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Temps de lecture estimé : 31 mn
24/03/11
Résumé:  Julien découvre par hasard que des randonneurs ne font pas que marcher. Quand l'un deux importune son épouse, il se retrouve aux urgences. L'accident donne lieu à des rumeurs.
Critères:  fh ff nympho forêt campagne amour jalousie photofilm pénétratio -amourdram -regrets
Auteur : Veilleur      

Série : Les randonneurs

Chapitre 02 / 02
Les randonneurs

Lors de l’assemblée générale du club, en présence du maire et des adjoints, le président fondateur a vivement regretté l’absence de Sylvain. Monsieur le receveur occupait le poste de trésorier et l’un des assesseurs du bureau veut bien assurer l’intérim de notre cher camarade. Celui-ci devra se remettre de ses fractures des avant-bras, des jambes et d’un traumatisme crânien.


Pendant le vin d’honneur, par hasard, placé derrière un pilier, j’entends une autre version de l’accident de ce malheureux Sylvain. Une rumeur non officielle celle-là veut que la laisse du chien soit étrangère à l’accident. Tout le monde connaît la propension de la victime à courtiser les jeunes veuves, mais aussi les jeunes femmes mariées en quête de consolation. Toujours prêt à rendre service aux âmes en peine, il a pris l’habitude d’apporter du réconfort aux femmes délaissées ou insatisfaites, sa nature généreuse le poussant à suppléer aux défaillances de maris stressés ou peu portés sur la chose. (J’entends glousser les narratrices). Adrien et moi avons interrompu notre conversation pour écouter cet éloge rigolard de la générosité de notre compagnon de route. Entre deux rires complices, j’apprends le déroulement prétendument réel de l’événement.


Sylvain serait venu tenir compagnie à mon épouse Anne, ma trop jolie petite femme, objet naturel de convoitise. Apparemment irréprochable. Apparemment, reprend une voix sournoise qui conclut : il faut se méfier de l’eau qui dort. Il m’aurait vu partir sans elle en randonnée, en aurait déduit soit une dispute dans notre couple soit une indisposition de ma femme. Pris de compassion, il aurait voulu prendre des nouvelles d’Anne, s’assurer qu’elle n’était pas malade ou abandonnée à l’ennui par un mari un peu léger. Selon Geneviève, la visite n’était peut-être pas aussi innocente. Tout le monde avait eu vent d’une tentative de cette sainte nitouche d’Anne d’attirer le séducteur derrière un fourré et de mon intervention précipitée pour séparer le couple isolé. C’est un concours d’élégances.


La jolie jeune femme aurait donc reçu son consolateur, peu résisté à son charme et pour prouver son excellente santé se serait soumise à un examen approfondi mais sans prétention médicale de la part de l’aimable visiteur. En résumé, elle aurait cédé à la tentation. On imagine comment. Hélas pour les nouveaux amants, le mari (moi donc) serait revenu à la maison pour y prendre un casse-croûte oublié, aurait été attiré à l’étage par des bruits de sommier grinçant et des plaintes. Il se serait porté au secours de son épouse probablement victime d’une chute, pourquoi pas d’une rechute, pour découvrir qu’elle ne gémissait pas de douleur mais de plaisir sous les assauts nécessairement d’une vigueur peu commune menés par le chéri de ces dames. Sous ses yeux furibonds, ce malheureux mari découvrait Adam et Ève croquant la pomme au paradis terrestre, disons livrés aux démons de la chair. "Vous me suivez !".


On pourrait croire entendre un témoin de la scène. Le cercle des curieux attentifs à l’évocation détaillée de la consommation de l’adultère s’élargit. Entre deux gorgées de champagne ou de jus de fruit on opine du bonnet ou on se livre à des gorges chaudes. Les histoires de cul font toujours recette.


Furieux, à juste titre, le cocu (moi) aurait mis fin à l’orgie, privant son épouse d’un orgasme imminent, aurait attrapé l‘amant au bord de l‘extase, l’aurait arraché de sa proie frappée de stupeur et jeté dans l’escalier suivi de ses vêtements répandus sur le sol. Puis, malgré les cris de la femme repentante, horrifiée par le déchaînement de violence engendré par sa conduite coupable, il aurait projeté l’infortuné receveur dans l’escalier extérieur en béton.


Le premier, Sylvain, pris de remords et l’autre, Julien, apitoyé par l’état lamentable du blessé, Sylvain et moi aurions pour des raisons très différentes inventé la fable de l’accident en attendant les secours. Sylvain ne tenait pas à divulguer ses activités extraconjugales, je n’avais aucun intérêt à révéler mon peu glorieux cocuage ou à affronter un interrogatoire qui dévoilerait à quel point je pouvais être violent. La honte d’avoir été surprise en flagrant délit avait réduit Anne à un silence complice. Avait-elle tout vu ? Elle devait avant tout se présenter dans une tenue convenable après des galipettes aussi chaudes.


Les commentaires vont bon train, les opinions sont partagées. Les deux amies interchangeables dans le lit du maire et de l’adjoint, se refont ainsi une virginité aux dépens de la réputation de mon épouse et de la mienne. Elles pourront se vanter d’avoir captivé l’auditoire. Je sors de l’ombre. Le cercle se disperse lâchement. Les deux commères me regardent avec commisération.



Comment s’échapperaient-elles, elles sont, avec moi, le point de mire de l’assemblée. À l’écart, je demande à la première de faire une déclaration publique immédiate démentant formellement ses déclarations précédentes. En cas de refus, je me verrai dans l’obligation de rendre publics ses agissements dans les fourrés avec monsieur l’adjoint. Même si les faits se sont déroulés avec la bénédiction de son mari (ce serait un comble), digne maire et cocu notoire si je parle, leur publication accompagnée de photos (je bluffe, mais elle connaît ma passion pour cet art) créera un scandale capable de compromettre les résultats des prochaines échéances électorales. La population ne pardonnerait pas cette conduite aux chantres de la morale. Pour faire bonne mesure, je lui laisse entendre que son propre mari n’est pas aussi vertueux qu’elle semble le croire. Veut-elle des noms ? Ses sources pourraient la renseigner.


Toute pâle, elle va m’envoyer l’autre langue de vipère. À Geneviève je rappelle une journée dont elle vient d’évoquer le souvenir en oubliant ses confidences sur ce bon Sylvain et leur disparition derrière une certaine meule de paille. Si par ailleurs elle veut faire répandre le bruit de sa liaison avec le mari de sa comparse, il suffira de continuer à salir notre réputation. Elle se confond en excuses. J’exige un démenti public.


Je demande la parole. En réponse à mes questions, ces dames reconnaissent ne pas avoir assisté aux faits relatés, ne connaître aucun témoin oculaire de l’accident, n’avoir reçu aune information d’une personne qui aurait pu apporter la moindre preuve, et avoir simplement colporté des bruits sans fondements. Elles s’excusent publiquement d’avoir participé à répandre cette rumeur. Le public en reste bouche bée, mais ceux qui ont surveillé de loin mon entretien avec les deux mégères ont compris : leur rétractation ne doit rien à leur générosité légendaire. Certains doivent se douter de la cause réelle de ce retour à de meilleurs sentiments. Si elles ont accepté aussi vite de présenter des excuses, je dois avoir de quoi les avoir fait plier.


Ainsi l’honneur de ma femme est-il sauf et, de cocu vengeur, je redeviens l’époux soucieux de protéger de la calomnie un gentil couple si sympathique. Mais comme le disait Voltaire : "Mentez, il en restera toujours quelque chose." Le maire en personne me félicite d’avoir mis fin à une vilaine rumeur qu’il entendait avec peine et à laquelle il avait refusé de croire dès l’origine. Il rebondit sur l’occasion pour rappeler tout le mal ressenti par une communauté frappée par des rumeurs infondées et exhorte ses chers concitoyens à rejeter en toutes circonstances la tentation de céder aux ragots malveillants. L’assemblée applaudit poliment. Le comité remercie nos illustres visiteurs. Je reçois quelques témoignages de sympathie. De la part des maris cela sonne comme des remerciements, dans les yeux de quelques épouses je lis une étincelle d’admiration.



Le médecin et le kinésithérapeute partagent le même avis : après rééducation, Anne devra ménager sa cheville jusqu’à véritable consolidation. Ils lui recommandent de ne pas accomplir de longs périples pendant deux ou trois mois. Malgré elle, je décide donc de renoncer à ce plaisir. Mais après ma première défection, Anne revient à la charge. Elle a reçu la visite d’Isabelle, Cécile et Alexia. Les bonnes copines ont regretté mon absence, ont vanté le courage avec lequel j’avais défendu son honneur et souhaitent me voir reprendre place dans l’équipe. Je n’ai donc pas pu lui épargner leur bavardage. Elles veilleront particulièrement sur moi pendant son absence. Anne aimerait savoir comment j’ai obtenu les excuses de ces deux dames.


Pour la tranquillité d’esprit des participants, le comité a convié un journaliste à prendre des photos officielles des déplacements et recommande aux photographes amateurs de ne plus troubler le bon déroulement des randonnées en prenant des photos surprises tendancieuses. Je sais d’où vient le coup. Elles n’ont pas osé réclamer l’interdiction des appareils. Le président, de peur d’une scission, aurait refusé une fouille des effets et sacs, préconisée par l’adjoint ! La décision ne pouvant pas avoir d’effet rétroactif, prié de remettre l’ensemble des photos de la saison précédente, en vue d‘une exposition des meilleures triées et choisies par un jury impartial, j’ai fait valoir que payées de mes deniers, elles m’appartenaient. On m’a promis une indemnisation, j’ai réclamé de pouvoir imposer certaines vues particulièrement intéressantes selon moi. On n’en parle plus ! J’ai raconté à mes accompagnatrices la pression exercée. Un vent de révolte s’est levé, la base a grondé, et à mon insu chacun et chacune s’est fait un malin plaisir de porter ostensiblement son appareil photographique sur le lieu de rassemblement du mois suivant.


Désormais, après une marche arrière spectaculaire du comité, à chaque inspection d’un chantier forestier la dame Sabine est escortée par deux ou trois chroniqueuses-photographes. Elle devra choisir d’autres occasions pour assouvir ses passions. Une jeune nouvelle, ignorant le lien marital de l’adjoint et de Geneviève, interrogée par cette dernière sur les raisons de cet acharnement des photographes contre son amie Sabine, lui a crûment révélé les amours cachées des deux amants. Geneviève stupéfaite a giflé le petit tyran municipal et l’a séparé d’une Sabine rouge de honte à la suite de l’étalage public de ses aventures. Le conseil municipal trimestriel a été houleux, le maire et l’adjoint se sont violemment empoignés à propos du budget communal en présence d’une assistance exceptionnellement nombreuse.


Étrange, Sabine s’est déplacée pour prendre des nouvelles d’Anne, lui a offert de sa part et de la part de son mari une bonbonnière, m’a chaudement recommandé de soigner ma chérie. Ingénument elle m’a laissé entendre que le maire me verrait volontiers figurer en bonne place sur sa liste. Quand Geneviève à son tour s’est inquiétée de sa santé, Anne m’a demandé ce que j’avais tramé pour lui gagner ces marques d’amitié. Je ne lui ai pas parlé de l’offre du premier adjoint, via son épouse retrouvée, de m’inclure dans sa future équipe.


Ainsi, pour avoir bousculé un peu brutalement, en l’absence de témoin, un audacieux séducteur, occupé à lutiner et à importuner sexuellement mon épouse je deviens, aux yeux des autres, celui que je ne suis pas. Parce que quelques mignonnes créatures m’ont idéalisé j’aurais des aptitudes et des compétences nouvelles. Je crois avoir posé pour une photo "nous deux seulement", avec toutes les randonneuses. Certaines ont voulu poser entre leur mari et moi. Cet engouement aura heureusement une fin quand Anne reprendra les chemins en me donnant la main. Je ne tiens pas à perdre mes meilleurs amis. La rumeur naît si vite.


Sabine a voulu que j’expertise avec elle l’opacité d’un fourré. Je devrais savoir si un sanglier pourrait s’y installer confortablement, ou des amoureux s’y retrouver un soir de clair de lune dit-elle en plaisantant. Le hasard a voulu que s’ouvrent deux boutons de sa blouse et deux seins laiteux gonflés de désir m’ont ébloui. Je regardais éberlué, une main impérieuse a saisi ma nuque, ses yeux pleins de langueur m’ont ordonné de céder à la pression de la main. Mon nez a quitté la moiteur du sillon entre les deux globes parfumés, ma bouche est passée d’une aréole à l’autre, a sucé deux tétons durs. Le courage de résister m’a manqué. Nous nous sommes embrassés, encore et encore. J’étais perdu. J’ai émis un avis assez vague sur la qualité de l’endroit. Sabine a pris note et m’a remis la page arrachée à son carnet. Elle comportait une adresse, une date et une heure.



Je marche à côté de Jérôme et de son adorable Cécile. Qu’a-t-il donc à bouder ? Cécile pépie, il fait la gueule. Par chance Geneviève vient à mon secours. Elle doit me transmettre un message.



Et voilà, j’ai droit à une folle déclaration d’amour. Elle s’assied sur mes genoux, me prend par le cou sans attendre un refus et fouille ma bouche. Si c’est un piège, elle n’hésite pas à y être étroitement mêlée. J’en sors et j’y replonge. Après le baiser de Sabine, vient celui de Geneviève. Un baiser n’est pas un autre. Chacune a sa technique, à chacune sa saveur particulière. L’un est-il meilleur que l’autre ? Je goûte, je savoure, je voudrais donner une note. Impossible de les départager. Il faudrait plus de temps. Je n’en reviens pas. Alors, je me retrouve avec un tissu léger en boule dans la main. J’ai vu le même il y a quelques mois dans la main de ma femme !



C’est une carte de visite avec une adresse, une date et une heure. Toute frétillante elle se met à courir ! Beau gosse ! Je vais devoir m’examiner dans la glace le matin en me rasant.


Abasourdi, je me souviens de l’existence d’un raccourci par lequel je vais me retrouver dans le groupe, sans me faire remarquer si j’allonge le pas. Les deux, le même jour ! C’est un complot. Je ne crois pas aux coïncidences. Deux dates différentes, deux hôtels éloignés, à 18 heures. J’enregistre, je déchire les convocations ? Non, il y a peut-être mieux à faire. La petite culotte. Que faire de la petite culotte ? Je n’ai pas l’intention d’imiter le receveur. Il vient de reprendre le travail. Il m’a salué. Je l’ai trouvé triste et abattu. Je vais lui remonter le moral. Il sera le premier à ouvrir un petit colis et à y découvrir l’objet perdu il y a des mois, accompagné d’une carte de visite avec un rendez-vous. Reste le rendez-vous de la femme du maire, le lendemain. Qui en sera l’heureux bénéficiaire ? Je pourrais tenter de réconcilier les deux clans ennemis du conseil municipal en rapprochant Sabine de l’adjoint ?


Sylvain pendant sa cure post opératoire s’est retrouvé célibataire : sa femme est partie avec le facteur ! Persuadé de ne plus faire rire son supérieur, le facteur a demandé et obtenu sa mutation. Sylvain supportera-t-il deux rendez-vous galants aussi rapprochés ? Je lui dois bien ça. Il pensera moins à la conquête d’Anne. Mais ? Et ça, dans la poche de ma gourde ! Quoi, encore une petite culotte. Mais sans broderie. Ce soir je vais à confesse. Il faut, oui, il faut mettre Anne au courant des dangers que je cours.


Sur la place on se dit au revoir.



xxxx



Jamais je n’avais entendu ce terme dans sa bouche. La visite des illustres personnages l’a transformée.



Elle pleure. Suis-je idiot de tourner autour du pot.



Forte de la cour des deux visiteurs, elle va leur faire savoir qu’elle tient à leur communiquer une réponse dès le lendemain. Elle attendra l’un à 17 heures et l’autre vers 18 heures. Elle aimerait les recevoir à domicile, pour des raisons de santé, le plus discrètement possible, en l’absence de son mari. Après quelques précisions, elle leur communiquera nos positions.


Monsieur le maire est présent devant la porte à 16 heures 55. Persuadé d’avoir impressionné Anne, il est jovial, remercie de la rapidité de la réponse. Il louche hardiment sur les seins involontairement exposés par un décolleté profond. Anne croise les genoux, il s’étouffe en découvrant l’arrondi du genou et le galbe des cuisses. Il accepte avec plaisir l’apéritif servi et oublie le but de sa visite en reluquant le balancement de la croupe de cette petite. Il reprend les compliments de la veille, se dit si heureux d’être reçu par une aussi charmante jeune femme, multiplie les platitudes. Et tout à coup le voici à genoux déclamant à haute voix un amour ancien. Il se libère, implore l’indulgence, promet un avenir radieux à un amour passionné et éternel. Le vieux beau se croit irrésistible. Anne lui ordonne de se relever, lui tend une main pour l’aider. Il glisse, se rattrape comme il peut, se retrouve dans les bras de ma femme. Surprise elle pousse un cri, le repousse, il atterrit décontenancé dans mon fauteuil.



Il avance sur elle, elle se dérobe en tournant autour de la table basse. Je choisis cet instant pour rentrer chez moi en appelant :



Là je ne mens pas, mais je prends plaisir à remuer le couteau dans la plaie, à broder, à maltraiter son amour-propre devant ma femme.



Anne l’achève :



Au maire a succédé l’adjoint. Même scénario à une exception près. Plus leste, il prétendait ne pas lâcher Anne. Mon arrivée en réponse à ses cris l’a calmé. Il a regardé vers la porte, craint une dégringolade douloureuse. Mais il a accepté une explication entre hommes. Je n’avais pas à protéger sa femme. Le chantage me dégoûtait. Alors il a entendu parler du pays. Ignorait-il tout ou partie du contenu de mes révélations, en savait-il plus ou moins ? Il repartit muni de la copie d’une photo et de l’invitation à l’hôtel. Nous resterons neutres dans les campagnes électorales si on daigne nous abandonner à notre bonheur.


Ni le maire ni l’adjoint ne se sont déplacés. Sylvain n’a été dérangé ni par l’un ni par l’autre lors de ses deux rencontres. Sabine est paraît-il le meilleur coup de la région. À sa beauté naturelle elle joint un charme, une ardeur et des audaces incroyables. Il voudrait me donner des regrets. Au lit c’est un ouragan, un déferlement, un enchantement. Avec elle tout est permis, tout est possible. Geneviève n’est pas à négliger, mais comparée à l’épouse du maire, elle laisse une impression en demi-teinte. Pourquoi veut-il nous livrer autant de détails sur cette rencontre extraordinaire ? Il insiste sans pudeur sur les atours, les couleurs, les formes, les odeurs, décrit avec un malin plaisir les positions, les orgasmes violents, sa maîtrise retrouvée et ses prouesses renouvelées. Anne tend l’oreille, ne peut pas cacher l’émotion engendrée par le récit osé à dessein et sa rougeur encourage le narrateur. Le renard est revenu dans le poulailler. Le paon fait la roue. Prend-il Anne pour une paonne ?


Tout est donc pour le mieux dans le meilleur des mondes. J’ai raccroché mes chaussures de marche. Anne tient à continuer, ses bonnes amies l’ont convaincue des bienfaits de la marche sur la silhouette. Me le répéter, c’était prêcher un converti, mais j’ai décidé de ne plus entrer en contact avec certaines personnes peu fréquentables. Quand randonnée il y a, je vais à la pêche. Gentiment Anne me prépare un repas à tirer du sac. Nous nous quittons sur un baiser de jeunes amoureux. Le soir, j’ai droit à tous les bruits de la caravane devenue miraculeusement très sage depuis mon retrait. En somme comme avant le spectacle que m’avaient offert Sabine et Joël. Tant mieux, je ne doute pas de la fidélité indéfectible d’Anne "jusqu’à ce que la mort nous sépare". Elle l’a promis devant le maire, l’a juré dans l’église de son baptême devant le curé et en présence d’une foule de parents et d’invités. Elle a traversé des épreuves difficiles à mes côtés, sans défaillance. Le calme revenu chez les randonneurs me donne une sorte de sérénité bienheureuse. Je suis content de savoir les tentations éloignées. Et je pars à la pêche le cœur léger.


Le poisson ne veut pas mordre aujourd’hui. Quelques misérables goujons ont été rejetés à l’eau. C’est tout. Les moustiques m’ennuient. À quoi bon insister ? Je vais rentrer, lire tranquillement mon journal, faire une petite sieste et faire une surprise à mon amour, je vais préparer le souper. Fatiguée par la marche, elle saura apprécier l’attention. Après l’effort je lui accorderai le réconfort. Je rêve d’une folle nuit d’amour.


Je pose mon attirail à la cave et monte vers le rez-de-chaussée. J’entends des bruits étranges dans une maison vide. Serait-on en train de me cambrioler ? Le voleur va être surpris. À pas feutrés, j’arrive au palier, j’ouvre la porte, passe la tête. Rien à ce niveau. Que se passe-t-il à l’étage ? Pourvu que les marches en bois ne grincent pas sous mes soixante-quinze kilos. J’enjambe la cinquième si sensible. Derrière la porte de la chambre d’amis une plainte douce, comme un miaulement de chat s’accompagne d’une sorte de récitatif "non, non, non". Je veux voir ce chat phénoménal qui parle. La poignée de porte fermement serrée tourne, je pousse. La porte s’ouvre, ne provoque aucun mouvement. Sous mes yeux deux femmes se démènent en gémissant. En haut du lit, une tête blonde se tord vers le mur, le corps est en vrille. En position inverse un abdomen s’enfourche avec force sur le ventre de la blonde. Les jambes de l’une sont jetées vers les bras de l’autre. Quatre seins en contrepoint, ce sont bien deux femmes, sexe à sexe, hanches en furie qui voguent à la recherche de l’orgasme.


Je ne savais pas. Ou plutôt, je n’avais jamais vu. Mais je regarde, j’observe avec une curiosité de sociologue, d’anthropologue ou de logue quelconque devant la découverte du siècle. Qui sont-elles ? D’où sortent-elles ? Plus elles frottent leurs bas-ventre, foufoune à foufoune, plus elles entremêlent leurs toisons brunes, plus elles gémissent, plus elles ferment les paupières mais ouvrent leur bouche, plus leur souffle s’enflamme. Ce lit c’est l’île de Lesbos, les tribades y murmurent de façon inintelligible les poèmes de Sapho. Ça existe, là, c’est fascinant. Deux mains ont saisi un mollet et tirent, tirent. Le chant saphique croît, enfle et curieusement les chattes arrachent aux filles échevelées de retentissants "non" à répétition. Deux yeux embrumés se sont ouverts, je reconnais Cécile. Mais elle ne me reconnaît pas, me dit :



Je tire la porte. Cécile ? Comment est-elle entrée ? Forcément avec celle qu’elle a appelé Anne. Elles seraient déjà rentrées ? La deuxième n’était pas ma femme. De ma chambre me parvient une voix grave :



C’est Anne qui répond :



Nouveau silence, interrompu par une nouvelle série de "non" et d’ "encore" des deux voix féminines. L’inconnue est plus grave et plus autoritaire. La voix tendre et douce de Cécile est émouvante. Je suis troublé.



Le sommier grince, un corps est en mouvement.



Les grincements du sommier. Les bruits du voleur. Je suis arrivé durant une pause. Ça repart. La voix de Sylvain ! Les anecdotes interminables de Sylvain devant Anne hypnotisée. L’autre porte s’ouvre. En me voyant Cécile fait "oh !", je fais "chut !". Elle est belle, fine, adorable avec une main sur les seins délicieux et l’autre sur le pubis. Nous nous regardons, elle est étonnée ? Surprise, elle rougit, traverse le palier et s’engouffre dans la salle de bain en faisant valser les deux hémisphères joyeux d’une croupe magnifique.



Anne entame à son tour l’hymne à l’amour. C’était si beau quand c’était avec moi. Avec précaution j’ouvre la porte de ma chambre. Je ne veux pas mettre fin prématurément au chœur à deux voix, à l’alternance de notes aiguës et de sons graves rythmés par le tempo endiablé du sublime fessier en mouvement sur le mât dressé. Je vois deux jambes poilues, avec cicatrices, entourées de part et d’autre par deux pieds mignons. La croupe agitée, à la fente sombre, à l’œil borgne, se soulève, dégage l’arrière rougi de la vulve le temps de distinguer une faible partie de la verge huilée puis s’écrase et s’applique avec rage sur le pubis de l’homme caché par le haut du corps d’Anne. Le dessin harmonieux de la taille, des hanches, se brouille dans les larmes de mes yeux. Il crie,



Elle répond :



J’étouffe, je tousse. Ils se bloquent. Anne se jette sur le côté, yeux hagards. Dans les yeux de l’amant je lis l’effroi, la terreur. Il est à peine réparé. Il aime les femmes, mais hait les escaliers. Je me retire, descends silencieux, vais me rafraîchir le visage et pendant qu’on chuchote à l’étage je vais faire un tour dans les rues.


Des explications, des excuses, des supplications, des demandes de pardon, des larmes, des promesses, des je n’aime que toi, des amour-toujours, des c’était la première et seule fois (pléonasme), des plus jamais, des ne me quitte pas, des je regrette, des je n’aime pas Sylvain : ça ne pèse rien, c’est déchirant, mais ça n’efface pas l’image gravée à jamais dans ma mémoire et ce "je t’aime" en point d’orgue.


Depuis elle a trouvé refuge à la poste Nathalie et Cécile sont venues plaider sa cause Cécile a quitté Jérôme Cécile est venue seule elle m’a demandé de lui faire un enfant pour m’amuser j’ai dit que je préférais le faire avec Nathalie elles sont venues à deux et pour me mettre en appétit m’ont rejoué "une journée à Lesbos" je les ai fichues à la porte Cécile encore elle est venue me proposer une séparation à l’amiable de la part d’Anne Anne tient beaucoup à ce que nous restions en bons termes notre passé et nos heures de bonheur ne peuvent pas s’oublier un malheureux faux pas ne doit pas tout gommer nous devrions nous rencontrer rester amis nous voir plus souvent garder nos cœurs ouverts et attentifs à l’amour jamais éteint même si nous divorçons nous aurons toujours des sentiments l’un pour l’autre on ne peut pas séparer ce que Dieu a uni : FOUTAISE !


Aux dernières nouvelles, Anne serait en seconde place sur la liste du maire, elle a quitté Sylvain. Geneviève a déménagé et s’est installée à la poste. Anne se partagerait entre le maire et Joël selon une rumeur grandissante. Avant-hier Sabine m’a offert son corps de rêve pendant que le maire recevait Anne pour préparer les élections. Sabine aurait voulu s’installer chez moi, sous prétexte qu’elle m’aime. Je trouve qu’elle aime trop de monde à la fois et successivement. Mais ce fut une nuit mémorable. Ce corps épanoui, cette science du plaisir, ces orgasmes fulgurants, ces étreintes étouffantes, cette nature généreuse. Elle m’a rendu le goût de la jouissance, elle a réveillé ma sensualité. Mais l’amour ?


Une inconnue m’a donné rendez-vous dans le bois ce soir. Un dessin fléché me conduit vers un bosquet connu. Qui est l’audacieuse ? Son écriture m’est inconnue, ce n’est pas l’écriture de Geneviève, ni celle de Sabine, ni celle de la maîtresse du maire. Je devrai me présenter vêtu de blanc, elle sera couverte de noir, portera un voile et l’enlèvera quand nous quitterons le bois. Elle m’attend depuis toujours, je suis l’homme de ses rêves, nous ferons l’amour sans échanger un mot. C’est l’œuvre d’un esprit fantasque, d’une folle peut-être, ou un piège idiot, un guet-apens dangereux, une embuscade ridicule ou mortifère.


Qu’ai-je à perdre, j’ai tout perdu ce jour lointain en revenant de la pêche, mon amour, mes illusions, la femme de ma vie. Mon travail ne m’intéresse plus, mes distractions ne m’amusent plus. Il y a bien Sabine, l’improbable Cécile pourrait me plaire sans l’inséparable Nathalie, mais si c’est pour être un Jérôme bis. Non plus rien ne me retient. J’y vais comme on allait au poteau d’exécution, sans peur, sans goût, sans dégoût. Je verrai. Ça ne peut pas être pire que cette vie sans but, sans amour, inutile.

Une tente a été dressée. C’est invraisemblable. Une silhouette sombre m’accueille, voilée, elle n’a pas de faux, n’est pas menaçante, son gant enveloppe ma main. C’est une femme. Elle est discrètement parfumée. Elle m’introduit dans l’obscurité de la tente, me guide, mon pied heurte un corps mou. La main me fait asseoir. Au sol, un matelas pour lit d’une personne reçoit nos deux corps. Je perçois un mouvement dans ma direction, des cheveux frôlent ma joue, une main parcourt mon visage, le situe dans l’espace. Une bouche happe la mienne, m’embrasse avec douceur. Je déguste un souffle chaud venu des lèvres pulpeuses entrouvertes. Deux seins durs s’appuient sur ma poitrine, me poussent en arrière. Le baiser m’enivre, ma tête chavire, mon dos se cale sur le matelas. Les odeurs, le parfum, la salive, la chaleur de ce baiser tendre, léger mais prolongé à l’infini, ce que c’est bon ! Deux mains habiles, en douceur me découvrent la poitrine, me caressent avec précaution, explorent mon torse et y sèment des frissons. J’ai bien fait de venir. Si c’est l’heure de la délivrance, elle sera douce.


La bouche a quitté la mienne, les mains desserrent ma ceinture, descendent, me dénudent. Je suis nu, tout nu. Va-t-elle m’égorger ? Des dents grignotent la chair de mon cou, est-ce un vampire ? La chaleur humide de la langue parcourt ma poitrine, descend. La pointe redessine le creux du nombril. Et puis tout s’arrête. Un froissement d’étoffes tout proche précède le retour de la bouche sur mes lèvres et un corps nu, deux seins bien ronds et jeunes se collent à moi. Mes mains saisissent deux hanches, arpentent des vertèbres mouvantes, caressent une taille fine mais musclée. Ciel, j’entre en érection, mon gland se prend dans une toison courte, est conduit par une main sure, sans hésitation, droit vers deux lèvres : elles s’ouvrent sur un sexe mouillé, chaud, accueillant, tendu vers mon pénis bandé. Je m’y enfonce, j’y glisse, je m’y perds. Je suis en terre connue. Oui, c’est elle. C’est son corps aimé, c’est sa patience, c’est son souffle amoureux, sa bouche gourmande, ses mains qui me tiennent prisonnier plantées dans mes reins, c’est sa manière unique de plaquer son pubis contre moi, de s’offrir en arc pour une pénétration profonde.


Je le sais, mais j’observe le silence imposé. Et je sais qu’elle le sait. Nous nous serrons, nous nous cramponnons, nous jouissons de cette union unique retrouvée. C’est elle, c’est moi, c’est nous. Nous sommes un seul corps animé d’une même envie, habité d’une seule vie, brûlant d’un même sang en ébullition, partageant les sécrétions à tous les niveaux. Il fait noir, mais nous nous voyons, nous nous sommes confondus. Le silence de la nuit couvre nos halètements, nos cris sourds disent la joie de nos sens et notre orgasme explose sans bruit, mais d’autant plus intense. Elle dessus, moi dessus, c’est anecdotique. La seule réalité c’est cette fusion des corps et la fusion des volontés. Se tenir, se retenir, se chercher au plus profond, se dévorer, se retirer pour mieux se pénétrer, perdre son souffle pour retrouver sa vie, le goût de vivre, l’envie de partager avec l’autre ses sensations, son plaisir. C’est une lutte, un combat, où s’affrontent les contraires, la douceur et la force, la rage et l’apaisement, le calme et les frémissements, où tout se résume en une seule expression venue du fond du cœur. On s’était interdit de parler, mais la parole à son tour se libère en un élan brutal et simultané, en un murmure éclatant de vérité, entre quatre lèvres encore soudées :



Je reviens à la réalité. Non je n’ai pas rêvé. Anne est là. Nous venons de faire l’amour, nous venons de nous dire je t’aime.



L’écho se moque de nous, déforme nos propos.



Cette nuit-là, dans le voisinage on a dû nous prendre pour des fous en nous entendant crier des JE T’AIME.