| n° 23783 | Fiche technique | 18153 caractères | 18153 3116 Temps de lecture estimé : 13 mn |
04/09/26 |
Résumé: Souvenir, souvenir... | ||||
Critères: #réflexion | ||||
| Auteur : Landeline-Rose Redinger Envoi mini-message | ||||
Il y a dans cette journée du printemps d’avril de belles grappes de filles aux terrasses. Ce que j’en vois me ravit l’œil. Certaines, la plupart, dont la peau blanche hésite à prendre le soleil, rabattent le pan d’une jupe sur le genou, d’autres ont tenté l’échancrure. Petites, filiformes, enveloppées, riches de buste, short, mini-robe, rien qui ne prédomine de la mode. La mode est passée de mode, dirait-on. Cette pluralité laisse à l’œil de multiples perspectives. Les Albertine Simonet 2.0 qu’accompagne le printemps sont de retour.
Mais y a-t-il, en ce lieu ouvert, des hommes ? Oui, il y en a, et particulièrement uniformes ; jean, baskets, tee-shirt.
Et puis il y a cet homme qui, sans en être la copie, a bien le positionnement un tantinet fier et le regard bleu perçant de l’écrivain E. R.
Et contre toute attente un point commun avec le romancier dandy, mais de cela alors, je n’ai pas connaissance.
J’entamais mon mojito sans alcool à la paille.
Si quelque chose aujourd’hui me sortit soudainement de mon travail, me faisant abandonner sur le champ mon clavier, ce furent le soleil et l’air doux qui m’appelaient, mais aussi la prémonition que cette journée ne devait pas demeurer ordinaire. Et en quelque sorte, sans être à marquer d’une pierre blanche, elle ne le fut pas, ordinaire.
Je filais donc en hâte, tout comme si un train était déjà à quai ou qu’un chauffeur de taxi se lassait d’attendre. Bref, je filais sans même prendre soin d’en faire part à mon miroir.
Il me faut vous le dire. Que ce soit pour la rédaction ou la correction de mes textes, j’aime à choisir la tenue qui me semble en harmonie avec l’esprit même de ce texte. Petit détail technique, et comme disait Philip Roth, parlons travail ; mais là n’est pas venu le temps de développer.
Je me trouvais donc à la terrasse de ce grand café et mon corps restait couvert de ma tenue de travail. C’était donc une robe cintrée de la poitrine à la taille qui s’évasait sur les jambes en deçà du genou, laissant une large échancrure sur les cuisses. Cuisses libres que je croisais sur la douceur d’une huile intime au lieu même de la fourche des jambes.
Si j’ai pu sans doute avec prétention penser que le regard de cet homme – mais nous l’appellerons donc E. R. – se promenait comme une petite mouche sur mes jambes, remontant du genou à la cuisse, tentant peut-être un glissement vers la croisée, si je l’ai pensé, eh bien j’en fus bien mal avisée.
Que je précise. Mais cela, vous le savez, j’affectionne le talon aiguille et m’installant en matinée à ma table de travail, j’avais opté sans hésitation pour un modèle de la maison Ernest, dont le bracelet de cheville donnait à la démarche un petit supplément de plaisir. Le galbe et l’assise pour qui sait se percher sur 120 millimètres de talon. Et puis, pour le texte en cours de correction, cela ne souffrait aucune réflexion.
Donc là, assise, mon corps entier sentait comme on hume un parfum, le regard de cet homme. Ma poitrine libre sous la robe prenait une brise dans le tissu ; le plaisir d’être vu.
Quelque chose la sous-tendait sans qu’elle le soit par la dentelle d’un soutien-gorge. Contre toute volonté le corps travaille, se modèle, fait sa vie autonome.
Le regard d’E. R. sur moi, le mien vers cette fille, dos nu et fesses moulées dans un souple pantalon, et l’entrecroisement de mes cuisses frémissantes d’une petite moiteur, la vie s’activait.
Et contre toute rationalité, comme une ellipse du temps, E. R. était devant moi.
Si mon corps ne s’assécha pas, il prit en revanche une forme moins stable dans l’espace.
Ce qui s’ensuivit relève à la fois du romanesque, de la fiction, du fantasme, mais au vrai cela fut réel.
Par nature, je ne blâme ni n’invective l’homme dont le regard se fait petit robot téléguidé vers le haut de mes jambes ; qu’il puisse à son aise passer sous le tissu qui me gaine n’est pas, de mon point de vue, outrageant. Il fut des jours où, encline à aider mon prochain, je relevais sensiblement la jambe où un imperceptible écart participait à l’aventure qui se jouait. Mais voilà, cet homme debout ne cherchait pas au-delà du genou, cet homme glissait vers le mollet puis tombait à la cambrure du pied qu’oblique l’escarpin qui, de sa hauteur d’aiguille, le laisse naturellement s’incliner sans qu’il souffre.
Voilà ce que ce courtois érudit de la chaussure laisse comme préambule à notre rencontre. Mon corps alors quitta la petite raideur qu’il avait prise à l’approche de l’étranger ; ma jambe s’étira pour son regard, pour sa joie.
À l’identique de ma bouche, mon pied se pare de rouge sur chaque orteil. Si je n’attache que peu d’importance à la palette chromatique des couleurs, pour autant, celle des rouges a ma préférence. Sans doute le coquelicot qui faisait les parterres sauvages de la propriété familiale avait-il marqué ma rétine. Et si tant pour les soirées confinées que dans le rythme de ses journées ordinaires, ma mère bordait ses lèvres de rouge aux subtiles nuances, je pensais perpétuer une tradition, rendre un hommage. Pour ce jour de primosoleil, j’avais en préambule à ma journée de travail fait le choix du rouge de Cinabre.
L’escarpin sous la main délicate de E. R. quitta mon pied, avec mon consentement.
Il le contempla sans insistance ; son regard se posa sur le rouge qu’en fin connaisseur il rapprocha de celui de mes lèvres. Cet homme en somme peu commun jouait de licencieuse discrétion, de gestes calculés et précis. Rien chez lui ne semblait bousculer le cours des choses.
Autour de nous nul ne paraissait remarquer la parade ludique que nous jouions.
Lorsque, relevant le visage qu’il inclina de façon à peine perceptible, un homme droit, visiblement sérieux, presque investi d’une mission protocolaire, vint vers nous et dans la boîte capitonnée qu’il portait comme un cristal de Lalique, glissa mes escarpins.
Dans l’esquisse d’un sourire, il désigna du menton :
J’avisai non loin une station de Vélib’ et pieds nus je cherchai le meilleur confort pour mes voûtes plantaires et descendis la rue me jouant des regards qui se posaient sur mes jambes. J’avais par commodité hautement nouée ma robe sur mes cuisses ; ne pas finir en Isadora Duncan de la bicyclette était en soi une préoccupation.
Je posai quelque temps plus tard mon véhicule pour m’allonger sur ces transats de bois ergonomiques qui jalonnent depuis peu les voies piétonnières de nos villes. Le soleil donnait bien, mes jambes s’y chauffaient ; le clapotis de l’eau dans les bassins mi-sauvages me transportait vers un léger sommeil, un peu comme au bord du lac où je retrouvais parfois Louis.
Pouvais-je donc savoir en ouvrant la boîte capitonnée quelques semaines passées – à dire vrai, je ne pensais que très lointainement à l’évènement – ce que cet homme, qui les fit transiter par La maison Ernest, avait donc fait de mes escarpins.
D’y glisser mes pieds m’avait laissé de fait une sensation nouvelle, et au-dessus, la bride qui enserrait mes chevilles me faisait comme la trace d’un filin qui me reliait à E. R.
En demeurant en l’état, l’escarpin était tout autre, comme si une vie ailleurs l’avait fait naître à nouveau.
J’avais quelque peu investigué, fantasmé sur cet amoureux du talon. Peut-être était-il, sous un masque de droiture, ce pervers qui de l’aiguille aime à se voir percer presque, ou celui-là même qui, guidant son membre durci, verse sur la première de propreté les scories liquides de ses masturbations frénétiques, ou faisait-il du soulier, comme d’un visage de femme, des clichés pour sa galerie intime ? Autant qu’une enquête sans indice, un cold case de plus, je ne sus jamais, du moment où je me posais à la terrasse de ce grand café, au jour où je chaussais à nouveau mes talons aiguilles, je ne sus pourquoi cet homme porta un intérêt supérieur à mes escarpins. Impénétrables méandres du désir.
Peu m’importait que l’on taxât cette aventure sensuelle de fantaisie, c’est perchée sur les douze centimètres de mes Voltige et vêtue de la seule étoffe de ma robe que je pris place à ma table de travail.
Faire son deuil. Les choses ont changé. Le noir, qui fut de circonstance, austère, a pris, si je puis dire, des teintes plus sensuelles.
Maman, qui le portait comme je le porte, transportait sa silhouette longiligne et solide, et le tissu sombre, plus que d’autres, faisait ressortir sa poitrine généreuse. Fière et consciente de son pouvoir érotique ; un peu comme il en serait d’une transmission pédagogique, quelque chose se passa, je fus sans doute par mimétisme, mais surtout par la génétique, je fus dans mon corps de jeune femme installée comme subitement.
Non que j’aie occulté la naissance des formes de mon corps, mais simplement la mémoire me restitue cette jeune fille qui, passant le seuil de la puberté, se fit femme une fois franchi.
Et c’est sans doute dans ce souvenir que ce jour de juin, selon l’expression consacrée, je fais mon deuil. Certes, je suis dans le temps de ma vie de femme moderne et fût-ce pour le deuil, je n’abdique pas ma façon d’être, ma nature n’est pas interchangeable.
Le temps plus morne, plus rafraîchissant me conduit presque naturellement à laisser mon corps faire le choix ; ce sera une robe de lin noir ample et courte, et comme une évidence, la ceinture large sous la poitrine fera office de maintien. Les bottines de dentelle – que j’affectionne, vous le savez – un tanga pour le sérieux. Les atours de tissus qui si légers ne feraient pas s’incliner le plateau de la balance.
Pour autant, sous les apparences de la frivolité, j’entreprends de faire mon deuil. De prendre la distance nécessaire. Elle sera géographique, elle sera introspective et sensuelle ; voilà ce que je rendrai à maman.
Mais voilà qu’héritière et peu aguerrie à l’endossement d’un legs, voilà que le tourment fait une nouvelle donne dans mon existence. Ce rôle ne me va pas et supporter les problèmes, fussent-ils de riche, engage l’esprit plus que le corps, vous le savez chez moi le corps prime, prédomine, domine. Non, ces soucis adventices ne font pas de moi une femme heureuse. Pleurer la mort de maman et que dans le même temps un patrimoine m’échoie ne me va pas.
Vendre, se libérer, s’alléger ? Un gestionnaire de fortune !
Et contre toute attente, ce fut par Albane que vint l’issue favorable et libératrice de mes tourments de pauvre petite fille riche.
Nous la connaissions pour ses capacités de comptable, d’experte, mais pour autant allait-elle lâcher pour son amie, ses engagements de longue date dans les associations chrétiennes et parisiennes. SoPi, So cool, Sorry, fit-elle ! Foin des catho-bobos comme on lance un papier dans l’air. Et sur le champ, elle devint la gestionnaire de ma fortune.
La suite administrative fut longue et ardue, mais rien ne vous étonne, je pense.
Albane n’absorbait pas les tracas de riche comme le poids qu’ils pesaient sur mes épaules. Mes épaules qui se redressèrent, mon corps qui retrouva sa place dans l’espace initial, qui retrouva ses droits. Elle prit l’affaire en main comme s’il en allait de son propre trésor.
Ma boîte à lettres recevait quelques missives anonymes et identifiables, de quelques ancêtres prêts à reprendre le collier de la délation qu’ils avaient troqué contre la breloque de résistant aux temps anciens.
Mais rien qui n’inquiéta Albane qui, connaissance à sa solde, allait lever le loup des anonymes associés.
Moi, quelque peu affaiblie de ce passage intranquille, je préparais mes effets, ma machine à écrire et le tout prit place dans la malle arrière de ma voiture de fille.
Pour plus de facilité, Albane allait occuper le bureau de la maison Santos, et je ne doutais pas de son efficience à porter le coup de grâce aux requins, aux banquiers serviles et aux marlous de la finance.
C’est le cœur plus léger que je quittais ma ruelle, sans avoir ce petit regret qui me tenait là au point central du corps depuis le départ de maman.
Je n’avais vu d’Albane que la droiture comptable qu’elle affichait ; un pincement me tint qui s’amenuisa pour disparaître tout à fait.
Le trajet me parut long, la chaleur avait repris ses droits, la climatisation dont j’usais peu avait rendu l’âme.
Sous ma robe, une bruine tiède, l’air chaud suffisait à peine à m’éponger durablement ; le tissu du siège me renvoyait à la hausse hygrométrique de l’air ambiant. Mais au-delà des impermanences météorologiques, quelque chose se tramait qui délassait mon corps.
En soirée, je profitais de l’air doux devant l’étendue d’eau où les grenouilles lançaient un opéra sous l’œil impassible du héron. Ici la vie allait bien. Je ne voulais aucunement traverser cette période comme on peine à ôter la chape lourde qui pèse sur notre esprit.
Ici, soir ou matin, parfois la nuit, je scrutais le ciel à la recherche d’un signe, mais disons-le, ma croyance n’allait pas au-delà des premiers nuages. Pour elle, pour maman, je m’engageais – une sorte de pacte avec moi-même, pour Albane j’eus été le covenant de moi-même –, et donc je me stipulais de prendre soin de moi. Et pareillement à ce que je faisais pour les hommes, j’apprêtais mon corps de tissus qui le rendraient à la joie ; à cette présence tout intime qui le livrait à la beauté de la nature comme une salutation, une marque de politesse, une déférence, à l’eau, aux rives qui la bordent, aux joncs, aux oiseaux qui s’y nichent. Au chant de la brise chaude dans le ballet des arbres. Je méritais ma place dans cet îlot isolé du monde, aurait-on dit.
Peut-être dans une croyance différente, louais-je le vol de la buse, son miaulement sonore hautement dans les strates ; je pensais percevoir le regard de maman qui, ici-bas comme ailleurs, m’a toujours exhortée à faire de mon corps un objet désirable.
Je dirais plus tard, la communion que mes sens appelèrent de tous leurs vœux, un peu comme une voix indépendante de ma volonté, appelèrent à ne pas esquiver un désir qui confine à l’application de la bienfaisance céleste.
Qu’on ne prenne pas en considération cette appétence du corps dans le parcours du deuil me mettrait à la peine.
Si certains posent sur l’éplorement l’idée d’une rédemption faite d’épines et de taillades des chairs, bien que ne reniant pas ce sacrifice christique, il n’en est pas de même de ma personne ; qu’il fût dans l’affliction, le désespoir ou l’abattement, je ne renie pas le corps affligé mais je fais le choix du corps dans le plaisir.
J’avais posé sur la lourde table forestière sur le ponton qui s’adossait au chalet, j’avais posé ma machine à traitement de texte Nakajima, dont le seul nom me ramenait invariablement aux souvenirs de l’écriture, aux péripéties du corps. J’aimais cet instant de solitude qui me renvoyait à la multitude des moments de contentement.
Étrangement, et les choses se liaient-elles entrant dans l’ordre du temps, ce fut par l’oncle Henry dont j’ai déjà narré les faits et gestes, ou plus précisément par sa MG décapotable, que mon souvenir se raviva.
Contre toute volonté de nuire à autrui, sans qu’il me soit donné de réfléchir, j’engageai le cabriolet dans un chemin de montagne où tout véhicule était proscrit. La chaleur cet été-là était abasourdissante et les Cévennes semblaient avoir doublé la mise. Dire que j’étais en pleine conscience ne serait pas la vérité. Crissant parfois sur le sol poussiéreux, le petit engin faisait sa grimpette solitaire à cette heure où âme qui vive semblait bien improbable.
J’avais eu ce geste ample et précis de quitter le seul vêtement qui me couvrait et sous le soleil rude et le vent presque accablant, je trouvai néanmoins une part de bonheur immédiat que l’on ne connaît que seul.
L’horizon singulier des Cévennes s’étendait devant mes yeux ; la trace des linéaments qui pouvaient tout aussi bien ouvrir une brèche devant moi me laissait cette petite inquiétude qui parfois nous fait osciller entre le renoncement et la témérité. Je poursuivis le chemin sans souci de ma nudité, j’étais corrélée, unie à la nature comme une néandertalienne en voiture de sport. Que l’on m’eût admonesté pour outrage et exhibitionnisme aurait à mon sens relevé d’un abus, d’une injustice. Je stoppai là le petit bolide, j’étendis mon corps sur le siège incliné et ma main prit part à la magnificence du Grand Tout.
C’est par ce souvenir que j’ouvris ce qui, je l’espérais, deviendrait le premier texte des nouvelles de ma vie nouvelle.
Maman partie et papa de longue date, je n’étais plus la fille de personne.
Je m’éprouvais comme naissante au monde, autonome, libre et consciente qu’un bonheur jusqu’alors inexploré advenait. Le clapotis de la pluie sur le ponton me fit quitter l’endroit pour une réclusion derrière la baie vitrée.
L’orage passé, un voile laiteux habillait la surface du lac, puis, opiniâtre, le soleil revenait qui le faisait s’édulcorer ; l’appel des éléments murmurait à mes oreilles, et c’est nue que je me glissai dans l’eau presque tiède.
Plus tard, un léger tourment comme un moustique effronté voletait autour de moi ; j’allais passer ma première nuit d’orpheline, seule et éloignée.
Mais si parfois la vie prend des figures inattendues, celle qui fit mon étonnement n’en déniait pas la tournure.
Pourquoi, entre mille, reconnus-je le ronronnement de son moteur ? Oh ! sans doute avais-je nourri le projet de faire l’acquisition de ce petit bijou de BMW mais cela restait à l’état fantasmatique. Lorsqu’Albane gara sa Z3 dans la cour, que je la vis tanguer littéralement, je compris que le repos serait notre lot commun pour les jours à venir.
Après la douche, délestée de son costume de gestionnaire, jean et tee-shirt, cigarette et fumée dans l’air, mojitos à la paille, je sus comme elle le sut, que la suite serait délectable et sensuelle ou ne serait pas.
L’eau clapotait contre le ponton. Une moiteur diffuse filait comme un foulard dans la pièce. Le délassement de sa nuque lançait sa chevelure lourde dans son dos, je passai lentement ma main sur le tissu de son maillot, la butée saillante de ses mamelons arrêta mon index. Cévennes.