| n° 23747 | Fiche technique | 8366 caractères | 8366 1515 Temps de lecture estimé : 7 mn |
13/08/26 |
Résumé: La vie comme elle vit. | ||||
Critères: #poétique #chronique #psychologie | ||||
| Auteur : parapluie Envoi mini-message | ||||
| Projet de groupe : Polar and Co |
Ici, tout moisit. En cette saison, un tout en enveloppe un autre. Aucun n’est fréquentable.
Une ville comme une autre, de petite province. Loin des capitales du monde.
Ici, tout moisit, mais rien ne pourrit vraiment en profondeur, car, comme dans les capitales du monde, on préfère les spores pernicieuses à l’explosion de la vermine, qui sait si bien faire avec la viande faisandée.
Pourtant, de cette odeur un peu putride, chacun inhale sa part. Mais n’en dit, n’en dira rien. Car on préfère cette senteur qui ronge lentement. Alors que toute la ville est infestée de son invasion. Mais rien ne se dit, rien ne se consomme. On préfère la laisser aller à vau-l’eau, dans les placards où des cadavres ne cessent de fleurir d’un parfum de poussière pour des générations qui n’en demandaient pas tant. Mais l’air de rien, cette ritournelle colle à la peau.
J’en ai connu de ces odeurs entêtantes, selon comme le vent tourne. Orge à Dublin, café au Havre. Œufs pourris à Pau. Chocolat à Oloron. Il faut compter aussi avec l’odeur de la neige, à une certaine altitude, cette espèce de gaz que tu sens dans les narines, un peu comme l’ozone après l’orage sur la terre et le goudron chauffés à blanc, avant même de voir les nuages qui la portent, le désir de sa présence est là. La grêle trame des couleurs dans les nébulosités, un rose fané mêlé de vert pastel sous la trombe orageuse qui monte, proche d’éclater. Elle va hacher le paysage, le défigurer en deux minutes, et parfois des récoltes.
Ces industrieuses fourmis du climat jettent un voile sur la gangrène des gens. Parfois, pour leur bonheur, un anticyclone étire ses lèvres contre la dépression. Ce n’est pas immédiat. Lentement ça vient. Un baume, une éclaircie. À peine on le sent qu’il tourne déjà, pas le soleil, pas le nuage, pas la risée ; un souffle de forge s’érige contre le front et le malmène comme on fait d’une amoureuse presque jeune, avec le balbutiement de la lumière des yeux, presque jeunes, on y croit toujours, même bien après que la grêle a martelé les semences de nos vies.
Mais parfois, à bord, avec un retour de bôme sur le voilier, une vie prend en pleine poire celle d’un autre. À naviguer ailleurs, il est mort. Juste là, comme tournaient les vents, les embruns et leur salinité dans le souffle qui inspire.
Il laisse là des gens, des biens, des trucs, une maison, une histoire.
Mais c’est loin tout ça.
Raide dead, il est dans l’océan. Il y a eu l’écho de cette balise. Ces gens étonnés. Et encore, souvent plus personne n’est là pour en causer. À ne plus entretenir le lien, il y a un notaire qui dit, ben voilà, on a fait une recherche, et donc, là, c’est vous, là.
Là, c’est toi, avec un héritage dont tu ne veux pas. Des senteurs d’une autre époque, ou de vagues phrases captées si loin, dans ces repas où tu t’ennuyais dans des paroles d’un âge où tu pensais ne jamais parvenir : il y avait le… il est parti aux vents d’ailleurs et sa maison, quelle misère ! Tout ça, c’est une famille dépecée depuis longtemps, qui meurt de nouveau sous les alizés qu’il avait dans la tête. Ces ailes, il était pas très aidé, elles disent les femmes qui vivent plus que nous, pas moins précautionneuses, quoique, mères, donc femmes et mères toujours. Mais c’est si imprécis cette cohorte de paroles des femmes, des vieux très vieux, ces assemblées familiales d’une autre époque, repas de chasse, vagues réunions de communions, tellement loin tout ça. Du haut de tes soixante ans, t’as enterré père et mère, pas assez parlé avec eux des choses d’avant, pas bien relié la géographie du cousin qui était avec la fille de machin truc ; la cosmogonie génétique de ta galaxie humaine a été absorbée, déroutée, triée, concassée dans cette parcelle de cerveau qui reste un trou noir. Le pot-au-noir.
Tout ça te prend de plein fouet comme la vague qui l’a envoyé valdinguer quand la bôme qu’il n’avait ni aux narines ni au cœur tout d’un coup t’a fait héritier d’une chose dont tu veux te débarrasser. Face au notaire, rien ne te serre les tripes. Cet ancêtre, c’est une somme d’emmerdes, des trucs avec les impôts, une maison à larguer au plus vite, des bilans à faire pour la vendre, car la législation dit ça, qu’il te dit l’homme de loi.
C’est pas l’oncle d’Amérique. Juste un putain de merdier. Un putain de merdier s’invite dans ta vie. Vendre il faut. T’es à mille bornes ou deux cents d’un taudis, dont tu tireras peut-être quelque chose au bout du compte. Et d’ailleurs, t’es pas voileux pour deux sous, donc le naufragé… Son histoire, tu t’en fous comme de l’an quarante, c’est tellement éloigné de toi. Un naufragé, ça suffit ! Tu bois la tasse que ne te tend même pas le notaire.
Ce vieux et la mer, ça te rappelle un film ou un bouquin de bien avant. Souvenir si nébuleux. T’arrives même pas à en sourire.
Les vieilles, il t’a dit l’homme de la loi, il y a des vieilles qui se souviennent de la famille. De lui.
Pourquoi t’irais voir les vieilles ? Pourquoi tu plongerais dans leur regard glauque ? Dans leur espèce de ritournelle qui tourne manège d’une autre foire ?
C’est curieux. Petite ville, les bancs qu’on ne cire plus, mais l’odeur du bois présente toujours. Un souvenir de cire, tu te prends à penser. Tribunal d’une province.
T’as mis un costume. La cravate tranche trop. C’est pas ton style, le costume et la cravate. Mais l’une des vieilles a insisté. Noir le costume. Blanche, la chemise. T’as pas eu le choix pour la cravate : rouge. Elles t’ont collé la sienne. L’une des siennes.
Tu regardes ton avocate.
Elle est peut-être séduisante.
Tu sais bien qu’elle est pas mal, dans sa robe noire à jabot.
Tu te sens assez ridicule dans ce costume. Dessous, tu transpires. Et cette foutue cravate ! Mais elles ont insisté les vieilles !
Celles qui ont pu venir, tu sens dans ton dos leur souffle. Ça te fait bien chier aussi de sentir le souffle, cette puissance de vie qui sourd et traverse tes omoplates de celles qui auraient aimé être là, mais que leur maison de fin de vie ne pouvait pas laisser sortir. Venir. Dire. Témoigner.
Ça te fout les boules.
Vous en avez parlé. Elles sont toutes là, où tu ne pensais jamais arriver. T’as une partie de haine qui te ronge, et une partie de toi n’arrive pas à trouver comment tu es là pour elles toutes, et les quelques mecs qui sont là aussi à se demander comment des choses comme ça sont possibles quand on fait confiance à un type pro, de bonne réputation.
Deux, à qui tu rends à peine dix ans, sont là avec leur avocat.
Dans cette petite salle aux bancs lustrés, presque on sentirait le miel des abeilles. Leur lueur à travers les fenêtres basses, non ! le soleil vient butiner le silence avant que.
Il ne faut pas un juge à toute chose de nos vies. Ce serait trop cruel.
T’as de la chance d’avoir une juge et une avocate. Deux femmes pour t’enserrer. Ou t’embrasser.
Ni massive ni fluette, elle est entrée. Salamalecs et simagrées du temps présent, hérités d’un formalisme aussi engonçant que la cravate nouée autour de ta voix. De toute façon, tu n’auras pas la parole : ton avocate te l’a dit, à moins que ce soit utile, tu la fermes.
Vous avez déjeuné d’huîtres avant. Toi, le verre de blanc interdit. Elle, forcément à l’eau, bien qu’elle sût qui était la juge, avec laquelle, mais c’est une autre histoire. Ces huîtres sont délicieuses, non ? Et, vous verrez, c’est gagné d’avance, ce mec, il est mort. Mort de chez mort. Des comme lui, pfouf ! Mais des fois, c’est bien qu’un tombe. Pour que les autres.
T’es là, sur cette place de Charente-Maritime, où ont dansé des nanas pas dégueux à une époque où tu étais à peine né. Sang et eau, tu sues dans le costume noir. Tu ignores l’enchaînement des circonstances. Enfin, si, tu sais un peu. Les vieux, il ne faudrait jamais causer avec les vieux. Et surtout pas avec les vieilles. Qui se souviennent. Qui n’oublient pas. Qui ont la vie et sa transmission chevillées au cœur, aux lèvres.
C’est parce que les Picasso. Les estampes.
Il avait reconnu. Et pris. Ou volé. Prendre. Voler.
Dans une maison insalubre. Un sauvetage presque.
Et puis, il y a eu le Chillida : autre lieu, autre maison, autre vol, non signée l’estampe, mais cette erreur fatale de la coller aux enchères !
C’est comme ça qu’elles ont su. C’est comme ça. Bêtement. Par ces foutus réseaux : « Maman, le Chillida passe aux enchères ! »
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