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n° 23753Fiche technique10526 caractères10526
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Temps de lecture estimé : 8 mn
17/08/26
Résumé:  Psychose d’un enfant de la télé.
Critères:  #société #nonérotique #dystopie
Auteur : parapluie      Envoi mini-message
Noces de bois

C’est sûrement lui. Bleu touareg ou fremen, le bleu en tout cas d’un errant qui marcherait la foi au poing. Par-dessus l’ample tunique indigo, un gilet sans manches, façon pêcheur au lancer ou grand reporter. Incongru, en tout cas, pas le truc à mettre avec le reste. Un sac à la main, plein de chiffons blancs qui masquent ce qu’il ne faut pas voir.


En s’asseyant, il s’est penché, un geste vague et mou sous la banquette, l’air de rien, pour déposer quelque chose. Il vérifie si la poche pleine de rien est encore à portée de regard, ne la voit pas, ose à peine se déhancher pour jeter obliquement un œil sous le siège, mais l’angle n’est pas bon. Il ne voit rien d’autre à faire qu’imaginer. Le type à la tunique a sorti un Coran, renfermé dans un étui de cuir marron, rebrodé de motifs géométriques de couleur. Cette chose précieuse, qu’il tient délicatement, il la lit de droite à gauche. Si ça se trouve, c’est même pas un Coran, mais c’est de l’arabe, c’est sûr, ça se voit à la calligraphie.


Il le détaille plus attentivement, toujours de biais mais attentif à ne rien oublier. Des fois que. Lunettes Ray-Ban aux montures dorées, une barbe grisonnante. Non ! Poivre et sel, il faudra dire, pour être précis. Ah, aussi, oui ! Il fait comme s’il se souvenait. Mais en fait, il a failli oublier. Noir ! Oui Noir ! Et il lisait un Coran. Non, enfin, de l’arabe. Mais précieux le livre, comme une chose sacrée. Bon, enfin, un Noir en tout cas, ça il est sûr, les lunettes, la tunique et le sac avec les chiffons aussi.


Une fille en face, le visage, presque quelconque. Au début il ne voit que les yeux et les pieds, qui lui disent quelque chose. Il a croisé les pieds dans le train du matin. Mêmes slaps jaunes, avec la semelle usée à l’intérieur, du côté des gros orteils. Et comme dans le train ça a repris, ses pieds qui se sont mis à rouler, les orteils comme à la pavane, qui faisaient des mines presque. Un truc assez sensuel, les ongles bistres, le vernis pas craquelé, maquillés du matin, les doigts un peu potelés. À les observer, il a compris pourquoi les natures mortes de pied que Delacroix avait faites pour préparer Sardanapale l’avaient ému un jour, à l’IMA. Des pieds ! il n’avait pas compris d’abord ce que ça pouvait promettre. Autant les pieds s’agitent, autant le visage de la fille reste de marbre. Mais c’est le lieu qui veut ça. Dans les rames de métro, les gens s’absentent d’eux-mêmes. Ils sont illisibles, indéchiffrables, pas un regard où poser l’ombre d’un sourire, ils ne veulent pas dépasser, que rien, enfin personne ne s’accroche. Dans les rames, tous ils balancent animés du mouvement du wagon, sans consistance. La fille tout pareil, sauf ses pieds.


Crissements, ferraille haletante prête à rendre l’âme, la rame gigote, sûr ! dans le prochain virage on s’écrase, au mieux on s’encastre dans le quai en fauchant ce qui traîne d’imprudents. Mais non ! ça freine en sentant la sueur cuite, la limaille surchauffée et le caoutchouc cramé. Et ça s’ébroue, les portières claquent au fond des glissières, reclaquent. Et recommence la gigue infernale.


Passé Voltaire, le vieux Noir est toujours là. Il a juste basculé sur la banquette de l’autre côté de l’allée centrale, rapport à ses jambes qu’il a grandes comme sa stature générale. La fille n’a pas bougé, sauf les pieds et deux battements de cils, comme pour dire que là-haut, elle est quand même vivante.


Tout le matin, il a vu des images dans le poste. Trop vues, trop sucées, fades comme un vieux chewing-gum et aussi élastiques, repassées en boucle sur toutes les chaînes, enfin ! les 6 qu’il arrive à capter. Six, ça suffit, il pense, pour boucler le tour de la Terre. Depuis l’avènement du numérique, sa circonférence a bien rétréci. On la calcule bien aujourd’hui notre bonne vieille planète, à un petit quelque chose près, on la calcule bien.


Dans cette infime marge d’erreur, sûr ! ça peut être lui, avec son Coran, et son sac plein de trucs blancs qu’il n’arrive toujours pas à repérer. C’est lui, sûr, c’est lui. Ou si c’est pas lui, c’est un de ses potes. Il est au courant de toute façon. C’est sûr, c’est un de ses potes ou de ses corrilégionnaires ou coreligionnaires, il sait plus bien comment on dit, le nombre de syllabes y est, en tout cas, de ce mot qu’ont répété tout le matin les journalistes. Un mot qu’ils affectionnent.


On passe Bonne-Nouvelle. Un SDF s’est joint à la transhumance. Un mot misérable lui traverse l’esprit. SDF, sans difficultés financières. Les cons ! c’est même pas drôle. Celui-là, pas si miséreux mais aux abois quand même, voix de bateleur que n’a pas encore ravagée tout à fait le pinard. Son truc : des journaux contre une pièce et il refuse pas une clope au passage. Une pièce secourable qui pourrait avoir une sœur jumelle, et si la fratrie se composait de sextuplés, peut-être il dormirait pas dehors. Il a la poésie lourde et émouvante d’un Prévert qu’aurait balayé une lame de fond.


Bonne-Nouvelle ! Bon spot pour les riches heures du Vingt heures, il regrette. Sinistre nouvelle pour les voyageurs de la ligne 9… y avait de quoi faire pour le Vingt heures, les éditions spéciales, les journaux en tout genre. Sinistre nouvelle à Bonne-Nouvelle, Charlie-Hebdo se tapait une « Une » à la Hara-Kiri, digne de Bal tragique à Colombey ! Mais bon, rien ne sert de gloser, Bonne-Nouvelle est passée comme une lettre à la poste.


De toute façon, le vieux Noir n’a pas le physique de l’emploi, un peu celui des psychoses qui le taraudent depuis le matin, mais c’est évident, il n’y suffira pas. Du coup, il décide qu’il prie. De terroriste à saint, gaillardement il lui fait franchir les stations, et lui taille un nouveau portrait-robot. En prière, le vieux, c’est mieux ! Tout noir et musulman qu’il soit, ce mec-là n’est pas mauvais, ça se respire d’ici. Il est comme les autres, à suinter la culpabilité qu’on leur a enfournée dès le flash de six heures. Il fait comme les autres, à se souvenir, à désapprouver, à prier. Comme quoi, on imagine, on imagine, avec les idées qu’on vous a servies toute fraîches du matin, et on s’égare, aussi erratique que le vieux Touareg.


Son apaisement ne dure qu’un temps tant le Guernica médiatique continue de hanter ses neurones. Au Havre-Caumartin, il laisse rame, fille, orteils et SDF, sans savoir ce qu’il déteste le plus, les rames brinquebalantes ou la poésie, soudain si douteuse, des couloirs du métro.


À la première poubelle qu’il croise, ça le reprend, un peu comme une mauvaise fièvre qu’on croyait tombée. Elle a l’air malin, diabolique d’entrailles. Carrossée d’alu, des courbes galbées sur une gaine de métal noir, pure émanation des fantasmes douteux d’un designer de mobilier urbain. En la découvrant, juste avant le coude du couloir, il s’étonne de sa présence, si indécente par ces temps de couvre-feu. Pas là, elle ne devrait pas être là, la preuve des consignes alarmistes dans les gares et les aéroports. En la dépassant, il se sent frôler un danger. Serrant son bagage pléonastiquement nommé-étiqueté dans le cadre du Plan Vigipirate, il la toise d’un regard oblique en accélérant le pas. Des fois que. Oui ! Des fois que ! Parce qu’on sait jamais.


À l’air libre, il respire enfin. Mais de l’intérieur, pas des poumons. De l’intérieur, de là où l’angoisse s’est claquemurée depuis le matin.

Le soir au retour, c’est moins facile qu’on pourrait croire. Il a passé toute une journée à transpirer du dedans, à se sentir puer une trouille diffuse, irrationnelle. Alors, le soir en rentrant, c’est pas facile de ne pas l’allumer, histoire de se changer les idées. Il est comme les autres, à s’en faire une présence, une habitude qui l’a gagné insidieusement.


Un jouet inoffensif, il a cru, au début. Un jouet, puisqu’il en était maître. Le bouton poussoir qu’on enfonce et la chose qui se met en veille, rassurante veilleuse de l’enfant, inquiet de confier sa solitude à la plus noire obscurité. La lumière et la vie, enfin, presque pareil, auxquelles on commande du bout des doigts.


Il s’assoit. Une bière fraîche pour la chaleur et le stress endurés vaillamment. Et, comme toujours au même moment, quand la dépression que son corps a creusée dans les coussins du canapé s’évacue avec un feulement étouffé, lui parviennent les images et le résumé du jour.


D’abord, il croit qu’il a rêvé. Qu’il n’a pas vécu, qu’il n’y a pas eu de journée, de poubelle, de vieux Touareg, ni d’orteils en pavane. Les mêmes images qu’au matin, les mêmes qu’il y a cinq ans. La première tour en feu. Le deuxième avion. Les mêmes commentaires compassés. Tous, toujours fidèles au poste. Vieux film, il comprend, il connaît, et vaguement regarde en sirotant sa bière.


Et puis soudain, cette lueur de brasier qui scintille au milieu de l’écran. Il croit à une vidéo inédite. Mêmes images qu’au matin, même effondrement jumelé des tours, sauf le scintillement qui donne un aspect neuf aux choses. Il se lève. Il n’en croit pas ses yeux. « Quand même, ils n’ont pas osé », il souffle entre ses lèvres, se rapprochant du téléviseur. Ils : la météo qui se trompe toujours, les embouteillages qui gonflent inopinés autour de sa bagnole, les grèves, les marées noires, les crashs et les krachs, les chiffres qui montent et descendent, pouvoir d’achat, bourse, chômage, batailles d’experts….


Il n’a pas le temps de regretter la baisse de son pouvoir d’achat, qui l’a spolié d’écran plasma pour le grand rendez-vous footballistique planétaire de l’été. Il n’a pas le temps de se demander comment ils ont créé les effets spéciaux qui scintillent toujours au milieu de l’écran. Quand son tube cathodique Sony Trinitron implose (Vous en rêviez, Sony l’a fait !), quand ce petit bijou de technologie d’une époque révolue lui explose à la gueule, il n’a le temps de rien. Son corps est cisaillé de part en part par un essaim meurtrier d’éclats de verre trempé.


En s’affaissant de tout son long, seules remontent à son esprit interloqué les questions qui ont tapissé les parois de son cerveau, tout au long de la journée. « Un attentat, c’est comment un attentat ? Une bombe, c’est comment une bombe, quand ça explose juste avec toi dans la rame, ou juste au ras, quand tu passes devant la poubelle qu’il fallait pas ? » Ça lui fait un flash comme ça dans la tête où dansent aussi un vieux Fremen avec un bouquin à la couverture en cuir rebrodé, et les orteils d’une fille au visage immobile. Ça se presse dans sa tête, ça explose en vrac, le gilet du pêcheur au lancer, cette blague conne et méchante sur les SDF. Et puis plus rien. Ni fleurs, ni couronne, ni édition spéciale.


11 septembre 2006.