| n° 23780 | Fiche technique | 10786 caractères | 10786 1895 Temps de lecture estimé : 8 mn |
01/09/26 |
Résumé: Plus ça va, moins ça va. | ||||
Critères: #poétique #nonérotique | ||||
| Auteur : Parapluie (Imparfait du sujet) Envoi mini-message | ||||
| Projet de groupe : Polar and Co |
Fin écrite par l’auteur
dans le cadre du jeu « Polar and Co », pour le texte de Parapluie : La Cravate rouge
C’était pas qu’il était après l’argent, mais là, un mec côté à plus de 3000 balles ! Car il a ça dans le sang. La Gazette de l’Hôtel Drouot coule dans ses veines. Les potentielles affaires. Les trucs qui pourriront sinon dans cette petite province et cette maison si loin de toi. C’est comme s’il te sauvait de ta négligence.
Bêtement, c’est comme ça que t’es arrivé là, la gorge nouée dans ta cravate. À regarder un escroc qui n’est pas vraiment un escroc. Un voleur qui n’est pas vraiment un voleur. Un mec qui fait son taf. Et qui prend des trucs dans des maisons parce que il a le goût des belles choses. Qui pense que les héritiers, ils en ont rien à foutre. Qu’ils y connaissent rien ou pas grand-chose des trucs de leurs vieux…
Sauf qu’il y a eu ce Chillida, et la putain d’histoire qu’il trimballait.
Mais ça, un mec qui fait un diagnostic dans la maison de l’héritier d’un type qui a pris une bôme sur la gueule, comment il peut savoir ?
Il se trimballe dans les spores qui n’apporteront plus d’espoir ni de vie. Il évolue dans une atmosphère souvent putride. Il travaille dans la merde de notre humanité, alors, comment peut-il savoir ? Il fait son taf. Bien, en profondeur. Très professionnel dans son analyse du bâti, la façon dont il respire et expire : passoire thermique, bouilloire estivale ou les deux ? Il mesure avec des instruments étalonnés. Il creuse, évalue tout. C’est son métier et il est l’un des meilleurs pour poser un rapport circonstancié sur la santé d’une baraque. Il a la confiance de toute la chaîne de la transaction immobilière.
Dans chaque maison, c’est presque comme s’il posait les jalons d’une nouvelle vie. Il visite tout de fond en comble. Il reçoit, malgré lui, le poids d’un passé multiple, de quantités de vies, de rires, de chagrins, d’indifférence lasse des jours et des années enfilées comme des perles ternes au long du temps qui file, neutre, sans saveur. Il devrait s’en défaire, mais c’est si complexe d’entrer dans le décor d’une ou de plusieurs existences. Avant de déplier tous le matos de sa sacoche, il arpente toute la maison pour se faire une idée. Rien qu’à l’odorat, au regard sur les plinthes ou le plâtre, les tapisseries d’une autre époque, il commence déjà son analyse. Il sait ce que l’électronique confirmera. Il se perd dans les lieux, un peu perdu. Il n’a pas l’indifférence du croque-mort. C’est bien son drame. Il est sensible aux témoignages ténus du passé, aux lignes de vie qui ont tissé des parcelles de souvenirs.
C’est pas qu’il se raconte des histoires. Elles viennent à lui. Du plus loin de leur abandon, où le long éreintement du silence et la rugosité de la pierre ponce de l’oubli les a confinées. Presque, on l’imaginerait récupérer sur le divan d’un psy, y expulser tous ces fantômes qu’il absorbe à son corps défendant.
Il déniche des trucs souvent, qui ne sont pas exactement son boulot. C’est pas Arsène Lupin. Juste un type qui obéit à l’œil qui tend la main. Et prends.
Son avocat l’a dit différemment. Mais c’est bien le sens. Ce fossoyeur de votre passé, celui qui se coltine avec ce que la société ne veut plus regarder, cet homme qui est un exécuteur des obligations légales, en prend plein la gueule aussi en auscultant la maison d’un mort que t’as même pas enterré. Dont tu n’avais qu’une bribe de vie quelque part, loin, très loin dans la tête.
Les vieilles n’ont pas réussi à réunir de vrais fils pour te le rendre plus présent cet ancêtre par lointaine alliance. Englouties dans leur passé, et à leur âge c’est l’ordre de leur futur, elles n’avaient que la révolution à la bouche, ta cravate rouge en témoigne, cette guerre civile, l’exode de toutes les générations et les petits surtout qu’il fallait sauver.
* * * * *
Enfoncé dans un monde feutré, où ta cravate te laisse coi, réduit à écouter, tu entends de nouveau cette sombre histoire des vieilles. Ce truc d’un autre temps. Dans ce passé est passée une bôme, un mec a trépassé et, compassé, tu t’es trouvé face à un notaire non moins. Mais avant ce passé, une histoire s’est nouée. Enrouée.
T’es comme un con avec ce costume noir, cette chemise blanche, l’écarlate qui pendouille vers tes parties. La vague saveur de l’iode des huîtres encore sur ton palais. Même pas tu la regardes, elle s’appelle Carole, Caroline, ça commence par un C, tu t’en fous, c’est ton avocate et celle de toutes les parties civiles réunies derrière ou avec toi ?
T’en es plus là…
Alors, il faut comprendre, Mme la Juge…
T’as encore dans le nez cette haleine des vieilles, suave, douceâtre, tu l’entends dans ton nez cette odeur. Elle ne t’a plus quitté depuis, elle t’habille, partie de ton passé et de ton futur. Furieusement dans ton présent. Tu sais : la bouche d’une vie enfuie va nouer un nouveau tour à ta cravate rouge sang.
Putain de notaire à la con ! Putains de réseaux ! Putain de vie !
Alors, Mme la Juge, il faut comprendre, Jorge était avant Eduardo, oui pardon ! Jorge Oteiza était né en 1908. Eduardo, un peu, enfin beaucoup plus tard, en 24, et il y a eu cette guerre terrible qui a fait que beaucoup des leurs sont partis pour se sauver, essayer de sauver les vies.
La suite, tu la connais. Celle de cette famille basque sauvée en Dordogne, immigrée, quand de sifflantes choses larguaient des bombes et que sonnait le glas.
Un jour naît un enfant. Juste avant que la fureur de nouveau, Mme la juge…
Eux, Mme la Juge, ont bougé dans la France qui les accueillait, certains, pas tous.
On est là, à Rochefort-sur-Mer, mais on sait pas pourquoi à notre âge, on vient raconter des choses emmurées dans l’Histoire…Ces familles basques qui ont bougé, forcément ici, pour des marins, des hommes durs habitués à la mer, c’était plus facile. Les choses ont à peine le poids des mots, c’est si vieux tout ça, si loin. L’Espagne a rebondi.
Mais ce poignard d’un stuka qui s’approprie tant de vies en volant un Chillida.
Nous, Mme la Juge, il y avait ce petit, pas de Jorge, de sa famille…
La suite, tu la connais, engoncé que t’es dans ton costume noir et rouge le sang par-dessus le sang, elle te tord le bide, cette estampe de Chillida qu’un mec a cru ressusciter en la foutant en vente…
Cet hommage de Chillida à des gens… quelques traits sur une plaque de cuivre, pour leur offrande à l’humanité. Toi, aujourd’hui, tu dirais cyniquement cette conne de phrase qui tue le langage : j’ai pas les mots. L’Eduardo avait son propre alphabet.
Cette famille, cet homme qui d’un coup de bôme te parachute dans un épisode de vie devenu parcelle de ton humanité.
Sûr, au matin, tu es mélangé : satisfait et frustré. Pas de la justice, l’escroc a pris un rappel à la loi. Te reste ce goût d’inachevé. D’une histoire à portée de main et de vie. Ce douloureux coup de vent que tu n’as su encaisser. La bôme d’une, d’autres existences, t’a effleuré. Le sentiment de quelque chose de plus profond te taraude.
Longtemps après, tu t’es goinfré d’huîtres et de sancerre enfin, jusqu’à plus soif. L’iode lavait le sel sur les blessures d’avant.
Au réveil, le bleu de l’avant lever du jour. On ignore toujours si cette heure bleue sera promesse de temps clément. On est déçu parfois.
Les merles sont parmi les premiers à chanter. Leur musique est un souvenir lointain. L’odeur, les senteurs nous quittent rarement, cette mémoire olfactive, on vit dedans.
Dehors, en dehors d’elle, la laisser mourir n’est pas un abandon, tu le sais, la cravate rouge encore nouée à ton cou.
* * * * *
Qu’il ait eu ça dans le sang, tu n’y avais pas songé. Il y a des natures secondes et de secondes natures. Lui avait sa faconde dans les secondes, dans chaque syllabe de son discours, un prédateur couvait des yeux le nid d’un autre.
On aurait dit que toute sa vie était une succession de placements dans l’orphelinat de son existence. Un trou se dérobait au trou qui le rongeait, un trou noir impossible à faire imploser. Toi qui avais eu un père, un vrai, sans abonder à sa détresse, tu comprenais. Pas tant son comportement, plutôt son origine. Ce père, là, mais absent. Cette futilité de la paternité jamais aboutie. Cette aiguille de glace, stalactite et stalagmite, incessant supplice à traverser le cœur d’un enfant qui ne serait jamais à la hauteur de l’homme qui l’avait conçu.
La cravate rouge – elles avaient insisté pour que tu partes avec cet étendard d’une vie et d’une révolution qui n’étaient pas tiennes – enroulée autour de ton poignet, presque une blessure par où s’échappaient des vies unies, aussi blafardes que le long travelling des vitres du TGV sur les apnées paysagées de la campagne française.
Qui a eu cette idée d’ouvrir une huître ? De goûter, de ne pas craindre de mourir ? Quelles circonstances font qu’à un moment l’aventure est une survie qui se reproduit, s’apprivoise, s’apprécie ? devient la vie.
Vite, avec une fureur cinglée de pluie sur les vitres sales, ça défile l’image de ce train (ou du paysage ?) qui file comme un manifeste des futuristes, la peur n’a pas le temps de contracter tes tripes tant la cravate à ton poignet contraint le sang, ton cerveau ruisselle d’une ancienne inquiétude, ancrée au fond de toi : que fait la vitesse des trains et des avions sur nos cellules et nos atomes qu’ils transportent ? Comment modifie-t-elle notre architecture ? Tu n’es pas sûr qu’on s’habitue vraiment, imperceptiblement on évolue.
* * * * *
Tu ne pensais pas qu’un père déguisé en femme, ou le contraire, l’attendrait. Encore moins que ce serait celle que tu avais entendu pérorer d’une voix autoritaire à la réception du restaurant de l’hôtel. Un ton de bourgeoise cadenassée dans ses principes, qui ne font pas des certitudes, mais donnent une assurance et l’illusion d’un usage de la vie. Des injonctions de commandement, en dépit d’une silhouette et d’un teint maladifs. Mais la certitude d’être obéie. La voix plutôt désagréable, pas tant la voix, le timbre. Comme si le souffle avait lâché l’affaire, mais que les cordes vocales tenaient encore à faire valoir la qualité de provinciale engoncée dans des valeurs héritées des étroites vallées béarnaises, dont venait le flagorneur.
Droite, comme on doit se tenir, tu l’avais vue prendre place, après qu’elle avait refusé la première table qu’on lui proposait, au motif d’un courant d’air inopportun. Refuser tout champagne, tout alcool, et picorer de petites choses avec une délicatesse affectée. Digne dans sa hargne à survivre, tu l’avais prise en pitié.
Mais comme tout dans cette histoire, tu n’avais pas pressenti que raide comme le « i » dont le point vacillait, elle se tiendrait un peu tordue à la porte d’un cabriolet. Moins roide que la justice qui venait de passer, elle l’attendrait, mi-homme, mi-femme. Toute faite en une : son père, sa femme, sa mère.
Que sans un mot, le regard bas, il prendrait le volant.