaire. Il est assis à l’arrière du véhicule. Je retire la clé du démarreur et observe dans le rétroviseur le visage enfantin de ce colosse de plus de deux mètres dont le poids avoisine les cent quarante kilos. Je ne le connais que depuis une semaine, mais il me laisse l’étrange impression d’être un ami de toujours.




Émile




J’ai croisé la route d’Émile la semaine dernière, à quelques kilomètres de Decazeville, dans la campagne profonde.


Je vadrouillais depuis deux jours à la recherche d’une baraque isolée. Après un premier casse, plutôt réussi, j’avais besoin de liquidité pour mes dépenses quotidiennes et, dans le trou du cul des départements français, les fermes perdues au milieu de la pampa étaient légion.


Lorsque j’ai frappé à la porte, j’avais l’intention de piquer un peu de pognon aux agriculteurs. Lors de mes repérages, j’avais remarqué que le couple de paysans était absent de la maison toute la matinée et ne rentraient que vers dix-neuf heures, voire bien plus tard si les tâches agricoles étaient conséquentes.


Arrivé à 7 h du mat, les mains gantés, je sonne, tambourine contre la lourde, demande s’il y a quelqu’un, insiste en braillant plus fort. Personne ne répond. Pourtant, mon oreille capte de l’autre côté de la maison du bruit que j’assimile rapidement à des cris.


En contournant la bâtisse par le jardin, je m’avance vers ces cris qui se muent en couinements. Un cochon, peut-être ? Je progresse le plus lentement possible, évitant de faire le moindre bruit. On ne sait jamais, les agriculteurs sont peut-être présents et nourrissent leurs animaux. Au fur et à mesure que je m’approche des couinements, je réalise qu’ils sonnent étrangement humains. Un enfant qui chouine probablement. J’entends aussi une voix masculine qui hurle quelque chose d’incompréhensible.


S’il y a une chose que je déteste, ce sont les salauds qui s’en prennent injustement aux gamins. Ces gens-là me poussent à devenir violent. Plus je me dirige vers le bruit et plus je suis convaincu qu’il s’agit d’un enfant qui pleure parce qu’on le tabasse. Une rage dévastatrice monte en moi. Je la sens se diffuser à l’intérieur de mon corps, se propageant dans mes membres. Mes poings se ferment et s’ouvrent afin d’assouplir les articulations, ma glotte fait le yo-yo dans ma gorge. Si quelqu’un frappe un gosse, il va se ramasser une avoinée qu’il n’est pas près d’oublier.


Quelle n’est pas ma surprise en apercevant un géant, à quatre pattes, vêtu d’un simple caleçon, qui chiale de douleur sous les coups de bâton administrés par un homme d’une soixantaine d’années ! Derrière ce sadique se trouve une femme du même âge, contemplant le spectacle, un large sourire accroché aux lèvres. Dans sa main droite, elle serre une cravache.


Je reste plusieurs secondes à me demander ce que je vais faire, ce que je dois faire. J’hésite à profiter de la situation pour explorer rapidement l’intérieur de la ferme et me tirer avec des bibelots de valeur, voire même avec un peu de fric. Mais le gaillard à terre se met alors à geindre et ses sanglots accompagnés d’un affreux hoquet me fendent le cœur et l’âme.


Il pleure maintenant à chaudes larmes comme un bébé qui réclame son bib.


La vieille continue à sourire. Un sourire perfide découvrant des dents de carnassier.


Trop occupés à molester le colosse, ils n’ont pas remarqué ma présence. Sur la pointe des pieds, je rebrousse chemin et retourne à la grange située à l’entrée de la ferme. J’espère y trouver un objet qui puisse faire office d’arme. J’aperçois un marteau sur un établi. Trop court pour rivaliser avec le bâton ou la cravache. Mon regard se reporte alors sur une barre à mine posée contre un mur. Je la ramasse, les mains moites. Je vais probablement faire une grosse connerie, mais, si je ne la fais pas, plus jamais je ne pourrai me regarder dans une glace.


Au moment où je reviens à l’arrière de la maison, la salope au sourire de requin flagelle le mastodonte avec sa cravache tandis que l’autre enfoiré le bastonne de plus en plus fort, ponctuant ses coups, par : je t’avais prévenu Émile


Sans réfléchir, je fonce en brandissant la barre à mine au-dessus de ma tête. Les deux vieux regardent dans ma direction. La salope n’arbore plus son sourire à la con. À la place, on peut lire sur son visage fripé une expression de surprise mêlée à de la crainte. L’autre salopard veut ouvrir la bouche, mais, avant que le moindre son ne franchisse ses lèvres, la barre à mine lui emporte la moitié de la boîte crânienne.


Stupéfaite, la vieille tente de hurler en voyant le crâne explosé de l’autre con. Mon arme décrit un arc de cercle dans les airs et s’abat sur sa mâchoire qu’elle pulvérise ainsi que plusieurs dents qui sautent.


Mon corps est pris de tremblements si violents que je lâche la barre à mine. Je viens de buter deux personnes qui gisent à mes pieds, le citron défoncé.


Je suis sur le point de fondre en larmes, profondément choqué, quand je suis décollé du sol.


Le gros costaud s’est relevé et m’étreint dans ses bras. Il me serre contre son imposante poitrine et me fait tournoyer comme une jeune mariée, mes pieds moulinant dans les airs. Il me broie les côtes. Je commence à manquer d’air. Un dernier tour de manège et il se décide enfin à autoriser mes semelles à toucher terre.


Il me sourit. À contempler son visage enfantin aux traits lisses et ronds, je comprends tout de suite qu’il n’a pas la lumière allumée à tous les étages.


Il paraît heureux. Ses yeux rayonnent. Il m’offre en spectacle ses dents grosses comme des touches de piano et me demande :



Bobo, comme c’est mignon !


Après un rapide coup d’œil sur les deux cadavres auxquels il manque une partie de la tronche, je ne peux m’empêcher de sourire pendant que mon cerveau analyse la situation et m’annonce froidement que je ne suis qu’un meurtrier. Que je vais finir ma vie derrière les barreaux ! Qu’en taule, je risque de rencontrer des lascars bien plus durs à cuire que moi…


Perdu dans mes pensées, je n’écoute plus le gros balèze. Il me saisit à l’épaule et me secoue comme un prunier. Il veut encore savoir si je leur ai fait bobo


Il le voit pas ce con ! Ils ont la gueule en marmelade.


Je lui réponds néanmoins poliment :



Ne sachant que dire à cet attardé qui doit certainement avoir dans les quarante bougies, je me contente de lui rendre son accolade sans pouvoir détacher mon regard des zébrures qui strient son corps.


Il est évident que ce n’est pas la première fois que ces salauds le maltraitaient. Ça turbine dans ma caboche. Que vais-je faire de ce gars ? Il pourrait s’avérer être un témoin gênant. Qui plus est, j’ai deux macchabées dont il faut que je me débarrasse. Heureusement, pas de voisins à des kilomètres à la ronde.



Mes yeux retournent sur les parents d’Émile et en contemplant leur fiole défoncée et les morceaux de cervelle accrochés à des fragments d’os, de la bile acide remonte de mon estomac et gicle de ma gorge en un jet presque aussi puissant que celui de la fille possédée dans L’Exorciste.


Émile pouffe de rire et m’imite en train de gerber.


La mort de ses parents n’a pas trop l’air de l’affecter, ce qui est une bonne chose pour moi, car, si le bougre s’était offusqué de leur décès et mis en colère, j’aurais certainement terminé ma journée au boulevard des allongés, ses avant-bras étant presque aussi gros que mes cuisses.



Un film inquiétant est en train d’être projeté à l’intérieur de ma tête. Il faut que je me tire de ce mauvais pas. Que vais-je faire du corps de ses darons ? Et que vais-je faire d’Émile ? Si je le laisse là, il risque de baver aux poulets. Il ne leur faudra pas longtemps pour parvenir à lui tirer les vers du nez. Même si la mort de ses parents a l’air d’être une délivrance, il est certain qu’il finira par leur parler de moi et les schtroumpfs seront à mes trousses.


Je réfléchis longuement. En vain. Une voix intérieure prend un malin plaisir à me rappeler inlassablement que je suis un meurtrier et que ma vie d’homme libre va bientôt prendre fin.


Je commence à tourner en rond derrière la maison et entame un monologue à voix haute :



Je suis sur le point de craquer. Des larmes me montent aux yeux. Je suis en train de réellement prendre conscience de la gravité de mon acte. Je suis passé au stade supérieur de la délinquance. D’un seul et unique braquage dans mon palmarès de voyou, je suis passé au stade ultime : le meurtre.



Ces affreux souvenirs font surgir des larmes aux yeux légèrement bridés d’Émile. Ses parents étaient vraiment des enfoirés ! Sur le coup, j’ai l’impression d’être moins mauvais que souhaite me le rappeler ma conscience, ce qui me remonte un peu le moral.


Je lui tape sur l’épaule en me mettant sur la pointe des pieds et lui demande :



Voilà que le neuneu se met à m’apprendre des trucs ! Je ne réponds rien et me contente de le suivre.




oo00oo




Devant l’enclos où grouille une trentaine de cochons, je gerbe une nouvelle fois en imaginant la pauvre Misty entre les sales pattes de ces créatures qui m’observent d’un air malsain. Je n’ai jamais trop aimé ces animaux. Ils m’ont toujours un peu foutu les jetons. Émile choisit de m’attendre là et lorgne les cochons qui reniflent la terre.


Je retourne à la grange et y récupère une brouette. J’entre dans la maison pour en ressortir avec deux serviettes. De retour sur la scène du crime, j’enveloppe les têtes de mes victimes que je charge sur la brouette en ayant pris soin de ramasser tous les copeaux d’os et reliquats de cervelle autour des cadavres, ce qui provoque encore des nausées. Je déshabille les deux salopards, fais un tas de leurs vêtements que je brûlerai plus tard. Je retrouve Émile qui m’aide à balancer ses parents aux cochons après que j’ai enlevé in extremis les serviettes enturbannées autour de leurs visages.


Les cochons font du bon boulot ! C’est à croire qu’ils n’ont rien becté depuis des mois ! Jamais je n’aurais cru que faire disparaître deux corps puisse être aussi simple. Pendant que ses parents se font bouffer par les porcs, Émile me raconte, en toute candeur, les nombreuses atrocités et humiliations qu’il a endurées. Lorsqu’il achève la narration des horreurs qu’il a subies, je lui demande, parfaitement conscient que je profite de sa déficience :




Nous cambriolons la baraque, Émile récupère un poster de Kim Basinger caché sous une latte de plancher et moi, j’en ressors avec le ridicule butin de vingt-sept euros et une tocante qui peut-être ne vaut pas un clou.


Au moment de lui dire au revoir, mon regard rencontre le sien et y lit une profonde mélancolie. Je n’ai pas le cœur à l’abandonner et lui propose de tailler la route avec moi sans la moindre réflexion préalable. Son visage passe quasi instantanément de la tristesse à la joie. Depuis, jours et nuits, nous sommes ensemble, pour le meilleur et pour le pire.




Bibi




Je m’appelle Cédric, j’aurai bientôt quarante piges. On ne peut pas dire que j’ai eu une enfance difficile. Mes parents, ma seule famille, m’ont toujours donné amour et bonheur, mais sont partis trop tôt dans un accident de voiture alors que je venais d’avoir onze ans. La juge pour enfants m’a placé dans un foyer. Au bout de quelques mois, je me suis retrouvé dans une famille d’accueil avec un couple formidable pour lequel j’ai encore beaucoup d’affection.


À ma majorité, je suis allé à la fac où j’ai rencontré une fille originaire d’Argentine, Salma, qui est tombée enceinte au bout de quelques mois. À la naissance de notre adorable bambin, nous nous sommes installés dans un minable studio à Toulouse, à la Reynerie, dans un quartier réputé difficile.


J’ai dû rapidement abandonner mes études afin de faire vivre ma famille. J’ai très vite trouvé du boulot que j’ai perdu avec la même célérité. J’en ai trouvé un autre, mais la conjoncture économique, la crise, et toutes les conneries qu’on nous débite à la télé ont fait que ces petits emplois ne duraient jamais bien longtemps. Les factures s’accumulaient, notre frigo était un désert qui ne contenait plus que quelques compotes pour notre fils. Salma, qui continuait ses études d’espagnol, se plaignait de plus en plus de la situation dans laquelle nous nous étions mis. Il fallait que je trouve une solution.


J’ai choisi l’option de facilité, je m’en rends parfaitement compte. Je suis allé voir les jeunes du quartier qui traficotaient un peu de stups. Je me suis alors lancé dans une carrière de dealer de cannabis. Constatant le vif intérêt que je portais à la revente de shit, les jeunes m’ont présenté à Aziz, un dealer de la cité. Je lui achetais quelques savonnettes de shit que je débitais et revendais au détail à la fac. Puis, je me suis mis à vendre des pains entiers à de plus en plus de monde, le copain de machin qui connaissait le copain de bidule qui lui aussi était intéressé par ma marchandise.


Ma clientèle s’agrandissait, les biftons rentraient. Le frigo était blindé de bouffe, Salma avait retrouvé le sourire, et notre fils pétait la forme. Pendant deux ans, nous avons vécu dans l’opulence jusqu’à ce mercredi matin.


Ce jour-là, vers 6 h, tandis que nous étions endormis, tendrement enlacés, que notre enfant dormait dans sa nouvelle chambre, la porte d’entrée a été enfoncée.


Nous avons sursauté dans le plumard. Puis, nous avons hurlé lorsque cinq personnes ont déboulé dans notre chambre.


En trente secondes, les poulets m’ont retourné sur le dos et m’ont passé les bracelets. Étrangement, je suis resté cool alors que ma compagne, les seins nus, les jambes encore dissimulées sous le drap, les insultait copieusement en espagnol tout en chialant. Je me suis mis debout, à poil, et j’ai demandé d’une voix dont le calme m’étonnait si je pouvais passer des vêtements. Ils ont accepté et ont retourné notre appart pour rien puisque je venais de leur dire où se trouvaient les huit cents grammes de résine de cannabis. Mon fils a beaucoup pleuré, choqué de voir sa mère hystérique et triste pour son père qui se faisait embarquer par la police.



Au commissariat, j’ai subi un interrogatoire un peu musclé. Les poulagas souhaitaient obtenir des informations sur mon fournisseur et, malgré les baffes, les menaces, les promesses d’allégement de peine et les coups répétés d’annuaire, je n’ai pas balancé le mec qui m’approvisionnait. Pourtant, j’en crevais d’envie de leur filer son nom pour qu’ils arrêtent leur bavure, mais j’avais trop peur des représailles. Il valait mieux que je passe quelque temps en cage plutôt que je subisse le courroux de mon dealer qui n’aurait probablement pas hésité à s’en prendre à ma famille.



Si j’étais un rigolo, Aziz n’en était pas un. Je me souviens d’un jour où il m’avait montré un Beretta ainsi qu’un AK 47. Pour ceux qui ont du retard dans le paiement m’avait-il dit avec un sourire de salopard. Pour être honnête, chaque fois que je suis allé chercher du matos chez lui, je n’en menais pas large. J’évitais de m’éterniser. Ce type-là était et est encore un véritable Tony Montana, prêt à faire payer chèrement les petits branleurs qui le prennent pour un cave.



Je me rappelle qu’il m’avait raconté le kidnapping d’un basque de Bilbao qui se croyait plus fort que lui. Le basque l’avait enflé en prenant des kils de teuch qu’il espérait ne jamais payer ! Mais quatre cents bornes n’empêchent pas Aziz de se venger ! Il avait dépêché trois abrutis de la cité qui, pour un peu de zetla et pas mal de tunes, s’étaient rendus en Espagne pour expliquer au gars de quel bois se chauffait leur employeur. D’après ce dernier, le pauvre basque avait rendu le pognon, avec les intérêts, après avoir été cuisiné par les deux brutes pendant deux jours alors qu’il était attaché à une chaise, le cul rempli de canettes de bière.


Malgré les pressions psychologiques et physiques, je n’ai pas moufté. Le juge m’a collé douze mois derrière les barreaux.


Au début, Salma me rendait régulièrement visite avec notre enfant. Puis un jour, ils ne sont plus venus.


J’ai d’abord pensé qu’elle avait peut-être trouvé un travail car elle se plaignait de n’avoir plus rien pour vivre. Que pouvais-je faire pour aider ma famille ? J’avais choisi de verser dans l’illégalité et j’avais perdu ! Salma me le reprochait en permanence. Pourtant, elle était bien contente quand nous avons pu changer d’appart grâce à mes petits trafics ! Elle semblait même heureuse ! Et voilà que maintenant elle m’assenait sans cesse ses remontrances, m’expliquait que je n’aurais dû jamais jouer au dealer, que j’étais trop con, qu’elle était trop conne d’avoir eu un enfant avec un délinquant.



Pendant plus d’un mois, je n’ai reçu aucune visite, mes appels restaient sans réponse. Un mercredi, décidément c’est un jour où je ferais mieux de rester au pieu, j’ai reçu une lettre de Salma qui m’annonçait qu’elle était retournée en Argentine avec notre fils.


Ce jour-là, j’ai disjoncté.


Lors de la récré, comme nous l’appelions avec mon compagnon de cellule, Mo, un molosse qui me dépassait d’une tête, est venu me taxer la sèche sur laquelle je tirais fébrilement, comme c’était souvent son habitude. Depuis mon tout premier jour de détention, l’enfoiré m’avait dans le collimateur et m’arrachait la tige des lèvres dès qu’il me croisait. La première fois, j’avais voulu répliquer, mais, avant d’avoir eu le temps de prononcer le premier mot, il m’avait collé un coup de boule qui m’avait envoyé au tapis.


Une dizaine de points de suture plus tard, je le laissais me tirer ma cigarette, sans rien dire, car il n’aurait pas hésité à me refaire le portrait pour son plus grand plaisir. Mo avait pris perpète pour un triple homicide avec une peine de sûreté de vingt-cinq ans.


Le jour où j’ai reçu cette lettre, je me suis rebiffé et je lui ai éclaté la gueule ! Enfin, ce sont plutôt ses couilles que j’ai éclatées. Son bras s’est avancé de mon visage pour m’arracher la clope des lèvres et, au même instant, mon genou s’est encastré dans ses valseuses. Il est tombé à terre en se tenant l’entrejambe et s’est tortillé sur le dos comme un insecte qui se retrouve sur sa carapace. Et là, loin d’être rassasié – je n’ai pas pu me retenir – je l’ai arrosé à coups de pompes, en criant que j’allais le crever, jusqu’à ce que sa tête pisse le sang. Des détenus ont prévenu les surveillants parce qu’ils pensaient que j’allais le tuer, ce qui probablement était vrai. Les matons ont accouru et m’ont aussitôt jeté au mitard. Après cette démonstration de violence, Mo n’est plus venu me faire chier.


J’ai essayé d’engager des procédures avec mon avocat. J’espérais au moins obtenir un droit de visite, le droit plus que légitime de pouvoir revoir mon fils lorsque je quitterai cette taule. J’étais fou de rage et passais mes journées à tourner en rond, attendant que mon avocat se manifeste et m’apporte des nouvelles fraîches. Mon fils me manquait. Je voulais le prendre dans mes bras, ébouriffer ses cheveux, jouer avec lui, l’entendre rire. Étrangement, bien qu’elle se soit tirée avec le petit, Salma me manquait aussi. Qu’allais-je devenir à ma sortie de prison ? Que peut-on faire quand on sort de cabane et qu’on n’a plus personne ? J’étais désespéré, abattu, inquiet pour mon avenir et pour celui de mon fils, si loin en Amérique du Sud.


J’ai purgé ma peine sans que mon avocat fasse le moindre progrès. Salma ne m’a plus contacté. Je suis sorti, sans le moindre sou en poche et me suis rendu en Ariège dans une ferme occupée par un groupe de jeunes adeptes de musiques électroniques. En réalité, ils passaient leurs journées à écouter de la techno hardcore en se défonçant la tête avec toutes sortes de substances illicites. Je les connaissais pour avoir été leur dealer de fume comme ils disaient. Notre business était régulier et les jeunes, sérieux, payaient toujours comptant. Je savais que je serais bien accueilli chez eux et que je pourrais y rester le temps de me retourner.



J’y ai passé dix mois au cours desquels j’ai appris à mixer deux vinyles ensemble en m’abreuvant de drogues. Du matin au soir, j’étais dans un autre univers, complètement stone, parfois riant comme un abruti, sans raison, et d’autres fois, flippé, recroquevillé dans le coin d’une pièce, attendant que mon bad trip s’achève. La came m’avait presque fait oublier que j’avais un gosse que ma salope de femme avait embarqué à l’autre bout du monde.



Quand j’ai quitté leur squat, j’avais perdu une dizaine de kilos et j’avais aussi empoché pas mal de caillasse parce que j’avais repris le trafic de shit avec Aziz. J’avais bien essayé de pointer à l’ANPE avant de reprendre le business, mais cela n’avait pas porté ses fruits. Pas de boulot pour un type comme moi qui avait arrêté ses études, préférant se faire du fric facilement en vendant du tosma et avait terminé en prison.


J’avais besoin de trouver pas mal de tunes. J’avais dans l’idée d’aller en Argentine pour engager un détective privé qui rechercherait ma femme. J’avais déjà trouvé un certain Pedro Ramirez sur Internet avec lequel j’avais échangé quelques mails. Il avait accepté de traquer ma femme pour cinquante mille pesos, soit environ huit mille cinq cents euros. Avec dix mille euros, je pourrai aller le rencontrer.


Depuis que j’étais retourné voir Aziz, le biz que j’entretenais avec les teuffeurs ariégeois et d’autres jeunes de la région m’avait permis d’engranger deux mille euros. Il me restait plus qu’à m’en faire huit mille de plus. J’avais beau retourner la situation dans tous les sens je ne voyais pas comment je pouvais encaisser huit mille balles en peu de temps. Jusqu’au jour où je suis allé prendre l’apéro chez les ariégeois. Spike, un crêteux de la tribu, a débarqué ce soir-là avec un sac à main qu’il avait tiré à une vieille. À l’intérieur, il y avait plus de six cents euros qu’elle venait de retirer à La Poste.


Au début, j’ai trouvé ça dégueulasse ! On ne s’en prend pas aux vioques ! Mes parents et ma famille d’accueil partageaient le même avis sur ce sujet et je dois dire que j’étais d’accord avec eux. Mais j’avais besoin de fric et, lorsque Spike s’est vanté de se faire pas loin de mille euros par semaine, je me suis dit que si j’appliquais sa technique à la lettre je pourrais rapidement me rendre en Argentine et rechercher mon fils.


La première mémé que j’ai braquée (j’ai honte quand j’y repense) devait avoir près de quatre-vingt-dix ans, s’accrochant à une canne, le dos courbé comme l’Arc de Triomphe. Elle est sortie tranquillement de La Poste. Plus tranquillement, c’est impossible ! J’ai bien dû attendre plusieurs minutes avant qu’elle descende les six marches. Trois minutes plus tard, elle est arrivée à mon niveau.


Je l’ai bousculée, gentiment, juste pour créer un effet de surprise, et je me suis emparé de son sac. Sa canne a malheureusement ripé sur le macadam et elle s’est vautrée le cul par terre. Et là, les quatre fers en l’air, elle s’est mise aussitôt à gueuler que je lui avais cassé le coccyx. Je suis resté planté un instant à la regarder se plaindre. J’éprouvais un terrible sentiment de honte ! Devais-je l’aider à se relever ? Mes joues se sont empourprées et je me suis élancé dans la rue en serrant le sac de ma victime qui ne contenait que trente euros.


À partir de ce jour-là, je me suis juré de ne plus jamais m’en prendre aux vieilles. J’ai donc pris la décision d’aller chercher le pognon à sa source.


N’ayant jamais braqué de banques, j’ai décidé de commencer petit. Les Postes de villages isolés me sont apparues comme des cibles idéales. Je me contente du cash qu’ils ont derrière le comptoir – que j’estime à plusieurs milliers d’euros – et je me casse aussi sec en me débarrassant de la voiture que j’ai évidemment volée une ou deux heures plus tôt.


L’idée me paraît excellente, mais il me reste un petit détail à régler. Pour faire un casse, il est évident qu’une arme s’impose. Je pourrais en demander une à Aziz mais il risquerait de me poser trop de questions auxquelles je n’aurais certainement pas envie de répondre.


Dans mon idéal de gangster novice, je pensais qu’il me fallait nécessairement une arme de poing lorsque dans mon esprit de cinéphile s’est matérialisée l’image d’un fusil de chasse à canon scié, comme on en voit dans un grand nombre de films d’action des années quatre-vingt. Trouver un fusil de chasse ne devrait pas être un problème.


La première ferme que j’ai visitée dans la campagne ariégeoise, en pleine journée, pendant que l’agriculteur que j’observais depuis plusieurs jours s’affairait aux champs, contenait six fusils rangés dans une armoire vitrée. N’y connaissant rien en armes, j’ai braqué celui qui me semblait être du plus gros calibre et j’ai quitté les lieux sans même penser à cambrioler la baraque. Avec l’aide d’Internet, je me suis confectionné un fusil à canon scié, ce qui est assez facile à réaliser.



La seconde et dernière ferme ariégeoise que j’ai visitée s’est avérée être une expérience périlleuse.


J’ai fini de fouiller la maison et compte dans la cuisine mon maigre butin. Cent vingt-cinq euros ! Ridicule ! me dis-je quand, à la périphérie de mon regard, j’aperçois de l’autre côté de la fenêtre une fourgonnette bleue. Je vois le gendarme du côté passager descendre du véhicule. La chanson des Doors Back Door Man – qui est en réalité une reprise d’une chanson écrite par Willie Dixon pour Howlin’ Wolf – traverse mon esprit. J’entends clairement dans ma tête la voix de Jim Morrison :


I’m a back door man,

I’m a back door man

Well the men don’t know

But the little girls understand


À l’arrière de la maison, il y a une porte qui donne sur le potager. Si j’avais été sous l’emprise de LSD, j’aurais pu croire que Jim en personne cherchait à m’aider. J’avais déjà eu l’impression qu’il m’adressait la parole lors d’un de mes bad trips. Peut-être m’avait-il réellement parlé ?


Je fonce vers cette back door(merci Jim où que tu sois), l’ouvre, la referme, traverse le potager alors qu’il me semble entendre la sonnette de la porte d’entrée retentir, et me faufile dans un petit bois à une centaine de mètres de là. J’y suis resté jusqu’à ce que j’entende le moteur de la fourgonnette se rallumer.


Si les flics sont venus, c’est que quelqu’un m’a vu et a prévenu les condés. Je décide le jour même de quitter l’Ariège pour l’Aveyron.


Dans l’Aveyron, j’ai braqué une poste dans un patelin à côté de Villefranche-de-Pana. Ce jour-là, je n’ai eu aucune difficulté. Un véritable jeu d’enfants ! Je suis entré dans La Poste, le visage dissimulé derrière un bas récupéré dans la ferme où les condés ont presque réussi à m’arrêter, et j’ai pointé mon fusil à canon scié vers la ravissante blonde qui m’a filé deux milles euros sans faire d’histoires. Le braquage n’a pas duré plus de deux minutes !


J’ai récupéré la voiture volée à des campeurs de Villefranche de Pana et j’ai quitté ce village sans le moindre problème. Une heure plus tard, j’ai laissé la caisse dans un parking de supermarché et ai appelé un taxi qui m’a conduit du côté d’Olemps, un bled proche de la préfecture aveyronnaise.


J’y ai séjourné une semaine pendant laquelle je n’ai entrepris aucun délit. Je passais alors mes après-midi au seul bistrot du coin où j’ai rencontré un groupe de vieillards auquel il manquait un joueur de tarot. J’ai donc tapé le carton avec ces vieux qui avaient une cigarette roulée coincée en permanence à la commissure des lèvres. Ils l’allumaient, tiraient quelques bouffées, attendaient qu’elles s’éteignent, et pénétraient dans le rade où il passait leur après-midi, ne la rallumant qu’en ressortant. Mais le tarot, les vieux, et l’occitan ont très rapidement éprouvé ma patience et, après cinq jours en leur compagnie, j’ai acheté un vélo à l’unique garagiste du coin et me suis exilé à la campagne pendant les journées.


Là-bas, j’ai choisi de visiter quelques fermes et c’est en visitant l’une d’elles que j’ai buté les vieux d’Émile et fait sa connaissance.




Braquage : 2ème partie





Émile se rend compte que je l’observe. Il me sourit. Ses yeux s’agrandissent comme ceux d’un enfant qui déballe ses cadeaux de Noël. Un sourire franc. Un vrai sourire. Pas le truc factice que vous servent tous les gens que vous croisez tous les jours et avec lesquels vous êtes obligés de vous comporter en être civilisé. Le sien est réel, pas le moins du monde calculé, et surtout empli d’une chaleur qui pénètre votre cœur. Il n’a pas inventé la poudre, mais sa confiance ne vous fera jamais défaut. Il est incapable de tricher, de manipuler, de mentir. Je vous dis qu’un gars comme lui vaut son pesant de cacahuètes. Je lui rends son sourire et lui annonce que le moment est venu.


En sortant de la 205, nous nous dirigeons vers La Poste, nos cagoules cachées dans nos falzars.


Nous passons presque deux minutes à vérifier qu’aucune personne ne traîne dans les rues proches de La Poste et, une fois nos inquiétudes écartées, nous masquons notre identité derrière nos cagoules et entrons dans le bâtiment où seule une dame en jogging attend devant le guichet que l’employé veuille bien lui accorder son attention.


Émile et moi sortons nos armes. La dame au jogging informe se retourne et, en apercevant deux hommes cagoulés et armés, elle pousse un hurlement qui fait sursauter la feignasse qui, jusque-là, n’avait pas levé le nez de son journal, un magazine de bagnoles.


Nous traversons la pièce jusqu’au guichetier dont le visage blême est marqué par l’effroi qui l’assaille. La dame au jogging ouvre la bouche. Elle va crier, je le sens. D’une voix que j’espère menaçante, je lui intime l’ordre de fermer sa grande gueule.


Émile danse d’un pied sur l’autre, virevoltant, pointant son flingue dans toutes les directions sans jamais vraiment mettre en joue le chauve derrière le comptoir ou la femme qui a finalement cessé de brailler, le corps pris de tremblements alors qu’elle essaie de se calmer, probablement parce que mon fusil à canon scié n’est qu’à quelques centimètres de son front.



Le chauve s’exécute, trop effrayé pour tenter quoi que ce soit.



Émile se tait et tient son pistolet d’une main mal assurée en direction de la femme au survêt. Du coin de l’œil, je m’aperçois que le branleur de La Poste a arrêté de sortir les billets de son tiroir en bois et nous regarde avec un sourire à la con qui me fout les nerfs. Si j’écoutais mes pulsions, je lui rôtirais volontiers la cervelle.


À la place, je me contente de le menacer verbalement :



Il attrape un sac plastique qui pend à une chaise, vide son contenu (un magazine de modélisme et un autre de bricolage) et commence à le remplir de billets.



L’homme se hâte de remplir le sac qui est loin d’être plein quand une voix féminine derrière nous hurle :




J’ignore quel est le bon comportement à adopter et, l’espace d’une fraction de seconde, il me semble que prendre un des deux occupants de La Poste en otage pourrait être une excellente idée. Je jette un regard à Émile pour étudier sa réaction. Il a déjà les mains dans les airs et, avec toute la naïveté qui le caractérise, il se tourne brusquement vers la salope derrière nous :



Il obéit et je fais de même, non sans me convaincre que cela est une mauvaise idée et que nous allons passer une bonne partie de notre temps en cellule au moment où Émile penche sa tête vers moi et me tire de mes réflexions en s’écriant :




À suivre