| n° 23787 | Fiche technique | 38577 caractères | 38577 7004 Temps de lecture estimé : 29 mn |
05/09/26 |
Résumé: Ne croyez pas que je pars ainsi à l’aventure, même si mon haleine de poney et mes pieds nus donnent l’impression d’un coup de tête. Je rentre à la maison. Je vais retrouver ma femme. | ||||
Critères: #aventure #mythologie | ||||
| Auteur : Amateur de Blues Envoi mini-message | ||||
J’ai dormi sur la plage. L’aube me surprend dans mon costume froissé et, quand j’ouvre les yeux, je sais qu’un cycle se termine. Je suis las de cette vie dont tout le monde rêve, les fêtes au champagne, la cocaïne, le sexe, je n’arrive plus à trouver de sens à tout ça parce que toujours je me réveille avec une migraine terrible et du sable dans mon slip, parfois avec une jeune femme dans mon lit qui ne sait pas comment je m’appelle. Je pourrais préparer la prochaine étape, rentrer chez moi et faire ma valise, passer des coups de fil mais je retrouve avec peine ma voiture sur un parking désert et je prends la route de l’Est.
Pour la première fois, je traverse L. A. dans une circulation fluide et je file à travers les collines de Californie, le soleil droit en face qui me crame les yeux. J’ai toujours su que je ferais cela un jour et mon antique Volvo tient plus du paquebot que de l’automobile. Je pourrai dormir, manger, vivre à l’intérieur autant qu’il le faudra. Ne croyez pas que je pars ainsi à l’aventure, même si mon haleine de poney et mes pieds nus donnent l’impression d’un coup de tête. Je rentre à la maison. Je vais retrouver ma femme.
Nous nous sommes mariés il y a une quinzaine d’années. Elle était d’une beauté stupéfiante et merveilleusement jeune. J’étais encore timide et j’arrivais au paradis, la Silicon Valley où nous allions construire un monde nouveau. Guadalupe était mexicaine, n’avait pas de papiers et vendait des glaces dans la rue. Je l’ai invitée à boire un verre, nous avons fait l’amour et je me suis rendu compte qu’elle était bien plus intelligente que moi. Elle était aussi drôle, pleine d’énergie et de projets. Elle voulait avoir des enfants, écrire des romans, visiter le monde. J’ai dit oui à tout et je l’ai épousée tout de suite pour qu’elle soit en règle. Tout cela ressemblait à un conte de fées.
Nous n’avons pas été un an ensemble. Tout était magique, les bécanes qu’on mettait à ma disposition pour inventer les trucs les plus improbables sans personne pour me brider, le soleil et la mer, l’ambiance de fête permanente. J’ai plongé sans retenue. Lupe, qui savait ce qu’était la vie, la vraie, celle des gens qui ne sont pas biberonnés à l’argent facile, restait en retrait. Elle refusait souvent de m’accompagner, giflait mes collègues ivres quand ils essayaient de lui mettre la main aux fesses. Elle n’était pas cool et c’était dommage mais ce n’était pas suffisant pour me freiner. Comme elle n’allait pas aux soirées, je me laissais aller avec des starlettes qui se faisaient un carnet d’adresses en couchant à droite à gauche. Je rentrais ivre, puant le sexe et au bout de quelques mois, quand elle a compris que j’étais irrécupérable, elle est partie.
Lupe allait à l’université, elle écrivait des articles dans un journal militant et elle me regardait avec un mélange de pitié et d’effroi. C’était insupportable. Je piquais des crises et je claquais des portes, sans imaginer que son absence serait plus insupportable encore. Un matin où je rentrais après une nuit dehors, j’ai trouvé un mot sur la table de la cuisine :
Je pars. New York je pense. Je te tiendrais au courant. Si un jour tu me choisis, si tu me choisis vraiment, je serai contente que tu me rejoignes.
C’est arrivé il y a quatorze ans et maintenant, je roule dans le désert pour la rejoindre. Je viens de passer une dizaine d’années à fouiller dans le ventre de l’IA pour découvrir que nous avons engendré un monstre qui va tous nous dévorer. Je ne m’amuse plus, ni en programmant, ni en baisant, ni en buvant. Je n’ai jamais eu de ses nouvelles, à part un mail qui donnait une adresse à Brooklin, il y a si longtemps mais j’ai toujours gardé précieusement le bout de papier sur lequel je l’ai recopiée dans mon portefeuille. J’ai peut-être passé plus de temps dans le cloud que n’importe qui, assez pour savoir que rien ne vaut une feuille de papier pour conserver une trace. Les pyramides sont toujours là mais notre civilisation 2.0 sera balayée comme un mauvais rêve. Un jour, des gens devront reprendre la bêche et la hache pour continuer l’aventure. Je fouille dans la poche de ma veste et trouve un joint froissé que j’allume. Je roule, les yeux écarquillés pour éviter qu’ils se ferment, sans penser à ce qui m’attend à l’arrivée.
Je ne m’arrête que pour prendre de l’essence. Et là, dans une station-service improbable, sur un pauvre présentoir entre les chewing-gums et le Red Bull, il y a quelques livres qui finissent leur vie sans avoir été jamais lus. Personnellement, les romans m’ennuient mais je regarde machinalement les titres. Il existe parfois des évènements que notre esprit rationnel n’est pas capable d’appréhender. En effet, sur ce présentoir, un livre qui a pour titre « Out of the Sun » a été écrit par une certaine Guadalupe Adams. Adams, c’est mon nom. Vous imaginez ? Je suis foudroyé sur place, un long moment. Le caissier amérindien me regarde d’un air inquiet mais je me reprends, j’achète le bouquin et je retourne dans ma Volvo. Je n’ai jamais su que Lupe avait réussi à devenir écrivaine. Mais ses livres sont peut-être dans les vitrines de toutes les librairies du pays et j’étais incapable de les voir.
D’après le quatrième de couverture, « Out of the Sun » n’est ni une autobiographie, ni un roman, ni un essai mais un objet hybride qui parle de la condition féminine et de la faiblesse des hommes. Il y a un personnage principal masculin nommé Yul, je m’appelle Ulysse. Ce Yul est l’archétype du mâle contemporain, avec toutes ses tares et ses complexes. Je jette le bouquin sur la banquette arrière et je reprends la route. Il me reste quelques milliers de kilomètres à parcourir et je suis impatient d’arriver.
Le soleil descend lentement dans mon dos puis finit par disparaitre. Je laisse ma vitre grande ouverte pour que le vent de la nuit m’aide à garder les yeux ouverts. Plus de joint. Ni cigarette ni alcool. Je sais que je ne peux pas continuer ainsi. J’avise une aire de repos et gare la Volvo à l’écart. Le moteur coupé, je crois que je vais m’endormir mais c’est peine perdue. Je marche un peu dans l’obscurité du parking, puis je reviens à mon siège et je reprends en main le livre sur la banquette arrière. L’illustration de la couverture représente une jeune femme stylisée aux longs cheveux noirs entourée d’hommes plus ou moins menaçants. Lupe avait de magnifiques cheveux, épais, noirs, brillants. Après elle, je n’ai plus jamais eu l’impression de capturer une bête sauvage en faisant l’amour.
J’ouvre le livre au hasard. Le dénommé Yul est en train de parler :
Je ne compte pas vivre très longtemps. Tu vois ce que je consomme, tu peux imaginer mon espérance de vie. Alors, pendant ce bref laps de temps, il faut que je baise un maximum de femmes. C’est comme ça. Ne le prends pas mal.
Je jette à nouveau le roman sur la banquette arrière. Est-ce que j’ai dit ça un jour ? Est-ce que j’ai pensé ça un jour ? Si je réussis à retrouver Lupe, est-ce qu’elle voudra encore de moi ? Je me suis attendu pendant des années à recevoir des papiers de divorce dans ma boite aux lettres. Et puis j’ai oublié. Et maintenant, j’ai besoin d’une seconde chance. Je ne sais pas trop si je la mérite.
Je ferme les yeux un instant. Je les rouvre à cause d’une pétarade autour de la voiture. Une bande de motards m’entoure, leurs yeux braqués sur moi, leurs bouches protégées par des foulards. L’un d’entre eux descend de sa bécane et vient frapper à ma vitre. C’est un colosse, un type immense avec un bandeau sur l’œil. J’ouvre lentement ma vitre et il en profite pour m’attraper par le col sans un mot. J’ai l’impression qu’il veut me sortir de la voiture sans ouvrir la portière mais finalement il me relâche et je tombe comme un sac de navets sur mon siège.
Je n’ai pas grand-chose, juste mon téléphone dans la poche de ma veste avec une appli bancaire et visiblement, ce n’est pas suffisant. Deux gros barbus fouillent la Volvo et comme prévu, ils ne trouvent rien. Le géant borgne est contrarié. Il fait un signe et les barbus me bâillonnent, m’attachent les mains et me jettent dans mon propre coffre. La Volvo démarre, nous roulons une petite heure. J’entends les pétarades des motos qui nous accompagnent et finalement, on atterrit en pleine forêt. Ils me sortent du coffre, m’obligent à entrer dans une cabane absolument dégueulasse qui a dû servir de cabinet à une armée de bûcherons. Ils m’attachent sur une chaise et là, les choses sérieuses peuvent commencer.
Le cyclope se dresse devant moi, l’air mauvais. Il a posé son flingue pour prendre un grand poignard.
La lumière de l’ampoule nue au plafond me brûle les yeux et je les écarquille pour regarder autour de moi. Je ne vois pas de chien, cela me rassure un peu. Du fric, diable, mais c’est que je n’ai pas grand-chose. Tout ce que je gagne passe dans mes consommations licites ou illicites. Je gesticule un peu pour qu’il comprenne qu’avec le bâillon, je ne peux rien lui dire et bien qu’il semble particulièrement stupide, il me libère d’un grand coup de poignard en travers du tissu. Il m’a aussi un peu fendu la joue mais l’heure n’est pas aux jérémiades, n’est-ce pas ?
Mike est une IA que j’ai spécialement entraînée pour comprendre tout type de situations et pour savoir comment réagir. Centrale nucléaire qui pète, gigafeu de forêt, attentat terroriste, Mike n’a peur de rien. Et puis comme pour tout le reste, j’ai laissé Mike pourrir dans un placard parce que j’avais peur de ce que le Pentagone pourrait en faire. Personne ne connaît son existence et maintenant, le cyclope a son numéro. Je vais enfin savoir si Mike est bon à quelque chose.
L’attente est longue. Le chef est sorti pour téléphoner et les deux autres malfrats me regardent avec férocité. Le bâillon me fait saliver comme un dromadaire et les liens me scient les poignets. On entend une chouette quelque part. Dupond et Dupont tournent un instant le regard vers la fenêtre avant de revenir vers moi. Le plus vieux, celui à la barbe grisonnante, entreprend d’aiguiser son coutelas. L’autre chique du tabac et crache régulièrement par terre.
C’est à ce moment que Mike s’empare de la situation. Les téléphones des barbouzes se mettent à hurler une sirène de police qu’ils sont incapables d’éteindre. Vient ensuite une voix grave :
J’ai bien reconnu la voix de Robert Stack. Par contre, je suis incapable de comprendre comment Mike s’y est pris pour qu’un vrai hélicoptère survole la zone. En tout cas, le résultat est là. Les méchants filent à toute vitesse. J’entends les pétarades de leurs motos disparaître dans la nuit. Malheureusement, je suis toujours attaché sur ma chaise. Je ne sais pas si Mike a prévu quelque chose pour me libérer mais il vaut mieux que je me débrouille tout seul. J’avise le poignard que le barbu grisonnant a lâché dans sa fuite. Je me laisse tomber avec ma chaise, rampe un peu et entreprends de cisailler la corde avec l’arme. Bon dieu que ça fait mal et que c’est long !
La Volvo est gentiment garée dans la clairière, les clés sur le contact. Je suis à nouveau sur la route, les fenêtres ouvertes, le regard vers l’est où le soleil va bientôt pointer le bout de son nez. Je décide d’éviter les autoroutes. Ce sera plus long, mais peut-être plus sûr. Les shérifs du Midwest ne sont pas tendres avec les gangs de motards. La journée est morne et poussiéreuse. J’ai l’impression de faire du surplace. Les petites villes sans âme sont toutes les mêmes. Je néglige les motels, les musées du maïs et autres attractions à pleurer. J’ai l’impression que si j’arrive trop tard, je ne retrouverai jamais ma petite Lupe. J’ai pourtant quatorze ans de retard. La nuit qui tombe me surprend. Je suis si fatigué qu’il me faudrait des allumettes pour garder les yeux ouverts.
Je m’arrête d’un coup sur le bord de la route parce que j’ai peur d’avoir un accident. Je m’endors dans l’instant et me réveille très vite parce qu’on frappe à ma vitre. J’ai l’impression de n’avoir dormi que quelques secondes. Il fait toujours nuit. Une femme me regarde et elle a l’air de vouloir me parler.
Elle a la cinquantaine, un visage avenant et un petit chien ridicule. Dans un voyage, les rencontres se suivent et ne se ressemblent pas. Dormir dans un lit est une aubaine inespérée et je la suis jusqu’à sa maison plein de gratitude. Dans sa cuisine, elle s’affaire pour me préparer un bol de soupe et je l’observe pour éviter de m’endormir la tête sur la table. Elle a des hanches larges, une jupe qui ferait fureur dans les fripes de L. A. et un chemisier boutonné jusqu’en haut. La soupe est bonne. Après quelques gorgées, je sens ma tête tourner et j’ai le temps de penser que je suis vraiment fatigué avant de perdre connaissance.
Je me réveille allongé en travers d’un grand lit. Je suis nu et la pièce sent le sexe. Il fait grand jour. Ma bite est gluante et encore presque en érection. Je n’ai pas le temps de réfléchir que mon hôte entre dans la pièce. C’est elle, même si elle est difficilement reconnaissable. Elle porte ce matin une nuisette transparente sans rien dessous. Elle s’avance avec un mug de café et vient le poser à côté de moi. Elle ne semble pas étonnée de me trouver nu.
Machinalement, je porte le mug à mes lèvres et je perds à nouveau ma conscience retrouvée.
Je me réveille dans le même lit, toujours aussi nu. Cette fois, il fait nuit. La femme qui m’héberge est là à mes côtés, nue elle aussi avec des petits seins mous qui me regardent. Ma bite me fait mal, on dirait qu’on a limé mon gland à la toile émeri.
Effectivement, je meurs de soif. Je bois quelques gorgées et je sombre à nouveau. Quand je me réveille, la situation a peu évolué, sauf que j’ai les mains attachées aux montants du lit par des menottes recouvertes de peluche rose. La dame me regarde, la tête penchée de côté avec un petit air espiègle.
Elle essaye de me branler mais ma bite a l’air de ne pas coopérer.
Elle se lève pour aller se servir et je décide que je ne peux pas éternellement baiser ces fesses molles. Quand elle revient, je demande à avoir une main libre pour trinquer. Les deux verres sont côte à côte sur le chevet. Dès que j’ai une main libre, je m’empare de celui qu’elle vient de remplir. Nous trinquons. Le bourbon est vraiment quelconque mais il est efficace car elle s’effondre aussitôt. Je me détache, cherche mes vêtements que je ne trouve pas mais je découvre une armoire pleine d’habits masculins. Le pantalon est un peu court et la chemise un peu voyante mais à ce stade, je ne suis pas difficile. Je pourrais appeler la police mais je m’abstiens. J’ai quatorze ans de retard et je reprends la route.
Maintenant, fini de lambiner. Je lance le GPS de mon téléphone et je suis ses indications. À nouveau l’autoroute, les grandes villes contournées par les périphériques. Je méprise les limitations de vitesse. J’appelle Mike pour vérifier que l’adresse de Guadalupe est toujours la bonne mais il me répond :
Lâcher Mike dans le monde est la dernière chose à faire. Je raccroche donc. Je roule, je roule mais la distance me résiste. J’aurais dû prendre l’avion mais j’avais du mal à abandonner la Volvo qui m’accompagne depuis le temps où j’emmenais Lupe à la plage et je n’étais pas aussi sûr de ma décision que je l’ai laissé paraître. Je voulais du temps devant moi pour conforter ma certitude que j’allais débuter une autre vie, sans retour en arrière possible. Maintenant, je sais. Je sais et j’ai peur. Si je ne la trouve pas, si elle me claque la porte au nez, je n’ai pas de plan B.
À midi, il fait une chaleur écrasante. Il n’y a pas la clim dans mon antique automobile. Malgré les vitres grandes ouvertes, la sueur me coule sur le front et me brouille la vue. Je sors une fois de plus de l’autoroute. Le GPS me rappelle à l’ordre mais je l’ignore. J’erre un peu jusqu’à ce que je traverse un pont au-dessus d’une splendide petite rivière. J’abandonne la Volvo et me rue jusqu’à l’eau, me déshabillant à mesure que je descends la pente en herbe qui court jusqu’à la rive. Je plonge dans l’eau transparente. Quel bonheur ! Je peux enfin laver mon gland puant et mes cheveux collés par la sueur. Ensuite, je flotte comme un ragondin, agrippé par une main à une branche de saule pour éviter d’être entraîné par le courant.
Ce sont des rires qui me ramènent à la réalité, des rires cristallins, enchanteurs et j’ai autant envie de voir qui rit ainsi que peur qu’on me découvre à poil dans l’eau vaseuse du bord de la rivière. Aussi, je sors rapidement du bain et me planque derrière quelques buissons. Ce sont des jeunes femmes qui plaisantent, s’approchant de la rive, de l’autre côté de la rivière. Elles sont jeunes, genre étudiantes avec des queues de cheval. À peine installées au bord de l’eau, elles commencent à se déshabiller tout en continuant à plaisanter. Je ne sais pas vraiment à quel sujet mais j’ai l’impression qu’il s’agit de garçons. Je reste là, nu, à les épier.
Il y a deux blondes et une brune. Les blondes semblent de connivence. Elles sont minces, avec des petits seins qui frétillent déjà quand elles rient. La brune est plus ronde, plus pudique, plus à mon goût. Elle a une culotte rose qu’elle descend lentement le long de ses cuisses. Je ne peux pas m’arracher au spectacle. Mais elles sont bientôt toutes les trois dans l’eau. Elles jouent, s’éclaboussent, se serrent l’une contre l’autre. Ma copine brune reste un peu en retrait. Quand elle nage, ses fesses rondes affleurent à la surface.
Quand elles sortent de l’eau, elles sont dégoulinantes et belles. Elles s’allongent dans l’herbe et devisent joyeusement, insouciantes, ignorantes du mâle à la queue raide qui les guette derrière un buisson. Comme tout est calme, leurs voix portent suffisamment pour que je comprenne plus ou moins la teneur de leurs propos. Les blondes taquinent toujours ma petite amie. Elles veulent savoir si elle a déjà fait ça et la brune refuse de répondre.
Et comme la rondelette ne répond pas, elle continue :
En riant, elle joint le geste à la parole. C’en est trop pour moi. Je me rappelle subitement que j’ai le projet de devenir fidèle, que je ne peux pas continuer à rêver de chaque chatte que je croise et aimer la seule femme qui mérite vraiment qu’on l’aime. Je repense aussi à l’expérience récente vécue avec la démoniaque Circé et je cherche déjà mes vêtements du regard. Quand je me redresse pour partir, les filles me voient. Ma préférée se cache derrière son drap de bain tandis que la plus délurée me fait un petit coucou de la main. Il est temps d’arriver à New York. Ce voyage a assez duré.
J’ai faim mais je ne m’arrête pas pour manger. J’ai soif mais je ne m’arrête pas pour boire. Je roule dans la fin du jour et bientôt la ville m’engloutit. Je mets ce qui me semble des heures à traverser le Washington Bridge, un temps infini encore pour passer à Brooklin mais je finis par me garer dans une petite rue tranquille, devant un immeuble en brique. La Volvo n’en peut plus, son capot est brûlant. De mon côté, je n’en mène pas large. Lupe a eu mille fois le temps de déménager. Sa renommée littéraire a certainement dû lui ouvrir des portes. Pourquoi serait-elle là à m’attendre ?
Les jambes flageolantes, je m’approche d’un interphone hors d’âge avant de m’apercevoir que la porte n’est pas fermée. La rangée de boites aux lettres m’apprend que l’immeuble est populaire. Ce n’est que portes arrachées, noms écrits au feutre ou morceaux de papier scotchés. Je ne vois d’ailleurs rien que je connaisse mais mon cœur bat trop fort pour que je puisse lire quoi que ce soit et puis si, à la fin, au bout de la rangée, dans l’endroit le plus sombre, il y a écrit G et T Adams.
Je sais qui est Adams. Je suppose que G est ma femme. Mais le T ne me dit rien. Il y a des petites fleurs dessinées autour du nom. Je monte les étages, Lupe habite au troisième, mais chaque pas est plus dur que si je devais me déplacer sur Mars. Au premier, il y a une vague odeur d’huile d’olive. Au second, l’ampoule qui éclaire le palier est grillée. J’observe chaque détail comme si je découvrais le monde sous-marin. Au troisième, je retrouve l’étiquette avec les petites fleurs. C’est mignon, c’est bien de Lupe cette attention à chaque détail. Il n’y a pas de sonnette. Je dois empêcher mes jambes de fuir. Je frappe à la porte, très doucement d’abord, trop doucement puis plus fort. Finalement, je tape si fort, qu’une porte s’ouvre dans mon dos avant de se refermer. Mais la porte devant moi reste close. Je le savais. Elle n’habite plus ici depuis longtemps.
Et puis, alors que j’allais faire demi-tour, la porte de G et T Adams s’entrouvre. Je me retrouve face à un homme, jeune, beau et c’est dur à accepter mais le temps que mon cœur s’arrête de battre, je réalise qu’il est vraiment très jeune, trop jeune, encore un enfant et je reprends mes esprits.
Je précise le prénom parce que je ne voudrais pas qu’il y ait un malentendu et qu’une Gertrude ou une Gwenaëlle habite ici. Aussitôt, le visage de l’adolescent se ferme et je sens qu’il a envie de me claquer la porte au nez.
Je n’ai pas osé dire mari. Si ce jeune homme n’est pas son amant, c’est peut-être son fils et je ne voudrais pas qu’il apprenne mon existence sur le palier. J’avoue que sa méfiance est compréhensible. Depuis mon départ de la plage, je ne me suis pas rasé, je porte des fringues empruntées à un bouseux qui n’avait pas ma taille et je dois être hirsute avec des yeux qui brillent trop pour être honnêtes. Mais le « vieil ami » a l’air de le dérider.
Il est bien, ce gosse. Je suis enfin arrivé. Le salon est très peu meublé, genre loft mais il y a un grand drapeau mexicain sur le mur et la reproduction d’un autoportrait de Frida Kahlo entre les deux fenêtres. On dirait Lupe telle que je me la rappelle. Le temps que je m’écroule sur le canapé, le gamin revient de la cuisine avec deux bouteilles de coca. Je me présente, dit que je m’appelle Ulysse, histoire de voir s’il a déjà entendu ce nom.
Et là, c’est comme si je me faisais renverser par un semi-remorque. Le visage de cet enfant me rappelait quelqu’un. En fait, il ressemble à son père. Un jour, au début avant que tout parte en vrille, on regardait un film avec Lupe, Jurassic Park et j’avais dit :
Et nous avions fait l’amour sur le canapé pendant que le film continuait à se dérouler sur l’écran.
J’ai une photo de Lupe dans mon portefeuille, froissée, racornie, un peu effacée. Lupe sortait de l’eau, solaire, rayonnante, comme une déesse venue de la mer. C’était la première photo que je faisais avec mon nouveau téléphone. Je l’ai imprimée et toujours gardée pour ne pas oublier à quoi ressemble le paradis. Je la sors et la lui tends. Il la prend, la regarde un instant puis relève les yeux vers moi et je vois qu’à cet instant lui aussi comprend.
On se raconte un peu nos vies, avec le gamin. Au début, j’ai un peu peur car il est blanc comme la neige et j’ai peur qu’il fasse un malaise mais il va chercher un deuxième Coca dans le frigo et il se remet. Je comprends qu’il est encore trop abasourdi pour me détester alors j’en profite pour lui promettre des tas de trucs sympas, comme d’aller voir son premier concert avec le groupe de rock qu’il a monté avec ses copains. J’hésite à proposer Disneyland car le jeune homme me semble assez mûr pour son âge. Je m’attends à chaque instant à ce que Lupe passe la porte et je reste tendu comme un arc mais cela n’arrive pas.
L’adrénaline coule dans mes veines. Je comprends que je joue notre avenir à tous les trois ce soir mais c’est un jeu où je suis assez fort. J’ai besoin de Mike alors je le transfère sur un serveur de Berkeley. De là, il pourra faire sa vie et hacker qui il voudra. En échange, j’obtiens de lui l’adresse de la soi-disant fête, un carton d’invitation aussi vrai que les vrais et des infos sur chacun des participants. Je m’arrête en route pour louer un smoking. J’imagine pas mal de scénarios mais ce sont les retrouvailles avec Lupe qui me perturbent le plus.
La soirée a lieu sur le toit d’un gratte-ciel de Manhattan. De là, on voit l’Hudson d’un côté, Roosevelt Island de l’autre et accessoirement la grande zone sombre de Central Park à nos pieds. Il y a de la musique et des tas de gens riches qui devisent à droite à gauche, un verre de champagne à la main. Je suis plus dans mon élément ici que dans la cabane du cyclope mais les hommes qui m’entourent sont peut-être aussi dangereux que le biker. Je ne vois pas ma femme. Elle n’est dans aucun groupe, ni dans la piscine où quelques naïades essaient de se faire remarquer.
Et puis elle est là. Elle me tourne le dos mais je sais que c’est elle, malgré ses cheveux bien disciplinés, malgré la robe longue, malgré les escarpins à talons de dix centimètres. Elle regarde au loin et personne ne lui parle. Je dois faire un effort particulièrement violent pour ne pas me précipiter vers elle et la prendre dans mes bras. Mais il ne faut pas. D’abord parce que je ne sais ce qu’elle est prête à accepter de moi, après toutes ces années perdues. T. Max n’a que quatorze ans, il ne sait pas tout et peut-être que dans un coin secret de son cœur, elle aime quelqu’un qui n’est pas moi. Ensuite parce que je ne dois pas dévoiler mon identité tant que je ne sais pas ce que manigancent les vilains.
Mike m’a appris que nous sommes chez le banquier. Il s’appelle Donald et possède l’immeuble. Sa femme n’est pas là, elle est en croisière avec un autre. J’ai vu des photos et je le cherche des yeux, le trouve à l’intérieur, assis à une table de poker. Ils sont quatre et je reconnais les autres, Franck l’éditeur, Malcolm le type de l’immigration et Roberto le propriétaire de l’immeuble où habite Lupe. Il y a quelques curieux autour d’eux. Lupe ne semble pas s’intéresser à ce qu’ils font. J’attrape une chaise à une autre table et je m’assois entre le gros Roberto et le maigrichon à lunettes, Franck. Je les pousse un peu pour me faire de la place.
Tout le monde me regarde avec des yeux de grenouille mais j’ai l’habitude. Je me suis fait jeter d’un nombre incalculable de soirées. Sauf que ce soir, je ne suis pas ivre et que je compte bien rester jusqu’au feu d’artifice.
Roberto réprime un sourire. Malcolm pose ses cartes sur la table et se lève. C’est le plus costaud de la bande, il faudra se méfier de lui le moment venu.
Je l’ignore et m’adresse au banquier :
Le type blémit. Ses copains le regardent d’un œil inquisiteur. C’est Mike qui m’a briefé vite fait sur l’opération Middle. Au mépris des embargos, la banque de Donald achète du pétrole iranien qui transite par la Norvège. Un truc énorme. Finalement, Malcolm se rassoit sur un geste du banquier et la partie peut commencer.
Je laisse passer les premières manches en me contentant d’observer les cartes puis Mike me glisse à l’avance dans le creux de l’oreillette la couleur de chaque carte qui va sortir. C’est plus facile comme ça, je déteste les jeux de hasard. Je mise gros et je gagne. Une fois, deux fois, et évidemment, les types ont la puce à l’oreille.
J’en profite pour envoyer un coup de coude dans le gros bide de Roberto et pour renverser la table sur Donald en me levant. Franck essaie de se lever mais je me casse au moins deux phalanges en lui balançant mon poing dans la gueule. Ça fait mal mais ça fait du bien. Reste le Malcolm, crâne rasé, yeux bleus, biceps de culturiste et le con sort un flingue. Les gens courent de partout en criant. Je ne sais pas ce que Lupe pense du spectacle. Heureusement que je ne suis pas venu seul.
Subitement, la sono ne diffuse plus de musique mais la bande-son d’Apocalypse Now, quand le napalm se déverse sur le village Viêt-Cong. En même temps, des lampes s’allument et d’autres s’éteignent. Malcolm a un spot en pleine face et il n’y voit plus grand-chose. Je fonce sur lui et je le bouscule jusque dans la piscine où nous tombons ensemble.
Ensuite, il y a un sombre combat sous-marin qu’il serait fastidieux de raconter ici. Je sors assez fatigué du bain, trainant derrière moi ce qu’il reste de Malcolm. Guadalupe est debout, à quelques pas, grande, belle, tragique. La ride sur son front qui indique l’incompréhension est plus marquée qu’avant mais je la reconnais bien.
J’avais peur qu’elle ne me reconnaisse même pas. Dans le temps, je portais les cheveux longs, des chemises à fleur et une casquette des Dodgers. Mais elle s’est interrompue, elle a vu que c’était moi et maintenant elle est figée sur place comme si une mauvaise fée lui avait jeté un sort.
Je voudrais tellement la prendre dans mes bras mais j’ai encore un peu de travail. Dans le chaos, je retrouve Franck assis sur un fauteuil, occupé à s’éventer avec un valet de pique.
Je me retourne, avise le proprio qui tente de se ramper vers la sortie mais je le chope par la cravate et je l’informe simplement que Madame Adams déménage de son trou à rat et qu’elle ne paiera pas un centime de ce qu’elle doit. Si elle doit se retrouver devant un tribunal, elle dénoncera ce qu’elle sait des logements insalubres que le sale type loue dans le Bronx.
Ensuite, je vais délivrer ma femme de son mauvais sort en lui prenant la main et je l’entraîne vers la sortie. Pendant que nous marchons dans les rues désertes, je parle parce que la pauvre n’est pas en état de tenir une conversation.
Sur le Brooklin Bridge, j’essaye de l’embrasser comme dans le film de Woody Allen mais elle détourne la tête. Je m’en fous. Je tiens sa main très fort et je demande à Mike de nous réserver des billets d’avion pour Paris.