Suite possible écrite dans le cadre du jeu « Polar and Co », pour le texte de Pattie : Dernier témoin
Gabriel était dubitatif ; il ne comprenait rien. Katia, Christelle, Cybèle, une même personne et pourtant trois personnalités différentes.
Comment avancer ? il ne savait pas. Enfin il n’était pas pressé de conclure, car intuitivement il était sûr qu’il y perdrait Katia. Aussi il était bientôt temps de demander une rallonge à Valcroix. Après tout, il avait déjà bien bossé.
Que faire maintenant, il fallait bien justifier ses honoraires… Tiens, il pourrait rendre visite au docteur Klaus. Après tout, il ne le connaissait pas et même en état catatonique, il pourrait peut-être en tirer quelque chose !
Arrivé à l’hôpital, il se dirigea tout naturellement vers la réception et là il se statufia, stupéfait à la vue de la réceptionniste.
- — Heu, Madame Valcroix ?
- — Pardon ?
- — Heu, vous êtes madame Christelle Valcroix ?
- — Ah non, moi, c’est Coralie, je lui ressemble tellement à cette Christelle ?
- — Oui, madame, c’en est incroyable.
Amusée, la réceptionniste sourit et lui demanda :
- — Et à part cela, monsieur, vous désirez ?
- — Ah, oui, je désirerais voir le docteur Klaus qui est hospitalisé chez vous.
La jeune femme se concentra sur l’écran de son ordinateur, puis le renseigna :
- — Donc, monsieur Klaus est au troisième étage, chambre 312, mais adressez-vous au bureau des infirmières, c’est juste en face de l’ascenseur.
- — Merci, Katia.
- — Encore une de vos conquêtes qui me ressemble ?
- — Heu non, veuillez m’excuser, je vous remercie, Coralie, c’est bien cela ?
- — Tout à fait, bonne journée, monsieur.
Gabriel, arrivant à l’étage indiqué, se dirigea tout naturellement vers les infirmières et l’une d’elles l’interpella :
- — Vous désirez, monsieur ?
- — Je désirerais visiter le docteur Klaus.
- — Et vous êtes ?
- — Gabriel, un ami, un très vieil ami.
- — Vous connaissez l’état de votre ami ?
- — Oui, son épouse m’a dit qu’il était dans un état catatonique.
- — Tout à fait, monsieur, une catatonie obsessionnelle.
- — C’est-à-dire ?
- — C’est-à-dire qu’il répète toujours les mêmes choses et nous ne savons pas pourquoi.
- — Nous ?
- — Oui, le professeur Dimitri et toute son équipe.
- — Ah !
- — Oui, monsieur Gabriel, vous qui le connaissez bien, vous aurez plus de chance que nous pour communiquer avec lui.
- — Bien sûr !
Gabriel pénétra dans la chambre 312.
Il y vit un vieil homme qui, tel un rabbin pratiquant le shoklen se balançait en se frappant la poitrine.
- — C’est ma faute, c’est ma très grande faute, psalmodiait-il.
- — Bonjour docteur Klaus.
- — C’est ma faute, c’est ma très grande faute.
- — Je m’appelle Gabriel.
- — C’est ma faute, c’est ma très grande faute.
- — Heu, je voulais vous parler de Katia.
- — C’est ma faute, c’est ma très grande faute.
Le détective se rapprocha et d’un doigt, toucha l’épaule du patient. Celui-ci leva des yeux mornes et poursuivit :
- — C’est ma faute, c’est ma très grande faute.
- — Quelle est votre faute, Docteur Klaus ?
- — Je l’ai cassé, mille dix-sept morceaux, vous vous rendez compte ?
- — Qu’avez-vous cassé ?
- — C’est ma faute, c’est ma très grande faute.
- — Et Katia, vous savez où est Katia ?
- — C’est ma faute, c’est ma très grande faute.
- — Mais répondez-moi, docteur Klaus.
- — C’est ma faute, c’est ma très grande faute.
- — Et Katia, vous savez où est Katia ?
- — C’est ma faute, c’est ma très grande faute.
Gabriel comprit qu’il ne tirerait rien du malade. Il sortit donc de la chambre et avisant la même infirmière, il lui demanda :
- — Le docteur Klaus est toujours ainsi ?
- — Malheureusement oui.
- — Il n’y a rien à faire ?
- — Si, le professeur Dimitri y travaille.
- — Puis-je lui parler ?
- — Heu, vous voulez un rendez-vous ?
- — Oui, et urgemment.
Consultant son ordinateur, elle lui demanda :
- — Demain dix heures, cela vous conviendrait ?
- — Parfait.
Sortant de l’hôpital, il se dirigea vers la bibliothèque, dans l’espoir d’y retrouver Katia. Ne la trouvant pas, il interpella une autre employée :
- — Bonjour madame, savez-vous où je pourrais trouver Katia ?
- — Katia ? Je ne vois pas qui c’est.
- — Mais voyons, Katia, la bibliothécaire.
- — Je travaille ici depuis quinze ans et je n’ai jamais connu de Katia, excusez-moi, mais j’ai du travail.
Un peu sonné, Gabriel se demandait ce qui se passait. Il se dirigea ensuite et aussi vite que son tacot le lui permettait vers la demeure de Katia. Il trouva porte close et sonna ensuite chez la voisine, madame Klaus.
- — Savez-vous où est Katia, madame Klaus ?
- — Qui ?
- — Mais, la personne qui habite là, juste à côté.
- — À côté ? Mais ce logement est vide depuis plusieurs années.
Bousculant légèrement la propriétaire des lieux, il se précipita vers le bureau du docteur et consulta son agenda. Rien, il n’y avait plus rien, plus aucun rendez-vous de Katia. Il n’y comprenait plus rien.
En ressortant, il marcha sur un morceau de verre qui sous son poids se brisa en quatre. Il n’y prit garde.
Une nuit de plus qu’il passera dans sa guimbarde. Après son sandwich avalé, il essaya de trouver un coin tranquille pour dormir. Son attention fut attirée par une silhouette, une allure. De cette distance, il ne pouvait discerner le visage. Il descendit donc de voiture et se dirigea vers cette personne qui ne pouvait être qu’une prostituée. Au fur et à mesure de son avancée, il en était certain, c’était Cybèle.
- — Cybèle ?
- — Ah, tu me trouves si belle ? C’est plutôt gentil, d’habitude le premier mot des mecs c’est « combien ? »
- — Vous ne vous appelez pas Cybèle ?
- — C’est comme tu veux, mon chou, tu peux m’appeler si belle si tu veux, mais c’est cent euros et tu auras beaucoup d’amour.
Conscient de sa méprise, Gabriel battit en retraite et se prépara à passer la nuit dans sa voiture. Cette nuit fut entrecoupée de cauchemars où intervenaient des Katia sous diverses formes. Le réveil fut plus que pénible et il se traîna plus qu’il ne marcha vers un « Breakfast in America » où il savait trouver le petit déjeuner copieux qu’il lui fallait. Affalé à table, il repéra sur le set-menu des « Eggs Benedict ».
- — Vous avez choisi, monsieur, lui demanda la serveuse.
Cette voix lui fit comme un électrochoc !
- — Katia ?
- — Pardon ?
- — C’est toi, Katia ?
- — Heu, non, moi, c’est Corinne. Vous avez choisi, monsieur ?
Le détective ne savait plus où il en était… Il voyait des Katia, des Christelle, des Cybèle partout. Devenait-il fou, avait-il des visions ? Pourtant cela semblait si réel, si normal, il ne comprenait vraiment plus. Il se rappela son rendez-vous avec le docteur Dimitri et se dirigea donc vers l’hôpital.
Une fois arrivé, on l’introduisit dans son bureau. L’hôte n’y était pas encore et Gabriel eut tout loisir pour examiner cet antre. Tout était sombre, le mobilier vieillot et la tapisserie désuète. Quelques petits tableaux attirèrent son attention. Plutôt des « sous-verre » de petits quatrains.
Le vent froisse la nuit de ses ailes sans nombre,
La lune y laisse à peine un reflet incertain ;
Je regarde passer, dans le Miroir des Ombres,
Les fantômes du temps qui me tendent la main.
Puis un autre :
Dans le Miroir des Ombres où pourrissent les nuits,
Errent des yeux sans nom que la tombe poursuit ;
Les morts y vont parler avec des bouches vides,
Et le verre retient leurs murmures livides.
Perplexe, il en regarda un troisième.
Le Miroir des Ombres boit le sang des visages,
Y grave en silence d’antiques naufrages ;
Ceux qui s’y sont penchés n’en sont jamais revenus,
Leurs reflets décharnés y demeurent suspendus.
Un bruit de porte grinça et un personnage apparut. Un peu le professeur Tournesol avec la tonsure, la barbiche et les vêtements étriqués.
- — Vous vous intéressez à ma poésie, à mes quatrains, jeune homme ? Avez-vous lu celui-ci ? dit-il en tapotant du doigt un des tableaux, c’est mon préféré.
Dans le Miroir des Ombres dort un second cadavre,
Qui sourit lorsque la nuit sur les vitres se cabre ;
Chaque regard jeté dans son tain noir et froid
Y laisse un peu de chair, un peu d’âme, un peu de soi.
- — Un peu macabre, professeur.
- — La vie ne l’est-elle pas ? Vous vouliez me voir, jeune homme à propos de notre ami commun, Klaus.
- — Oui, professeur, son état m’inquiète.
- — Asseyez-vous, jeune homme, je vais vous expliquer.
Assis derrière son bureau, le praticien ausculta du regard Gabriel.
- — Vous connaissez Klaus depuis longtemps ?
- — Heu pas vraiment.
- — C’est bien ce que je me disais, que voulez-vous donc, jeune homme ?
- — Heu, je suis détective et mandaté pour retrouver une dame qui s’appelle Christelle Valcroix. Par là même, une certaine Cybèle et Katia qui est une patiente du docteur Klaus. Des personnes qui semblent être des doubles, mais qui ne le sont que physiquement.
- — Nous sommes tous le double de quelqu’un : de celui que nous étions ou de celui que nous aurions pu être, connaissez-vous le Miroir des Ombres ?
- — Heu, non.
- — Platon le disait déjà « Les hommes ne voient que les ombres et les prennent pour la réalité ». Le Miroir conserve les visages ; les Ombres conservent les secrets.
- — Que voulait-il dire ?
- — Nous croyons regarder notre image alors que c’est elle qui nous examine. Un miroir ordinaire ne renvoie qu’un visage. Le Miroir des Ombres, lui, renvoie ce qui se cache derrière ce visage. Il ne réfléchit pas la lumière, il réfléchit les secrets.
- — …
- — Chacun de nous laisse des traces invisibles : des regrets, des mensonges, des souvenirs oubliés, des vies que nous n’avons pas vécues et qui pourtant continuent de nous hanter. Tout cela forme une ombre. Non pas l’ombre du corps, mais celle de l’âme.
- — …
- — Le Miroir des Ombres ne montre donc pas ce que nous sommes. Il montre ce que nous refusons d’être, ce que nous avons perdu ou abandonné en chemin. Certains y voient leur enfance morte. D’autres un amour disparu. D’autres encore un autre eux-mêmes, plus sincère, plus terrible ou plus coupable.
- — …
- — Voilà pourquoi tant de gens craignent leur reflet. Ils pensent observer leur image, mais ils sentent obscurément qu’elle les observe en retour. Comme un juge patient qui attend depuis toujours que le masque tombe.
- — …
- — Car dans le Miroir des Ombres, le véritable reflet n’est pas devant la glace. Il est derrière vos yeux.
- — Mais qui sont Katia, Christelle et Cybèle ?
- — Le miroir ne crée pas les doubles, jeune homme. Il les révèle. Chacun porte en lui mille visages endormis. Klaus les a libérés.
- — Ce n’est donc qu’une seule personne ?
- — Non, pas vraiment.
- — Donc trois personnes ?
- — Non, pas non plus, ce sont les reflets du Miroir des Ombres.
Gabriel en perdait son latin, il ne comprenait pas la moitié de ce que lui racontait le docteur.
- — Et le docteur Klaus, pourquoi est-il ainsi ?
- — Il est ainsi car il porte une responsabilité, une très lourde responsabilité !
- — Qui est ?
- — Il a cassé le Miroir des Ombres.
- — C’est grave ?
- — Gravissime, car le Miroir s’est bloqué sur le dernier reflet.
- — Katia ?
- — Je ne connais pas, non, le reflet s’est bloqué sur l’image de Perséphone.
- — Ah ?
- — Vous êtes amoureux de cette Katia ?
- — Heu, un peu, oui.
Amusé, le praticien dardait un regard aigu sur l’enquêteur.
- — Vous savez, jeune homme, quand on est amoureux, ce n’est jamais un peu, si l’amour n’est pas absolu, il n’existe pas.
- — Oui, je l’aime.
- — Il ne vous reste donc plus qu’à la retrouver parmi les mille vingt morceaux du miroir qui ont provoqué autant de reflets différents.
- — Le docteur Klaus m’avait parlé de mille dix-sept morceaux !
- — Certes, mais vous avez marché sur un des morceaux du Miroir des Ombres et l’avez cassé en quatre, vous avez donc rajouté trois reflets !
- — Oh !
- — Oui, et dans la quête de votre dulcinée, je ne peux que vous conseiller de regarder où vous mettez les pieds, pour ne pas compliquer votre tâche à l’infini.