Suite écrite dans le cadre du jeu « Polar and Co », pour le texte de Laetitia : Minuit sur les falaises. Merci à elle de m’avoir permis de m’y emberlificoter.
Camille embrassa son fils. Elle remit en place le bavoir. Elle vérifia que la sucette était bien accrochée au body. Elle embrassa son fils. Lui caressa la joue. Remit en place le chausson qui glissait. Embrassa son fils. Le borda. L’embrassa.
- — Camille, ça suffit ! Tu vas être en retard ! gronda sa belle-mère.
- — Attendez, Édith, je vérifie juste que Toutounet n’a pas trop chaud.
- — Non, non, JE vérifie qu’il n’a pas trop chaud et toi, tu vas gagner son biberon ! Je sais que c’est difficile de laisser son bébé la première fois. Quand j’ai dû laisser son père…
La voix d’Édith dérapa, repartit, enjouée comme si elle ne venait pas de mourir à l’intérieur :
- — Mais je t’envoie des photos et des nouvelles toutes les heures, c’est promis. Allez, allez !
Elle poussa gentiment sa belle-fille hors de la maison, la serra fort dans ses bras, la mit dans la voiture et lui fit au revoir de la main. Camille n’eut d’autre choix que de démarrer. Sur le chemin, elle prit sa décision : elle allait démissionner. Elle rassemblerait tout son courage, elle entrerait dans le bureau et elle dirait : « Commandant, mon fils a besoin de moi. » Peut-être qu’elle réussirait à parler de Joël. Mais en tout cas, elle quitterait ce travail. Elle ici, lui là-bas, pleurant toutes les larmes de son corps – c’est sûr qu’il pleurait, ils ne s’étaient jamais quittés – ça n’était pas possible.
- — Capitaine Camille ! s’écria l’agent de l’accueil. Comment va ? Ça fait plaisir de te revoir ! Tu veux un café ?
- — Elle n’a pas le temps ! coupa un lieutenant. Le boss la demande.
Avant d’entrer dans le bureau, elle prit deux grandes inspirations, poussa le battant, entra, ouvrit la bouche et…
- — Camille, enfin ! Tu es en retard ! Enlève pas ton manteau, on file, on a du boulot, un cadavre, et pas n’importe lequel : Philippe Castel, ça en jette, hein ? Il est mort cette nuit, découvert au petit matin, une flopée de suspects, la villa en est remplie ! En haut lieu, ils sont sur les dents, ils ont eu du mal à digérer leur foie gras, c’est sûr, tu sais que Castel était pressenti pour devenir député ? Le meurtre d’un futur député, y a de quoi grincer des dents quand on rote encore le champagne de la veille !
Sans cesser de parler, il la pilota dans le commissariat, lui ouvrit la portière et se mit au volant. Camille baissa la tête.
- — D’accord, parrain, arrête, j’ai compris. Ta réponse est non.
- — En effet, c’est non. On ne prend pas une décision pareille le premier jour où on laisse son enfant. Tu démissionneras dans trois mois si tu veux.
- — Bon. Tu me connais trop. Mais tais-toi.
Ils poursuivirent leur route en silence, louvoyant à travers les troncs d’arbres que les employés de la voirie finissaient de dégager. Une fois à la villa, ils furent accueillis par les policiers arrivés les premiers sur les lieux. Le lieutenant en haut de l’escalier sourit largement et descendit prendre Camille dans ses bras :
- — Capitaine Camille ! Ça fait plaisir de te voir ! Tu me montreras des photos du petit ange, hein ? Ça me changera les idées, parce que là-dedans, c’est un panier de crabes !
- — Merci Morel, je suis contente de te voir aussi.
- — OK, Doc, racontez-nous, demanda le commandant en entrant.
- — Je ne me permettrais pas de formuler des conclusions avant d’avoir examiné le corps.
Le commandant regarda ostensiblement le couteau qui sortait du flanc de la victime. Le médecin légiste grogna :
- — Eh ben si tu n’as pas besoin de la science, lance-toi, conclus tout seul et fous-moi la paix !
- — On peut supposer qu’il a reçu un coup de couteau, suggéra Camille.
Le docteur la regarda et sourit :
- — Camille, quel plaisir ! Il te fait bosser un premier de l’an, ce bourreau inculte ?
- — Bon, bon, revenons à l’enquête, bougonna le commandant. Donc il n’y a pas de couteau dans la victime, c’est bien ce que tu veux dire ?
- — Camille, ton parrain est un sombre idiot. Non, je dis que pour le moment, on peut voir un couteau dans le flanc de la victime, et que quand j’aurai terminé l’autopsie, on pourra savoir si ça a joué un rôle dans sa mort.
Le commandant soupira.
- — Bon, d’accord. Où sont nos clients ?
- — Je les ai réunis dans le salon, commandant, intervint un lieutenant.
- — Bien. Camille, tu fais ou je fais ?
- — Vas-y, parrain. Je lirai ton rapport. Je vais faire un tour dehors.
- — Ah ah ! Ma petite Sherlock Holmes va chercher des empreintes de pas et des mégots de cigarettes !
- — Oui. Et puis comme ça, c’est toi qui écris le rapport et moi je rentre tôt. Tu me veux ? Tu m’as.
- — Ah ! Je te retrouve enfin !
En sortant, elle ne put s’empêcher d’entendre le lieutenant demander :
- — Elle va mieux ? J’ai entendu parler de la fusillade, la pauvre…
- — J’t’en pose des questions ? Ici, elle n’a pas perdu son mari, c’est la capitaine Camille, lâche-la. C’est où le salon ? 1
La jeune femme sortit de la villa et respira l’air chargé de la tempête de la nuit précédente, bois, embruns, pluie. Elle sortit son téléphone mobile et s’apprêtait à appeler sa belle-mère, quand elle reçut un SMS.
Toutounet va bien. Il a pris son biberon, il dort comme un ange.
Et une photo de son bébé, une goutte de lait au coin de la bouche, le visage tout détendu. Camille était heureuse de voir qu’il ne pleurait pas. Heureuse. C’était presque le bon mot. Deuxième SMS :
N’oublie pas de faire une pause, ma chérie. Tu dois tirer ton lait si tu veux continuer à le nourrir.
Camille fit le tour de la maison. S’arrêta devant un abri de jardin qui aurait pu contenir leur appartement. Leur ancien appartement. Depuis la mort de son mari, elle vivait chez Édith. L’enquête. Seulement l’enquête. Elle revint à l’escalier de l’entrée et demanda à un policier en uniforme :
- — Vous pourriez appeler deux ou trois agents et le lieutenant Morel, s’il vous plaît ? J’aimerais vérifier un truc dans l’abri de jardin.
Une fois à la tête de sa petite équipe, elle expliqua :
- — Il y a des traces. Quelqu’un est entré dans l’abri de jardin après la tempête. Je dirais une seule personne. Je ne sais pas si elle est armée.
- — Ça pourrait être le jardinier ? demanda un jeune agent.
- — Ta gueule, Valette, si la capitaine Camille dit qu’il y a un mec dedans, c’est pas le jardinier.
Camille posa une main apaisante sur le bras du lieutenant qui la défendait.
- — Alain, sois gentil avec les nouveaux. Agent Valette, un jardinier ne fracturerait pas la porte. Je ne sais pas à quoi nous pouvons nous attendre, mais soyons prudents.
- — Tss tss, siffla Alain. Nous, on va être prudents. Toi, tu retournes à l’intérieur.
- — Lieutenant Morel, je suis votre supérieure. Je vous accompagne.
Alain Morel fit signe aux agents d’aller encercler l’abri de jardin et reprit plus bas.
- — Capitaine Camille, tu as tout mon respect, mais si tu fais un pas de plus, j’appelle ton parrain. J’ai laissé ton mari mourir, alors Gaston va garder sa mère, je te le garantis.
Camille frémit. On lui parlait avec beaucoup de précautions depuis la mort de Joël, mais les précautions, c’était pas le genre d’Alain. Elle se reprit :
- — Tu ne l’as pas laissé mourir. Il est entré en premier, il a reçu les tirs. Le hasard.
- — Laisse-moi passer en premier aujourd’hui. J’en ai besoin, tu comprends ?
Camille le regarda. S’écarta. Le ballet bien organisé des agents se mit en branle et la récolte fut bonne. L’homme qui se cachait là fut fouillé et escorté jusqu’à la maison.
- — Lieutenant Andrieu, j’ai besoin d’une salle pour parler avec monsieur. Pas le salon.
- — La bibliothèque est là, capitaine Camille. Avez-vous besoin de moi ?
- — Non, le lieutenant Morel prendra des notes, ça lui servira à rédiger le rapport.
Les agents ricanèrent. Alain Morel grimaça. La capitaine savait se venger.
- — Asseyez-vous, monsieur… ?
- — García. Pablo García. Bon, cherchez pas. C’est moi. J’ai poignardé Philippe Castel. T’façons, vous allez trouver mes empreintes.
Camille et Alain échangèrent un regard.
- — Oh. Eh bien… merci, voilà qui va accélérer la procédure. Pourriez-vous nous dire…
- — Je ne supportais plus qu’il partage sa vie.
- — La vie de… ?
Le regard de Pablo s’illumina :
- — La vie de Juliette. La femme de ma vie.
Camille haussa un sourcil en direction d’Alain.
- — Juliette Castel, la femme de la victime.
- — Ainsi, madame Castel et vous avez une aventure ?
- — Non ! Pas une aventure ! C’est la femme de ma vie, je vous dis ! Mon âme sœur !
- — Bien. Et depuis combien de temps ?
L’après-midi, le commandant réunit son équipe pour tout mettre à plat. Le commandant conclut :
- — C’est assez étonnant. On avait une belle brochette de candidats, Morel avait raison : un vrai panier de crabes. Et toi, tu trouves le coupable dans un abri de jardin ! Mais pourquoi il ne s’est pas enfui ?
- — Tout sera dans le rapport d’Alain. Il est arrivé en voiture, il a réussi à entrer en douce, il a poignardé la victime et il est sorti. Sauf que les arbres tombés l’ont empêché de quitter la propriété. Il s’est caché là, et voilà.
- — Bon, et il est un peu con, aussi, ajouta Alain.
- — C’est presque dommage ! Je les aurais bien tous coffrés ! À part la femme et la petite. Elles détonent carrément, elles.
- — Boah, réfuta Valette, pas trop, non. La femme infidèle et la petite arriviste qui couche avec le patron… C’est des crabes comme les autres !
Le commandant ronchonna.
- — Oui, OK… Mais elles sont mignonnes. Enfin, affaire bouclée. Ils vont être contents, en haut lieu ! Camille, tu appelles Édith ? Je m’invite. Alain, tu fais quoi ce soir ? J’invite Alain, aussi. On veut voir Toutounet. Elle peut nous faire ses lasagnes ?
~ * ~ * ~ * ~ * ~ * ~
Trois jours plus tard, Camille allaitait son fils, assise dans un fauteuil du salon, réchauffée par un rayon du soleil qui se montrait enfin. Elle entendit une cavalcade dans l’escalier et le commandant fit son apparition en slip et chemise dans le salon, une jambe de pantalon engagée, sautillant pour enfiler l’autre, son téléphone mobile entre les dents.
Camille le regarda en ouvrant de grands yeux et rit.
- — Ah oui, on dirait bien qu’il y a du neuf ! Tu as dormi ici ?
Édith entra, embrassa Camille et son petit-fils.
- — C’est pas le moment ! Le Doc a appelé, hier soir, mais j’avais mis sur vibreur.
- — Voyez-vous ça !
Édith sourit et passa en cuisine pour mettre en route le café.
- — C’est pas le moment, vraiment ! Il a reçu les résultats des analyses toxico et on a un souci.
Une heure après, Camille et le commandant étaient dans le bureau du légiste.
- — Tu me dis que le couteau ne l’a pas tué ?
- — Eh non, tête de pioche, et je t’avais prévenu de ne pas aller trop vite !
- — Mais il a avoué !
- — Il a avoué, il a avoué… il n’est pas médecin, que je sache ? Son couteau n’a rien touché de vital. Ce n’est pas ça qui l’a tué.
- — Mais il a avoué !
- — Eh ben coffre-le pour intention de tuer, mais il n’a pas tué ! Tu peux ergoter tant que tu veux, tu ne peux pas faire mentir les preuves. C’est de la science, ça, monsieur, mais les australopithèques comme toi, ça les dépasse.
- — Bon, alors répète.
Le médecin soupira.
- — C’est du poison. Je ne peux pas te dire quand il l’a ingéré. Il est bizarre, ce poison, on analyse encore.
Le commandant passa quelques coups de fil pour activer la scientifique qui avait fait les prélèvements sur place et il laissa Camille retourner à la villa avec Morel et Valette. Tous les suspects étaient dans la salle à manger : le notaire les avait convoqués pour la lecture du testament. Juliette, qui avait retrouvé son calme de maîtresse de maison, fit signe que la police pouvait rester. Morel ordonna à Valette de garder la porte et s’assit à côté de Camille.
- — Bien, donc nous sommes aujourd’hui réunis pour…
Camille regardait les suspects, écoutant d’une oreille distraite. Juliette était élégante en noir, un peu raide, consciente d’être le point de mire depuis qu’on savait pour son infidélité. Thierry, les sourcils froncés, supportait visiblement mal tout ce cérémonial. Élise, les mains sagement posées sur ses genoux, patientait. Paul regardait sa montre. Emma était sombre.
- — … il avait donc insisté pour que son testament soit exécuté au plus tôt, pour ne pas nuire à son entreprise.
- — Bon, on peut avancer ? s’impatienta Fabienne.
Elle était visiblement à bout de nerfs. Elle serrait ses mains l’une contre l’autre, s’agitait sur sa chaise. Le notaire la regarda par-dessus ses lunettes, haussa les épaules et poursuivit sa litanie juridique jusqu’au bout.
- — Voici maintenant les passages vous concernant. « À ma femme, Juliette Castel, je lègue ma fidélité et cette enveloppe contenant une copie des preuves de son infidélité. »
Juliette s’affaissa. Alors il savait. Le notaire poursuivit.
- — « À Fabienne Laurent, ma fidèle directrice commerciale, j’offre sa liberté et un an de vacances au soleil, puisse-t-elle réfléchir à ce qui a vraiment de la valeur dans une vie. »
Fabienne se leva avec un cri de rage et se dirigea vers la sortie. L’agent Valette s’avança, lui faisant comprendre qu’elle devait rester jusqu’à la fin.
- — « À Thierry Mercier, mon directeur de production, en qui j’ai eu confiance si longtemps, dont j’ai fait mon numéro 2, à Paul Desforges, mon directeur technique, à Élise Martin, ma directrice marketing, je lègue un contrat de licenciement. Je n’apprécie pas qu’on magouille dans mon dos. »
Thierry devint pâle mais garda le silence. Paul baissa la tête. Élise émit un cri de souris et fondit en larmes.
- — « À Emma Roussel, ma fille, je lègue mon entreprise, ma villa, ainsi que tous mes biens mobiliers et immobiliers et tout mon amour. Je suis tellement heureux de t’avoir retrouvée. Tu trouveras dans l’enveloppe que te remettra le notaire le test ADN que ta mère avait gardé toutes ces années et qu’elle m’a envoyé à sa mort. Je ne sais pas quand tu entendras ces mots. J’espère avoir eu le temps de profiter de toi, moi qui ai si souvent regretté, ces dernières années, de ne pas avoir eu d’enfant. J’espère avoir eu le temps de te former. Mais quoi qu’il en soit, tu as ce qu’il faut pour réussir. Bon sang ne saurait mentir, ma chérie. »
Camille plissa les yeux. L’annonce avait eu l’effet d’un coup de tonnerre. Son regard voleta de l’un à l’autre, passa sur Juliette, bouche bée, puis sur Emma qui ne semblait pas étonnée, revint sur Juliette. Fabienne éclata d’un rire nerveux.
- — Voyez-vous ça ! Une héritière de derrière les fagots ! Et bien sûr, tu n’en savais rien, pauvre biche innocente !
Emma regarda l’assistance, agacée :
- — Il m’a tout dit après le repas, quand il vous a envoyés au lit. Il a appris mon existence à mon retour du Brésil et il n’a eu aucun mal à me retrouver. Il m’a alors observée, puis recrutée. Il m’a donné ma chance.
- — La petite fille à son papa, qui n’a eu qu’à naître quand les autres travaillaient, se sacrifiaient !
- — Tais-toi, Fabienne ! Vous tous, vous ne savez rien de ce que j’ai vécu, de ce qu’il a vécu, du choc quand il m’a dit !
Sa voix se brisa.
- — Vous êtes des vautours, vous vous repaissez de chair fraîche. Il m’a dit qu’il comptait tous vous virer pour me permettre de repartir sur de bonnes bases. Qu’il l’avait même mis dans son testament, au cas où.
- — En effet, approuva le notaire. Monsieur Castel ne laissait jamais rien au hasard.
- — Tu crois que tu vas t’en tirer comme ça, sale conne arriviste ? Non, mais à qui profite le crime ? cracha Fabienne.
Le notaire se leva et s’adressa à Emma.
- — Mademoiselle Roussel, j’appréciais beaucoup votre père. Il a laissé ses affaires dans mon office alors qu’il aurait pu se payer les meilleurs cabinets parisiens. Je me dois de vous conseiller : vous pouvez mettre tout ce beau monde dehors. Vous êtes chez vous : le testament l’atteste, le test ADN le justifie.
Emma hésita. Puis elle rugit :
- — SORTEZ ! Sortez de chez moi, sortez de ma vie !
Camille retint Juliette au moment où elle passait la porte libérée par Valette sur un coup d’œil de sa chef.
- — Madame Castel ? Pourriez-vous me suivre au commissariat ?
- — Écoutez, ces derniers jours ont été éprouvants, je dois faire mes bagages et…
- — Non, vous m’avez mal comprise. Je vous arrête, madame Castel, pour le meurtre de votre mari.
Le soir, près de la cheminée, elle expliqua au commandant :
- — Les autres n’avaient rien à gagner à le supprimer et ils ignoraient qu’il avait réuni des preuves. Sa fille non plus, puisque mort ou pas, elle hérite de tout. Sa femme en revanche… Elle avait l’air drôlement étonnée quand elle a appris qu’une fille sortie de nulle part lui soufflait son héritage.
Le téléphone sonna.
- — Oui ? Doc ? Quoi encore ?
- — …
- — Ah bon ? Euh… ? Je ne pense pas que ça change quoi que ce soit. Je vais quand même en informer la famille. Enfin, sa fille.
Il raccrocha.
- — Doc vient de découvrir que Philippe Castel risquait de mourir. Il avait un anévrisme de l’aorte, ça pouvait se rompre à tout moment. Doc a eu son médecin au téléphone : Castel le savait. Il allait être opéré mais il voulait régler ses affaires d’abord. J’irai le dire à sa fille demain. Ça ne change pas grand-chose, mais de savoir qu’il s’est sacrifié pour elle, peut-être que ça adoucira le choc de l’avoir perdu à peine retrouvé.
Camille embrassa les cheveux soyeux de son bébé endormi contre elle.
- — Tu crois qu’on s’en remet ?
Le commandant prit sa main. Édith se rapprocha et lui caressa la joue.
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Une semaine plus tard, Fabienne, suante et crispée sous les cocotiers, reçut une lettre.
Je te donne l’entreprise. Elle semble importante pour toi et je trouve que Castel a été injuste. Ta seule faute a été d’être méchante avec moi. Tu n’as jamais trempé dans les magouilles. Tu trouveras tous les papiers chez le notaire. Je ne suis pas sûre que ça soit un cadeau. Elle a vidé la vie de Castel. Ne te laisse pas vider à ton tour.
Elle regarda la signature : La sale conne arriviste
Dans le train, Sara regardait le paysage défiler, mais c’est le sable des plages de Rio qu’elle voyait. C’est là qu’elle s’était réveillée, dans son autre vie, vêtements déchirés, argent et papiers envolés. C’est là qu’elle avait cherché en vain à rentrer en France. C’est là qu’elle avait rencontré Emma. Emma Roussel. Elle était belle. Légère. Joyeuse. Un peu cinglée. Non, complètement cinglée. Sara l’avait suivie dans ses délires. Les Brésiliens les appelaient as gêmeas baladeiras, les jumelles fêtardes. Elles dansaient ensemble, elles buvaient ensemble, se droguaient ensemble, couchaient ensemble. Et un matin, à son réveil, du vomi dans les draps, le visage tordu, le corps froid. Overdose. Elle n’avait pas bien compris ce que demandait la dame de l’accueil, à l’hôpital. Elle avait donné le nom de son amie, au hasard. La dame avait hoché la tête, lui avait tendu des papiers. Le juge, au tribunal, l’avait regardée dans les yeux en lui parlant d’un ton dur. L’avocat avait traduit dans un français approximatif :
- — Emma Roussel, vous êtes pas bonne pour Brasil. Vous droguer, vous voyou, vous partir.
Le temps qu’elle se demande pourquoi il l’appelait Emma, la police brésilienne l’avait accompagnée à l’aéroport. Elle avait chaussé l’identité d’Emma. C’était plus pratique. Sara n’avait plus rien, ni au Brésil ni en France. Emma avait trouvé un excellent travail, l’appui de cet homme, Castel, et des collègues performants qui lui avaient beaucoup appris. Et puis il y avait eu ça. La révélation. Et tout ce gâchis. Elle ne voulait plus de cette vie. Un père mourant, assassiné deux fois, des collègues véreux, mordants. Elle ne voulait pas être une Emma et finir comme une Fabienne. La vie était trop courte. La sienne commençait à peine. Elle allait s’en remettre.
1. ↑ Si vous voulez savoir ce que le commandant va apprendre, lisez le texte de Laetitia ! Minuit sur les falaises