| n° 14329 | Fiche technique | 42056 caractères | 42056Temps de lecture estimé : 24 mn | 24/03/11 |
| Résumé: La randonnée, le plaisir du contact avec la nature et la nature humaine. C'est plein de surprises, pas toujours agréables. | ||||
| Critères: fh couple forêt collection jalousie noculotte massage humour -couple -nature | ||||
| Auteur : Veilleur | ||||
| DEBUT de la série | Série : Les randonneurs Chapitre 01 / 02 | Épisode suivant |
Une bonne paire de chaussures de marche, un sac à dos contenant un vêtement de pluie léger, pull, casse-croûte boisson en thermos et une trousse de secours, éventuellement un rouleau de papier, enfin un bâton de marche : vous êtes armé pour partir en randonnée. Seul ou à deux ou plus nombreux, selon les goûts. Depuis des années, Anne, mon épouse et moi, Julien, avons choisi d’adhérer à un club de randonneurs de notre ville. Nous avons apprécié de vivre en groupe, de lier connaissance avec des citoyens et citoyennes de notre ville, d’avoir des contacts en dehors de notre vie professionnelle. Le club organise des sorties régulières, choisit les itinéraires en fonction du temps et des saisons, distribue pour chaque excursion un plan du parcours avec indication des points de regroupement et un horaire approximatif. Moyennant une cotisation, le marcheur est membre du club et assuré en cas d’accident. Enfin le club rend service, mais n’impose pas la participation à toutes ses activités. Selon un calendrier connu de tous, le samedi matin a la préférence des participants. Le dimanche est plutôt réservé aux rencontres inter clubs, assez rares.
Anne a pris l’habitude de marcher dans le groupe de tête, afin d’éviter l’effet d’accordéon fréquent et pénible lorsque la colonne est longue. Il lui arrive souvent de me laisser en conversation avec l’un ou l’autre pour aller papoter, comme elle dit, avec les autres jeunes femmes, Sandrine, Alexia, Isabelle, Corinne, tantôt devant moi tantôt derrière. Rien n’est codifié, tout dépend des circonstances.
Circonstance particulière ce samedi, je vais devoir utiliser mon rouleau de papier. Je me laisse glisser dans la colonne qui s’est divisée en au moins deux groupes. Discrètement, je quitte l’allée forestière pour aller me poster derrière un taillis dans le sous-bois. J’entends les bavardages des attardés sur le chemin. L’humeur est joyeuse. À l’instant où je me relève, je me dis que j’aurais pu être surpris. Un couple vient de quitter l’allée et se dirige vers le taillis suivant.
Je reconnais l’élégante épouse du maire accompagnée, comme il se doit, de monsieur le premier adjoint. Monsieur le maire est beaucoup trop occupé pour s’adonner aux plaisirs de la randonnée pédestre. Sa blonde épouse le représente au sein du club, en qualité de vice-présidente. Il lui doit en grande partie sa récente réélection, elle est belle, distinguée, toujours aimable, attentive aux suggestions de ses concitoyens qu’elle transmet fidèlement à son époux. Le représentant de la mairie, chargé d’assurer officiellement le club de la bienveillance de la municipalité est l’adjoint. Il s’affaire généralement autour de madame, l’entretient longuement, ne la quitte pratiquement jamais. Oui, mais de là à l’accompagner dans les taillis : j’avoue que sa conduite éveille ma curiosité.
Non, il n’est pas là en sentinelle, pour protéger la dame dans un moment d’intimité. Tous deux se sont abrités derrière une haie sauvage. Il était temps, l’envie était pressante de s’isoler, sacs à terre, pour s’embrasser à pleine bouche, pour s’étreindre amoureusement. Il n’y a pas de temps à perdre, elle relève rapidement sa jupe de fin tissu, fait glisser l’entrejambe de sa culotte, se penche pour recevoir aussitôt un membre vigoureux dégagé du pantalon de survêtement du très digne adjoint. Eh oui, pour être dignitaire, on n’en est pas moins homme ou femme. Madame a pris appui d’une main contre un tronc et s’est saisie du brandon pour le mettre sur la bonne voie. On ne perd pas de temps en préliminaires, l’absence ne devra pas être trop longue. La charge est rapide, les secousses de bonne amplitude, les encouragements étouffés par la peur d’une indiscrétion. Monsieur l’adjoint devait être très chaud. Déjà il se retire et déverse sur le sol, en jets saccadés, son trop plein de semence. On se rajuste, on s’accorde un dernier baiser secret et on se précipite à vive allure sur le sentier. Je leur laisse prendre une certaine avance. Me voici détenteur d’un secret à ne révéler à personne.
Je m’explique mal cette séquence d’amour à la sauvette. Certes j’ai adoré faire l’amour dans la nature, mais je n’ai jamais expédié les affaires aussi vite. Si j’avais supposé leur complicité sexuelle, je les aurais imaginés confortablement installés dans une chambre d’hôtel. Quoique, ici, il n’y ait ni femme de chambre ni portier à l’affût et prêts à monnayer les secrets d’alcôve. À la réflexion, ils ont fait preuve d’un certain entraînement, limitant au maximum les temps de préparation ou de remise en état pour privilégier l’action.
Sur leur élan, les deux amants remontent d’un pas vif la queue de la colonne, sans doute en faisant des considérations sérieuses sur la nécessité de laisser pousser sous les arbres géants des abris de verdure pour les animaux de la forêt. Pour aujourd’hui ils peuvent aller individuellement prendre la température électorale des participants, ainsi notre premier magistrat aura un rapport circonstancié et précis de l’atmosphère de ce groupe de la population quémandeur de subventions municipales. Lui parleront-ils de l’utilité des fourrés dans la forêt communale ?
À la première halte je rejoins Anne. En pleine conversation animée avec notre ami Sylvain, le receveur de la poste, elle ne s’est pas aperçue de mon absence. Moins elle me posera de questions moins mes réponses seront embarrassées. Le groupe se remet en branle. Anne et Sylvain devisent sans se soucier de moi. Geneviève m’interpelle au passage :
Geneviève est l’épouse de monsieur l’adjoint, je ne peux pas refuser pareille invitation. Évidemment il n’est pas question de lui raconter le faux pas de son mari. Je trouve cocasse sa mise en garde contre les supposées entreprises de Sylvain. Si je suis discret, elle l’est beaucoup moins. Et j’apprends par le détail les conquêtes du receveur, chaud lapin, notamment pendant les randonnées. Il a pris Gabrielle, la femme du facteur, derrière une meule de foin. C’était sur la fin d’un parcours à découvert. Elle aurait ramené dans son corsage le repas d’un lapin. Pour le plus grand plaisir du préposé au courrier, éleveur de lapins à ses heures. Le lundi, il racontait cette délicate attention de son épouse à tout le bureau de poste, y compris au sévère receveur, hilare pour l’occasion. Et depuis le brave facteur se réjouit d’avoir été le premier à avoir fait rire son chef aussi ouvertement pendant les heures de travail.
Je me retourne. Les deux intéressés se sont arrêtés à une centaine de mètres en arrière. Sylvain vient de sauter le fossé et tend la main à Anne pour l’aider à franchir l’obstacle. J’abandonne Geneviève à ses considérations, je vole au secours de mon épouse. S’il lui faut un gardien pendant une halte d’hygiène, le mieux désigné reste son mari. Ils sont entrés sous les arbres, se dirigent allègrement vers un fourré. J’appelle:
Ils s’arrêtent, me voient, échangent quelques mots. Sylvain vient vers moi, Anne contourne le fourré.
Pourquoi Anne fait-elle cette tête étrange en revenant vers moi ? Est-elle fâchée de mon intervention ? Se sent-elle coupable d’avoir tenté l’aventure ? Est-elle déçue de n’avoir pas pu conclure, ou sourit-elle maintenant d’avoir échappé à l’influence du beau parleur ?
Son baiser est exceptionnel, plein de passion. Eh Bien, si je m’attendais à une telle flamme ! J’ai bien fait de me porter à sa hauteur. Le remerciement assorti de pardon me rappelle l’époque lointaine de nos fiançailles, je n’y résiste pas ; j’y réponds avec une ferveur renouvelée, attisée par le spectacle de la femme du maire et par la crainte inspirée par ce Sylvain trop serviable. Comme il y a longtemps l’amour frappe à la porte. Je pose mon sac à dos, en tire l’imperméable, baisse mon pantalon et mon slip, m’étends sur la toile et attire une Anne plus que consentante. Ma cavalière se soucie peu du retard que nous prendrons, cependant son zèle est exceptionnel. J’ai l’impression d’avoir emprunté la machine à remonter le temps pour retourner aux premiers mois de notre mariage. Elle m’entraîne dans sa furie amoureuse, dans son déferlement de passion, en communion avec la nature primitive qui nous entoure. Ciel, le discours de Sylvain lui avait échauffé les sens. Je devrai me méfier lors des prochaines sorties.
La troupe a terminé sa dernière halte et repart quand nous rejoignons en fin de peloton une Geneviève accrochée familièrement à un Sylvain très attentif. Nous fermons la marche. Anne semble très heureuse, pose sa main sur mon bras. Son regard ne quitte pas le couple qui nous précède. Je ressens vaguement un malaise à la voir étudier leur comportement.
Pourquoi répond-elle aussi fort ? Pour donner des regrets à Sylvain ou pour faire savoir à Geneviève combien elle aime son mari ? Nous les dépassons, Anne pourra regarder autour d’elle sans se focaliser sur eux. Moi aussi, je veux les oublier.
Nous voilà de nouveau bons derniers. Mais où sont passés Sylvain et Geneviève ? Anne scrute le paysage, leur absence ne lui a pas échappé. Aussi quand elle les voit sortir derrière une imposante meule ne peut-elle s’abstenir d’un :
Qui juge-t-elle ainsi, Sylvain vite consolé ou Sylvain et Geneviève qui lui a ravi Sylvain en m’envoyant chercher ma femme en danger ? La chaussette prétexte a repris sa place. Nous rentrons en silence. Elle rumine je ne sais quelles pensées revanchardes. Je suis triste de sa tristesse silencieuse et soucieux d’avoir découvert aujourd’hui cet aspect inattendu des randonnées que j’ignorais depuis des années. Mon optimisme naturel reprend le dessus. Pour la dérider je plaisante
J’aurais mieux fait de me taire. Ne va-t-elle pas créer un incident désagréable ? Elle n’est pas aussi sereine qu’elle devrait l’être normalement si l’événement la laissait insensible. Pourquoi est-elle aussi concernée ? J’aurais dû intervenir moins rapidement tout à l’heure dans le bois, j’aurais su s’il y avait entre Anne et Sylvain de quoi fouetter un chat. Ou j’aurais pu faire exception à la règle énoncée par Geneviève, être pour une fois le cocu premier averti de son infortune. Au lieu de vivre la torture du doute. Certes, mais nous avons profité de l’occasion pour redonner de l’élan à notre amour.
Avant la séparation Sylvain est venu me serrer la main, m’a adressé un clin d’œil complice et a levé un pouce pour exprimer sa satisfaction. Il a ensuite gentiment embrassé Anne à la mode du pays de quatre bisous chastes sur les joues. J’étais occupé à remercier Geneviève et je n’ai pas entendu ce qu’ils se disaient. Geneviève m’a remercié. De quoi ?
Anne me montre dans le creux de sa main une boule d’un tissu arachnéen. Nous pouffons de rire en voyant Sylvain tourner sur la place, à la recherche de quoi ?
Faute de grives on mange des merles. Faute de receveur, Anne se contente de Julien. Je n’irai pas me plaindre du traitement. La sulfureuse Geneviève écartée, elle tient à me prouver la supériorité de l’épouse aimante sur toutes les concurrentes possibles. Pourquoi irais-je chercher à l’extérieur, j’ai à la maison une amoureuse fidèle, vouée corps et âme à mon bonheur, pliée à tous mes désirs. Je devrais être fier de la voir courtisée par des séducteurs connus pour leur bon goût, mais dont je n’ai absolument rien à craindre.
Et sa façon de me recevoir en elle, l’intensité de ses étreintes et de ses baisers seraient convaincants, si je n’avais pas sans cesse devant les yeux l’image obsédante de cet écart en direction d’un fourré.
Elle a lu ça sur une carte postale. Plus elle veut me persuader de son amour, moins je suis rassuré. À chaque retour de randonnée je devrai trouver un moyen de vérifier que Sylvain n’a pas enrichi sa collection de trophées à mes dépens. Au cours des deux randonnées suivantes, je n’ai pas quitté Anne des yeux. Toujours proche d’elle, toujours attentif, lorsque pour remonter son sac à dos ou pour en sortir sa gourde elle ralentit le pas et se laisse glisser vers l’arrière, je décroche immédiatement et vole à son aide.
Je ne lui laisse pas l’occasion de se laisser couler vers le piège à dragueurs en fin de cortège. L’une ou l’autre fois je lis un peu d’agacement dans son regard. Je fronce les sourcils et j’ai droit à un « merci mon chéri. » Au rassemblement du départ, aux étapes de repos, dès l’apparition de Sylvain je fonce sur lui, lui demande s’il a déjà réussi son coup aujourd’hui, suffisamment fort pour être entendu de notre entourage. J’en vois sourire plus d’un et plus d’une. Anne me demande d’être plus discret, parce que le pauvre prend la fuite à mon approche.
J’en suis moins sûr qu’elle. Je veille au grain. Le renard ne dévorera pas ma poule devant moi, si je peux employer cette comparaison.
Aujourd’hui, à mon retour, Anne range rapidement son ouvrage, m’embrasse tendrement et se précipite en cuisine pour me préparer un café. Je soulève le couvercle de son panier et examine la pièce du dessus. C’est une charmante culotte de dame en soie rose. Je me pique à une aiguille : ma petite femme était en train de broder son court prénom dans un cœur à l’avant de l’objet. Étrange, c’est une première. A-t-elle peur de perdre le précieux étui, veut-elle me rappeler son prénom ou veut-elle en faire cadeau à un collectionneur ? Souhaite-t-elle que le séducteur puisse reconnaître au premier coup d’œil cette offrande, et la distingue infailliblement parmi toutes ses prises anonymes, emportées souvent par surprise ? Ce serait comme une volonté d’exister dans la durée, de faire durer l’adultère, d’en faire une longue histoire d’amour, une liaison sans fin.
De sa conduite les jours suivants je conclus que la broderie n’est pas destinée à attirer mon attention : elle disparaît. Malgré ma jalousie maladive, je ne cherche pas dans les tiroirs ou les armoires. Mieux vaut croire que l’objet occupe sa place parmi ses semblables.
Le pire ! Je n’ai pas besoin d’un dessin pour me le représenter. En vérité, ses deux chevilles ont le même diamètre. Elle soupire bien fort pendant que je déroule le bandage. Ce soir, en raison de sa grande fatigue, je devrai me contenter de baisers sur la bouche, de caresses prudentes. Il faut éviter une excitation qui pourrait aggraver sa blessure.
Elle se repose pour accueillir le chevalier blanc et me met à la diète. Mon calvaire continue. Je n’ai pas l’intention de laisser faire. Quand elle pose son bracelet dans le tiroir de la table de chevet, je vois l’éclair rose d’un objet de soie. Je me souviens, c’est la petite culotte brodée. Elle est privilégiée, à l’écart de toutes les autres, comme prête à une cérémonie prochaine. Demain elle rehaussera l’accueil, demain Sylvain en essuiera la chatte trempée de sécrétions mélangées et la subtilisera pour agrandir son musée des conquêtes féminines.
Anne a pris un analgésique, m’a innocemment souhaité bonne nuit et s’est endormie. Je suis tourmenté, je maudis ce jour où j’ai découvert les histoires de cul de ces randonneurs, les tromperies, les hypocrisies et les risques courus par les plus honnêtes. Comment dormir, agité par une foule d’images déchirantes et par la pensée d’une trahison préméditée. Le sommeil m’emporte après une longue insomnie remplie de fantasmes mêlés aux images crues de la réalité vécue. Vers neuf heures, Anne me secoue.
Le compliment tourne au reproche. J’en comprends vite la raison. À travers les persiennes, j’aperçois sur le trottoir une silhouette et un chien tenu en laisse. L’homme fait un va-et-vient sur une courte distance en face de notre maison. Qui s’intéresse à l’architecture si simple de notre bâtisse?
J’écarte les battants et je reconnais l’individu : c’est Sylvain. Il s’est bien éloigné de la poste ! Son chien l’a égaré. Est-ce le chien qui insiste pour accomplir ces allées et venues en face de chez nous ? Je lui adresse un signe de la main. Il me voit, répond à mon geste et s’en va.
Devant tant de mauvaise foi, je m’incline. Si ces deux-là ne se sont pas donné rendez-vous, ici, pendant que je marcherais gentiment par monts et par vaux, je donne ma main à couper.
Les pleurs redoublent, elle oublie sa cheville douloureuse et part en courant vers la salle de bain.
L’avertissement la bloque, elle ramasse l’extrémité de la bande et reprend sa claudication appliquée.
Elle est nue sous la douche, me tend les bras, juge l’effet de sa nudité sur mon sexe, a un sourire enjôleur. Aux baisers fades et prudents du soir succède une ventouse surprise, à réveiller le plus déprimé des maris. Nous attaquons debout avant d’aller mouiller le drap de lit. L’analgésique a supprimé la douleur, il n’en est plus question, c’est oublié. Appuyée sur les talons elle soulève son bassin pour offrir son sexe en attente, pour réclamer le baiser de braise sur sa vulve gonflée de désir. On est bien au lit pour s’aimer, sans risque d’être dérangé, sans peur des fourmis ou des araignées. Je prends Anne, je la maintiens sur le dos, mes mains encerclent ses chevilles renversées sur ses épaules et je lui prouve qu’il a suffi d’une nuit pour recharger mes batteries. Quand elle crie, ce n’est pas de douleur, croyez-moi. Et pour une fois, sans remords ni regrets, planté au fond du vagin, je déverse à l’entrée de l’utérus une double ration de sperme dont les jets successifs provoquent un orgasme d’une intensité de 9 sur l’échelle de Richter. C’est en tout cas ce qu’il me plaît de penser. Et Anne ne semble pas simuler son plaisir. Je devrais remercier Sylvain d’avoir rebousté notre activité sexuelle et d’avoir rendu ses ailes à Cupidon.
En attendant, la vie peut reprendre son cours. Je m’en veux beaucoup de m’être montré aussi chagrin sans raison valable. Il ne s’est rien passé de répréhensible. Je me suis fait du mal et Anne en a souffert. Au fil des jours, apparaissent certains changements. Aux accès d’euphorie succèdent parfois des heures de mélancolie. J’entends moins de chants, je rencontre des regards tristes, je surprends des mines désolées. À mes questions inquiètes Anne répond :
Je ne revois plus dans ma rue le sosie de Sylvain ni son loulou blanc. L’autre jour Anne m’a déclaré :
Je plaisante pour cacher mon ennui. J’ai cru à la fameuse collection du guignol de la poste. N’a-t-il pas bâti sa légende de grand séducteur sur quelques vols de lingerie intime ? Cette légende lui ouvrirait maintenant les portes de la folle du logis de celles qui se vexent d’avoir été oubliées. Leur imagination les conduit à espérer la venue prochaine du prince charmant. Ainsi, la culotte volée, il lui reste à remporter sans résistance une place impatiente de se rendre. J’évite de faire partager mes soupçons pour ne pas alimenter inutilement l’envie d’appartenir au cercle des élues. Peut-être suis-je plus près de la rechute que ma chérie. La paranoïa me guette. J’ai bâti tout un roman sur cette culotte brodée pour apprendre soudain que c’est un effet de mode au sein d’un cercle fermé de ménagères.
Aux joies de la randonnée j’ai décidé d’ajouter le plaisir de la photo. Les paysages, les personnages, les groupes en transformation, les anecdotes croustillantes, les petits événements. Avec un appareil numérique on peut enregistrer un peu tout. Le travail le plus difficile sera le tri, le rejet des photos de mauvaise qualité ou sans intérêt. Ainsi je vais pouvoir parcourir d’avant en arrière le flot des participants, créer une mémoire de nos sorties, et pourquoi pas organiser une exposition annuelle. Sans sermon, la crainte d’être épinglé inspirera de la retenue aux plus audacieux. En même temps, je trouve dans cette activité l’occasion, non formulée, de rendre à Anne un peu plus de liberté dans le choix de ses compagnes ou compagnons de route. Bien entendu je m’interdis les photos compromettantes des couples cachés derrière les feuillages bas ou des personnes obéissant aux impératifs des besoins naturels. Anne supervisera mon travail.
Premier résultat tangible, quand une dame doit s’isoler, spontanément une autre assure sa protection en bordure de chemin. Cette organisation, réelle bien que non inscrite au règlement est-elle responsable des absences fréquente du chasseur de culottes ? On le voit de moins en moins dans le groupe. Geneviève s’est beaucoup rapprochée de Sabine. Elles encadrent habituellement l’adjoint en tête de colonne. Les haltes casse-croûte sont plus joyeuses. Sans le vouloir j’ai organisé un concours des plus beaux rires et sourires. Anne paraît plus détendue, hélas trop souvent encore je la retrouve rêveuse. Je lui manque, je la laisse trop souvent seule. Pourquoi ne marchons-nous pas plus souvent ensemble ? Pour lui plaire je diminue le nombre de prises de vues. Personne ne s’en plaint. Mon Sony reste dans ma poche pour un événement exceptionnel.
Ce midi, monsieur le maire nous a rejoint en voiture au point de ralliement. Geneviève l’accueille officiellement, car Sabine et monsieur l’adjoint se sont attardés pour vérifier le bon déroulement de l’abattage des arbres. Tout le monde a réclamé une photo du groupe rassemblé autour de l’illustre visiteur. On a dépêché deux coureurs au-devant des attardés et on a crié leur nom. Ils arrivent tout rouges et essoufflés. Le malheureux adjoint est suivi par un pan de chemise échappé de son pantalon. C’est l’œuvre, personne ne le contredira, d’une branche facétieuse accrochée pendant sa course. Madame Sabine en rit et raconte le pourquoi du comment. Geneviève redresse la situation : j’immortalise cet instant savoureux où l’épouse remet en place ce que la maîtresse avait dérangé. Monsieur le maire en sourit. Cet adjoint dévoué est irremplaçable et il le félicite solennellement pour l’ensemble de son œuvre. Sabine applaudit plus fort que les autres ce petit discours improvisé et ces félicitations bien méritées, elle en sait quelque chose.
Après une entorse de la cheville, il faut redoubler de précautions. Les rechutes sont fréquentes. Anne s’est fait très mal en glissant sur un trottoir mouillé. Cette fois je vois sa cheville enflée, ce n’est pas du chiqué.
Pourquoi accorde-t-elle autant d’importance à cette collation ? Son insistance est étrange. J’ai chassé tous mes vieux démons. Inconsciemment ce besoin de me vanter un incident presque banal réveille ces abominables soupçons. L’entorse du cœur réclame des précautions, les rechutes sont extrêmement graves. Je vois arriver la peau de banane, je sens mon cœur glisser. Anne en fait trop. Nul n’est indispensable, pourquoi le serais-je, pourquoi veut-elle m’éloigner ?
Donc, tôt le matin je rejoins la troupe sur la place. Comme d’habitude Sylvain se fait attendre. On ne s’en émeut plus, c’est devenu une habitude. Aucun mari n’ira le supplier de venir. Adrien est flatté de ma demande, il me remplacera avec plaisir. Tout le monde souhaite un prompt rétablissement, je suis un bon mari et ma femme mérite mes meilleurs soins. Y a-t-il de l’ironie dans ces propos. Je deviens trop susceptible.
Je reprends le chemin de la maison à pas lents. À cent mètres devant moi, d’une petite rue débouche un loulou blanc tirant une laisse. Je me colle dans une porte encadrée d’une haie à tailler. Au bout de la laisse apparaît le maître. Il marque un arrêt, observe la rue et part en direction de notre maison. A-t-il pris l’habitude de suivre cette route le samedi matin ? Autre habitude étonnante, des voisins ont dû la noter, il arpente maintenant le trottoir devant chez nous. On n’est pas à Massabielle, quelle apparition attend-il ? Si quelqu’un se montre, je le jure, ce ne sera pas une vierge ! Les volets sont clos. Le loulou s’impatiente, tire sur la laisse en direction de mon jardin. Ce chien a des habitudes lui aussi. Il a également celle de lever la patte contre les poteaux de la porte : je tiens l’un des coupables de ces traces malodorantes.
Maintenant l’habitué sonne à la porte. Il examine les environs puis attend. La porte s’ouvre. Apparaît Anne, cheveux en bataille. Elle occupe le passage. Ils discutent, Sylvain doit avoir des origines latines, il s’exprime beaucoup avec les mains. Celles d’Anne maintiennent fermée la robe de chambre. La conversation se prolonge sur le pas de porte. Quand on attend quelqu’un pour un rendez-vous prévu, on le fait entrer. Le toutou emporte la décision, il se faufile entre les jambes de ma femme. Il faut le rattraper. La ruse fonctionne, les protagonistes disparaissent, la porte se referme. Depuis quand un toutou est-il capable d’arracher sa laisse des mains de son maître ? J’avance, je vais enfin savoir. Ils n’ont pas pris le temps de refermer la porte à clé. J’entre sur la pointe des pieds. À gauche la porte du salon est fermée. Par la porte ouverte du séjour, à droite, m’arrivent les voix.
Je ne comprends pas la réplique courte.
Un silence…
Une rumeur persistante court la ville, propagée par la gazette locale. Notre très estimé receveur des postes s’est gravement blessé. En quittant Monsieur et Madame Julien Veilleur, après une visite de courtoisie, il s’est malencontreusement pris les pieds dans la laisse de son loulou blanc et a fait une vilaine chute dans un escalier. Sa convalescence pourrait être longue. À cet homme affable nos meilleurs vœux de prompt rétablissement.