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Temps de lecture estimé : 29 mn
10/09/26
Résumé:  Julie a terminé sa formation de masseuse naturiste et s’apprête à choyer son premier client. Mais d’abord, elle a un appel à passer.
Critères:  #initiatique #initiation #consolation #différencedâge #travail fh hplusag hagé travail exhib miroir nudisme massage caresses
Auteur : Jaehaerys            Envoi mini-message
Premier client

Ça y est, Julie est masseuse !

En théorie. Pour son premier jour, hier, elle a seulement accueilli les clients, pris les réservations et participé au ménage, mais c’était déjà grisant de s’imprégner du salon, des sons, des odeurs. Déjà grisant de voir ces femmes et ces hommes si heureux et détendus, mais aussi frustrant de n’y être pour rien. Et déjà grisant, mais aussi frustrant, de voir des habitués la découvrir avec autant d’intérêt avant de partir avec l’une ou l’autre de ses collègues.

Mais aujourd’hui, c’est le grand jour : Julie va masser son premier client.



Sa patronne l’avait sondée du regard.



Safia lui avait fait récapituler ce qu’elle appelait, non sans ironie, la « procédure d’entrée en relation », du moment où l’on ouvre la porte au client à celui où commence le massage. Chaque petit détail ritualisé transformait l’accueil du massé en véritable cérémonie. Il fallait par exemple inviter le client à se déchausser et lui proposer, dans un geste d’offrande, une paire de claquettes… qui souvent restait de côté. Il faut dire que c’est moche, des claquettes, mais certains clients en réclament.

Safia lui avait aussi montré les préférences de Michel : des effleurements dans la nuque ; une pression forte dans le haut des fesses ; un frôlement tétons contre tétons avant le glissement des seins sur son torse.


Julie s’était soigneusement entraînée sur Safia. Ce nouveau peau à peau avec sa superbe patronne l’avait régalée, mais lui avait aussi mis une certaine pression. Il y avait quelque chose de très touchant dans la manière dont Safia avait parlé de Michel. Elle semblait particulièrement l’apprécier.

Alors, ce matin, Julie s’est particulièrement apprêtée, assistée par le visagiste recommandé par Safia. Elle a même osé un gros coup de ciseaux qui ne plaira sûrement pas à Maman.


Elle émerge du métro face à la tour Saint-Jacques et prend la direction de la rue Mandar. Elle est très en avance, mais de plus en plus nerveuse à mesure qu’elle s’approche du salon. Pour son massage. Pour la réaction de Safia à sa coiffure. Et puis, surtout, il y a l’appel qu’elle doit passer, comme tous les vingt-quatre juillet. Ça la ronge depuis qu’elle s’est levée. On n’est même pas sûr que ce soit la bonne date, en plus.

Allez, qu’on en finisse. Avec un peu de chance, elle tombera sur le répondeur.



Raté ! Julie prend une bouffée d’air.



Ben oui, c’est elle ! C’est bien son numéro qui s’est affiché, non ?



Un vénérable ancêtre de cinquante-deux printemps, si Julie compte bien, mais passons…



Julie lève les yeux au ciel. D’habitude, il attend quand même trente secondes avant de lui parler de Branlix 2000…



Mais à l’époque, Branlix se levait encore avant midi.



La demi-Viet soupire à peine.



Oh non, pas ça ! À chaque fois, ça la…



Un blanc. Pas tout à fait. Une respiration rageuse, plutôt.



Et c’est reparti pour la litanie… Julie préfère encore. Elle se laisse porter.

Le compteur d’eau menteur, check.

Le proprio qui est un con, check.

La salope de voisine et son nouveau mec, check.

Ces voleurs de Leclerc et Grand Frais, check.

Ce connard de Hun Sen, check.

Et Nuon Chea, bien sûr.


Julie a appelé Papa exprès sur le chemin du salon pour avoir une excuse pour raccrocher en arrivant. Il est juste là. Elle est en avance. N’ose pas interrompre Papa. Fait un détour.


Et ça continue, encore et encore. C’est que le début, d’accord d’accord.

Et puis non, pas d’accord. Julie s’impatiente. Elle se vide. Juste avant son tout premier massage, avec son tout premier client. Elle stresse. Allez, demi-tour.

Mais… Elle ne se souvient pas être passée là… Rue de Cléry ? C’est où, ça ? C’est par où, le salon ??? Sueurs froides. Du calme. On respire.

13 h 49. Elle devait arriver à 13 h 50 au plus tard et se préparer pour accueillir le client à 14 h. Vite, en finir.



Dans la bouche de Papa, c’est déjà un compliment.



Bip. Appel terminé.

Pouh… Julie prend une grande inspiration. Souffle doucement.

Et se souvient qu’elle est en retard !


Béni soit l’inventeur du GPS. L’adresse. Mais… l’adresse ??? Rue… Mozart ? Non. Bon, le nom du salon ! Les Jardins… de… Rhâââ, mais quelle cruche !

Ouf ! Le GPS trouve quand même. Mais n’empêche pas Julie de prendre un détour imprévu. Cruche cruche cruche.

13 h 57. Elle arrive essoufflée.



Oh. Le client est déjà là.

C’est un grand homme jovial aux cheveux gris et au ventre honnête, les yeux pétillants de malice derrière ses lunettes rondes.



Julie reprend contenance. C’est vrai qu’il a l’air sympa ! Elle descend d’un trait le verre d’eau à la menthe que lui a tendu Safia. Trop vite. Elle tousse. Oups, Michel la regarde ! Elle rosit sous ses yeux rieurs. Il termine son verre à son tour et Julie regarde sa grande main carrée aux ongles de jardinier. Elle aime.

Safia tousse brièvement, en la regardant. Allez, le massage ! Vite, Julie retire ses baskets, puis glisse le pouce entre sa cheville et sa chauss… Michel a gardé les siennes. Et porte des claquettes. Retenant un sourire, elle réajuste sa chaussette, puis enfile également des claquettes.

Safia approuve d’un regard, puis se touche le bas des cheveux avec un sourire pour Julie. Oh, elle valide sa nouvelle coiffure… Ça valait le coup de couper trente centimètres !



Julie sourit. Son humour doucement ringard a quelque chose de terriblement régressif et rassurant. Un bon chocolat chaud un peu trop sucré par une froide journée d’hiver.



Elle le mène jusqu’à la chambre verte, celle aux couleurs d’Angkor. Elle aurait bien aimé en parler à Papa.



Julie pouffe et file prendre sa propre douche.

Retirer ses vêtements poisseux est comme une libération après l’appel à Papa.


Pauvre Papa. Il est dur à vivre, c’est vrai, mais quelle vie il a eue !

Il parle rarement de sa jeunesse, « là-bas ». C’est pour Julie un puzzle inachevé, construit au gré d’allusions ou de rares confidences glanées ici et là.

Il a grandi dans une famille de pêcheurs au bord du Lac. Un foyer de dix personnes avant l’Angkar, trois après. Papa, sa mère et sa petite sœur ont pu rejoindre des cousins déjà réfugiés en France. Tant bien que mal, ils ont tâché d’oublier. De reconstruire une vie, une famille.


Et puis Papa a rencontré Maman. Une Vietnamienne. Une « Yuon ». Une Ennemie.

La famille de Papa l’a mis en demeure de la quitter. Papa s’est entêté. Maman est tombée enceinte. Papa a été banni.

Comment peut-on se déchirer ainsi après avoir survécu ensemble à l’horreur ? Julie ne comprend pas. Elle ne comprendra jamais. Elle est une Privilégiée née dans un Pays Privilégié, comme dit Papa, qui manque rarement une occasion de lui rappeler que c’est à cause d’elle qu’il a épousé Maman. À cause d’elle que sa famille l’a banni.

Pour autant, de ce que sait Julie, Papa n’a jamais tenté de se réconcilier avec eux. « Ils sont cons », a-t-il toujours dit. À vingt-deux ans, Julie commence tout juste à oser se dire qu’elle n’y est peut-être pas pour grand-chose.


L’eau de la douche emporte avec elle sa sueur et ses sombres idées. Julie aime l’eau brûlante, même en plein été. Comme pour faire le plein d’énergie.

Elle s’enroule dans sa serviette et s’observe dans le miroir. Après réflexion, elle défait son chignon et ajuste ses mèches sur ses épaules et le haut de sa poitrine. Elle n’avait pas porté les cheveux aussi courts depuis le collège. Ça la fait encore plus ressembler à Maman, la merveilleuse Maman de son enfance. Julie se sourit, comme Maman sur ses vieilles photos, et part rejoindre Michel.


La porte de la chambre rouge est ouverte. Julie passe la tête et trouve Sarah en plein ménage, à quatre pattes au-dessus du futon. Ses mignons petits pieds aux doigts potelés s’exposent tranquillement à Julie, dont les yeux montent vers l’uniforme-qipao qui enrobe un p’tit derrière joliment rebon… Hum hum.



Sa collègue tourne vers elle ses taches de rousseur et son sourire.



Un regard pour la chambre rouge. C’est là qu’elle a achevé sa formation avec Safia et Livio. Qu’elle a joué les prolongations avec Livio. C’était il y a seulement deux jours. Allez, back to business, the show must go on, comme dit Safia. Un nouvel échange de sourires avec Sarah et c’est parti.


Julie arrive à la porte de la chambre verte. Elle inspire et frappe. Elle entre alors que Michel est encore debout.



Julie détourne pudiquement les yeux le temps qu’il accroche sa serviette et s’allonge à plat ventre sur le futon. Le cœur battant, elle inspire de nouveau et retire sa propre serviette à son tour. C’est le cinquième homme devant lequel elle est nue, le dixième à qui elle dévoile sa poitrine.

Sauf qu’il ne la regarde pas.



C’est hilare que Julie s’installe entre ses jambes, qu’il a déjà écartées, et débute son massage.



Elle prend soin de la nuque et des épaules de Michel, longuement, puis descend sur son dos. Il rouvre les yeux, de nouveau dans le… Mais non, pas dans le vague ! Il regarde le reflet de Julie dans le grand miroir de côté, le coquin ! Elle lui sourit. Il lève les yeux vers le reflet des siens et lui sourit de même.

Bao, Bastien, Melon Jaune, le Beau Docteur Vitelli, Voldemerde, Yonathan, Gros Porc, monsieur Garnier, Livio, et maintenant Michel. Elle se répète ces dix noms comme une litanie. Avec son nouveau métier, la liste va très rapidement s’allonger. Avec des hommes de tous milieux, de tous âges. Ça lui fait comme un chaud chatouillis.

C’est en se redressant pour que Michel la voie mieux qu’elle réalise son aisance, son plaisir à être nue avec lui. Du coin de l’œil, elle s’étudie dans le miroir, ajuste sa posture, affine sa gestuelle… et s’offre un nouveau sourire.



Elle sourit intérieurement. Safia connaît bien ses clients !



Julie l’entend distinctement sourire. Il radote un peu, mais il est touchant. Il lui rappelle les petits vieux de l’EHPAD qui aimaient bien s’épancher auprès d’elle et lui partager leurs souvenirs d’un temps révolu comme si elle-même l’avait bien connu…



C’est qui, déjà, Michel Berger ?

Julie s’apprête à plaisanter sur son propre été quatre-vingt-douze en utérus, mais Michel Client a déjà embrayé. Elle lui masse les lombaires en l’écoutant parler de voyages, de gastronomie et de vin. C’est comme si le moindre instant vécu avec son épouse incarnait tout le bonheur du monde. Michel est plein de gratitude. Lumineux.



Julie rougit encore. Jamais de la vie elle ne lui parlera de sa collection de Stitch ! Elle a au moins une dizaine de peluches et figurines. Trois T-shirts. Deux pyjamas. Plein d’autocollants. Entre autres.

Oh ! Elle croise le regard espiègle de Michel dans le miroir et re-re-rougit.



Julie ne sait quoi répondre.



Et Michel de dresser le portrait d’une jeune femme apparemment parée de toutes les vertus.

Julie n’est pas persuadée que Papa ait déjà parlé d’elle ainsi. Ni qu’il parle d’elle, en fait.



Et Michel de raconter ses moments privilégiés avec Oscar.

Julie aussi passait ses mercredis chez ses grands-parents, ceux du côté de Maman. Elle repense toujours avec émotion à Bà, sa grand-mère adorée dont elle était si proche. Elle a moins connu Ông, qui vivait sa propre vie dans ses magazines et son jardin.


Julie se reconcentre sur son client bavard. Ce n’est pas tout à fait comme cela qu’elle imaginait son premier massage body-body ! Néanmoins, elle comprend pourquoi Safia a choisi Michel : c’est un nounours. Julie a envie de lui faire des câlins. De se blottir dans ses bras.

Mais elle n’est pas là pour ça.



Ravie, Julie effleure une nouvelle fois le dos de Michel avec ses tétons, juste ses longs tétons qui ont durci d’un coup. Michel gémit de nouveau. Elle n’est pas peu fière d’elle !



Mais… Il est sérieux, lui ?

Elle n’a pas dû assez le marquer. Cette fois, elle applique toute sa poitrine, et son ventre aussi, et glisse sur tout le dos. Il a des poils épais derrière les épaules, ça fait des petits frissons dans les mamelons !

Michel a l’air d’aimer. Julie recommence. Il gémit de nouveau. Elle attend un instant. Pas un mot. Ah, cette fois il est dans le massage ! Allez, troisième passage ! Ses seins glissent jusqu’aux cuisses, ses mains jusqu’aux pieds.



Julie lui sourit dans le miroir et vient langoureusement lui masser les fesses, à cheval sur lui. Voilà, ça c’est un body-body ! Julie adresse un léger sourire à son propre reflet en même temps qu’au client.



Mais…



Et le voilà relancé !

Michel et Safia doivent lui faire une blague. C’est un bizutage, en fait. Oui, c’est ça.

OK, défi relevé. Julie passe la seconde.

De l’huile chaude sur le dos de monsieur Je-te-parle-de-dinos, puis elle se retourne et le masse avec ses fesses, en remontant vers les épaules. Elle redescend… et cette fois s’allonge de tout son long. Pivote langoureusement sur lui et remonte de nouveau, en appuyant bien ses seins, son ventre et même son mont de Vénus contre le dos de Michel et ses cuisses contre les siennes. Elle s’autorise même un léger coup de bassin contre le sien. Ouh ! Julie en est elle-même échaudée !

Il a cessé de parler et sourit doucement, les yeux fermés. C’est beau…


Elle se redresse, les joues rouges. Où en était-elle… Ah oui ! Les cuisses. Elle se laisse glisser jusqu’à elles et caresse la gauche du…



Un blanc.



Non, mais là, elle abandonne ! Même Livio était plus facile à allumer…

Allez, les cuisses. Et puis non, les mollets. Massage classique. Michel, lui, est reparti pour un tour.



Mmh ?



Julie tourne la tête vers le reflet de Michel.



Oh. Julie sourit doucement, les joues toutes chaudes. Un point pour lui.



Elle acquiesce avec joie et s’installe à califourchon sur lui pour lui masser de nouveau le dos. Il l’accueille avec un gémissement de bonheur.



Papa ne lui en a jamais vraiment parlé.

Julie ne sait d’ailleurs presque rien de ses parents, Ta et Yey. Ni de leur vie, ni de…

Elle n’a jamais su quand ni comment Ta était mort. Les Tueurs l’avaient tué, point.

En revanche, elle se souvient pour Yey. Le téléphone du salon avait sonné tôt un dimanche matin où Maman travaillait. Papa avait décroché. Il était resté étrangement calme, n’avait prononcé que quelques mots dans cette langue que Julie comprenait à peine. Il avait raccroché. Était resté immobile. Julie s’était approchée, lui avait demandé qui c’était. Il lui avait hurlé de ne pas laisser traîner Doudou Lapin par terre et avait foncé dans sa chambre.

Julie entend encore son pas précipité dans le couloir. La porte qui claque. Et ce long cri, déchirant, inhumain, au-delà de toute tristesse. Sa mère et lui ne s’étaient pas parlé depuis six ans.



C’est une exclamation bien plus douce que Michel laisse échapper.

Julie insiste sur le haut des fesses. Safia lui avait bien dit qu’il aimait ça ! Sur une impulsion, elle continue avec ses coudes. Pour plus de confort, elle se repositionne en enjambant un mollet de Michel et applique délibérément son ventre sur sa cuisse chaude et velue. Elle a particulièrement besoin de chaleur humaine. De se sentir en vie. De vivre sa propre vie.



Julie laisse échapper un ricanement. Il en fait trop, mais c’est mignon !

Elle revient à ses pieds, replie une jambe et fait glisser les orteils et les coussinets entre ses seins et jusqu’à son nombril. Cette pure improvisation arrache un halètement aussi surpris qu’extatique à son client. Gagné !

Elle s’empare de son autre pied, mais lui réserve un itinéraire différent, latéral. Ouh ! Le creux calleux des orteils lui chatouille les tétons. Nouveau halètement d’extase côté client. Michel, derrière ses airs de papy débonnaire et bavard, est bel et bien un homme…

Elle lui sourit dans le miroir et vient murmurer à son oreille, en glissant sur lui, évidemment.



Mais… Elle se retient de lui claquer la fesse, pour la peine !

Il rit de son air offusqué. Très bien, il va voir ce qu’il va voir !



Il ne parle plus, il ne joue plus. Il est heureux. Julie a réussi.

Elle est douée. Elle sent qu’elle est douée. Elle masse bien sans effort et est déterminée à exceller. Oubliées, la lycéenne sans saveur et l’aide-soignante gaffeuse ! Oubliée, la ménagère qui fait soupirer Maman ! Cette fois, Julie a trouvé sa voie. Sa vocation.


Toute à ses pensées, elle note distraitement la présence féminine à ses côtés. Et est soudain happée par sa beauté.

Un instant, Julie admire. L’arabesque sensualité de ses jambes repliées contre l’homme qu’elle chevauche. La grâce langoureuse, et un brin affriolante, avec laquelle sa croupe au dessin exquis se meut sur lui. La gamme aérienne de ses orteils soudain jetés en plein ciel.

Mais… quelle cruche ! Ce n’est que son reflet.

Non ! contredit-elle sa voix intérieure. Ce n’est pas « que » son reflet. C’est elle.

Elle entend la voix dédaigneuse de Maman lui répéter, une énième fois, que s’admirer dans le miroir est vanité. Elle répond au sermon d’un sourire désinvolte et recule jusqu’au cou de Michel avant de se faire de nouveau glisser des épaules poilues aux cuisses épaisses, en serpentant doucement. Et se sourit fièrement dans le miroir. Oui, c’est bien elle, la femme conquérante à cheval sur cet homme au dos puissant !

Vanité ? Peut-être ! Vanité qui lui caresse le cœur, lui insuffle une inédite énergie et lui donne envie d’être elle-même. Envie d’elle-même.


Une ultime glissade, les cheveux de Michel lui chatouillant l’aine puis le buste, pour revenir susurrer à son oreille.



Alors, lentement, Michel se retourne.

Oh, son sexe. Épais, dur, dressé.



Julie sourit pudiquement, gardant pour elle ce qu’elle pense de la modestie du compliment, et vient choyer les pectoraux de son client. Ses mains parcourent ensuite les abdominaux à pas de loup et se séparent au bas-ventre pour souligner l’aine, avant de converger vers le nombril et tourner autour. Il sourit d’abandon, les yeux clos, bien plus détendu que son pénis.

Julie s’imprègne de la paix de Michel. Elle a souvent vu des hommes nus, à l’Ehpad et ailleurs, mais jamais ainsi, sans gêne ni convoitise. Sauf un.

Papa a toujours été étranger à toute pudeur corporelle. Il ne fermait jamais la porte aux toilettes, ni quand il se nettoyait les fesses et les parties, étrangement perché au-dessus de la baignoire. Il se montrait tout aussi indifférent à la nudité joyeuse de Julie et à ses tenues, loin des injonctions de Maman à la décence et au soutien-gorge. C’était le truc sympa des week-ends chez Papa, avec les soirées pizzas surgelées. Mais Julie a changé, n’a plus voulu voir ni être vue. Il n’a pas compris, on va dire. Pourtant, lui-même l’avait copieusement engueulée quelques années plus tôt, une nuit où, réveillée par des bruits bizarres, elle l’avait surpris sortant nu de la chambre parentale et avait fixé son zizi étonnamment rouge et gonflé.


Julie étudie encore celui de Michel quand elle se rend compte qu’il a rouvert les yeux. Elle rougit sans soutenir son regard, mais s’approche, glissant de nouveau vers le torse et les épaules. Elle lui glisse les doigts derrière la nuque et ose furtivement lui glisser un sourire. Il y répond, avec la délicatesse et l’intensité d’une caresse entre les cuisses. Cette fois, Julie tient son regard. C’est comme s’il lui demandait… une permission ? Les joues brûlantes, elle acquiesce.

Alors, elle voit Michel diriger son regard vers sa poitrine. S’y attarder. Sembler savourer ses seins, si près de son visage. De ses lèvres. Julie sent ses tétons plus dressés que jamais. Michel les caresse des yeux, longuement, langoureusement, s’humecte les lèvres, réchauffe délicatement le ventre de Julie. Puis il échange un nouveau regard avec elle, comme un merci admiratif et muet.

Le cœur de Julie palpite. Elle ravale sa salive. Elle n’a jamais été aussi flattée. Aussi reconnue.


Elle se revoit de nouveau chez Papa, dans la baignoire sans rideau. Elle a dix-huit ans et enfin le droit de passer tous les week-ends chez Maman, mais s’est sentie obligée de revenir. Elle s’est levée très tôt, Papa ronflait encore. Elle n’a pas osé s’enfermer pour ne pas se faire sermonner, mais si elle se hâte…

Il entre sans frapper, comme d’habitude, et baisse déjà son pantalon. Elle détourne les yeux, se cache comme elle peut, se plaint encore une fois. Il l’ignore ostensiblement, urine bruyamment, s’égoutte en prenant son temps. Elle s’énerve. Cette fois, il réagit. Il hurle « tu fermes ta gueule ! » et, les yeux enragés, lui assène une énième fois son réquisitoire contre son égoïsme et ses caprices de Privilégiée.

Julie se tait et subit, comme à chaque tempête. Mais ce matin-là, prostrée dans la baignoire, elle finit par craquer. Elle a dix-huit ans, merde ! Elle se redresse en écartant les bras et, en braquant ses yeux implorants dans ceux de son père, lui expose toute sa nudité.

Il ne détourne pas le regard. Il ne la mate pas non plus. Il continue à lui vriller les oreilles sans ciller, sans souffler.

Après un interminable déluge de décibels, il lui décoche en khmer une horreur dont elle ne comprend clairement que l’infamant « yuon », quitte la salle de bain, revient l’écraser de reproches, repart, revient encore et puis la laisse enfin tremblante et laide.


Un autre souvenir, plus ancien. Papa lui a spontanément acheté des biscuits Dinosaurus et marmonne un « de rien » mal à l’aise quand elle se jette à son cou pour le remercier.

Et encore avant. Papa la porte de la voiture à son lit, en retenant délicatement sa tête lourde de sommeil.


Julie réprime son amertume. Elle veut s’imprégner du miel de Michel, mais il garde les yeux clos et ne parle plus. Il donnerait l’impression de dormir sans les sourires rêveurs qu’il esquisse à chaque fois que leurs peaux s’épousent. Peu à peu, Julie se détend.

Le sexe de Michel aussi. Il y perle pourtant une goutte de désir, que Julie fait mine d’essuyer distraitement d’un coup de bassin. Oups ! Un filet gluant s’étend sur son flanc. Ce n’est pas ce qu’elle avait prévu ! Michel entrouvre les yeux avec étonnement, mais elle l’apaise d’un sourire. Une fois ses paupières closes, elle s’essuie le flanc avec les doigts, puis les doigts sur la serv… Non, pas tout de suite. Elle s’assure que Michel a toujours les yeux fermés et porte ses doigts à son visage.

Elle ne sent rien, sinon l’huile de massage. Par contre, elle prend quelques secondes pour apprécier la texture et la brillance à la faible lueur des bougies. Est tentée, un instant, de goûter, de comparer à ceux qu’elle connaît. Et puis elle regarde Michel, son visage apaisé, ses yeux fermés.

Elle se redresse et s’essuie doucement, respectueusement, sur sa propre aine. S’écarte de Michel et se repositionne à ses pieds. Parcourt des yeux chaque détail de Michel, ici la courbe hirsute d’un long poil blanc près du mamelon, là l’écho bleuté d’une veine juste au-dessus des bourses. A lui le verre, à elle les corps.


C’est en fermant les yeux qu’elle masse ensuite un pied et s’attache à le lire, à « l’écouter ». Elle manque encore d’expérience, mais il lui semble que Michel marche beaucoup. Qu’il a peut-être eu des ennuis cardiaques. Qu’il est dur d’une oreille.

La corne du talon est épaisse, mais la cheville toute douce. Julie la lui cajole. Il gémit. Il aime autant qu’à la nuque. Julie lui relève complètement le pied et en appuie la voûte contre son épaule, remonte à la cuisse lourde et puissante, l’apprécie des deux mains plus que de raison.


À l’autre jambe, par mesure de symétrie.

Julie fait de nouveau remonter ses mains jusqu’à la cuisse, une fois, deux fois… Du bout des doigts, elle s’aventure jusqu’à l’aine et s’enhardit encore, jusqu’à frôler les bourses de Michel.

Il ne reste pas indifférent.

Julie sourit et continue. Elle repose la jambe de Michel, se huile les mains et les fait glisser, langoureusement, sur l’intérieur des cuisses, puis réitère, en faisant remonter ses pouces de part et d’autre des attributs mâles tirés de leur torpeur.


De l’huile sur sa peau et elle revient à califourchon sur Michel, sa poitrine contre la sienne, mamelons contre mamelons. Elle l’enlace, se berce légèrement contre lui, s’imprègne des battements de son cœur.

Et elle inspire. Et souffle. Elle inspire, et souffle. La respiration de Michel se cale sur la sienne. Elle glisse alors lentement, très lentement sur lui, en lui caressant des mains le visage, la nuque et les épaules.

Elle ressent de nouveau son désir. Dans son souffle, dans sa peau. Mais surtout, Michel est de nouveau en érection. Une belle, une solide érection.

Avec le sourire, Julie remonte sa poitrine jusqu’aux larges épaules masculines et glisse encore. Son avant-bras vient rencontrer le gland de Michel, par inadvertance, ou presque. Cette douceur…

À l’image de l’homme. De ses regards, quand il rouvre les yeux et la caresse de velours.

Julie frissonne.


Nouvelle glissade sur le torse de Michel, dont la toison lui chatouille le dessous des seins. Elle s’arrête au niveau du sexe, le regarde, contemple ce gland violacé si doux, les vaisseaux sanguins saillants de ce monument érigé à sa gloire. Elle ressent… comme une vague de chaleur.

C’est décidé. Pour son prochain passage…

Julie dévie légèrement sa trajectoire. Son ventre passe, appuyé, sur la dureté de Michel. S’emplit de sa chaleur. Se consume.

Michel entrouvre les lèvres, gémit doucement. Joues rougies et cœur battant, Julie revient, repasse sur lui en se regardant dans le miroir. Cette fois elle fait passer la verge brûlante près de son aine, sous son ventre, puis entre ses seins. Nouveau râle de plaisir de Michel, qui sourit aux anges.


C’est comme s’il faisait plus chaud. Julie a envie. Julie a besoin.

Il a toujours les yeux fermés. Elle appuie sa main contre son propre entrejambe. Ça fait du bien. Un peu. Pas assez. Elle regarde la cuisse puissante de Michel. S’imagine s’y presser, s’y frotter. Les poils lui taquiner l’intimité. Elle frissonne.

Michel replie légèrement une jambe, comme pour lui offrir plus encore sa virilité gorgée de désir.

Du bout des doigts, elle remonte le long de la cuisse, effleure la base du membre érigé, puis vient en câliner les contrepoids, les recueille dans le creux de sa main. Ils sont durs. Lourds. Tendus. Il doit en avoir mal…

Il a besoin de jouir, décide-t-elle.


Alors, doucement, naturellement, Julie remonte au pénis, le flatte un instant et l’entoure de ses doigts. Lentement, elle entame un doux mouvement, comme lui a appris Yonathan il n’y a pas si longtemps. Yonathan, Gros Porc, Michel.

Michel, qui gémit de nouveau. Il a ouvert les yeux, regarde la main de Julie, puis son visage. Il est troublé. Il la désire. Pour de vrai, pour elle-même.

Elle se voit sublime dans son regard et lui sourit, pétillant d’envie de lui faire envie. Et intensifie son mouvement. Porte, discrètement, son autre main à son propre sexe, la serre entre ses cuisses.

Michel laisse échapper un râle, échoue à réprimer un frisson d’extase. Sa main tremblante esquisse un geste. Julie se mord la lèvre. Il va lui caresser le genou, puis la cuisse et puis le flanc, et remonter à sa poitrine, peut-être même se redresser et la…


Non ! Michel pose sa main sur celle de Julie.

Délicatement, en tremblant, Michel retire la main de Julie comme on manipule un oisillon et la pose sur son aine.



Que… quoi ???



Hein ?

Mais c’est quoi, cette phrase à la con ? C’est quoi, ce mec qui dit non ? Pour une fois qu’elle a envie, pour une fois que ça vient d’elle… elle se prend un vent ! Par un vieux qui bande, avec une excuse débile !

Mais le vieux en question se redresse et la regarde avec tendresse.



Mais il est perché, lui…



Oh. À ce point ? Vite, qu’il remette ses lunettes.



Oh.

Julie encaisse le flot de compliments. Sa gorge se noue. Et ce visage… Tant de bienveillance… De reconnaissance, même. D’admiration. Même pas béate, mais lucide. Il le pense vraiment. Et il le dit gratuitement.



Safia a dit ça ? D’elle, Julie ? Oh, Safia…



Elle revoit soudain Ông lui montrer avec ravissement des œufs de coccinelles sur des feuilles de carottes. Ce rare moment avec son papy lui serre le cœur.



Hein ?



Michel la regarde avec perplexité avant de sourire de nouveau.



Elle le fixe sans comprendre.



Elle le fixe encore.



Elle le fixe toujours.



Elle n’en finit pas de le fixer.



Il esquisse un nouveau sourire, plein de douceur.



Il la regarde avec une compassion qui la fait fondre.



Elle fixe de nouveau ses yeux doux et résolus.

Si c’est un mensonge, il ment bien.



Hein ?

Elle ne peut s’empêcher de pouffer, désarmée. Touchée.



Elle ose encore ?

Allez !



Que…



Julie hoquette de rire. Elle qui voulait faire du bien à Michel… C’est lui qui lui en fait. C’est une crème, comme disait Safia. Une pommade, même.

Jamais, jamais un homme ne lui a donné autant sans rien attendre en retour. Et ce regard… Jamais un homme ne l’a valorisée ainsi.

Surtout pas ceux qui disaient l’aimer. Et encore moins… celui qui ne l’a jamais dit, le tout premier homme de sa vie.


Et si…

Et si Papa n’avait pas été détruit de l’intérieur ?

Et si Papa l’avait regardée, admirée ?

Et si Papa l’avait… aimée ?


C’est idiot… Son rire se mue en larmes. Non ! Les retenir, les reten…

Trop tard.

Elle s’essuie les yeux d’un geste rageur. Quelle cruche ! Pleurer ainsi devant un client, en pleins compliments ! Il ne comprend pas, forcément ! Il ne sait plus où se mettre. Oh, comme c’est gênant ! Quelle cruche, mais quelle cruche ! Elle se sent… tellement…

Julie éclate en sanglots.


Un flottement.

Michel bredouille des mots d’excuse, hésite, puis la prend doucement dans ses bras. Julie l’étreint comme une naufragée, se déverse sur son épaule.


Papa.



***



Générique de fin : Yoko Kanno (feat. Maaya Sakamoto) – Kissing the Christmas Killer