| n° 23778 | Fiche technique | 43904 caractères | 43904 7484 Temps de lecture estimé : 30 mn |
31/08/26 |
| Présentation: Suite pour le texte "La Cravate rouge" de Parapluie. | ||||
Résumé: Elle me pardonne, mais elle le sait. | ||||
Critères: #historique #fantastique #sorcellerie #mythologie | ||||
| Auteur : Pattie (Ojos de bruja) Envoi mini-message | ||||
| Projet de groupe : Polar and Co |
Suite possible écrite dans le cadre du jeu « Polar and Co », pour le texte de Parapluie : La Cravate rouge. Merci à lui de m’avoir laissé m’enflammer pour son texte étonnant.
Sans l’IA, ce texte n’existerait probablement pas, ou en tout cas j’aurais eu moins de plaisir à l’écrire. J’ai hésité à utiliser le critère #IA, mais finalement non : j’ai utilisé l’IA comme une base de données incroyablement efficace (parce que la marge d’erreur ne me préoccupe pas), tout le reste est de moi, à part le point de départ offert par Parapluie, et j’en ai bavé, alors zut, pas d’#IA !
Octobre 550
Geneviève travaillait quand Sylvain s’éveilla. Elle lui sourit, il la prit dans ses bras. Elle cassa trois œufs dans le chaudron posé sur les braises de l’âtre central, battit la soupe pour l’épaissir et remplit trois écuelles de bois. Sylvain s’accroupit, retira les châtaignes de la braise et les éplucha en soufflant sur ses doigts, réservant les pelures pour le cochon. Sa femme plaça à côté des écuelles trois tranches épaisses du pain de la veille, le fromage de la biquette, le dernier frais avant le prochain printemps. Elle posa sur la table le panier d’osier contenant les pommes, noisettes et prunelles cueillies à la lisière de la forêt. Le coq lança un cocorico impatient et Flore s’éveilla à son tour, rappelée à ses devoirs. Elle bondit hors de la paillasse de foin et ouvrit la porte pour laisser sortir la volaille, la chèvre et le cochon qui attendaient devant l’entrée, derrière la cloison basse fabriquée par Sylvain. Geneviève profita de l’ouverture pour sortir de la maison et placer dans le four le pain qu’elle avait pétri la veille. Le jour se levait. Il gelait déjà un peu. Son haleine faisait de la buée. Sylvain vint entourer ses épaules de sa cape.
Ils rentrèrent et mangèrent, d’abord en silence.
Geneviève sourit. Chacun vaqua à ses occupations. Sylvain ramena une bonne provision de bois et de sel. Flore revint avec des glands plein son tablier pour le cochon, en prévision des neiges. Geneviève avait terminé ses conserves de légumes pour la journée et prit le temps d’aller chercher des racines médicinales. Elle emporta la serpette héritée de sa mère, qui la tenait de sa mère, sur plusieurs générations. Quand le vieux manche s’était cassé, Sylvain lui en avait sculpté un en chêne. Elle déterra de la racine d’aunée contre les rhumes et cueillit du cynorrhodon dont elle comptait faire un sirop contre la toux. Son mari lui avait porté de l’écorce des saules qui poussaient près de l’étang du père Landry, pour ses décoctions contre la fièvre. L’hiver arrivait vite mais ils étaient prévoyants. Encore quelques travaux et ils seraient prêts.
Le soleil baissait dans le ciel. Geneviève finissait de couper les légumes dans la soupe. Sylvain préparait du bois pour la veillée. Les poules s’étaient rapprochées de la maison. La chèvre grignotait quelques ronces sous les arbres. Le cochon, gavé de glands, était vautré dans la boue, près de la petite mare. C’est alors que Geneviève les entendit. Des bruits de sabots. Les temps étaient tumultueux. Des chevaux, ça n’était pas bon signe. Sylvain se précipita et ferma la porte, ordonnant à sa femme de mettre la barre. Elle obéit, ôta la paille du coin des animaux, souleva la trappe du garde-manger et y poussa sa fille :
Elle ferma la trappe, remit la paille et se tint près du foyer, serrant ses mains l’une contre l’autre. Elle entendit des cris, ceux des poules, probablement piétinées par les sabots des chevaux. Ceux de Sylvain qu’elle imagina hache en main devant la maison.
Les cavaliers crièrent à leur tour dans une langue inconnue. Puis il y eut un bruit de lutte et on tenta d’ouvrir. De grands coups finirent par abattre la porte. Geneviève vit le corps de son mari, sa hache dans la tête. Elle concentra son regard sur lui. Les cavaliers partirent d’un grand rire et dirent des choses qu’elle ne comprit pas. Les premiers entrés la violèrent sans attendre. Les autres s’occupaient d’abattre le cochon qu’elle entendit crier, dans une demi-conscience. Les suivants la violèrent pendant que la réserve de bois de Sylvain servait à faire un grand feu devant la porte de la maison. Les derniers la violèrent pendant que l’animal cuisait. Elle fixait toujours son mari. Les cavaliers arrêtèrent de la violer pour manger. L’un d’eux eut l’idée de jeter le cadavre de Sylvain dans le feu. Ils contemplèrent la scène en riant puis recommencèrent à la violer. Elle regardait les flammes.
Le soleil était haut dans le ciel quand ils partirent. Le dernier, avant de sortir, prit son épée et frappa Geneviève. Il monta sur son cheval pour rejoindre les autres, tirant derrière lui le bœuf du père Landry.
~ * ~ * ~ * ~ * ~ * ~
Flore patienta aussi longtemps qu’elle put. Elle ne devait pas bouger, mais elle finit par soulever la trappe. Elle considéra tout : l’âtre éteint, la porte ouverte, l’odeur de fumée, la maison saccagée. Sa mère, la flaque de sang. Elle sortit sans prendre le temps de réfléchir, répétant les gestes que sa mère lui avait appris quand son père avait ramené une biche blessée. La plaie était sur le flanc. Elle fit pression avec un lambeau qu’elle déchira de sa robe. Elle le serra autour de la taille aussi fort qu’elle put et le noua. Elle prit les plantes et le miel dans le garde-manger, retourna s’asseoir près de sa mère, tout près, se blottissant contre son giron, et commença à mâcher l’achillée millefeuille, recrachant la bouillie dans une écuelle qu’elle avait récupérée sur le sol et nettoyée à la hâte. Puis elle mâcha le plantain et remua le mélange avec son index, ajoutant le miel. Elle suça son doigt pour faire disparaître l’amertume des plantes. Elle se leva, récupéra toutes les toiles d’araignées qu’elle put trouver dans la maison. Ensuite, elle s’accroupit près de sa mère et osa dénouer le bandage. La plaie saignait toujours, peut-être moins fort. Elle appliqua d’abord les toiles d’araignées, puis le cataplasme. Elle remit en place un bandage plus propre, avec le lin que la guérisseuse gardait pour cela. Quand elle eut terminé, elle regarda sa mère, la lava comme elle put et resta contre elle.
La baisse de la température la sortit de son hébétude. La blessée ne devait pas prendre froid. Elle se hâta d’aller chercher le bois coupé par son père et resta pétrifiée sur le seuil. Devant elle, les poules piétinées, les restes du cochon et un crâne humain dans le feu, le fer d’une hache planté dedans. Elle faillit se précipiter de nouveau auprès de sa mère mais elle se reprit. Elle n’était plus un bébé, elle avait huit ans. La réserve de bois était vide. Elle put récupérer quelques bûches éparpillées par les cavaliers et revint allumer le feu, comme ses parents lui avaient appris. La nuit fut difficile. Geneviève commença à délirer. L’enfant décida de prendre cela pour une bonne nouvelle, un signe de vie. Elle prépara une décoction avec les feuilles de saule ramenées par son père et de l’eau prélevée dans la provision que sa mère avait faite le jour d’avant. Elle sortit de nouveau et, sans regarder autour d’elle, rassembla tout le bois qu’elle put.
Le lendemain, la plaie semblait infectée. L’odeur ne pouvait être ignorée. Flore resta un moment désemparée. Puis elle retira la pierre qui dissimulait le renfoncement. Dans la niche, les trois statuettes sculptées par son père, les Sulévies, les trois sœurs protectrices de la lignée matriarcale. Elle s’agenouilla et se balança, chantant la mélopée apprise de sa mère, qui la tenait de ses aïeules.
Il y eut un souffle dans la maison, une caresse de printemps. La porte s’ouvrit, le soleil entra à flots. Flore se redressa. Elle était illuminée de l’intérieur, dans ses yeux passaient des reflets mordorés. Elle refit les gestes de la veille, mâchant l’achillée, le plantain, ajoutant le miel, récoltant les toiles que les araignées avaient retissées. Elle serra un nouveau linge autour de la plaie, prépara la décoction de feuilles de saule. Elle étendit ses mains, paumes ouvertes vers le flanc de sa mère et reprit sa mélopée.
La journée passa, la nuit tomba, Flore poursuivait ce rituel qu’elle n’avait pas appris. Elle ne vit pas que sa maison irradiait d’une lumière dorée dans la nuit. La chèvre cachée dans la forêt, guidée par cette lueur, vint reprendre sa place dans la maison. Deux poules qui avaient survécu la rejoignirent. La porte se ferma. La flamme de l’âtre augmenta alors qu’il n’y avait plus de bois à consumer. Flore se sentait remplie d’amour, celui qu’elle vouait et celui dont on l’honorait. Au petit matin, un rayon blanc jaillit des doigts de la fillette et nimba la blessure de sa mère. Il fila ensuite hors de la maison, ouvrant la porte à grand fracas, ne pouvant plus être contenu dans un espace si petit, et partit au-dessus de la forêt. Flore, épuisée, se coucha près de sa mère et s’endormit. La chèvre et les poules sortirent. Plus tard, la voix du père Landry réveilla l’enfant.
Elle sortit, éblouie par le soleil. Elle trouva le père Landry tombé à genoux près des cendres, devant le crâne fendu. Il se releva et la prit dans ses bras.
Elle n’était pas morte. Le père Landry se demanda si elle était vivante.
Geneviève baissa la tête. Le père Landry se tut. Il soutint la jeune femme jusqu’à l’intérieur et la fit asseoir sur le banc. Il se détourna, rallumant le feu pendant que Flore enlevait le bandage pour examiner la plaie. Il n’y avait plus aucune trace. Le père Landry ramena le peu de lait que la chèvre pouvait fournir et un vieux croûton de pain qu’il avait trouvé sous la table. Flore prit dans la réserve des œufs que sa mère avait enrobés de cendre pour les conserver. Landry ne voulut rien prendre, il insista pour qu’elles mangent, n’hésitant pas à donner la becquée à sa voisine et à gronder Flore qui picorait du bout des lèvres. Quand il estima qu’elles avaient repris des forces, il s’employa à disperser le silence :
Geneviève restait muette, l’esprit tourné vers les cavaliers foudroyés. Puis elle regarda sa fille. Elle regarda sa robe déchirée.
Flore hocha la tête.
Le regard de la mère fila vers la niche des Sulévies. L’enfant n’avait pas remis la pierre. Le père Landry vit les statuettes et posa sa main sur celle de Geneviève.
Geneviève secoua la tête.
Le père Landry s’inclina.
La jeune femme et sa fille passèrent la journée à réparer les dégâts. Elles enterrèrent les restes du cochon et les cadavres des poules. Puis elles lavèrent leurs mains dans l’eau de la rivière et dégagèrent les os de Sylvain, ôtant la hache de son crâne, pour les enterrer sous le chêne, dans la clairière. Geneviève récupéra les cendres du bûcher dans une jarre qu’elle scella avec la cire récoltée par son mari. Elle la déposa près de l’autel des Sulévies. La mère et la fille s’agenouillèrent et se balancèrent, entonnant la mélopée.
Flore fut de nouveau éclairée de l’intérieur, la porte s’ouvrit et le soleil qui baissait sur l’horizon glissa quelques rayons à l’intérieur. Geneviève regarda sa fille.
Flore se blottit contre elle et pleura enfin. Geneviève la serra fort, mais ses larmes à elle s’étaient évaporées dans les flammes du bûcher.
~ * ~ * ~ * ~ * ~ * ~
Le père Landry revint sur une charrette tirée par ses deux bœufs, avec sa femme Bertille et son plus jeune fils. Ils saluèrent leurs voisines, déchargèrent la charrette. Dedans, il y avait un cochon, des poules, un coq. Geneviève ouvrit la bouche. Bertille mit son bras autour de ses épaules.
Les hommes déchargèrent aussi des outils et quelques provisions, du pain, des fruits, un peu de viande salée. Puis ils remontèrent dans la charrette pour aller chercher le bois coupé par Sylvain. Bertille mit ses voisines sous ses ordres et ensemble elles nettoyèrent de fond en comble la cour et la maison, faisant disparaître jusqu’aux dernières traces. Flore alla mener le nouveau cochon à la glandée, s’occupa de traire la chèvre et de veiller que toute la volaille ait à manger. Les deux femmes allèrent à la rivière. Bertille déshabilla sa voisine et la lava. L’eau était froide. Ses gestes étaient sûrs. Elle la sécha, la rhabilla avec du linge qu’elle avait amené, faisant un ballot de celui de Geneviève. Elles s’assirent sur une pierre, en silence, les yeux sur l’eau.
Geneviève savait son mari sous la protection des Sulévies mais les paroles de Bertille, après ses soins et son silence, agirent comme un baume. Elle étreignit fort la main de la femme, qui inclina la tête. Elles revinrent vers la maison. Bertille captura Flore dans ses bras et lui ordonna :
Quand ils partirent le soir, la maison embaumait le propre et la sauge. Le feu flambait dans l’âtre et de la soupe chauffait dans le chaudron. Geneviève et Flore, propres de corps et de vêtements, se tenaient l’une contre l’autre.
~ * ~ * ~ * ~ * ~ * ~
551
Geneviève avait d’abord pensé que le choc était responsable. Ensuite le bébé avait bougé. Le décompte était clair : ce n’était pas l’enfant de son mari. Bertille s’en aperçut la première. Elle posa les mains sur le ventre et son regard sur le visage de son amie. Geneviève détourna la tête. Bertille la prit dans ses bras. Avant de rentrer chez elle, elle dit :
Flore avait regardé l’échange sans comprendre. Ce qu’elle comprit, ce fut le ventre qui s’arrondissait, comme celui de la chèvre. À partir de ce moment, elle prit grand soin de sa mère. Au printemps, Geneviève refit ses provisions de plantes médicinales. Elle expliquait beaucoup à sa fille. Flore pensa à leur truie, qui était morte en donnant naissance à la portée de leur ancien cochon. Elle augmenta la provision d’achillée millefeuille et de plantain, parce que c’était une hémorragie qui avait emporté la truie. Elle cueillit aussi du millepertuis contre la mélancolie. Sa mère accepta d’en boire. Flore entrevoyait petit à petit ce qu’elle n’avait pas vu ce soir-là, cachée dans le garde-manger, les bruits, les cris, les rires et le silence de ses parents.
Un matin de juillet, sa mère se plia en deux et appela.
Une deuxième contraction arriva.
Flore eut un éclair rouge dans sa tête, la vision de la jeune femme jetant le bébé dans les braises de l’âtre. Elle raffermit sa position et amena sa mère vers leur paillasse. Elle la tint accroupie contre elle.
Elle fut aussitôt illuminée par la fulgurance blanche. Elle devina que l’expulsion était proche, plaça ses mains et reçut le nouveau-né, un garçon qui se mit aussitôt à hurler. Elle allongea sa mère, lui tendit l’enfant. Geneviève détourna la tête. Flore déposa le nouveau-né et prit la serpette des aïeules pour couper le cordon ombilical. Puis elle berça son frère. Entre ses sourcils, elle vit une trace de sang. Elle passa un linge dessus, mais la tache resta. Elle avait la forme d’une feuille de chêne. Flore embrassa la marque de son frère, lui souhaitant la bienvenue dans ce monde. Elle savait que l’accouchement n’était pas terminé, sa mère lui avait appris à faire naître les chevreaux. Elle attendit le placenta, le jeta dans le feu. La vision rouge revint alors elle ajouta des feuilles de sauge au brasier. Puis elle veilla sa mère pour parer à toute hémorragie. Affamé, le bébé finit par hurler de manière continue.
La mère garda les yeux fermés et se tourna davantage vers le mur. Inquiète, Flore resta un instant près de la couche. Elle avisa la chèvre, plaça le pis dans la bouche de l’enfant et il téta. Les deux jours suivants furent difficiles, sa mère ne pouvait pas se lever pendant les quarante jours des couches, son frère hurlait quand il était seul. Par bonheur, la chèvre n’était jamais très loin quand Flore avait besoin d’elle. Le troisième matin, Bertille vint aux nouvelles. Elle fit un lit de foin dans un coin pour Flore et la coucha. L’enfant s’endormit tout de suite. La voisine garda le bébé hurlant dans ses bras, le berçant jusqu’à ce qu’il s’apaise. Elle s’assit alors près de son amie, toujours tournée vers le mur et lui parla. Puis en soupirant elle mit à infuser du millepertuis. À son réveil, les yeux de Flore avaient un éclat mordoré. Elle prit le bébé des bras de Bertille et elle le présenta à sa mère.
La jeune femme ne répondit pas. Puis ses épaules se secouèrent convulsivement. Elle se retourna, serra son enfant et son amie dans ses bras, prit le nourrisson et le lait maternel monta dans son corps.
Bertille et sa fille se relayèrent auprès de la famille jusqu’aux relevailles de la mère puis s’éclipsèrent.
~ * ~ * ~ * ~ * ~ * ~
Août 552
Geneviève allait souvent se recueillir sur les ossements de son mari. Flore n’aimait pas ça. Quand sa mère revenait, elle avait les yeux rouges et évitait tout contact avec Innocent. Il avait un an et avait pris l’habitude de se dandiner vers sa sœur. Pour couper court à un reproche que Flore osa, Geneviève lui demanda de venir avec elle. L’enfant accepta. Sa mère s’agenouilla près de l’arbre, mais elle, elle éprouva la déchirure de son esprit. Elle s’enfuit vers la maison, vers l’autel des Sulévies. Geneviève ne s’en aperçut pas. Elle avait fermé les yeux. Ce qu’elle recevait ici devenait un besoin. Pourtant c’était terrifiant. Elle vit en rêve sa grand-mère agenouillée devant un autel au pied d’un autre arbre, un arbre rouge. À côté, un garçonnet fiévreux allongé, sur lui un agneau égorgé. Elle répétait le nom d’Esus. Ses souvenirs de cette époque étaient clairsemés. Une image : sa mère, essuyant son visage d’enfant, il y avait du sang sur le linge et un écureuil mort suspendu à l’arbre. Sa mère était en colère contre sa grand-mère. Le soir même elle lui avait parlé des Sulévies.
Un jour, Flore lui avait demandé de ne plus aller au chêne. Geneviève avait vu le halo blanc autour de sa fille et la lumière dans ses yeux, alors elle avait obéi. Elle cousait donc près de la maison, insatisfaite. Elle pensait à Bertille, qu’elle ne voyait plus depuis que son gendre avait attrapé cette maladie arrivée au village, qui lui avait interdit de revenir quand elle lui avait apporté des remèdes. Innocent jouait avec les poules. Flore était à la rivière, elle ramassait le linge qu’elles avaient lavé le matin et étendu dans le pré pour qu’il sèche. La mère vit le prêtre arriver de loin, juché sur un âne. Elle entra dans la maison et replaça la pierre devant l’autel des Sulévies. Son approche confirma son intuition : la longue robe sombre, la tonsure, dévoilée par le capuchon qui s’envolait avec le vent.
Geneviève ne répondit pas.
Elle garda le silence. Flore arriva, un panier rempli de linge dans les bras. Elle salua le prêtre.
Le prêtre s’épongea le front avec un linge qu’il sortit de sa robe. Parcourir ce chemin lui donnait chaud. Le message qu’il avait à délivrer aussi.
Flore rit à l’idée saugrenue d’un mari. Le père Léonce fronça les sourcils.
Geneviève prit une inspiration et répondit d’une voix douce :
Il soupira.
Il se tourna vers Flore, s’accroupit à sa hauteur et lui dit :
Flore se sentit mal à l’aise et lutta pour ne pas détourner le visage. Le prêtre la relâcha enfin, bénit Innocent et repartit sur son âne.
La fièvre saisit Flore au petit matin. Étonnée par ce rhume d’été, la guérisseuse lui prépara une infusion d’écorce de saule. Innocent vint se coucher près de sa sœur.
Le soir, la toux commença. Geneviève lui fit boire du sirop de cynorrhodon. Mais la maladie se déchaîna. Flore se mit à cracher du sang à chaque quinte de toux. La fièvre montait. La mère pensa au prêtre, au fléau dans le village. Elle s’agenouilla devant l’autel familial.
Aucune lumière ne vint l’éclairer. Elle fit se lever Flore, la tint contre elle devant l’autel, en répétant la mélopée, mais l’enfant délirait et aucune lumière ne se répandit en elle. Au petit matin, sa respiration se fit sifflante. Sa peau se colora légèrement de bleu. Elle sombra dans l’inconscience. Geneviève se tordit les mains. Elle revit ce soir-là, les assauts des cavaliers, nombreux, si nombreux, Sylvain avec sa hache dans la tête, Sylvain jeté au feu, les flammes, la douleur, les flammes. Une image supplanta les autres, une vision rouge, échappée de sa mémoire. Sa grand-mère maternelle, l’enfant malade, l’agneau sacrifié. Les flammes dansèrent dans ses yeux.
Le soleil éclairait à peine le ciel quand elle porta sa fille dans la clairière, sous le chêne. Elle étendit un drap de lin. Elle descella la jarre contenant les cendres de son mari, en répandit une partie sur le linge. Elle déposa sa fille au milieu. Elle déposa Innocent dans le giron de sa sœur. Il la regardait, ensommeillé et étonné. Elle versa sur lui le reste des cendres de la jarre, il éternua. Elle prit la serpette de ses aïeules et abattit sa main en regardant sa fille. L’obscurité tomba aussitôt. Un vent se leva et souffla les cendres, relevant les côtés du drap dans un tourbillon. De l’arbre sortit Esus, les mains levées, une lumière rouge émanant de ses paumes et éclairant le visage de l’enfant. Geneviève vit sa fille se rider, rajeunir, vieillir de nouveau. Ses joues avaient perdu les rondeurs de l’enfance, sa poitrine et ses hanches s’étaient arrondies. Le corps de Flore s’éleva brusquement et une pluie de sang s’abattit sur le drap de lin. Geneviève se balançait, entonnant la mélopée de sa grand-mère. Elle ferma les yeux pendant l’union du dieu et de sa fille.
Celle qui redescendit doucement au sol avait une vingtaine d’années, son ventre était rond du fruit d’Esus, ses yeux irradiaient de flammes. Geneviève se releva mais n’osa pas la regarder. La fille tendit la main vers les cheveux de la mère, prit une mèche dans ses doigts. Elle était blanche. Sur le front de Flore, entre ses sourcils, la feuille de chêne.
Vers midi, Geneviève et Flore quittèrent leur maison. Elles emmenaient avec elles la serpette des aïeules et les statuettes des Sulévies, devenues noires, comme frottées à la suie.
~ * ~ * ~ * ~ * ~ * ~
Janvier 553
Elles marchèrent, évitant les villages, mangeant ce qu’elles trouvaient et s’abreuvant aux sources. À la mer, elles s’arrêtèrent. Elles trouvèrent des coquillages à manger. Elles dormaient sur la plage. Il était temps pour Flore, un halo rouge flottait autour de son ventre. Geneviève n’essaya pas de compter. Cela n’avait rien d’une grossesse habituelle. Trois filles naquirent. Dans leurs yeux, les flammes, sur leur tempe, la marque d’Esus. Flore s’allongea, épuisée. Geneviève veilla sur elle et ses filles. Au matin, elles furent tirées de leur engourdissement par une exclamation :
Debout devant elles, Ermeline souriait. Elles l’avaient déjà croisée, qui pêchait à pied elle aussi. Elle se pencha sur les petites filles et gazouilla. Puis elle s’adressa aux deux femmes :
Ermeline fit une grimace.
Elle se releva, attrapa le baluchon, prit deux enfants dans ses bras et ordonna :
Geneviève prit l’autre bébé. Se tenant aux femmes, Flore se leva.
La vie avec Ermeline était facile. Elle prenait soin de ses invitées, parlait beaucoup aux enfants, leur chantant des chansons. Geneviève et Flore purent se reposer. Elles ne se parlaient pas. Elles avaient fait des choix. Le chemin était tracé, il fallait marcher. Leur hôtesse n’avait posé qu’une seule question : le prénom des filles. Elles se regardèrent. Flore haussa les épaules. Ermeline, après un silence, ne put se retenir :
Elles ne pouvaient y échapper : Ermeline conclut que le prêtre trouverait bien trois prénoms chrétiens et elle fixa la date. Au moment du départ, Geneviève embrassa sa fille toujours alitée. Flore la retint par le bras, les yeux en flammes, et dit d’une voix forte :
Un silence suivit. Ermeline considéra les trois sœurs et regarda Flore, perplexe.
Un soir, après les relevailles de Flore, Geneviève aborda la question de leur départ. Ermeline en fut blessée.
Le lendemain matin, Dieu y pourvut, en effet. Quand Flore ouvrit la porte de la maison, elle se trouva devant un grand jeune homme qui s’apprêtait à frapper. C’était Marin, le fils d’Ermeline, qui venait rendre visite à sa mère et qui fut frappé d’un coup de foudre à la vue de la jeune femme. Les noces eurent lieu quelques mois plus tard. Marin utilisa une partie de son argent pour acheter la maison mitoyenne et creusa une porte entre les deux foyers. L’autre partie, il l’investit dans un marais salant : un conseil de sa femme, qui s’était réveillée les yeux brillants et rouges à la suite d’un cauchemar.
~ * ~ * ~ * ~ * ~ * ~
568
La famille n’était pas riche mais grâce au travail de Marin, elle vivait bien. Ermeline commençait à décliner. Geneviève, elle, ne vieillissait pas. Fort heureusement, ses cheveux blancs faisaient illusion. Après quinze ans, Flore semblait toujours avoir vingt ans, comme ce matin d’ombre. Marin ne s’en plaignait pas. Il savait que sa femme ne l’aimait pas autant qu’il l’aimait, mais il ne s’en plaignait pas non plus. La seule chose qui le dérangeait, c’était ses belles-filles. Elles n’acceptaient d’ordre que de leur mère et de leur grand-mère, et avec beaucoup de réticence au fur et à mesure qu’elles avançaient en âge. Tout dans leurs caractères le heurtait. Pharaïlde était autoritaire, Théodelinde plus douce, Austreberthe était coquette, mais surtout toutes trois étaient manipulatrices. Quand Ermeline s’éteignit, Geneviève et Flore pleurèrent, mais pas les sœurs. À y réfléchir, Marin ne se souvenait pas les avoir déjà vues pleurer. Un jour, à l’église, il remarqua les œillades qu’Austreberthe adressait à un riche négociant qui aurait pu être son père. Une fois rentré, il tança la jeune fille et les trois sœurs se dressèrent contre lui. Flore intervint :
Les sœurs toisèrent leur mère. Geneviève se leva et se tint près de son enfant. Les jeunes filles perçurent une puissance qu’elles ne connaissaient pas, comme une trace ancienne sur l’âme de leurs aînées. Elles capitulèrent. Le lendemain, à l’aube, elles rejoignirent le marais salant de la famille. Marin y travaillait, les pieds dans l’eau. Il regarda ses belles-filles, étonné. Elles s’arrêtèrent près de lui, se tinrent les mains. Un brouillard rouge se répandit autour d’elles alors qu’elles entonnaient :
Elles se tournèrent vers Marin et tendirent la paume de leurs mains. Une fulgurance le frappa à la poitrine et il tomba en arrière, la tête sous l’eau salée. Ses efforts pour se relever furent vains.
~ * ~ * ~ * ~ * ~ * ~
Octobre 1609
Mémoires de Geneviève
Nous voici revenues dans notre pays natal. Ma chère Flore est à mes côtés. Nous avons plus de mille ans. Il est temps pour nous. Nous avons retrouvé l’arbre où sont enterrés Sylvain et Innocent. Esus ne l’habite plus, il habite les sœurs. C’est là que nous procéderons au rituel. De notre maison, il ne reste rien. Peut-être les pierres de notre âtre gisent-elles, recouvertes par ce qui est devenu un champ. J’ai ramassé d’autres pierres, j’ai préparé le foyer près du chêne. Flore a ramassé le bois. J’ai déterré les racines d’aconit. J’ai allumé le feu sous le chaudron. La dernière potion de la guérisseuse.
Les sœurs sont maintenant puissantes. Elles ont une famille nombreuse. Leurs enfants portent la marque d’Esus, leurs descendants aussi. Dans un rêve rouge, j’ai vu mes petites-filles lancer sur l’eau des navires. Austreberthe habitait l’endroit où elle est née. Théodelinde était en Afrique et Pharaïlde sur ce nouveau continent, découvert il y a à peine un siècle. Je n’ai pas compris ce qu’elles faisaient mais il y avait tant de perversité dans cette vision que j’ai suffoqué et que Flore m’a réveillée, affolée. Je sais maintenant que leur fortune sera colossale, à la hauteur de leur noirceur. Plus rien ne leur résistera.
Nous sommes toutes les deux lasses. Flore a essayé, sans jamais perdre espoir, de retrouver son lien avec les Sulévies, entretenant en elle cette trace de son ancienne alliance qui fait si peur aux trois sœurs. Mais elle n’y est jamais parvenue. Au bout de cette vie si longue, je sais ce que j’ai échangé contre sa pureté, contre l’innocence de mon fils si bien nommé. Et ce n’est pas à la hauteur de notre perte. J’en suis responsable. Flore me dit que ce sont les cavaliers qui sont responsables. J’aimerais la croire, mais je sais que c’est faux. Flore faisait les bons choix, j’ai fait les mauvais et j’ai finalement choisi pour elle. Elle le sait aussi, malgré ses paroles. Elle me pardonne, mais elle le sait.
Je pense à mon amie Bertille. Je ne sais pas ce que sa famille est devenue. A-t-elle été balayée par la peste dont son pauvre gendre était atteint ? L’Histoire ne garde pas la mémoire des petites gens. Je pense à la bienveillance de cette femme. « Tout se répare, Geneviève. Ton mari est auprès des anges de Dieu, maintenant. » Je savais qu’il n’était pas avec les anges de son dieu. Mais je ne peux m’empêcher de penser qu’à ma place, elle aurait laissé Flore rejoindre les Sulévies. Innocent aurait grandi sous leur protection. J’aurais été grand-mère, et nous serions tous morts depuis longtemps, nous reposant d’une vie difficile mais simple. Le pacte que j’ai passé ce matin-là nous a menées sur un chemin que nous ne voulons plus suivre. Nous allons chanter notre dernier chant aux Sulévies, en espérant être entendues.
~ * ~ * ~ * ~ * ~ * ~
Elle brûla le papier, comme elle brûlait tout ce qu’elle écrivait, même avant les rumeurs de purification des sorcières qui montaient du Pays basque. Elle avala les premières gorgées. Flore but très vite à son tour. Elles déposèrent les statuettes noires des Sulévies sous l’arbre, se prirent les mains et entonnèrent :
L’engourdissement s’empara d’elles très vite. La guérisseuse savait doser. Au moment où le froid glacial se répandait dans leurs veines, elles eurent ensemble une illumination blanche : la marque d’Esus s’éteindrait. Elles virent Pharaïlde, Théodelinde et Austreberthe vieillir. Elles les virent se livrer à des atrocités pour perpétuer la marque, retrouver leur jeunesse. En vain : la feuille de chêne allait disparaître, coupée de sa source par la mort de Geneviève et de Flore.
~ * ~ * ~ * ~ * ~ * ~
1966
Denise était nerveuse. La scène ne lui plaisait pas du tout : trois sorcières penchées sur le berceau de son enfant avec des yeux d’ogresses. Elle jeta un regard de détresse à son mari, mais il était rempli de l’honneur que son fils recevait : ses tantes ne se déplaçaient jamais pour les naissances. Elles étaient vieilles, la famille était nombreuse. Personne ne savait au juste quel âge elles avaient – et personne n’aurait osé le leur demander. Il ignorait à quoi il devait cet honneur mais il commençait à espérer être couché sur leur testament. Denise lissa le drap nerveusement. Elle se força à attendre patiemment que l’épreuve se termine. L’une des anciennes approcha son vieux doigt du cou tendre de son fils, effleurant la tache de vin en forme de feuille de chêne, et la jeune maman frémit. Elle était tendue, prête à bondir sur elles pour sauver son enfant. L’ancienne porta ensuite le doigt sur sa tempe. Denise vit la même tache et se détendit. Quelle sotte de maman poule elle faisait ! Les tantes se sentaient proches de son enfant parce qu’il portait leur marque de naissance. Voilà tout !
Au fil des années, Denise et son mari furent très souvent invités avec leur enfant chez les tantes. Elle n’aimait pas dormir dans leur manoir, surtout après la mort de son mari. Grégoire, lui, était fasciné par l’immensité du domaine. Il ne lui tardait qu’une chose : quitter la grande table du repas familial et toutes ces momies pour jouer à explorer, entraînant dans ses aventures le domestique chargé de veiller sur lui. Un soir, Denise eut soif et descendit. Elle vit une lueur rouge sortir de la cave, s’approcha des marches. Les tantes se disputaient.
Denise n’attendit pas davantage. Elle monta à l’étage, attrapa son enfant et plus jamais elle ne revint. Jamais non plus elle ne raconta ce qu’elle avait entendu. Elle n’excluait pas la possibilité d’avoir rêvé, cette nuit-là. Elle évitait d’y penser.
~ * ~ * ~ * ~ * ~ * ~
1996 – 2026
Sandrine était nerveuse. La scène ne lui plaisait pas du tout : trois sorcières penchées sur le berceau de son enfant avec des yeux d’ogresses. Elle jeta un regard de détresse à son mari, mais il était rempli de l’honneur que sa fille recevait : ses tantes ne se déplaçaient jamais pour les naissances. Elles étaient vieilles, la famille était nombreuse ! Personne ne savait au juste quel âge elles avaient, et personne n’aurait osé le leur demander. Il ignorait à quoi il devait cet honneur, mais il commençait à espérer être couché sur leur testament. Sandrine lissa le drap nerveusement. Elle se força à attendre patiemment que l’épreuve se termine. L’une des anciennes approcha son vieux doigt du poignet tendre de sa fille, effleurant la tache de naissance en forme de feuille de chêne qu’elle portait, et la jeune maman frémit. Elle était tendue, prête à bondir sur elles pour sauver son enfant. L’ancienne porta ensuite le doigt sur sa tempe. Sandrine vit la même marque et se détendit. Quelle idiote de maman surprotectrice elle faisait ! Les tantes se sentaient proches de son enfant parce qu’elle portait leur marque de naissance. Voilà tout !
Au fil des années, Sandrine et son mari furent très souvent invités avec leur enfant chez les tantes. Elle n’aimait pas dormir dans leur manoir, mais elle n’eut jamais soif dans la nuit. Les tantes étaient aux petits soins pour Nina et payèrent ses études de droit. En même temps, des centaines d’agences de détectives cherchaient Grégoire. Elles le cherchaient elles aussi, accentuant leurs invocations à mesure que Nina grandissait. Que Nina vieillissait. Quand elle eut atteint trente ans, les sœurs se désespérèrent de voir sa fertilité sur le point s’amenuiser. Pharaïlde décida de jouer gros. Les trois sœurs se prirent les mains :
Elles soufflèrent doucement, exhalèrent trois fumées rouges qui s’unirent et filèrent vers l’océan. La bôme bougea, Edmond tomba. Le chemin était libre.
Elles n’avaient toutefois pas prévu le vol de l’estampe de Chillida entreposée dans une de leurs maisons. Ni qu’il la mettrait aux enchères. Ça n’augurait rien de bon sur le niveau intellectuel de sa descendance, mais les trois sœurs n’avaient pas besoin que ses bébés soient intelligents. Elles avaient dû intriguer, sortir d’une manche une juge issue de leur lignée. Le choix de l’avocate était évident. Il avait toutefois fallu le secours d’un philtre et d’une incantation pour que Nina se jette au cou de cet homme de trente ans de plus qu’elle. Au cou, c’était le mot juste. Le support de la magie était la cravate. De gris pâle, elle était devenue rouge, ce qui laissait espérer aux filles d’Esus une efficacité maximale. Un peu odorante, certes, mais ça masquerait l’odeur de décomposition des sœurs.