| n° 23788 | Fiche technique | 14624 caractères | 14624 2556 Temps de lecture estimé : 11 mn |
05/09/26 |
| Présentation: Cette histoire participe au jeu « Polar and co ». Vous allez donc la découvrir sans sa véritable fin, que je ne posterai que plus tard. À vous de décider ce qui s’est passé, ce que chacun cache et où tout cela peut mener. | ||||
Résumé: Un barman débonnaire, un pilier de comptoir, une serveuse insolente, une jolie habituée… et un mari mort. À Collioure, il suffit parfois de vingt-huit minutes pour que la soirée dérape. | ||||
Critères: #policier #adultère #travail | ||||
| Auteur : L'artiste (L’artiste) Envoi mini-message | ||||
| Projet de groupe : Polar and Co |
Dehors, les derniers badauds remontent du Boramar. À cette heure-ci, il ne reste guère que ceux qui savent où ils vont et Gérard, qui ne sait jamais quand rentrer. Lui, il prétend avoir connu le Chalut avant les touristes et les menus multilingues. Il est vingt et une heures quarante, et Gérard, justement, en bout de comptoir, commande sa quatrième pinte en jurant que c’est la deuxième.
Alice n’est pas venue. Depuis février, je lui sers un verre de Banyuls presque tous les mardis. Elle arrive parfois à vingt heures, parfois à vingt et une. Elle porte son alliance, mais ne parle que peu de son mari. Et quand c’est le cas, c’est généralement pour lever les yeux au ciel avec un ton qui suffit largement à remplacer le reste. Je connais aussi son métier, la rue où elle habite, le fait qu’elle déteste les olives noires et qu’elle a un fils de dix-neuf ans qui étudie à Montpellier.
Je pose mon chiffon en passant la langue sur l’intérieur de ma lèvre. Ça pique encore. Mes phalanges tirent quand je déplie les doigts.
*
À vingt et une heures quarante-trois, la porte s’ouvre. Alice porte un jean sombre, des bottines et un manteau beige qu’elle garde fermé. Ce soir, ses cheveux sont attachés.
Je la sers. Elle boit une gorgée et sort son téléphone. Gérard tourne légèrement la tête vers elle. Je lui lance un œil noir ; il retrouve immédiatement un intérêt majeur à sa bière.
Le portable d’Alice vibre.
Léa passe dans mon dos.
Elle me montre son majeur, prend les sacs et disparaît par la réserve.
J’hésite, mais Alice me supplie du regard. Je pose mon torchon sur le comptoir et annonce tranquillement à Gérard que je plie boutique. Il proteste à peine, juste par principe. À vingt-deux heures cinq, Léa remet son blouson. Son sourire me promet des emmerdes pour demain. Je ferme derrière elle et retourne auprès d’Alice. Ses doigts glissent lentement sur le pied du verre.
Elle soupire.
Son téléphone vibre encore. Elle l’attrape – je ne vois pas l’écran –, puis le remet dans son sac.
Je pense qu’elle va partir. Au lieu de ça, elle fait le tour du comptoir et s’arrête devant moi. Très près. Son parfum est léger.
Je n’ai pas le temps d’en dire plus que ses doigts s’emmêlent dans mes cheveux et que sa bouche s’appuie franchement sur la mienne. Quand elle recule, elle respire vite. Je demande :
Et elle revient m’embrasser. Là, je ne fais même plus semblant d’hésiter. Mes mains descendent le long de son manteau, trouvent ses hanches, remontent.
Cela fait des mois que j’imaginais ce moment, avec une précision assez variable selon les soirs et la quantité de vaisselle à faire. Jamais avec Gérard encore visible derrière la vitre, occupé à remettre son écharpe sur le trottoir.
Je baisse le store métallique, tourne la clé de la porte et coupe l’enseigne. Quand je reviens, Alice a retiré son manteau.
Sa main glisse derrière ma nuque, l’autre tire mon T-shirt hors du jean. Ses doigts sur ma peau, j’en oublie momentanément les vingt-huit minutes, son téléphone et le mari.
Je la soulève pour l’asseoir sur le comptoir.
Dans la réserve, l’ampoule clignote, puis la lumière s’établit. Alice rit en revenant contre moi.
Elle me mord la lèvre, déboutonne mon pantalon.
Quand je passe mes doigts sous sa culotte, elle inspire brusquement. Son téléphone vibre à nouveau ; il n’intéresse plus personne.
*
Un peu avant onze heures et demie, Alice et moi sommes assis par terre entre deux fûts de bière. Elle a remis sa culotte et mon T-shirt.
Elle se lève, attrape son sac et remet son manteau. Lorsqu’elle revient vers moi, elle m’embrasse presque tendrement. Sa bouche glisse près de mon oreille.
Elle repart. Je verrouille derrière elle.
*
Le lendemain, avant même l’ouverture, deux personnes ont déjà ralenti devant la vitre. À Collioure, on n’a pas besoin de savoir ce qui s’est passé pour commencer à en parler.
Léa, elle, arrive à dix heures, l’air soucieuse.
Le téléphone fixe sonne. Elle décroche.
Son expression change.
Elle me tend le combiné en couvrant le micro de sa main.
- — Serge Dumas.
- — Maréchal des logis Morel, gendarmerie de Port-Vendres. Désolé de vous déranger. J’aurais quelques questions à vous poser.
- — À quel sujet ?
- — Vous connaissez monsieur Laurent Pujol ?
- — De vue.
- — Et son épouse ?
Je serre un peu plus fort le téléphone.
- — Elle vient parfois au bar.
- — Elle y était hier soir ?
- — Oui.
- — Vous sauriez me dire à quelle heure elle est arrivée ?
Vingt-huit minutes. C’est peu de chose, vingt-huit minutes : un petit coup vite fait bien fait, si chacun y met du sien, et une douche.
- — Vers vingt et une heures quinze.
- — Et elle est restée jusqu’à quelle heure ?
- — Presque minuit.
- — Seule ?
Je regarde Léa.
- — Avec moi.
- — Je vois.
- — Pourquoi toutes ces questions ?
La tramontane qui forcit fait vibrer l’enseigne.
- — Monsieur Pujol a été retrouvé mort, répond Morel.
Je fixe le comptoir. Une goutte de café mal séchée près du percolateur.
- — Où ?
- — Chez lui.
La voix me manque, rien ne sort.
- — Monsieur Dumas ?
- — Je suis là.
- — Nous allons passer dans la matinée. Pour le moment, nous vérifions simplement les emplois du temps.
- — Très bien.
Je raccroche. Léa attend.
Je récupère le chiffon plié sous la machine à café.
Je commence à essuyer le comptoir.
Je secoue doucement la tête.
*
À onze heures moins dix, trois habitués prennent l’apéro au comptoir et un couple hésite devant la carte en terrasse. Quand les deux gendarmes entrent, la conversation baisse d’un ton.
Léa essuie ses mains sur son tablier. Moreno regarde autour d’elle, les tables, la porte, la réserve, moi. Ses yeux s’attardent une seconde sur ma lèvre, puis poursuivent leur inspection. Je leur propose un café, qu’ils acceptent. Je m’installe en face d’eux ; Léa reste derrière le comptoir, très occupée à aligner des verres qui l’étaient déjà.
Morel me fait reprendre depuis le début : Laurent, deux passages au bar ; Alice, presque tous les mardis depuis quelques mois.
Léa fait maintenant semblant de nettoyer la buse vapeur. Je vais la tuer. Enfin, façon de parler.
Moreno laisse échapper un sourire en coin, vite effacé.
Léa cesse de torturer le percolateur.
Moreno et Morel attendent. Et là, Léa me surprend :
J’interviens :
Moreno se tourne vers moi.
Morel regarde Léa.
Léa lance :
Morel se lève. Moreno termine son café avant de l’imiter.
Je porte ma tasse à mes lèvres. Froide.
Elle soutient mon regard.
La clochette tinte. Léa attend qu’ils disparaissent, attrape sa veste et ouvre à son tour la porte.
Elle file à son tour.
*
Léa revient vingt minutes plus tard avec deux sandwichs. Elle en pose un devant moi.
Je déballe le papier et relève les yeux. Léa sourit, quelques secondes seulement, mais ça fait du bien.
La porte s’ouvre. Nous tournons la tête ensemble. Alice. Une bouffée d’air salé entre avec elle. Elle est encore habillée comme la veille, mais sous sa veste, elle porte mon T-shirt.
Elle s’approche du comptoir, pose son sac.
Alice regarde Léa.
J’insiste :
Alice s’assoit.
Son visage change.
Malgré moi, un rire m’échappe. Elle aussi, très brièvement, puis elle pleure. Ses épaules tremblent, elle renifle, cherche un mouchoir dans son sac et n’en trouve évidemment pas.
Je reste face à elle ; j’aimerais la serrer dans mes bras.
Un homme entre, un peu perdu. Une trentaine d’années. Maigre, barbe courte, casque de moto sous le coude. Il zieute autour de lui, puis s’arrête sur Alice.
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