| n° 23770 | Fiche technique | 3706 caractères | 3706 602 Temps de lecture estimé : 3 mn |
26/08/26 |
Résumé: Une rencontre fugace sans lendemain n’est pas nécessairement de celles que l’on oublie aisément. | ||||
Critères: #journal | ||||
| Auteur : Louis-Alexandre (Première tentative) Envoi mini-message | ||||
| Texte court |
J’avais décidé de manière abrupte d’une visite au Potager du roi que j’avais admiré une dizaine d’années auparavant.
Août avait enfin renoncé aux chaleurs excessives des semaines précédentes et la matinée était comme il fallait qu’elle fût : accueillante et chaleureuse sans réserve, mais avec cette retenue que mon imaginaire prêtait – encore un de mes préjugés – aux beaux quartiers versaillais. L’attente promettait d’être longue car l’ouverture du potager n’était prévue qu’à dix heures. Les quelques rares personnes qui étaient là venaient surtout y faire leur marché. Leurs caddies postés en sentinelles en attestaient.
Je vis alors près de la grille d’entrée un tanagra de belle facture. On l’avait probablement convoquée là pour que ma journée fût belle. Enfin, rien n’est moins sûr, j’ai souvent des hallucinations.
Mon tanagra était une Versaillaise élégamment vêtue. Je n’osais la dévisager lorsque soudainement attentive à un mouvement de la rue, elle offrit un bref instant son profil à mon regard. Elle avait noué ses magnifiques cheveux bruns en une natte haute qui dégageait les traits de son visage fin et délicat ; elle était belle ! L’accord du chemisier et de la jupe ample et légère était à coup sûr étranger au prêt-à-porter. Tout en cela disait le fait-main ; ses mains fines et gracieuses elles-mêmes le suggéraient. À cette heure-là, l’air hésitait encore entre fraîcheur et douceur commençante. Ma jolie voisine entama alors une valse-hésitation et entreprit de jouer de sa veste aubergine comme d’une muleta dont elle ne savait trop que faire. C’était un ballet continu entre les épaules et l’avant-bras. Ses gestes étaient empreints d’une exquise féminité, j’étais conquis. Je savourai le hasard qui avait porté mes pas tout près d’elle sans même que cela fût sollicité. Je me sentais un peu niais et heureux.
Sa prévoyance avait rendu cette jeune beauté captive, elle aussi, d’un temps qu’il nous fallait partager devant les grilles closes. Ma contemplation silencieuse était un espace rare que je n’aurais su prévoir ; ce hasard objectif me fascinait.
Quarante minutes s’étaient écoulées lorsqu’un maraîcher vint ouvrir la petite grille menant au marché qui trônait sous un barnum improvisé. Il était seul et la patience restait de mise, chacun étant servi à tour de rôle.
Mon attention se porta sur l’étal où figuraient sur une ardoise le nom des fruits et légumes du jour et leurs prix. Elle aussi scrutait cette ardoise en fronçant légèrement les ailes du nez puis, de manière un peu inattendue, mon tanagra fléchit les jambes et resta quelques secondes, accroupie devant moi dans une attitude qui suggérait une fatigue passagère. Je n’osai pas m’enquérir d’un malaise éventuel ; elle se releva vivement. L’instant d’après, une conversation vint à naître entre elle et la personne qui la précédait. Elles échangeaient des adresses de maraîchers où elles complétaient les achats qui leur étaient nécessaires, le potager n’étant ouvert que les samedis. J’entendis prononcer le nom de Porchefontaine que ma jolie voisine réfuta parce que trop loin de chez elle.
Vint son tour de passer commande et je la vis voleter brièvement de l’un à l’autre étal des légumes offerts à la vente. L’instant d’après j’étais à mon tour happé dans cette danse et je ne la revis pas. Le hasard avait repris en un instant ce qu’il avait offert ; j’en restai heureux et coi. Ces précieux instants, rien ne les entacherait jamais d’un futur improbable.
Je m’engageai alors d’un pas assuré dans les allées sagement bordées d’espaliers centenaires. Les poires, luisantes encore de la rosée matinale, brillaient aux premiers rayons de soleil.
La Quintinie m’est témoin que je fus brièvement heureux ce jour-là.