Une courte histoire de couple et d’épices. Bonne lecture :)
Blablatage en terrasse
Sur la terrasse d’un café, Dorothée confie à Valérie qu’elle veut « épicer » sa vie, en rencontrant d’autres hommes. Sa copine s’étrangle presque :
- — Attends, tu as un mari en or, qui ne boit quasiment pas, qui ne fume pas, qui ne se drogue pas, qui n’est pas un acharné de foot, et en plus, il est assez bricoleur, plutôt responsable et gentil !
- — Oui, je sais, mais il est ennuyeux !
Valérie rectifie :
- — Claude n’est pas ennuyeux, il est fiable et stable ! Moi, j’aimerais beaucoup que mon homme soit le quart du tien !
- — Si t’en veux, ne te gêne pas !
- — Ne me tente pas, Dorothée !
Un silence tombe. Valérie boit une gorgée, puis soupire :
- — Perso, j’éviterais de faire ça, mais je te connais assez pour savoir que tu as déjà décidé de te lancer là-dedans.
- — Oui, j’ai pris ma décision. Franck est tellement excitant !
- — Dans ce cas, bonne chance à toi ! Je ne parlerai pas de Franck à Claude, mais je pense sincèrement que tu vas faire une très grosse bêtise.
Dorothée ne répond rien, persuadée qu’elle a raison.
Épices
Le plan de Dorothée est très simple : obtenir de Claude l’idée d’un couple ouvert, puis rejoindre petit à petit Franck, son amant, qui lui promet une vie brillante et excitante. Petit souci, le mari ne semble pas être d’accord :
- — Attends… tu veux qu’on devienne un couple libre, afin de batifoler chacun de notre côté quand ça nous chantera ?
- — Euh oui, c’est l’idée générale… pas systématiquement, mais de temps à autre, pour épicer un peu nos vies.
- — Ce n’est pas tout à fait l’idée que je me fais du mariage…
Plusieurs fois durant les jours suivants, Dorothée revient à la charge plus ou moins insidieusement, espérant que ça fasse son petit chemin dans le crâne obtus de son mari, sachant qu’il aura droit à la réciproque. Mais elle sait très bien que son mari l’aime trop pour aller voir ailleurs.
Puis un jour, lassé, Claude lâche sans conviction :
C’est tout vu pour son épouse, puisque quelques jours plus tard, mettant son mari devant le fait accompli, elle prend dix jours de vacances à Nice pour profiter de sa nouvelle liberté, tout en promettant de rester en contact et d’envoyer des photos.
Et hop, direction Nice et ses félicités !
Le retour
Dix jours plus tard, à la date et l’heure convenues, Dorothée rentre de Nice, totalement ravie. Elle ouvre joyeusement la porte de la maison conjugale :
- — Chériii, je suis de retour !
Puis elle se fige, une belle femme inconnue et distinguée s’affiche ostensiblement auprès de son mari. Stupéfaite, Dorothée demande :
- — C’est qui celle-là ?
- — Tu viens de faire une escapade de dix jours avec ton amant, et tu me reproches de faire la même chose sans bouger d’ici ?
- — Mais elle n’a pas à être ici !
Claude répond sans hausser le ton :
- — Dans ce cas, tu n’avais pas non plus à être à Nice…
- — Mais c’est pas pareil !
- — En quel honneur ? Tu voulais un couple ouvert, je me suis ouvert moi aussi, à ton image !
Les bras ballants, Dorothée proteste, prise de court :
- — Tu m’as vite remplacée !
- — Meuh non ! Ne sommes-nous pas un couple ouvert, à ta demande ?
- — Mais… je…
- — Tu ne pensais pas que j’aurais fait la même chose, n’est-ce pas ?
- — Mais c’est qui, cette pouffe ?
L’inconnue sourit, puis ostensiblement, elle pose sa main sur l’épaule de Claude et répond :
- — La pouffe s’appelle Jessica Delmony.
- — Delmony ?
- — Oui, comme ton amant qui est aussi mon mari… tu sais : Franck.
Dorothée tombe des nues :
- — Ton mari !?
- — Eh oui, Franck est marié, je crois qu’il oublie souvent de le dire à ses multiples conquêtes…
- — Multiples conquêtes ?
Jessica affiche un large sourire :
- — D’après ce que je sais, tu fais partie du lot des trois femmes qui sont actuellement ses maîtresses.
- — QUOI !? Je ne te crois pas !
- — Il va bien falloir. Mon mari avait déjà fauté, j’ai fait la connerie de lui pardonner. Bon, il est devenu plus prudent mais plus gourmand, puisqu’il gère trois maîtresses en même temps. Il est vrai que les deux autres habitent assez loin.
Jessica pose un dossier noir sur la table, devant Dorothée, puis elle en sort une copie certifiée récente d’un certificat de mariage. Dorothée le lit avec effarement :
- — C’est pas possible ! Il m’a dit qu’il avait divorcé, il y a cinq ans !
- — Eh bien non ! Franck est toujours mon mari depuis presque dix ans. Nous couchons toujours dans la même chambre, nous allons toujours chez nos parents respectifs. Bref, nous avons toujours une vie de couple tout à fait classique.
L’épouse trahie montre diverses photos récentes et preuves de la double vie de Franck. Dorothée blêmit :
- — Il… il m’aurait menti ?
- — Il a menti, à toi, à moi, aux autres.
- — C’est pas vrai !
- — Tu constateras que ces photos sont récentes : pour preuve, la nouvelle coupe de cheveux de Franck.
Regardant une nouvelle image, Dorothée demande :
- — Qui sont ces enfants ?
- — Les nôtres.
- — Franck a des enfants ?
- — Encore un truc qu’il a oublié de te dire.
Dorothée s’effondre peu à peu : Franck est toujours marié, père de famille, et en plus, il a d’autres maîtresses. Mais il est assurément le dirigeant de son entreprise. Comme si elle avait lu dans ses pensées, son épouse aborde le sujet :
- — Il a payé ses petites escapades avec l’argent de la boîte, avec des fausses factures, entre autres.
- — Des fausses factures ? Pourquoi faire ? Il est le PDG, non ?
- — De la boîte qui appartient à ma famille, et dont je suis l’actionnaire principale.
Cette autre nouvelle assomme l’épouse de Claude :
- — QUOI ? C’est pas à lui ?
- — Non, c’est à moi. Il va bientôt être viré de l’entreprise et de ma vie, j’ai déjà demandé le divorce. Sois heureuse : maintenant, il va être vraiment disponible.
- — Disponible ?
Curieusement, resté muet depuis l’intervention de Jessica, Claude répond :
- — Oui, si tu en veux, prends-le, Jessica est OK. Moi aussi, car j’ai aussi déposé une demande de divorce, donc il n’y a plus aucun obstacle à votre grande histoire d’amour.
- — Tu… tu divorces ?
- — Ça t’étonne ?
Avec un sourire cruel, Jessica prend le relais :
- — Tu devrais sauter de joie : tu vas enfin avoir ta vie épicée avec mon futur ex-mari ! N’est-ce pas ce que tu voulais ? Bon, il aura un peu moins d’argent en main.
- — Moins d’argent ?
- — Demain matin, il ne fera plus légalement partie de la société. Vivre d’amour et d’eau fraîche, quelle félicité romantique !
- — Comment ça ?
Vicieusement, Jessica énumère sur ses doigts manucurés :
- — Plus de salaire, de carte, de voiture, de toit, puisque tout appartient en réalité à l’entreprise.
- — Il n’a donc vraiment plus rien de rien ?
- — Il t’a toujours, toi… si tu en veux encore…
Avachie sur les restes de son beau rêve brisé en mille morceaux, Dorothée est complètement effondrée, elle ne s’attendait pas à une telle conclusion.
Renouvellement et renaissance
Visiblement, l’épouse de Franck prend plaisir à la déconfiture de sa rivale. Claude est plus en retenue. Enfonçant le clou, jusqu’au bout, Jessica demande :
- — Ce cher Franck ne va plus beaucoup te contacter, sauf pour te demander des sous…
- — Euh…
- — Parce qu’il t’a copieusement menti et que maintenant il n’a plus rien à t’offrir. Sauf de devoir tout recommencer à zéro, avec une sale réputation aux basques.
Dorothée s’étonne :
- — Aux basques ?
- — Une ancienne expression qui n’a rien à voir avec le peuple basque. Mon mari ne vaut plus rien, pas un kopek. Quant à toi, ton mari a des preuves de ton infidélité, concernant ton couple ouvert.
- — En quoi c’est répréhensible ?
- — Un couple, ce sont deux personnes. À prime vue, tu étais la seule d’accord pour l’ouverture, et tu l’as mis devant le fait accompli. Sans parler du fait que ta liaison dure de plusieurs mois.
D’une façon plus posée mais déterminée, Claude prend le relais :
- — Tu m’as parlé de couple ouvert, d’épices. En réalité, c’était juste une répétition pour me quitter.
- — Euh, je…
- — Ne te fatigue pas, Jessica m’a fait lire les messages que tu as adressés à ton amant, tu étais très claire et nette là-dessus : tu fais quelques essais, puis tu franchis le pas.
- — Co… comment, les messages ?
Jessica répond :
- — On appelle ça la synchronisation… Franck a oublié un vieil iPad dans un coin, il est si tête en l’air…
Dorothée ne dit rien, que faire contre des traces écrites et sauvegardées ? Jessica réfléchit à haute voix :
- — N’empêche que j’aurais bien voulu savoir comment il aurait fait avec toi.
- — Avec moi ?
- — Il t’a bien promis un avenir avec lui, non ?
- — Oui, en effet, c’est ce qu’il avait dit.
- — Dans ce cas, comment aurait-il pu tenir sa promesse, sachant qu’il ne pouvait pas me quitter sans risquer de tout perdre ? Quelle excuse aurait-il pu inventer ? Que j’étais trop malade et qu’il ne pouvait pas m’abandonner ainsi en pareil moment ?
Sans attendre de réponse de la part de Dorothée qui est restée muette, se tournant vers son voisin, Jessica s’adresse à Claude avec une franchise désabusée :
- — Honnêtement, je n’avais plus beaucoup d’illusions sur les hommes, mais tu sembles être une exception.
- — Merci de ne pas mettre tout le monde dans le même sac.
- — Cette leçon m’a appris qu’on ne mélange pas cœur et affaires. Si un jour, je me remets avec quelqu’un, j’éviterais que ce soit une personne de l’entreprise ou qui pourrait y travailler.
- — Oui, ça me semble plus sain ainsi. « No zob in job » affirme une maxime connue.
Dorothée coupe la conversation en s’adressant à son mari :
- — Il se passe quoi maintenant pour moi ?
- — Que veux-tu qu’il se passe d’autre qu’un divorce ? Comment veux-tu que je puisse faire confiance à une épouse qui me trahissait de la sorte, mettant en place une sortie graduée ?
- — Ah non, je ne veux pas divorcer !
Son mari rectifie :
- — Non, non : tu ne veux plus divorcer, maintenant que tu as été trahie après m’avoir trahi. Tu avais quand même prévu de me rouler copieusement dans la farine !
- — Les trahisons, l’une dans l’autre, ça s’annule, non ?
- — Hahaha ! J’adore ton sens de la plaisanterie ! Bonne chance à ton avocat pour soutenir cette thèse !
Dorothée réalise définitivement qu’elle a misé sur le mauvais cheval. Sa copine Valérie l’avait bien prévenue dès le début.