Suite possible écrite dans le cadre du jeu « Polar and Co », pour le texte de Patrik : Associativité
Quentin regarda son épouse : il connaissait ce petit rictus, ce demi-sourire.
- — Qu’est-ce qui te fait sourire ainsi, Lætitia ?
- — Mais toi, mon chéri.
- — Moi ? Je ne crois pas que tu puisses rire, Lætitia.
- — Je ne ris pas, je souris…
Le mari, un peu moins sûr de lui, l’apostropha à nouveau.
- — Je veux bien passer l’éponge pour ton escapade avec Marc, mais lui, il faut qu’il disparaisse.
- — Ce serait dommage.
- — Dommage ?
- — Ben, oui, il est peut-être volage, mais qu’est-ce qu’il baise bien.
Le rouge de la colère commençait à monter aux joues de Quentin. D’un geste menaçant, il pointa son arme sur son épouse.
- — Tu n’as vraiment aucune pudeur et, d’ailleurs, que veux-tu dire par là ?
- — Je n’ai fait que discuter avec Élyse, la femme de Marc.
- — Hein ?
- — Ben oui, quand j’ai appris que tu baisouillais avec elle, je lui ai demandé son avis sur vos performances respectives.
- — Je… je… mais c’est n’importe quoi.
- — Tu ne veux pas connaître l’avis d’Élyse ?
- — Non ! D’ailleurs, là n’est pas la question, c’est vous qui m’avez trompé.
Lætitia, toujours souriante, présenta ses deux paumes en avant en signe d’apaisement.
- — Tout cela pour te dire que les vidéos de tes frasques sont dupliquées en trois exemplaires et déposées auprès de professionnels – notaire, avocat, huissier – qui se feront un plaisir de communiquer le dossier aux autorités compétentes.
- — …
- — Donc tu vois, mon chéri, s’il arrivait quelque chose à Marc ou à moi-même, tu aurais probablement quelques soucis.
Toujours fidèle à lui-même et toujours opportuniste, Quentin rangea son arme et reprit :
- — Comme je le disais précédemment, toi, je te pardonne, mais Marc, je ne veux plus le voir.
- — Cela pose tout de même un problème à l’entreprise, non ?
- — L’entreprise ??? Depuis quand t’intéresses-tu à l’entreprise ? D’ailleurs, tu n’as rien à y dire. Il n’y a que Marc et moi qui pouvons y dire quelque chose.
- — Pour le moment, oui.
- — Comment cela, pour le moment ? Tu n’as rien à dire et tu n’auras jamais rien à y dire.
- — Il est sûr qu’avec un gestionnaire comme toi, il n’y a aucun risque.
Quentin regarda alternativement sa moitié et son associé. Il se demandait ce que ces deux-là tramaient. De toute façon, ils ne pouvaient rien, il avait tout bétonné. Ce n’était pas à un vieux briscard de la finance comme lui qu’on allait la faire ! Bon, il était sûr qu’il devait abandonner son scénario de base, mais il arriverait bien à les manipuler, ces deux nazes. Enfin, le naze de Marc, parce que Lætitia… Maintenant assise de biais sur le canapé, sa jupe remontait à mi-cuisse. Ah, ces cuisses, ces jambes… Et puis ce buste rond, parfaitement moulé par le soutien-gorge et le bustier excellemment ajusté, cette chevelure blonde, ces yeux de biche effarouchée…
Ces yeux de biche effarouchée ! Lætitia n’a jamais été une biche effarouchée ! Il y a un problème, elle manigance quelque chose.
- — Bon, Lætitia, nous reparlerons plus tard de tout cela, il vaudrait mieux que Marc se casse avant que je ne le massacre.
- — Ce serait dommage !
- — Lætitia, ne recommence pas !
- — Ben oui, Marc est le créatif, celui qui a les idées ; toi, tu n’es QUE le gestionnaire.
- — Comment ça, QUE ? Sans moi, la boîte n’est rien. Et puis c’est moi, le PDG.
- — Pour le moment.
Quentin pressentait le coup fourré… Ou plutôt non, le coup de bluff. Son épouse était championne pour cela. Marc, un peu égaré par cette conversation, esquissa le mouvement de se lever pour prendre congé, quand un péremptoire « reste assis » le fit reprendre sa position.
Fixant de son œil de biche son mari, elle lui demanda :
- — Quentin, me permets-tu de passer un coup de fil ?
- — Hein, à qui ?
- — À mon oncle, tout simplement.
- — Ton oncle ? À cette heure ? Pour lui dire quoi ?
- — Oh, que tu es indiscret. De toute façon, tu n’as jamais aimé ma famille.
- — Ah ça, oui, ton hurluberlu de père et ta snobinarde de mère.
- — Tu vois, tu n’aimes pas ma famille.
- — De toute façon, ton téléphone est grillé.
- — Crois-tu ? Ben moi, non.
- — Comment cela ?
- — Tu n’es peut-être pas aussi grand technicien que tu le crois, MON CHÉRI !
N’attendant aucune réponse, la jeune femme empoigna son E-Phone, puis parcourut le répertoire, lança un appel et porta l’appareil à son oreille. Après quelques secondes :
- — Coucou, tonton, c’est Læti.
- — …
- — Oui, oui, je vais bien.
- — …
- — Oui, Quentin aussi, il est juste en face de moi.
- — …
- — Oui, justement, il est temps d’enclencher la clause.
- — …
- — Oui, parfait, demain huit heures.
- — …
- — Pourrais-tu me rendre un autre service ?
- — …
- — Ben l’appeler et lui expliquer le problème.
- — …
- — Merci, tonton, et embrasse tata de ma part.
Toujours souriante et avenante, Lætitia rangea son smartphone. Quentin la regardait, dubitatif. Le silence s’installa entre les trois protagonistes. Il trouvait la situation surréaliste, avec une épouse qui faisait n’importe quoi, badinant avec son oncle alors que sa situation était si grave, qu’elle risquait un divorce et de se retrouver sans le sou.
Il l’examina à nouveau et lui trouva encore son œil de biche effarouchée ; là, il comprit que quelque chose clochait.
Son smartphone émit sa musique d’appel.
- — Tu devrais répondre, lui conseilla Lætitia.
Dubitatif, il regarda l’écran et eut un coup d’angoisse. Reconnaissant l’interlocuteur, il décrocha et dit :
- — Bonsoir, Monsieur Van Den Groot, que me vaut le plaisir de votre appel à une heure aussi tardive ?
- — …
- — Oui, bien sûr, je connais notre contrat.
- — …
- — Heu, comment cela, demain huit heures ?
- — …
- — Oui, bien sûr, je vous suis reconnaissant de me prévenir dès ce soir.
- — …
- — Mais Monsieur Van Den Groot, où voulez-vous que je trouve six millions d’ici demain ?
- — …
- — Mon problème, vous n’y pouvez rien, oui, bien sûr.
- — …
- — Oui, bonsoir, Monsieur Van Den Groot.
Blême, Quentin raccrocha. Marc, inquiet, demanda :
- — C’est quoi, cette histoire de six millions ?
- — Toi, ta gueule.
Doucereuse, onctueuse, Lætitia posa élégamment sa main sur l’avant-bras de Marc.
- — Je crains, mon cher Marc, que tu te sois fait, comment dire, quel est le terme le plus adéquat ? Voilà, enculé.
- — Hein ?
- — Oui, tu vois, notre cher gestionnaire, le phénix de la finance, a imité ta signature et a nanti tes parts dans la société pour couvrir un prêt qu’il est incapable de rembourser ; tu as donc tout perdu, mon pauvre chéri.
- — Tu racontes n’importe quoi, s’insurgea Quentin.
La jeune femme reprit son sourire mystérieux et son œil de velours pour répondre à son époux.
- — Tu ne t’es jamais intéressé à ma famille.
- — J’en ai rien à battre de ta famille, je m’en fous de ta famille. J’ai bien d’autres chats à fouetter en ce moment.
- — Comme tu voudras, mon chéri, c’était juste pour éclairer ta lanterne.
- — Hein, quoi ? Que veux-tu dire ?
- — Tu connais le nom de ma mère ?
- — Ben Betty, enfin Élisabeth.
- — Élisabeth comment ?
- — Ben, ch’sais pas, moi, j’en ai rien à foutre.
- — Tu devrais, mon chéri, tu devrais. Ma mère s’appelle Élisabeth Van Den Groot.
- — …
- — Sœur de mon oncle, Henri Van Den Groot, directeur et propriétaire de la banque auprès de laquelle tu as fait un prêt.
Ignorant délibérément son époux, elle se tourna vers Marc.
- — Tu sais pourquoi notre gestionnaire hors pair a fait un prêt de six millions auprès de la banque de mon oncle ?
- — Heu, non.
- — Parce que, mon cher Marc, vous êtes au bord du dépôt de bilan. Plus aucune banque française ne veut vous faire crédit. Ton super patron s’est adressé à une banque luxembourgeoise, celle de mon oncle. Bien sûr, il m’a contactée immédiatement et nous avons concocté un contrat aux petits oignons. Un contrat où vous serez dépouillés tous les deux.
- — Mais qu’est-ce que je vais faire ? gémit Marc.
- — Tu continues comme avant, c’est toi le créatif de l’entreprise et tu auras toujours ton salaire. Pour les dividendes, de toute façon, Quentin pompait déjà tout.
- — Tu n’es qu’une salope, reprit ce dernier. Je vais te le faire payer.
- — Ah, comment ?
- — Je ne vais pas te laisser m’évincer pour que tu continues à baiser avec Marc.
L’associé, sentant que sa présence pouvait être néfaste à sa survie, proposa :
- — Je vais peut-être vous laisser et…
Un « Toi, ta gueule et reste assis » mit fin à cette velléité d’indépendance.
- — T’es qu’une salope, Lætitia ; si ce n’est que la bite qui t’intéresse, je peux assurer.
- — T’es primaire, Quentin. Je ne souhaite pas te virer pour une question de sexe, mais parce que tu es foncièrement malhonnête.
- — Ouais, c’est ça, dès que j’aurai le dos tourné, tu te feras tringler par le premier venu.
- — Ou la première.
- — Hein ?
- — Ben oui, mon chéri. Avec Élyse, nous avons découvert de nouveaux horizons.
Furax, Quentin partit à la recherche de son arme et, quand il la retrouva, il la pointa sur le corsage de sa femme.
- — Tu m’auras tout fait : maintenant, t’es gouine. J’en ai plus rien à foutre, tu as atteint mon honneur, il faut que je le venge.
Doucement, de l’index, la femme détourna l’arme.
- — Tu sais, Quentin, cela m’embêterait beaucoup que tu me crames ce corsage en dentelle, il m’a coûté trois mille balles. De toute façon, connaissant ton impulsivité, cela fait bien longtemps que j’ai remplacé les munitions de toutes tes armes par des balles à blanc.